LE MAROC, UN ROYAUME MULTICULTUREL (2ème PARTIE)

DR. MOHAMED CHTATOU: Anthropologue et linguiste

La musique de transe

La tradition ganoua, venu à travers les âges de l’Afrique sub-saharienne s’installer et prospérer au Maroc montre à quel point ce pays carrefour est un vrai melting pot  capable de s’adapter et surtout d’assimiler des pratiques et des influences venues d’ailleurs soit du nord, riche et Chrétien ou du sud, pauvre et Musulman et même des fois animiste.

Les gnaouas ou gnawas, selon les translittérations retenues, sont des descendants d’anciens esclaves issus de populations d’origine d’Afrique Noire (Sénégal, Soudan, Ghana, Mali, Guinée, etc.). (1) D’ailleurs pour les linguistes le mot gnaoui  est une prononciation locale  du lieu d’origine  de ces esclaves: c’est-à-dire la Guinée. Cela voulait dire dans le parler marocain du temps une personne originaire de Guinée.

Les esclaves gnaouas furent amenés par les anciennes dynasties qui ont traversés l’histoire du Maroc, en commençant par les Almohades (1145-1269) Pour entreprendre les constructions de palais et les renforcements de l’armée.

Musiciens, guérisseurs, voyants, thérapeutes et exorcistes, les gnaouas sont tout cela et plus, une confrérie issue de la terre d’Afrique et dialoguant avec les cieux, invoquant les saints de l’Islam et les divinités surnaturelles dans d’impressionnantes transes de possession. Un rite étrange et ô combien précieux,  préservé depuis des siècles par des populations venues de loin. Longtemps livrés à eux-mêmes, les gnaouas n’ont eu bien souvent d’autres choix que celui de pratiquer leur musique dans la clandestinité ou dans la rue et les souks.

Apres leur affranchissement de l’esclavage par les Sultans marocains le début du siècle dernier, ils se sont constitués en confréries à travers le territoire marocain. Ces confréries en question s’articulent  autour des maîtres musiciens mâallems, des joueurs d’instruments (quasi exclusivement les qraqechs –sorte de crotales- et le gambri ou hajhouj, instruments à cordes), des voyantes chouafas, de médiums et d’adeptes.

Ils pratiquent ensemble un rite de possession syncrétique appelé lila ou se mêle à la fois des apports africains et arabo – berbères, pendant lequel les adeptes s’adonnent à cœur joie à la pratique des danses de possession et de transe.

Aujourd’hui, la musique des gnaouas s’internationalise de plus en plus grâce au Festival des Gnaouas et des Musiques du Monde, qui se tient chaque année dans la ville côtière d’Essaouira en juin, et grâce aussi aux influences extérieures comme l’apport des musiciens tels Bill Laswell, Adam Rudolph, et Randy Weston qui font souvent  appel à des musiciens gnaouas dans leurs compositions. (2)

Le Festival d’Essaouira, le dixième en nombre, de cette année s’est tenu du 19 au 23 juin 2007 et a connu un succès sans précèdent. En effet, il a été suivi par un demi-million de personnes venues des quatre coins du royaume et aussi de l’étranger. L’ambiance musicale a été assurée par 25 groupes de gnaouas, 250 artistes marocains et 150 artistes étrangers.

Cette édition était avant tout la célébration d’un parcours ou émotion et musique ne font qu’un : une langue universelle. La langue d’un multiculturalisme global et dynamique. Il n’a pas été question d’une simple «folklorisation» d’un phénomène musical devenu mondial, le festival a misé sur l’ouverture sur d’autres cieux  malgré les critiques conservatrices que cela aurait pu soulever. (3)

Ainsi un programme riche et varié a été proposé au public. Des concerts acoustiques plongeant dans les racines des musiques gnaouas, une parade déambulatoire des musiciens gnaouas, des marionnettes géantes de la troupe Orishaté de Cuba.

La musique des gnaouas  ainsi que les rituels qui l’accompagnent sont des traces de la mémoire collective des peuples de l’Afrique noire déchirée par l’esclavage, la trahison et l’avidité de l’homme. Les fondateurs du premier noyau de la tradition gnaoua  à Essaouira sont les noirs que le destin a conduits dans la région amazighe de Haha, arrachés à leurs racines en Afrique sub-saharienne ou ils menèrent une vie paisible et libre.

Leurs rythmes, les rituels particuliers qu’ils pratiquaient quand ils pouvaient sous les dures circonstances de l’esclavage, étaient une forme de consolation et une traduction de la douleur et de la nostalgie. Une ultime issue pour dévoiler une identité perdue, un langage de chagrin et de pleurs suscité par une souffrance intérieur et profonde. Les chants et poèmes ambigus des gnaouas sont plus proches à des gémissements qu’à des chansons.

Leurs pratiques à la fois musicales, initiatiques et thérapeutiques mêlent des apports africains et arabo-berbères ; Bien que musulmans les gnaouas fondent  leur spécificité sur le culte des jnouns, esprits malfaisants, et leurs rites ont conservé nombre de traits propres  aux cultes  de possession africains et le rituel est comparable au Vaudou de Haïti et à la Macumba du Brésil.

La cérémonie la plus importante et la plus spectaculaire des gnaouas est la lila,  dont la fonction est essentiellement thérapeutique. Durant la célébration, le mâallem, accompagné de sa troupe, appelle les saints et les entités surnaturelles à prendre possession des adeptes, qui s’adonnent alors à la transe.

Les gnaouas pensent que chaque être humain vit avec un melk, une entité immatérielle qui partage son corps. Le melk peut être un homme ou une femme, un être bon ou agressif, vertueux ou dévergondé. Bref il est humain. Les gnaouas expliquent tous les problèmes psychologiques grâce à cette interprétation : un schizophrène ? C’est quelqu’un possédé par deux melks, un homosexuel ? C’est un homme possédé par un melk femme.

Il y a sept catégories de melks. A chaque catégorie correspondent une couleur et un encens particulier. Il y a les melks blancs, les verts (les saints comme Abdelkader Jilali), le bleu ciel (les célestes), le bleu foncé (les marins, emmenés par Sidi Moussa al-Marsaoui), les jaunes (exclusivement des femmes, la plus célèbre étant Lalla Malika la libertine), les rouges (carnivores et amateurs de sacrifices comme Sidi Mimoun) et, enfin les noirs, redoutables (tel Aicha Quandisha qu’on évoque dans l’obscurité la plus totale). (4)

Les sept couleurs sont passées en revue lors d’une soirée traditionnelle lila. Le rituel comporte trois grandes phases successives : la procession l-waâda, chants, jeux et danses koyous et l’interpellation des esprits melks par la musique de transe.

Les initiés entrent en transe lorsque leur melk est invoqué et il prend possession de leurs corps le temps d’un air de musique. Donc la musique gnaoua est le lien entre le monde des humains et celui des esprits, ce monde parallèle.

Les vrais maîtres de la cérémonie de la lila ne sont pas les musiciens, comme on peut le croire. La vraie clé de voûte du rite, c’est la prêtresse voyante mqedma. C’est elle qui donne le rythme des incantations, elle indique au mâallem musicien quel type de melk invoquer. Elle entre en transe dès le début de la soirée. Dans cet état elle peut guérir les malades ou apporter sa baraka (grâce divine) aux gens de l’assistance.

La tolérance de l’autre

Au haut Moyen Age, la lutte contre les Maures, fut assimilée à une croisade spécifique à la péninsule ibérique, générale pour la chrétienté. Des ordres militaires comme l’Ordre de Saint Jacques, l’Ordre de Calatrava, l’Ordre d’Alcantara, l’Ordre d’Avis et même les Templiers furent fondés dans ce but. Les papes appelèrent en plusieurs occasions les chevaliers européens à la croisade dans la Péninsule. La bataille de Las Navas de Tolosa (1212) vit la victoire d’une coalition d’Aragonais, de Français, de Léonais, de Portugais, et des Castillans, qui dirigeaient les opérations, sous les ordres de leur roi, Alphonse VIII. (5)

Après la chute de Grenade et l’achèvement de la reconquista le 1492, commença un douloureux processus d’expulsion des non chrétiens vers le Maghreb et le reste de l’Europe, question de prémunir la société catholique espagnole contre le danger infidèle.

Ce phénomène d’expulsion de masse de populations autochtones vers d’autres cieux pris fin en 1602 sous le règne de Philippe III.

Les expulsés de l’Espagne catholique furent un mélange de plusieurs ethnies : Les Mozarabes (des descendants des Wisigoths ou de Romains qui se convertirent à l’Islam), les Muladis (Chrétiens convertis à l’Islam lors de la conquête), les Renégats (des Chrétiens qui se convertissent à l’Islam lors de la Reconquista et se retournèrent contre leurs anciens compatriotes), les Mudéjars ou Moriscos (Musulmans demeurant dans les terres conquises par les Chrétiens et les Juifs sépharades). (6)

Beaucoup de ces ethnies vinrent s’installer au Maroc dans des villes comme Tétouan, Tanger, Rabat, Salé, Fès et Meknès et imposèrent leur culture, andalouse, très raffinée, à la culture autochtone. Ainsi, la musique andalouse devint, et reste même aujourd’hui, une musique qui s’accompagne d’un certain faste dans l’habillement : Caftan, djellabas et une multitude d’accessoires et des mets très appréciés et très coûteux : pastilla, méchoui et tagine.

Grâce au dynamisme des Juifs et des Moriscos, la culture andalouse, après le déchirement dû à la Reconquista, fut adoptée par la société marocaine sans heurts ni problèmes et devint même une culture de référence et de raffinement dans tout le pays. Ainsi, la musique andalouse devint : mousiqa al-ala à l’ouest et au nord et tarab al-gharnati à Oujda. Des maîtres musiciens juifs devinrent des chanteurs de grande renommée comme la famille Boutbol, la famille Pinhas et d’autres. Certaines traditions de l’Espagne musulmane de Grenade, Cordoue et Séville furent ressuscitées au Maroc ; accompagnement des moments de repas et de sieste par la musique andalouse, la célébration de certaines fêtes juives par les musulmans et vice-versa.

Il est vrai que les Juifs étaient consignés aux Mellahs (quartiers souvent construits près du palais du Sultan pour assurer leur sécurité en cas de troubles), mais ils étaient libres de leurs mouvements dans tout le territoire du Maroc. Vu leur grande expérience dans le commerce ambulant, ils sillonnèrent le pays de long en large à la tête de caravanes ou sur dos de mulets pour vendre leurs produits dans recoins les plus reculés du pays.

Dans certaines contrées amazighes, les plus inaccessibles, des fois Moshé âattar (le commerçant juifs ambulant) était très apprécie par les autochtones, pour son sens poussé du commerce, son accessibilité, son amitié et par-dessus le marché sa pratique du crédit avec des gens démunis.

Dans leur opus intitulé « Meaning and Order in Moroccan Society : Three Essays in Cultural Analysis » (7) Clifford Geertz, Hildred Geertz et Laurence Rozen traitent de la vie dans une localité du Moyen Atlas : Sefrou, où vivaient côte à côte Juifs, Amazighs et Arabes en harmonie totale pendant des siècles. Grâce à ce travail scientifique de renommée mondiale, la ville de Sefrou devint un haut lieu de tolérance dans la communauté scientifique anglo-saxonne de part le monde. (8)

La cohabitation confessionnelle

Ces anthropologues américains qui se sont intéressés de près à la structure sociale de la ville de Sefrou et son économie de bazar sont arrivés à la conclusion que la communauté juive de cette ville, bien que juive de confession, n’était pas différente de la communauté musulmane et n’était sûrement pas une communauté à part vivant en réclusion : (9)

« The Jewish trading community provides, when set beside the Muslim, a model case in the delicacies of sociological comparison: From many points of view it looks exactly like the Muslim community; from as many others, totally different. The Jews were at once Sefrouis like any others and resoundingly themselves. Many of their institutions –in the bazaar setting, most of them- were direct counterparts to Muslim ones; often even the terminology was not changed. But the way those institutions were put together to from a pattern, the organizational whole they add to, was in such sharp contrast to the Muslim way as to be almost an answer to it. It is not possible to treat the Jews as just one more « tribe » in the Moroccan conglomerate, another nisba, though they were certainly that too. Moroccan to the core and Jewish to the same core, they were heritors of a tradition double and indivisible and in no way marginal. »

Parallèlement, ces chercheurs sont arrivés à la conclusion que les Juifs, qui, certes étaient marocains à cent pour cent, jouaient un rôle pivotal dans la stabilisation de la société marocaine dans la région. D’un côté, ils étaient instrumental dans la croissance et le développement du commerce de proximité, le commerce rural et le commerce des caravanes et aussi calmaient les adversités des Amazighs du Moyen Atlas et des Arabes de la plaine de Sais : (10)

«… the role of the Jews in connecting Sefrou’s region-focusing bazaar to the cloud of locality-focusing bazaars growing up around it was crucial from the earliest stages of the transition from passage to central place trade and to some extent even preceded them. Just why this should have been so, why the Arabic speakers of Sais Plain Morocco and Berber speakers of the Middle Atlas should have needed a third element distinct from them both to relate them commercially, can only be a matter of speculation. The desire of intensely competitive groups suspicious of each other’s actions, jealous of each other’s power, and frightened of each other’s ambitions –to conduct their trade through politically impotent agents, individuals who could bring neither force not authority to bear in the exchange process and could achieve nothing more than wealth by means of it, is perhaps part of the answer. A related desire to divest trading activities of any meaning beyond the cash and carry and so blunt their acculturative force may be another. But whatever the reason, the fact had a profound impact, virtually a determining one, on the shaping of Jewish activities in the bazaar economy. »

Aujourd’hui, il reste une ou deux familles juives à Sefrou, les autres elles ont toutes migrés vers Fès ou vers Casablanca où immigré au Canada et en Israël. Mais en dépit de leur départ, ils restent très attachés à cette ville mythique qui a vu, des siècles durant, une cohabitation harmonieuse et exemplaire entre deux religions, trois ethnies et plusieurs niveaux de vie.

Plusieurs familles reviennent annuellement à Sefrou pour entreprendre un pèlerinage sentimental dans les dédales délicieux de cette localité millénaire et revoir, le mellah, connu sous le nom du Petit Jérusalem, les synagogues et l’école talmudique.

La coexistence religieuse

Sefrou  n’était pas seulement une ville où vivaient en harmonie Musulmans et Juifs, c’était aussi une localité qui inventa, il y a fort longtemps de cela, le concept de la coexistence religieuse dans son vrai sens.

Bien que la communauté juive de Sefrou fût très réduite en nombre, son importance dans la vie de la ville et l’économie du bazar était prédominante à plus d’un titre.

Dans les années 30 du siècle dernier, la majorité des Juifs vivaient dans le mellah à l’exception d’une minorité d’entre eux qui servaient dans l’administration coloniale en tant qu’interprètes ou officiers de l’Etat civil. Ceux là, vu leur importance dans la hiérarchie sociale, vivaient dans la Ville Nouvelle, le quartier européen. Dans les années 1950, vivre dans ce quartier était un symbole d’ascension sociale pour Juifs et Musulmans.

Après l’indépendance, le mellah n’était plus le lieu  de résidence exclusive des Juifs puisque des familles musulmanes s’y installèrent sans à priori aucun. Ce changement de normes sociales créa dans cette ville une culture de solidarité et de partage entre les communautés juives et musulmanes. Cette culture se basait sur le concept du respect de l’autre dans sa différence religieuse, et ethnique. Ce faisant les deux communautés vivaient en complète symbiose.

Les Musulmans célébraient avec les Juifs leur fête religieuse, tandis que les Juifs respectaient à la lettre le code d’abstinence des Musulmans durant le mois sacré du Ramadan, chose que ces derniers appréciaient énormément.

Mais le clou de la coexistence religieuse initiée à Sefrou était  la vénération des mêmes saints par les deux communautés religieuses. Pour les anthropologues américains cités ci-dessus, les Juifs et les Musulmans avaient, en dépit de leurs différences, beaucoup en commun sur le plan culturel. (11)

 » … Jews mixed with Muslims under uniform ground rules, which, to an extent difficult to credit for whose ideas about Jews in traditional trade are based on the role they played in premodern Europe, were different in religious status. There was, of course, some penetration of communal concerns into the bazaar setting (exclusively Jewish trades, like goldworking and tinsmithing and such special phenomena phenomena as Kosher butchers), but what is remarkable is not how much there was but how little. The cash nexus was quite real; the Jew was cloth seller, peddler, shopkeeper, shoe-maker or porter before he was a Jew and dealt and was dealt with as such. Contrariwise, there was some penetration of general  Moroccan patterns of life into the communal area: Jewish kinship patterns  were not all that unlike Muslim; Jewish not only had saints of their own but often honored Muslim ones as well: and Arabic not Hebrew, was the language of the home. »

Cette coexistence parfaite entre Juifs et Musulmans a Sefrou a trouvé son ultime expression dans l’adoration du même saint par les deux religions. En effet, à l’entrée nord de la ville en question, sur le flanc d’une petite montagne située sur la droite se trouve une caverne, qui, d’après la littérature hagiographique aussi bien du Judaïsme et de l’Islam marocains abrite le tombeau d’un saint vénéré par les deux communautés religieuses. Le site est adroitement appelé kaf al-moumen « la caverne du croyant », sans pour autant spécifier de quel croyant s’agit-il.

Les gens de Sefrou, si confiants dans leurs traditions ancestrales ne se sont jamais posés la question est-ce qu’il s’agit d’un seul et même saint pour les deux religions ou de deux saints différents. En quelque sorte une telle question était totalement superflue pour eux.

Cette question, si pertinente pour certains fondamentalistes des deux bords, n’avait aucune importance pour les habitants de Sefrou. Leur coexistence religieuse était tellement forte et solide qu’ils ont aménagé le temps de visite à la caverne autour du calendrier religieux de chaque confession et pour des siècles durant ce calendrier a fonctionné à merveille et sans problèmes aucun et il aurait pu continuer à fonctionner si les Juifs de cette ville ne l’avaient pas quittée suite à des campagnes d’incitation des agences juives américaines et internationales à l’immigration vers Israël.

Cette coexistence religieuse n’était pas l’apanage de la ville de Sefrou, en effet on trouvait plein d’exemples similaires dans d’autres localités du Maroc, soient-elles villes impériales ou petites bourgades sans grande importance.

Cette  coexistence bien qu’effective sur tout le territoire cachait, n’empêche un phénomène de racisme latent chez certaines couches sociales, surtout les plus démunies qui voyaient le succès des Juifs marocains avec beaucoup de jalousie et exprimaient ce sentiment par brimades, comportements agressifs sur le plan verbal, ou tout simplement en considérant le Juif et le Chrétien comme des êtres impurs, d’on l’usage du terme arabe «  hachak » en mentionnant leurs noms ou en faisant allusion à eux.

Toutefois, beaucoup de voyageurs étrangers ont mal compris ce comportement et lui ont donné des interprétations fallacieuses, comme par exemple J.G. Jackson,  (12) un voyageur anglais, qui avait visité le Maroc au début du 19ème siècle. Il faut préciser, que celui-ci en dépit de son ouverture d’esprit « enlightened traveller » et sa disposition à étudier de manière impartiale les mécanismes culturels des sociétés qu’il a visitées,  a mal compris le statut des Juifs au Maroc. Ils n’étaient pas une classe sociale persécutée, comme lui semble croire, mais une classe avec sa propre identité religieuse fière de sa marocanité à cent pour cent quand il s’agit de son appartenance sociale et culturelle.

A tort,  celui-ci croyait que les Juifs étaient traités comme sont traités les chiens dans les pays chrétiens: (13)

« … the poor Jews, who are treated in this country somewhat worse than dogs in Christian countries, have a hand with the fingers spread out, painted on their doors or house, as an amulet to charm away oppression. Accordingly (Khumsa alik), « Five be upon thee, or the hand of power be upon thee », is a curse or malediction frequently conferred by the Moors on the oppressed Jews. »

Il faut toutefois souligner avec insistance et force que beaucoup de voyageurs européens du 18ème, 19ème et 20ème siècles visitaient les pays musulmans munis d’idées toutes faites sur ces derniers et essayaient inlassablement de trouver tout ce qui pourrait de loin ou de près  justifier leur comportement raciste et hautain aboutissant à l’ethnocentrisme colonial.

Il est vrai que les Marocains dans le temps étaient pauvres, illettrés en majorité et point sophistiqués, mais ils avaient toujours dans leur sang, leurs gênes du respect pour l’autre dans sa différence: ethnique ou confessionnelle soit-elle. Sefrou n’était pas la seule ville multiculturelle du Maroc, il y avait plein d’autres villes similaires et surtout sur la côte, comme Tanger qui doit sa renommée a son pluralisme proverbial. (14)

A la différence de plusieurs villes du Maroc, Tanger n’avait point de mellah pour les juifs parce qu’elle était une ville totalement ouverte sur l’autre, une ville internationale, donc plurielle dans son âme et son esprit. Les Juifs vivaient côte à côte avec les Musulmans dans la paix et la dignité et c’est ce que affirme Leared: (15)

There is no Jewish quarter in Tangier as there is in most Moorish towns, and the Israelites live peaceably amongst the general population.

Cette opinion est parfaitement partagé par d’autres voyageurs sans parti pris ou préjugés culturels comme Schickler qui souligne un aspect inhérent du multiculturalisme marocain: la coexistence même dans les contrées les plus reculées du pays: (16)

Toutefois les Juifs du Maroc paraissent jouir d’une entière liberté religieuse. On ajoute que certaines tribus juives, très anciennement établies sur les montagnes, y vivent sur le pied d’une parfaite  égalité avec les familles berbères.

La population juive marocaine était d’une manière ou d’une autre indispensable pour l’économie marocaine, ils étaient de grands banquiers et des hommes d’affaires de renommée internationale a tel point que les différents Sultans du Maroc leur confiaient le portefeuille du commerce international du pays et c’est ainsi qu’ils furent nommés tajirs du Sultan d’après El mansour: (17)

In fact Mawlay Sulayman did choose his tajir-s from amongst Jews as well as from the ranks of his Muslim subjects. Whereas his father has decided in 1789 has decided to withdraw his money from Jewish hands and to place in the hand of Europan merchants. Mawlay sulayman restored the privileges of his Jewish subjects by entrusting them with his business. The most trusted Jewish merchants belonged to the  Mancin  and Guidalla families of Essaouira who had commercial interests in England.

Mais les Juifs marocains encouragés par la pérennité du multiculturalisme marocain avaient des ambitions politiques et diplomatiques, ainsi plusieurs d’entre eux intégrèrent l’appareil administratif du  makhzen  et ils sont même allés jusqu’a devenir vice-consuls dans des représentations diplomatiques étrangères par le biais du régime de protégé en vogue au Maroc à la fin du 19ème siècle. Ceci est confirmé par Porch dans son travail: (18)

Many Jews, however, supremely adaptable, drifted to coastal towns where

a number of them insinuated themselves into the protégé network as vice-consuls, agents and interpreters.

Le multiculturalisme marocain

Le Maroc est un pays millénaire de grande diversité ethnique, culturelle et même géographique. Cette richesse congénitale a inspiré les publicitaires du tourisme à adopter le slogan suivant: «Le Maroc, royaume aux mille royaumes».

Il est vrai que l’attraction majeure du Maroc réside dans le fait qu’on peut, à l’intérieur de ce même pays aller d’un royaume à un autre sans changer de pays. D’ailleurs n’est-il pas le cas que chaque région à sa propre culture, ses propres croyances populaires, son propre langage et son propre microclimat?

En effet, au Maroc on parle deux langues nationales ; le Tamazight et l’Arabe. Mais on parle aussi trois langues internationales, le Français, l’Espagnol et l’Anglais. Le Tamazight quant à lui il se subdivise en trois dialectes : le Tarifit parlé au nord, la Tamazight usité au Moyen Atlas et le Tachelhit au sud. Pour sa part l’Arabe se subdivise en Darija  parlé dans 70% du territoire et le Hssania dans le Sahara, sans bien sûr oublier les différents dialectes régionaux de Tamazight et de l’Arabe. (19)

Cette diversité linguistique a pour corollaire une diversité culturelle sans précédent. Le Maroc baigne dans un multiculturalisme inné et cela a toujours eu une attraction magnétique sur les chercheurs qui se sont intéressés à l’étude minutieuse des différentes facettes de sa culture millénaire.

Attiré par la diversité culturelle du Maroc et l’ouverture d’esprit des marocains vis-à-vis des autres cultures, Edward Alexander Westermarck (1862-1939), un anthropologue, sociologue et philosophe finnois, dont la spécialité n’était autre que l’histoire du mariage, la moralité, et les institutions religieuses, avait  entrepris, entre 1897 et 1904 des séjours de recherche au Maroc et a développé une méthodologie de recherche de terrain en anthropologie sociale. Ses multiples travaux et observations sur la culture marocaine furent  consignés dans de multiples ouvrages, qui sont aujourd’hui considérés comme des chefs- d’ouvres d’anthropologie et d’ethnologie: Ceremonies and Beliefs Connected with Agriculture, Certain Dates of the Solar Year and the Weather in Morocco (1913). Marriage Ceremonies in Morocco (1914), The Moorish Conception of Holiness (1916), Ritual and Belief in Morocco (1926), Wit and Wisdom in Morocco (1930). (20)

Westermarck a été attire par le multiculturalisme marocain que ce soit au niveau des croyances, des mœurs et des pratiques sociales, de la littérature écrite et orale, des comportements sociaux ou ethniques. Conséquemment, il a passé son temps de travail de terrain au Maroc à sillonner ses différentes régions, même les plus inaccessibles à amasser des tonnes d’informations de première main qu’aucun chercheur en sociologie ou anthropologie n’a pu à ce jour égaler son parcours académique et ses résultats scientifiques.

Dans son introduction des deux volumes de Westermarck intitulés Ritual and Belief in Morocco (1926), Bronislaw Malinowski affirme avec force que le travail entrepris par ce chercheur n’a pas d’égal dans les annales de la recherche académique au Maroc vu son importance scientifique: (21)

« No better field-work exists, however, than that of Westermarck in Morocco. It was done with a greater expenditure of care and time than any other specialised anthropological research; it has brought to fruition Westermarck’s comprehensive learning and special grasp of sociology; it revealed his exceptional linguistic talents and his ability to mix with people of other race and culture. »

Le Multiculturalisme marocain est une réalité indéniable dans un monde déchiré par le terrorisme aveugle, le libéralisme sauvage et la xénophobie rampante.

Il faut concéder, enfin de compte, que bien que la révolution digitale de notre ère à rapproché davantage les humains et que notre monde est devenu un village planétaire. Malheureusement, cette révolution grâce à l’Internet et les télévisions satellitaires a encouragé la ghettoïsation de l’être humains dans son amour propre, ses croyances, parfois, débordantes et agressives et ses visions à sens unique. Il essaye, avec grand acharnement, à convertir son prochain à sa croyance ou son idéologie sans respect aucun pour les siennes. Il croit qu’il est le seul à détenir la vérité, alors que la vérité a de multiples facettes et qu’il n’y a point de vérité absolue.

Le multiculturalisme marocain, un cas d’école

On peut dire en toute quiétude et sans peur de verser dans l’ethnocentrisme et le nombrilisme béat, que le multiculturalisme marocain est un exemple à encourager et à propager par le biais de cursus scolaire, surtout en un temps ou on essaye de globaliser l’humanité sans pour autant la diaboliser dans ses faits et gestes et la diaboliser dans son âme et conscience.

Il semble que le Marocain moyen a, inscrit, dans son code génétique des notions de multiculturalisme dynamique. Le Marocain d’hier comme le Marocain d’aujourd’hui ont tous en commun une grande ouverture d’esprit, un sens poussé de tolérance et un penchant prononcé pour le respect de l’autre  dans sa différence.

Ainsi, le Maroc a toujours été une destination prisé par les voyageurs, les chercheurs universitaires, et les touristes parce qu’il offre une diversité culturelle par la richesse de son « royaume aux mille royaumes » et par ses mystères, ses énigmes, ses joies et ses rencontres et expériences qui permettent le fameux «éblouissement des sens » tant aussi décrié par les publicitaires du tourisme.

Aujourd’hui ce qu’il faudrait entreprendre, au niveau des écoles, c’est faire redécouvrir au Marocain les réalités de son sens du multiculturalisme et de sa diversité culturelle par les actions pédagogiques suivantes :

  • Préparation d’un cursus adapté ;
  • Formation des enseignants ;
  • Organisation d’échanges interscolaires avec d’autres pays ;
  • Organisation de semaines d’activités sur le multiculturalisme au niveau des académies : concours d’écriture, de photo, de théâtre, de poster, etc.… et décerner des prix aux gagnants ;
  • Déclarer une quinzaine de l’année scolaire, quinzaine du multiculturalisme ;
  • Revoir tout le cursus scolaire de fond en comble et y enlever toute notion qui pourrait inciter à la haine, à la xénophobie et à la violence.

Ces mêmes actions pédagogiques pourraient être aussi ré-inculquées et renforcées chez le Marocain moyen par le biais des médias, du prêche religieux, l’art, et la culture  pour l’immuniser contre les courants extrémistes qui ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins et atteindre leurs objectifs noirs et maléfiques.

NOTES

  • Paul Bowles, jacket notes. Gnawa Music of Marrakesh: Night Spirit Masters. Produced by Richard Horowitz and Bill Laswell. Axiom/ Island Records, 314-510 147-2, 1990. Paul Bowles cet écrivain américain, qui a vécu durant le siècle dernier à Tanger s’est beaucoup intéressé aux gnaouas et à leur musique. Il parle de leurs origines africaines, de leur esclavage et de leur musique aux propriétés prophylactiques et thérapeutiques.
  • Mark Hudson. “Arts and Books Features: The Home of trance and Dance from Paul Bowles to the Rolling Stones and Modern Club DJs: the Mysterious Musical life of North Africa has Long Fascinated Western Writers and Musicians. Mark Hudson travels to Marrakesh, Casablanca and Deep into the Night in Search of the Authentic Sound of ” The Daily Telegraph, London, 4 March 2000:7. Cet article a été rédigé en prévision d’une série de concerts de musique nord-africaine à Londres. L’auteur y traite de sa visite à Casablanca et Marrakech ou li découvre et participe à une lila des gnaouas et fait connaissance avec le riche répertoire de la musique marocaine.
  • Lulu Norman. “Travel Agenda: The Original Trance Dance; This Week a Spiritual Blues Festival Beguins at Essaouira in Southern Morocco.” The Independent, London, 30 May 1998, Features: 2. L’article en couverture parle de la montée en puissance de la World Music dans le domaine artistique et l’intérêt que les mélomanes commencent à porter à ce genre de musique. Après, l’article traite  du Festival d’Essaouira et la journaliste compare la musique des gnaouas à celle des Blues aux Etats Unis, sachant que les deux genres sont joués par des descendants d’anciens esclaves. La journaliste s’intéresse aussi à des cérémonies de transe et d’exorcismes lila conduites et orchestrées par des femmes prêtresses.
  • Dolly Dhingra. “Healing Groovy; the Gnawa Heal Spiritual Wounds by a Combination of Chanting, Dancing and Honey Sprinkling. Dolly Dhingra Lived the Experience.” Rev. of performance by Regragui Cherif, et al. Somerset College of Arts and Technology, Taunton. The Independent, London, 25 November 1993: 28. La journaliste décrit dans cet article une cérémonie de la derdba des gnaouas dans le théâtre d’une université londonienne. Elle y parle aussi de leurs origines, de leurs pouvoirs thérapeutiques, des scènes d’exorcisme pratiquées durant la cérémonie et de leurs danses et chants pour appeler les melks, esprits malveillants.
  • Cf. ttp://fr.wikipédia.org/wiki/Reconquista.
  • Ibid
  • Cf. Clifford Geertz; Hildred Geertz et Lawrence Rosen (1979). Meaning and Order in Moroccan Society. (New York: Cambridge University Press 1979).
  • Le Mellah de sefrou occupait la moitié de la Médina et en 1948 sa population totale était de 5000 (la densité était de 415 815 par km2 l’une des plus élevées au monde). Sefrou abrite les tombes de plusieurs saints juifs tels: Moshe Elbaz, the Masters of the Cave, Eliahou Harroch et David Arazil. La ville de Sefrou avait le surnom de la Petite Jérusalem en raison de sa grande densité juive et sa vie religieuse très développée. Au lendemain de l’indépendance du Maroc, un rabbin de Sefrou fût élu au parlement marocain.
  • p. 164 (note 23).
  • p. 170 (note 23).
  • p. 165 (note 23).
  • J. G. Jackson, 1814. An Account of the Empire of Morocco. (London: Frank Cass. 1814 (reprinted 1968)).
  • Ibid, p. 165.
  • M. Chtatou. “Tangier as seen Through Foreign Eyes” in The Journal of north African Studies, Vol.1, No. 3, (London: Frank Cass 1996), pp. 266-278.
  • E. Leared. Morocco and the Moors. (London: Darf Publishing 1876 (reprinted 1985)), pp. 4-11.
  • M. F. Schickler. “Quelques Jours au Maroc: Notes de Voyage”, in Maroc-Europe No.1 (Rabat: Editions de la Porte 1991).
  • M. El Mansour. Morocco in the Reign of Mawlay Sulayman. (Wisbech: Menas Press 1990), p. 45.
  • Porch (note 11) p. 21.
  • Chtatou (note 15) p. .
  • M. Chtatou « Saints and Spirits and their Significance in Moroccan Cultural Beliefs and Practices: An Analysis of Westermarck’s work. » In Morocco, n° 1 (1996), pp.62-84.
  • Bronislaw Malinowski, « Introduction » in E. Westermarck, Ritual and Belief in Morocco, 2 vols. (London: Macmillan 1926).

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