Le «Pik ya wlidi», analysé par deux femmes Amazighs

Par: Faty Rezaki et Zoubida Fdail

Le « Pik ya wlidi », prononcé par un des détenus d’Al Hoceima nous a fait tous rire, mais derrière cette phrase se profile toute une histoire et une situation problématique actuelle grave :

une histoire de colonisation ;
une histoire de transition économique;
une histoire de rapport avec l’Etat ;
une histoire de marginalisation sociale et économique de régions Amazighs;
une situation économique désastreuse.

Une histoire de colonisation.

Les rifains ont démontré leur courage et leur détermination à lutter contre le colonialisme espagnol. La bataille humiliante d’Anoual en Juillet 1921 dirigée par Abd-El- krim et qui a fait plus de 20.000 morts dans les troupes du général Sylvestre reste encore vivante dans la mémoire collective de la population du Rif. Les grands parents de ces jeunes protestataires rifains étaient tous des résistants dans la guerre contre le colonialisme. Leurs luttes et leurs souffrances sont racontées avec fierté aux enfants par les grands-mères. Aujourd’hui, pour ces jeunes, ces sacrifices n’ont pas profité à leur région.

En effet, après l’indépendance, la région a été délaissée : absence d’infrastructures et manque d’investissements. Il est vrai que l’émigration et la culture du cannabis étaient, pour certains, un moyen d’échapper à la misère mais qu’en est du reste de la population ? Cette dernière a essayé de protester contre sa marginalisation à maintes reprises, mais elle a été réprimée, ce qui a approfondi la déception et l’isolement. Même l’instance « Equité et Réconciliation » ne lui a pas rendu justice.

Une histoire de transition inachevée.

Les tribus du Rif comme les autres tribus amazighs du Maroc ont subit, depuis la colonisation, des transformations dans leur mode de vie social et économique. L’introduction de la propriété privée a conduit au morcellement des terres collectives déjà réduites par l’appropriation, par les colons, de la plus part des terres et par la délimitation de l’espace forestier et maritime devenus propriété de l’Etat. Ce qui a conduit à la réduction de l’espace vital de la population des montagnes et à leur asphyxie économique. La région du Rif sera touchée plus spécialement par la pauvreté en raison d’absence de terres cultivables.

L’Etat Nation qui devrait, normalement, assurer la transition vers le mode de production capitaliste d’une façon égale et équitable entre toutes les régions du pays a complètement ignoré les besoins des habitants du Rif comme ceux du Moyen Atlas et ceux du sud.

Bref, on a soustrait l’individu à son clan et à sa tribu pour lui proposer une citoyenneté de seconde main démunie des droits les plus élémentaires. Ces mêmes droits que les jeunes d’Al Hoceima revendiquent aujourd’hui, après une attente de presque 60 ans.

Une histoire de rapport conflictuel avec l’Etat.

Les choix politiques des gouvernements successifs ont démontré, avec le temps, leur échec à réaliser le développement économique et social dans le milieu rural continuant ainsi la fameuse séparation coloniale entre le Maroc utile et inutile. En effet, seuls les secteurs rentables pour l’Etat et la classe dominante ont été soutenus par les différents projets économiques qui, malgré la conjoncture spécifique du pays, à l’instar des pays du sud, obéissent aux règles internationales de la mondialisation non avantageuses pour les populations paysannes notamment.
Dans le domaine des libertés fondamentales supposées protégées par l’Etat de droit (séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, etc.), elles n’ont jamais été appliquées malgré les discours officiels et malgré les constitutions dont celle de 2011 qui est considérée comme constituant une avancée notoire dans la vie politique de notre pays.

Ce sont ces contradictions issues des mauvais choix économiques et d’une mauvaise gouvernance du pays qui ont crée une tension et une défiance vis à vis des dirigeants et des politiciens. Cette tension se traduit sur le terrain par une confrontation avec les forces de l’ordre qui, rappelons le, ne sont là que pour protéger les acquis de la classe au pouvoir.

Une histoire de marginalisation culturelle et économique des régions Amazighs.

La culture et la langue Amazighs ont été, longtemps, ignorées et même combattues. Après la constitution de 2011 qui reconnaissait la langue Amazigh comme une langue officielle, le gouvernement de Ben-Kiran n’a rien fait. Les lois organiques pour l’amazighité sont restées lettres mortes. On assiste même, ces cinq dernières années, à une régression de certains acquis dans le domaine de l’enseignement de la langue dans les écoles (l’obligation devient un choix). Quand aux tribunaux, les justiciers, ne connaissant ni l’arabe ni la procédure du droit marocain, continuent à subir une justice qu’ils ne comprennent pas.

Au niveau économique, tout le monde connaît la situation des paysans de la montagne qui n’ont ni ponts pour traverser les fleuves, ni écoles proches pour les enfants, ni dispensaires équipés pour les accouchements et pour d’autres soins. la mort d’Idya à Tinghir est un témoin frappant. En hivers, les populations des montagnes doivent affronter la neige et le froid dans des conditions pénibles (Anfgou et d’autres régions). Quant au droit d’usage des produits de la forêt pourtant inscrit dans des dahirs, il est presque anéanti par la multiplicité des procès des gardes forestiers.

Les ouvriers ou plutôt les chômeurs des régions amazighs qui tentent de travailler pour nourrir leurs familles sont harcelés et réprimés par les forces de l’ordre. L’écrasement, dans un container d’immondice, du poissonnier d’Al Hoceima restera une honte pour un pays qui se dit sur la voix de la démocratie et des droits de l’homme.
Les contestations menées par les militants d’Al Hoceima ne sont donc que la conséquence de la divergence des intérêts entre la classe au pouvoir et son alliée, la classe économiquement dominante qui veulent toujours garder leurs privilèges et les couches sociales déshéritées qui pour survivre doivent faire valoir leur droits à une vie digne et prospère.

L’Etat doit normalement protéger les droits de ses citoyens au lieu d’adopter une politique uniquement sécuritaire qui, à la longue, fera perdre à l’Etat sa légitimité. Or, dans la conjoncture internationale actuelle, pour réussir le défit du développement économique et social, nous avons besoin d’un Etat stable et démocratique.

Bref, le « pik », adressé au juge qui accuse le militant de plusieurs faits l’incriminant, VEUT SIGNIFIER TOUS CELA et plus encore.

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