TEMOIGNAGE: Hommage à Feu Brahim Ainani Déconstruire les mythes et les préjugés

Par: Moha Moukhlis

«Je crois qu’au fond, ce qui est tragique c’est l’impossibilité d’être quelqu’un d’autre» – José Saramago, Prix Nobel de littérature.

La mouvance amazighe au Maroc a perdu le samedi 13/06/2020 un de ses grands militants: Feu Brahim Ainani. Le défunt est né en 1961, à Boumaln n Dades (province de Warzazat – Sud Est du Maroc). Il a exercé comme professeur d’anglais du secondaire durant plusieurs années. Son engagement pour la cause amazighe était constant. Il fait partie des activistes – dont Moha Bihi, pilier de la lutte amazighe dans la région – qui ont fondé la première association amazighe à Boumaln n Dades, au milieu des années 90 : Association socioculturelle AZEZM. Il en occupa aussi la fonction de président et signa à ce titre un communiqué conséquent de dénonciation de la répression qui s’est abattue sur les manifestants, en 2008, à l’occasion de ce qui est désormais connu sous le nom de «Tagrest Taberkant» (l’hiver noir).

Feu Brahim est un militant de terrain qui, à travers ses écrits, ses réflexions, ses conférences (1)…, publiés dans des organes de presse, sur des sites ou sous forme de vidéos, a apporté sa pierre précieuse à l’édifice de revalorisation et de re-construction de l’identité amazighe. Cet hommage que je lui rends constitue une tentative d’appréhender un des champs de sa réflexion ainsi que son « référentiel philosophique » qui a guidé ou orienté ses analyses – profondes – de la situation des Amazighes et leur « soumission » à une idéologie qui a programmé la désintégration de leur identité.

Feu Brahim, qui a rendu l’âme aux Etats-Unis d’Amérique où il est allé se faire soigner (et où il fut inhumé) est un acteur de la résistance culturelle amazighe. Il appartient à la « race » des guerriers. Il n’a jamais tergiversé sur ses principes. Sa maladie a renforcé ses convictions. Il ne s’est jamais renié. Il a mené un travail de sensibilisation de manière pédagogique : lutter contre l’amnésie et l’aliénation pour déconstruire les mythes et les préjugés, édifier les jeunes générations pour qu’elles s’engagent dans la défense de leurs valeurs identitaires amazighes. C’est un homme brave et un brave homme.

Dans ses interventions et publications, Feu Ainani Brahim s’inspire, particulièrement, du philosophe français Jacques Dérida et son concept de «déconstructivisme» qu’il a adapté à la réalité amazighe pour déconstruire les mythes « fondateurs » de l’idéologie arabo-islamique et son référentiel métaphysique. Dérida, philosophe juif séfarade, né en Algérie, a vécu les affres de l’antisémitisme et a subi les lois scélérates de Vichy qui ont déchu sa famille de la nationalité française durant deux ans. C’est un philosophe qui a su apprécier les rapports entre le dominant et le dominé et qui estime que la situation de domination est fondé sur des mythes et des préjugés fallacieux qu’il faut déconstruire pour accéder à la vérité. Des mythes à dimensions religieuse et métaphysique que le dominant invoque pour corroborer sa « supériorité » et asseoir son hégémonie multiforme.

Feu Ainani Brahim évoque également dans ses interventions l’écrivain juif ashkénaze, Franz Kafka, né à Prague et qui a prophétisé dans ses écrits l’avènement des systèmes totalitaires dont le nazisme, pour qualifier la situation des Amazighes de kafkaïenne, c’est-à-dire d’absurde. Kafka a mis en exergue dans ses romans les effets dévastateurs et psychologiques pour un juif de se nommer, décliner son identité de juif en société et en public.

Le nom juif est porteur de charges sémantiques qui ont une profondeur historique négative en raison des préjugés qui lui sont collés et inhérents aux textes religieux et l’enracinement de ces derniers dans l’imaginaire collectif des hommes et de leurs cultures. Les préjugés son tellement prégnants qu’ils ont créé chez le juif un sentiment de honte et de culpabilité intégrées. Dans un de ses romans, Le Procès, la fable (l’histoire) du roman relève de l’absurde : c’est au condamné, Josèphe K., personnage principal, de prouver son innocence, alors que sa condamnation par la justice ne repose sur aucun argument ou preuve. C’est le condamné qui mène l’enquête et non la justice. C’est le monde à l’envers.

Pour Feu Ainani, la situation de l’Amazighe est kafkaïenne car, victime de préjugés erronés, aliéné par une idéologie à références métaphysiques, accusé d’être l’emblème de la « division » et de menace pour la stabilité du pays et de ses institutions (un des chefs d’accusation majeur brandi contre les détenus de l’Association Tilelli de Goulmima en 1994), il (l’Amazighe) est condamné à se justifier – sur sa propre terre -, prouver qu’il est « lui-même »…

Comme pour Kafka qui a honte de décliner son nom de juif, l’Amazighe a honte – ressent une angoisse – de se déclarer Amazighe, de peur des préjugés – qu’il a intégré dans son inconscient et dont traite Dérida. Des a priori qui ont fait de lui et de son identité amazighe le symbole de la collaboration, de la traitrise et de l’atteinte à la religion et que le « latif » scandé et rappelé de manière rituelle par les « Latifistes » (comme les nomme feu Ainani), les médias officiels et les programmes scolaires a transformé en tabou, instaurant une omerta et le déni de tout ce qui est amazighe : homme, langue, culture et identité.

Cette situation imposé par le dominant crée chez l’Amazighe un complexe d’infériorité « chronique » qui devient un réflexe pavlovien conduisant à l’auto censure. Les dégâts sont énormes : l’Amazighe n’ose plus décliner son identité. Il opte pour le silence et la résignation. La sacralisation du préjugé religieux dont use le dominant, pour faire taire et user de la violence et de la répression, poussent certains Amazighes (souvent instruits ou fleuretant avec des mouvances politiques arabistes ou intégristes) à se renier, devenir les instruments du dominant, ses collaborateurs, ses complices, des «Amazighes de service»…

D’aucuns constituent des cas pathologiques et cliniques, qui nécessitent un traitement thérapeutique urgent : ils défendent des causes qui ne sont pas les leurs car leur raison est altérée, désamorcée par l’effet de l’aliénation (due aux mythes et aux préjugés), qui les a investi et leur interdit d’accéder d’une façon libre et constante à la vérité, c’est-à-dire à leur réalité de dominé.

Pour feu Ainani, la déconstruction de ces mythes et de ses préjugés est l’unique alternative pour «récupérer» sa dignité malmenée et la fierté de se nommer amazighe. Et pour cela, il faudrait comprendre les mécanismes au travers desquels se déploient et s’exercent les politiques de domination et de destruction de l’identité et de l’homme amazighe. Politiques officielles qui exploitent tous les moyens idéologiques de l’Etat: télévisions, radios, écoles, institutions culturelles et universitaires, presse… Tous ces instrument idéologiques œuvrent pour le maintien des mythes et des préjugés, par le biais de rituels et de cérémonies officiels : fêtes, commémorations, célébrations…

Face à la « renaissance amazighe » et à l’émergence d’un mouvement amazighe, porté par des jeunes décomplexés, libérés des fantômes de l’Etat centralisé et centralisateur ; une jeunesse qui refuse, désormais, de confondre la démocratie et sa caricature, qui estime que les vrais patriotes, que les vrais nationalistes et les vrais résistants sont morts les armes à la main, le pouvoir dominant recourt à un subterfuge, pour perpétuer ses « constantes nationales » et ses préjugés : la production d’une « contre-culture » selon l’expression du défunt Ainani, la manipulation et la récupération et la désintégration en douceur de l’amazighité.

Cette culture de sujétion et de soumission repose sur la mise en quarantaine délibérée des «zones» amazighes réduites à la marge et la «glorification» du modèle «central» conçu comme référence à imiter, singer sur tous les plans. Pour éviter la «confrontation» directe avec la contestation amazighe, on ouvrit quelques vannes en reconnaissant la légitimité de certaines revendications amazighes, pour mieux les dévoyer et les pervertir en les folklorisant et en les chosifiant. L’amazighe est reconnu dans sa dimension «technique», superficielle et amputée de ses valeurs qui font ses spécificités. La langue amazighe ne fait que mimer le modèle central hégémonique. Et la production culturelle s’aligne sur des schèmes qui sont souvent aux antipodes des notions d’Addour et de Timmouzgha.

C’est ce qui me semble essentiel à retenir d’une partie du legs du défunt Brahim Ainani. Il s’agit de mon appréhension personnelle et qui ne prétend pas avoir épuisé la réflexion du défunt.

Repose en paix Brahim. La jeunesse amazighe a repris le flambeau.

(1) Ces productions sont rassemblées et feront l’objet d’une publication, sous la supervision du militant-journaliste à TV8, Saïd Bajji.

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