Tafraout : valorisation, capitalisation et démocratisation du potentiel humain, économique, touristique, et du patrimoine immatériel de la région

tafrDe prime abord, je voudrais préciser que pour un créateur porté sur les vers et les muses, il n’est nullement chose aisée de rédiger un rapport, tâche qui semble une vraie aventure. Mais comme la demande émane d’une personne aimable et altruiste, un mécène, un frère que ma mère ne m’a pas donné, j’avoue tirer du plaisir à m’y foncer et à m’y mettre de cœur et d’âme. J’ai signalé ma présence à la résidence Elhadj M’hamed Bihmiden à Azrouwadôme une heure avant le début de la rencontre afin d’avoir le temps nécessaire pour me faire une idée sur le lieu, les préparatifs, la réception…etc.

Le ressenti est singulier et mes impressions commencent à se dégager avec une aisance inouïe. Au sein d’un havre propice à la création littéraire ou artistique, un petit paradis terrestre paisible et verdoyant, douillet et accueillant où la modernité côtoie harmonieusement l’authenticité et où le goût du propriétaire esthète est visiblement prononcé, un espace finement aménagé et richement meublé d’œuvres d’art : photos, vieilles portes, tableaux, drapeaux, affiches de personnalités récemment honorées d’hommages, objets d’art en miniature, la fameuse alcôve « Azrouwadôme »,le cavalier armé montant sa mule dit « Azrouwakouss »,la vieille Peugeot jaillissant du mur qu’on dirait un tableau surréaliste de Salvador Dali, la piscine des deux dauphins aux jets d’eau, le buffet, le banquet, la salle de prières, le garage aménagé en salle d’exposition, l’accueil chaleureux, quoi ! Et j’en passe. Pour un lieu d’inspiration, c’en est un ! Vous y entrez avec l’étonnement primaire d’un môme et vous en sortez émerveillé tout en souhaitant y retourner un jour.

Ensuite, je fais une pause avec trois journalistes et le responsable de la sonorisation. Elhadj M’hamed Bihmiden nous a gâtés et nous a, à sa manière propre à lui, bien reçus. Après la pause, j’assiste aux préparatifs : installation de la sonorisation, réglage, essayage…Mustapha Aherras, assisté par Abdellatif Bellafdi font passer des morceaux de musique variée. Elhadj Mohamed Farih, M. Bachar, Hafid, Omar et deux garçons s’affairent à mettre les tables, les chaises, les plats de gâteaux, thé, café, eau minérale…

Voilà les convives qui nous rejoignent ; en tout une soixantaine dont une dizaine de femmes. L’audience est une mosaïque humaine attablée : notables, élus, autorités locales, ulémas, membres d’associations… Enfin, l’heure tant attendue sonne. C’est le coup d’envoi.

Elhadj M’hamed Bihmiden prend le microphone, salue la présence, rappelle certaines personnes et les présente par leurs statuts, remercie le public et donne un aperçu sur l’objet de la rencontre. A ses côtés, M. Abdellah Ghazi, Président du Conseil Provincial à qui a été assignée la tâche de modérateur et Othmane Bihmiden, le fils d’Elhadj Bihimiden qui prend le micro par la suite pour déclamer quelques versets du Saint Livre Coran. C’est le tour peu après, de Mlle Safia Bihmiden, fille de Elhadj Bihmiden, qui rejoint le trio pour prononcer l’allocution d’ouverture où elle expose en un français qui n’a rien à envier aux français de pure souche et en un débit impeccable digne des présentatrices de la télé, la richesse du potentiel Tafraouti et l’objectif qui motive les promoteurs en vue de son développement. Le micro passe à la main de M. Ghazi qui remercie les deux jeunes enfants de M. Bihmiden et qui affirme que la relève est bel et bien assurée, tout en faisant éloge au père. Il précise également l’intérêt que revêt ce genre de rencontres qui est un prétexte au débat, à l’échange, à la concertation dans un esprit d’ouverture, de respect et d’argumentation. Appelé à diriger le débat, M. Ghazi entame la séance des interventions par le volet économique. M. Moulay Mohamed Deflaoui est invité à faire part de son projet récemment réalisé dans la commune rurale d’Ammeln : un supermarché répondant aux besoins de la clientèle et présentant des produits à prix abordables voire avec des réductions visibles. Le promoteur affirme avoir été motivé non pas par le profit ; mais par son attachement viscéral à la terre natale et à ses habitants et souhaite que d’autres promoteurs s’inspirent de son modèle de projet.

Le deuxième axe est réservé au domaine spirituel et religieux ; pour ce faire, deux ulémas de la région en l’occurrence M. Eljadj Brahim Moustaïd et M. Abdellah Saïdi sont invités à donner leurs avis quant aux cérémonies des moussems et des festivals, idées compatibles, à en croire leur conviction, avec l’Islam et la tradition ancestrale. L’intervention du Fékih de Tirgt est particulièrement appréciée par le public surtout qu’elle émane d’un homme sage doté de tours d’humour saisissants.

Peu après, M. Elhadj Driss Elhilali de l’Association Anergui prend la parole et expose en arabe classique l’intérêt et l’apport des retours annuels au bercail pour le recueillement, le ressourcement et les retrouvailles avec les familles et les voisins ;ces occasions permettent de réfléchir aux besoins et aux nécessités en vue d’améliorer le niveau de vie des citoyens ;il cite le problème de la pénurie en eau et lance un appel aux politiques, aux élus et aux acteurs associatifs afin de contribuer au reboisement des oliveraies et amanderaies de la région.

Avant de passer le micro à M. Lahcen Dermich, représentant de l’Association Festival Tifawin, le modérateur rappelle certaines idées majeures rapportées au cours des interventions précédentes. M. Lahcen Demich salue le public, remercie Elhadj Bihmiden et débute sa communication par une remarque pertinente relative à l’absence de beaucoup de personnes concernées par l’affaire locale, en l’occurrence les élus ;puis ,dès qu’il cite son association, il est interrompu par M. Hassan Boulouden, le S.G de l’Association Transport Scolaire, assis parmi la foule ;selon lui, la majorité des interventions ne font qu’exposer les avantages du Festival Tifawin ;alors qu’il existe des problèmes plus importants à débattre, il va même jusqu’à menacer de se retirer de la rencontre si l’on continue à reléguer les axes importants au second degré. M. Ghazi intervient au bon moment avec tact et humilité pour éviter que le ton monte entre les deux personnes et les rappelle à l’ordre et aux normes de la bienséance afin de ne pas soulever de polémique.

Une pause-café est observée » Awzwite » et un moment pour la prière d’Almaghreb. A la reprise, Mlle Zineb Abergaz, présidente de l’Association féminine Afoulki , présente les activités organisées par les femmes dans la vallée et à Tafraout, son discours est parsemé de bribes d’humour et de critique envers les hommes qui ont tendance à considérer les femmes comme objets de décor, soumises, passives et marginalisées ;alors qu’elles sont de véritables pourvoyeuses des valeurs morales et gardiennes fidèles du patrimoine ancestral.

Elhadj M’hamed Bihmiden invite les personnes présentes à partager une communication qui vient de Bruxelles, un appel téléphonique, en effet, émanant du Président de l’Association Tifawin-Bruxelles, M. Lahcen Hammou d’où je retiens sur le vif et par prise de notes ceci : « Nous vous remercions vivement et nous regrettons profondément ne pas pouvoir être parmi vous. Nous sommes des ambassadeurs de notre pays à l’étranger. Nous témoignons de notre complète satisfaction quant à la qualité des activités organisées à Ammeln et à Tafraout en été 2014 auxquelles nous avons assisté et nous sommes prêts et motivés pour contribuer davantage à la réussite des prochaines activités qui auront lieu l’été prochain. Nous aimerions que les richesses de notre région soient connues et reconnues, médiatisées comme il se doit et nous visons surtout le côté touristique et commercial.Nous pensons concevoir un portail publicitaire pour la promotion de la région et la mise en valeur de ses atouts. Enfin, nous souhaitons voir des feux d’artifice éclairer le firmament de Tafraout pendant la soirée de clôture du festival Tifawin en sa prochaine édition. Merci »

M. Ghazi rappelle la signature du récent accord de jumelage des associations Festival Tifawin et Tifawin-Bruxelles, protocole qui a eu lieu en ce lieu-même ;puis il appelle M. Hassan Boulouden à le rejoindre. M. Boulouden en sa qualité de S.G. de l’Association Transport Scolaire éclaircit son point de discorde avec les responsables du festival Tifawin. Pour lui, il existe des problèmes plus importants à débattre ; il précise la priorité des lacunes au niveau du transport scolaire et les difficultés auxquelles font face au quotidien les apprenants issus de la vallée. A ses yeux encore une fois encore, l’objectif de la rencontre est de discuter et évaluer toutes les activités organisées durant l’été 2014 et non pas d’adresser et de formuler des éloges aux responsables du festival Tifawin. M. Ghazi remercie l’intervenant et rappelle le droit à la différence voire à l’opposition des idées ; mais il conclut que l’Association Festival Tifawin est fidèle à ses objectifs ; elle a su drainer des milliers de visiteurs et son nom »Tifawin » lui convient bien car elle reflète les lumières et le rayonnement.

Un second appel téléphonique arrive de la ville d’Agadir, une voix féminine cette fois-ci à l’autre bout du fil aimerait enrichir les travaux de la rencontre. Il s’agit de Mme Khadija Errajy, originaire du village Imi-n-Tizght, enseignante à l’Université Ibn Zohr. Elle remercie les organisateurs et le public et regrette de ne pas pouvoir assister au débat car retenue par des obligations professionnelles. Elle fait part d’un aperçu historique de la région que les auditeurs ont bien apprécié car jusqu’ici ignoré ; la région de Tafraout-Ammeln est connue dans le passé par son rayonnement et ses hommes érudits dont la célébrité dépasse le territoire marocain ; mais qui présentement et malheureusement tend à perdre son éclat et son image de marque d’où ,selon Mme Khadija Errajy, la nécessité d’encadrer les jeunes étudiants et chercheurs afin qu’ils élaborent des thèses, des mémoires de fin d’études sur la région.

La neuvième intervention concerne le président de la Fédération des Associations Ammeln, en l’occurrence M. Mohamed Aïtbella qui, après avoir remercié Elhadj M’hamed et l’audience, rend un vibrant hommage aux femmes et précise que l’état des lieux de la fédération va bon train et prospère contrairement à certaines fausses rumeurs ; elle continue à contribuer au développement. Cette année-ci, elle envisage de réaliser un nouveau projet qui verra bientôt le jour. Il s’agit d’aider financièrement les jeunes porteurs de projets en collaboration avec des partenaires locaux, provinciaux et régionaux ;assisté par le jeune Driss Settar, membre du bureau de la fédération, l’image du projet s’est faite nette grâce aux informations et ajouts donnés par ce dernier.

M. Hassan Akhechane, membre du bureau de l’Association Anameur est appelé à participer. Il cite ,quant à lui, le rituel de « Lmaârouf », événement ancestral qui est à l’origine de la création de son association sous sa forme moderne et qui, selon lui, permet chaque été le retour au terroir des ressortissants et émigrés du village ;de ce fait les rencontres s’orgnaisent et la réalisation de petits projets voit le jour ;il en cite à titre d’exemples trois : assainissement de la « Source Bleue », création d’un espace pour enfants, et le projet dit Azaghar de reboisement en oliviers.

Connu de tous par son humour et sa sagesse, son talent inimitable de narrateur, M. Elhadj Ahmed Jabbari est invité à contribuer. Le philosophe, surnom qui vient de lui coller, salue le public et remercie d’une façon détournée Elhadj Bihmiden pour l’accueil. Il profère alors trois vocables, mots justes et nécessaires pour la bonne gouvernance de l’affaire locale dans la paix, le respect et la prospérité: Amour, Accord et Désir. Il fait par la suite allusion à l’évaluation qu’il ne tarde pas à éluder prétextant son incompétence et son ignorance (éclats de rire).Il passe, comme on dit « il saute du coq à l’âne », à la gestation de la naissance de la commune rurale d’Ammeln et implique la jalousie des autres tribus avoisinantes qui sont contre les Timlis. Le philosophe s’essaie dans les annales de l’Histoire, le voilà qui trébuche en confondant les dates ; mais je crois bien qu’il le fait pour amuser l’audience. On lui rappelle les dates véridiques ; il remercie le public (à nouveau éclats de rire).M. Jabbari se retire sous les ovations du public.

M. Brahim Akenfar, directeur du journal Aljanoubia li Aliïlam, rejoint M. Ghazi et M. Bihmiden afin d’enrichir le débat. Il se présente, remercie l’audience et annonce que son journal est ouvert aux tafraoutis pour tout article relatif à la région. Puis, il passe au sujet de la résistance des habitants de Tafraout quant à l’occupation française ; enfin, il cite des personnalités auxquelles sont récemment rendus des hommages au niveau de la province grâce à son association Biladi; personnalités issues de Tafraout en l’occurrence Elhadj M’hamed Bihmiden et M. Mohamed Elmankibi. Avant d’aller se rasseoir, il pose une question aux responsables du festival Tifawin : Quel est l’impact de Tifawin sur la population ? Question, dit-il ,qui ne nécessite pas une réplique sur le champ ;mais qui demeure d’une importance capitale.

Les trois dernières interventions relativement brèves, en l’occurrence celles de Rachid Amkyoud de l’Association Jeunesse de Tafraout ; de Ahmed Ouhammou de l’Association Mohammed Khaïr-Eddine et de Moulay Nokraoui de l’Association Ideco, se résumeraient ainsi : 1)- Oui, à l’ouverture; non, aux mentalités tribales rétrogrades.La rencontre aurait pu être fructueuse si elle avait été mieux organisée 2)Pour aider et orienter les jeunes et chercher le soutien financier nécessaire à leurs études. 3) Insistance sur le questionnaire vu l’importance de la lecture de ses données.

M. Ghazi en sa qualité de modérateur reprend brièvement les idées rapportées par les interventions, appelle à ses côtés M. Dermich et M. Boulouden en leur consacrant quelques minutes chacun pour défendre et étoffer d’arguments leurs points de vues opposés sujets de leur discorde. Les convives sont invités à table pour se régaler d’un diner copieux, au menu tagine au poisson, salades, dessert et boissons…

Prise de photos de souvenirs. M. Elhadj Bihmiden pince les cordes d’une guitare électrique tout en remerciant ses invités et sa famille qui suit l’événement depuis le balcon. Il est presque minuit. Les convives se la souhaitent bonne. Et certains nuitards parmi la foule prennent la route vers Aïtoumgas pour continuer la veillée de la nuit des noces chez l’heureux marié Abderrahmane Hajji…

Rapport rédigé par :Farid Mohamed Zalhoud

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