Souvenirs de sanatorium de Bensmim

bensmim
Par: AZERGUI Mohamed

Malgré l’âge ma mémoire se souvient d’un long séjour au sanatorium de Bensmim 1960/62. Les épreuves et adversités du passé laissent des cicatrices indélébiles dans le corps et l’âme. Venus de l’anti Atlas nous vivions mon père, mon frère, moi dans une mansarde de Médina. La misère était toujours là, père boutiquier dépassé. Pas d’hygiène ; mal nourris, vulnérables promiscuité suffocante, rues peu ensoleillées ; pas d’eau, toilettes publiques nauséabondes. J’étais alors en classe de brevet « bon élève malgré sa santé » disait mon bulletin scolaire. Justement nous avions alors tout un chapitre sur les microbes et les maladies dont la phtisie C’est avec désespoir que je retrouvais toujours en moi ces maudits symptômes évoqués par les manuels Ainsi je me sentais faiblir, je perdais de poids, je devais me reposer souvent sur le chemin du lycée. De nuit je suais, je toussais ; mais pas de douleurs poussant aux soins. Je sentais un vide et une carence d’énergie. Les ado fils riches citadins de mon âge, mes pairs au lycée découvraient la sexualité, draguaient les collégiennes ; pratiquaient l’onanisme. Moi j’avais une jeune RBATIE en tête et en rêves. Mélancolique, triste et angoissé je priais. Dieu de me guérir dans toutes les grandes mosquées mais en vain. Le père homme de labeur, non pratiquant, était désarmé il me déclara tout en larmes« je voudrais être malade à ta place ». La famille inquiète, connaissant déjà la phtisie, prévoyait mon décès à TAMAZIRT, comme ce fut le cas d’une tante morte en 1958 laissant trois orphelins. Mais le destin en décida tout autrement. Mes profs alertèrent l’administration de mon état, je fus dépisté par le service sanitaire et vite renvoyé du lycée My Youssef et envoyé à l’hôpital My Youssef. Pour les habitants de Rabat le littoral signifie malheurs. Il y là un lugubre pénitencier ; un insatiable cimetière, trois casernes et deux vieux hôpitaux (Marie Feuillet, et My Youssef). Ce dernier se trouve dans un quartier populaire, il est vaste, triste même avec son jardin. Il est formé de plusieurs pavillons de malades, des blocs administratifs, opératoires et radios. Craintif dès l’entrée j’espérais en repartir vite sans me douter que j’étais pris pour longtemps. Dès le début je fus capté en proie par une armée de blouses blanches insensibles à mon sort. Après une demi-journée de radiologie et de paperasses je fus admis et le père informé partit. Une infirmière française, riante et ferme me conduisit vers une salle pleine de malades alités. Pour la première fois de ma vie j’avais un pyjama, une robe de chambre et un bon lit. Mais désespéré de ne pouvoir reprendre mes études je me voyais en prisonnier. Je pensais à mes copains. Je les imaginais en cours de maths avec Mr J Meyer juif marocain aimé de tous. Le lendemain le médecin chef passait pour sa visite de routine escorté de notre infirmière. Il était en blouse, grand, blond, autoritaire, terreur du personnel soignant et gérant. Arrivé près de mon lit il scruta mes clichés et me dit « Tu nous viens du lycée, mon grand. Ton poumon gauche est très malade, tu vas guérir avec des médicaments et la patience». Moi j’éclatai en sanglots en criant « je veux retourner au lycée». Il se fâcha et me répondit d’un ton sec « impossible tu resteras jusqu’à ce que tu sois complètement guéri point c’est tout ». Quelques jours après je fus transféré par la CTM via Azrou au sanatorium de Bensmim.

Arrivé au soir à Azrou, j’étais fatigué, sujet aux vertiges et nausées dès que je suis en voiture. Un véhicule de service du sana attendait les nouveaux arrivants. Moi je grelottais de froid. Nous étions trois ou quatre patients venus par le même bus. Nous fumes vite pris en charge. Je me souviens encore de cette première nuit. Un infirmier de service me donna le pyjama et la robe de chambre et m’accompagna vers l’ascenseur et ensuite à travers un long couloir très propre et brillant avec une multitude de portes fermées. Le silence était de rigueur, pas de voix et pourtant ce n’était que le début de la nuit. Il m’introduisit dans une chambre où il y avait 4 malades ; mon lit près de la porte m’attendait. Je fis les salutations et politesses d’usage. Ils me paraissaient jeunes et en bonne santé. Ils étaient là depuis des mois, pas encore guéris. Je devais moi aussi rester pour 18 moi au sanatorium de Bensmim.

Au Maroc, depuis les années 40 il y avait deux sanas, un pour femmes à Ben Ahmed et celui de Bensmim. La France avait à l’époque plusieurs dizaines de sanas en métropole dans les montages et au littoral pour faire face à l’expansion de la phtisie (tuberculose pulmonaire). Mais celui qu’elle s’était construit au Maroc(1945) à Bensmim, pour ses patients français et notables du pays était de loin le meilleur. Il était international par sa grandeur et son site. Il se trouve dans les monts de l’Atlas piliers qui soutiennent le ciel dans la mythologie grecque. Il est au milieu d’une cuvette de nulle part entourée de collines, de verdure et de grands arbres (chênes ; cèdres, pins). Là les pollutions qui nous empoisonnent dans nos bidonvilles étaient et demeurent inconnues dans ces cimes de bonheur et de paix pour le corps, l’esprit (Pas de poussières, fumées, gaz CO, CO2. Pas de particules, virus, et bactéries. Pas de bruits, voitures, vacarmes. Pas de promiscuité délétère, et regards hostiles). L‘air inspiré est pur, les poumons et tous les organes se trouvent vivifiés en continu. L’immunité renforcée dans sa lutte anti microbienne et autres antigènes. L’homme a été créé pour vivre là dans la Nature. Les rares visiteurs citadins qui venaient étaient émerveillés de se trouver là dans la Nature. Ils avaient la conviction que là les malades pouvaient guérir là dans ce contexte. Naturel quasiment sans traitements avec peu de soins et une bonne nourriture.

Le sanatorium de Bensmim est un établissement imposant, beau, magnifique et rassurant Vu de loin il ressemble par sa masse étendue à deux collines rectangulaires de (6/7étages) Aile Est et aile Ouest disait-on. Elles sont séparées par un grand bloc médical et administratif Bâtisse superbe, surgie de la terre par le génie des architectes du passé qui imaginaient ; planifiaient et construisaient en grand pour la durée. Œuvre de ( J Sage et ouvriers amazighs). C’est un édifice patrimonial, laissé à l’abandon, comme Volubilis, car non arabo-musulman. Vu d’en haut on dirait un aigle géant de l’Atlas aux ailes déployées se faisant place dans une petite vallée écartant les arbres et même les collines pour être bien et respirer à son aise. Le sana est éventé d’air pur et bien ensoleillé de partout et de tous les angles la journée durant. D’un côté toute une façade de grands balcons communicants, donnant sur un beau paysage. Chacune des chambres des malades avaient une façade vitrée qui s’ouvrait sur ces balcons. La lumière et le soleil épurateurs y avaient accès toute la journée de l’aube au crépuscule. En hiver nous assistions émerveillés et bien chauffés aux chutes de neige devant nous sur les balcons et au loin sur les arbres et les collines. Au printemps nous recevions les senteurs des fleurs, en été nous avions la fraicheur et en automne l’odeur de la terre mouillée de pluie. De l’autre côté du bâtiment il y a de petites chambres exiguës individuelles avec lavabos miroir, armoire et fenêtre. Là c’était notre coin d’intimité avec nos affaires et provisions personnelles. Moi j’avais là une petite radio à piles, mes vêtements ; les manuels scolaires ; des livres, serviettes du savon. Ce petit coin à moi je le nettoyais tous les jours ; j’avais acquis une peur obsessionnelle des microbes. De fait la propreté et l’asepsie régnaient partout au sanatorium, au parterre, dans les couloirs, toilettes, douches, et chambres. Il était interdit aux microbes utiles ou pathogènes de vivre là et s’y développer. Ils étaient détruits en continu par une belle équipe de ménagères locales, gaies, qui jasaient en amazigh.

Dès 7 heures nous entendions dans les couloirs le personnel qui se parlait en amazigh. (Moi j’avais vite fini par saisir cette variante de la langue amazighe proche de celle de l’anti Atlas) Vers 8 heures un petit déjeuner (lait, pain, beurre) nous était servi au lit sur tables adaptées. Ensuite les soins médicaux personnels et quotidiens. Ici je me souviens de l’infirmière de notre étage, une bonté toute française, la cinquantaine, un peu forte (grosse) sur-maquillée dégageant des parfums forts. La prise température quotidienne nous faisait rigoler en mâles (thermomètre dans l’anus pour un moment, nous y prenions goût en pervertis disions-nous). Pour moi durant des mois ce fut un traitement intensif (sérum, streptomycine, Rimifon, PAS). Ainsi je restais des matinées entières sous perfusion c’était ennuyeux et je lisais si possible. De temps en temps nous avions la visite de l’équipe médicale avec nos dossiers en main. C’était pour chacun un évènement. Le médecin consultait d’abord le graphe de température, nous saluait et nous tranquillisait avec des sourires et donnait des instructions à l’infirmière. Chacun vivait sa maladie à sa manière, nous en discutions peu. Certains priaient Dieu seuls. A midi nous nous débarrassions de nos pyjamas nous habillons de notre mieux et nous, tous descendions au rez-de-chaussée où il y a un resto (pour moi la nourriture tait bonne). Il y avait des patients venant de toutes les régions la plupart jeunes. Nous nous baladions ensuite dans la forêt, nous faisions des achats dans la boutique. Vers 14h c’est le retour au lit pour une longue sieste suivie d’un gouter vers 16h au lit. Le soir le souper au resto vers 19heure. Retour aux lit et vers 20h30 extinction des grosses lumières ; mais les veilleuses et lectures étaient autorisées et discussions voix basses tolérées. A l’époque pas de télé, heureusement. L’essentiel de notre temps se passait dans le silence et l’espoir dans les monts de l’Atlas Nous avions des contrôles médicaux réguliers de fond à faire et que nous attendions. Il s’agissait de radiographies, d’analyses médicales diverses. Le tout était suivi d’un entretien individualisé avec l’équipe médicale (le médecin chef, celui de service et notre infirmière). Je me souviens encore de cette salle à demi obscure que j’appréhendais car je voulais sortir vite et étudier. J’avais l’impression d’être en conseil de famille ils étaient sincères. Je sortais de ces visites renforcé et convaincu de la nécessité de patienter, rester le temps qu’il faudra. La ténacité méthodique des médecins et leur sens déontologique m’avaient sauvé de la phtisie mortelle, de la bilharziose rénale, des vestiges d’amibes, d’un vieux ténia et ses fils. Peut-être que mon système immunitaire ainsi renforcé m’avait débarrassé d’autres parasites.

Par ailleurs cette longue cure profitable pour mon corps l’avait été aussi pour mon esprit.

En 18 mois j’avais eu deux sorties de trois jours pour les fêtes religieuses et aucune visite. Nous étions 5 dans la chambre ; nous nous étions vite tout dit ; le silence et l’ennui étaient là. Les français avaient laissé au sanatorium une bonne bibliothèque riche de livres et romans. Alors je passais l’essentiel du temps à faire des exercices de maths, écrire surtout à lire. J’avais lu des livres entiers qui me dépassaient de loin, ils étaient là pour adultes cultivés. Il y avait quelques gros livres en arabe, je les avais lus avec avidité sans bien les comprendre (الاستسقاء الناصري ) (مقدمة بن خلدون ) (العقد الفريد ; بن عبد ربه )(كليلة ودمنة ; البخلاء ; بن المقفع) et autres je m’étais plongé et oubli dans les écrits et romans en français disponibles en quantité (Chateaubriand ; de Maupassant ; Daudet, Balzac, Zola, Musset, V Hugo, H Bosco, Bazin). Tout y passait, à l’encontre de Montaigne je m’étais d’abord fait une tête pleine, mal faite. Depuis cette époque l’habitude de lire est restée en moi une nécessité vitale , une obsession.

Par ailleurs une main inconnue et généreuse m’avait inscrit aux cours par correspondance gratuits d’AUXILIA en français et math, cours qui correspondaient à mon niveau et le suivant. Ainsi je pouvais espérer revenir un jour au lycée. Ma prof de français par correspondance m’avait orienté sur le XVI siècle et j’avais goûté Ronsard, Du Bellay et copains de la Pléiade malgré les difficultés d’écriture du vieux français . Je m’étais très bien amusé avec Rabelais Mon prof de maths par correspondance enseignait dans une école d’ingénieur en Algérie. Lui aussi (A de Seyssel) avait été pour moi durant deux années un compagnon, inconnu, fidèle. Ses cours et ses corrections envoyés par les soins d’AUXILLIA*m’étaient de grande utilité Je passais de heures avec ses cours et exercices **

Dans mon étage j’étais le « seul instruit » car j’étais toujours dans mes bouquins, hors des discussions et palabres. J’étais ainsi « écrivain public » de tous, donc au courant des soucis et problèmes de tout un chacun. Mais comme j’étais et je suis toujours timide, réservé ils m’avaient fait confiance. Ils m’ont peut-être oublié mais pas moi. Leurs noms ont quitté ma mémoire pas leurs visages. Il y avait un homme, menuisier, assez âgé dans la cinquantaine. Il avait tenu à ce que je lui apprenne à lire, écrire, cela a duré des mois il en était très content. A l’époque nous avions de temps en temps des projections de films ou même des groupes amazighs de chants et danses. C’est là que je fis la connaissance de deux jeunes étudiants, réfugiés mauritaniens. L’un était du sud (région du Fleuve, un noir) l’autre était un ZENNAGUI (un amazigh de TAGANT). Ils étaient maigres, instruits ; curieux et politisés. J’espère de tout cœur qu’ils sont encore vivants et en bonne santé et qu’ils gardent comme moi de bons souvenirs de notre long séjour forcé mais salutaire au sanatorium de Bensmim.

*AUXILIA organisme d’aide scolaire bénévole à distance aux personnes démunies (1928)
** (De retour au lycée on m’avait mis dans la classe pré bac, ça avait marché. j’obtins le bac l’année d’après)

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