Sahel : En quête d’identité et de projet politique

Abdoulah ATTAYOUB
Par: Abdoulah ATTAYOUB*

Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Commission Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avec une vélocité déconcertante, a surpris aussi bien par sa brutalité que par son caractère anachronique à l’heure où tous les pays se regroupent à travers les continents pour se renforcer et élargir leur potentiel de développement. Nous assistons aujourd’hui à un bouleversement de l’ordre mondial et seuls les ensembles cohérents et solidement structurés peuvent espérer peser et avoir voix au chapitre dans le concert des Nations. L’effervescence politique que connaissent ces trois pays du Sahel central se traduit en outre par une recherche effrénée de sens à donner aux nouvelles orientations censées légitimer la prise de pouvoir par les juntes militaires. Tâche considérablement facilitée par les systèmes démocratiques dysfonctionnels caractérisant les régimes renversés.

CEDEAO/AES : Distorsions et impensés politiques

La CEDEAO avait été fondée essentiellement dans l’objectif d’une intégration économique en facilitant la circulation des personnes, des biens et des services. Il s’agissait, pour ses pères fondateurs, de fluidifier les échanges et dynamiser l’activité économique afin de contribuer à améliorer les conditions de vie des citoyens des pays membres. La seule appartenance géographique à l’espace ouest-africain était donc suffisante pour prétendre faire partie de cette organisation. Il est par conséquent compréhensible qu’un membre en parte dès lors que les facilités qu’elle offre lui sont retirées. L’absence de règles véritablement contraignantes s’ajoute aux griefs quant à l’efficacité voire à l’utilité de cette organisation pour faire face aux autres défis notamment sécuritaires, auxquels sont confrontés aujourd’hui les pays membres.

Pour une construction solide et cohérente, il aurait certainement fallu déterminer au préalable des critères supplémentaires de convergence économique et de respect des valeurs en partage. Cela aurait également favorisé plus de rigueur dans l’application de règles délimitant de manière transparente et indifférenciée les obligations des membres envers l’organisation ainsi que l’attitude de cette dernière vis-à-vis de ses membres.

L’absence de règles régissant de manière objective son fonctionnement expose l’organisation à toutes sortes d’interprétations tendancieuses et ouvre la voie aux imbroglios politico-juridiques auxquels nous assistons aujourd’hui. Les insuffisances notoires occasionnent manifestement les approximations de toutes sortes, y compris celles liées à son financement. Un climat serein entre les pays membres, aurait pu permettre des améliorations adéquates sur la base de l’expérience tirée des manquements constatés.

Cette fragilité structurelle mise en évidence par la crise actuelle explique la facilité avec laquelle les autorités des trois pays sahéliens (Burkina-Faso, Mali et Niger) ont décidé de se défaire de toute obligation et de former un autre regroupement : l’Alliance des Etas du Sahel (AES). Toutefois, les mêmes erreurs risquent de se reproduire dans le cas de l’AES.

L’improvisation et la précipitation avec lesquelles cette dernière a été créée, devançant tout débat public sur sa pertinence ont été essentiellement dictées par les circonstances et les impératifs de survie pour les trois juntes, qui se devaient de donner des gages à une armada d’activistes dont les motivations sont pourtant sujettes à caution. Par ailleurs, l’accusation d’assujettissement à la France faite à la CEDEAO semble pour le moins expéditive eu égard à des pays comme le Nigeria ou le Ghana, par exemple, sur qui ne saurait d’emblée peser le soupçon d’être aux ordres de Paris. En outre, l’appel à peine voilé à la Russie pour venir parrainer l’AES affaiblit considérablement cet argument car, de la même façon, on prend aussi le risque de retomber dans ces mêmes travers reprochés à la CEDEAO. Cette précipitation et la nature des régimes qui ont initié cette nouvelle alliance posent aussi la question de la légitimité à engager ces pays dans des choix aussi cruciaux pour l’avenir quelle que soit par ailleurs leur éventuelle pertinence. La doctrine idéologique qui fonde cette nouvelle organisation semble en outre reposer, au-delà des critères géographiques, sur une approche identitaire pour le moins étriquée et sur des considérations populistes et flagorneuses destinées à justifier les nouveaux régimes.

Incohérences du souverainisme néo panafricain
Les nouveaux pouvoirs au Mali, Burkina Faso et Niger, prétendent incarner cette nouvelle volonté d’accéder enfin à une souveraineté demeurée « incomplète » depuis les indépendances, il y a plus de soixante ans. L’ancienne puissance coloniale est ainsi accusée d’avoir bridé la souveraineté des pays créés dans sa zone d’influence.

Toutefois, les germes de l’instabilité ont aussi et surtout prospéré sur l’ignorance arbitraire des aspirations des peuples au moment de la reconfiguration de l’espace sahélo-saharien en 1960.La France a alors mis en place des systèmes politiques dont elle est seule à avoir construit la légitimité. Ce fait accompli est devenu par la suite le fondement d’une légalité internationale aveugle à la complexité des aspects humains et au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pourtant considéré comme un des piliers du droit international. A défaut de respecter le droit des peuples autochtones sur leurs territoires traditionnels, le colonisateur a inventé ex nihilo un nouveau peuple qui peine encore aujourd’hui à dépasser les cercles des communautés qui ont hérité du pouvoir politique et donc de la gouvernance post coloniale.

Aujourd’hui, nous assistons à une « rébellion » de ces systèmes post coloniaux pourtant créés et choyés par la France qui en a assuré le parrainage et la couverture, souvent au mépris des règles d’équité et de respect des droits élémentaires de l’ensemble des nouveaux citoyens. Cette « rébellion », justifiée par les systèmes en place par une volonté d’émancipation, pose à nouveau la question d’une gouvernance plus adaptée aux réalités socioculturelles des pays concernés. Cette nouvelle émancipation est attendue sur sa capacité à jeter les bases d’institutions étatiques véritablement endogènes et donc représentatives. Néanmoins, faute de projet politique réellement innovant et réfléchi, les risques d’une pérennisation des systèmes postcoloniaux sont déjà apparents, et la paresse intellectuelle faisant le reste, ces pays pourraient se retrouver dans une configuration identique dont seuls les acteurs ont changé.

Ainsi, l’argument principal d’une souveraineté enfin acquise se retrouve amoindri par la volonté de procéder uniquement au remplacement d’un parrain opportunément accusé de tous les maux, par un autre auquel sont prêtées, tout aussi opportunément, de vertueuses intentions. Le départ des bases militaires étrangères, notamment françaises, a été la pierre angulaire de la nouvelle souveraineté tant clamée. Mais les mêmes qui communiquent parfois outrageusement sur cette « victoire » souverainiste sont les premiers à faire appel à d’autres forces tout aussi étrangères pour venir faire la même chose que celles dont ils estimaient devoir se passer…

Ainsi certaines réalités sont en passe de réduire à néant les arguments ressassés pour tenter de donner un contenu au nouveau souverainisme porté par les néo-panafricains, dont les envolées populistes ternissent considérablement les aspects novateurs qui mériteraient pourtant plus d’égards. Les activistes souverainistes ont tendance à oublier qu’une révolution qui se contente de surfer sur la facilité des slogans, finit par enfoncer davantage les pays qu’à les sortir du gouffre. En cherchant leur souveraineté dans un rapport mal contrôlé avec l’extérieur et en s’abstenant de réinterroger les fonctionnements internes, les pays de l’AES courent le risque de découvrir le vrai visage d’un monde impitoyable et sans état d’âme. Les trois juntes ne sauraient raisonnablement limiter l’essentiel de leur « révolution » à une rhétorique anti-occidentale.

Les juntes au pouvoir à Bamako et Ouagadougou semblent s’enfoncer de plus en plus dans une surenchère violente et répressive, voire mortifère, qui a déjà montré ses limites partout où elle a servi d’écran de fumée pour masquer les insuffisances et incompétences à proposer de réels projets de refondation à même de résoudre les vrais problèmes des pays. Le Niger ne gagnerait rien à leur emboîter le pas.

Le Liptako-Gourma : une vision réductrice du Sahel

Au Niger, le CNSP (Conseil National de la Sauvegarde de la Patrie) devrait puiser son inspiration aux sources des profondeurs nationales et se méfier du vacarme entretenu par des courants populistes visiblement en décalage aussi bien avec le pays réel qu’avec les réalités qui gouvernent le Monde. Se prévaloir de la légitimité du peuple suppose une conscience aiguë du poids des responsabilités et de la complexité des courants qui traversent la société. Le critère ethnoculturel n’est pas spécifique à la région du Liptako-Gourma qui représente un espace parmi d’autres formant les réalités géographiques et humaines de ces trois pays. Le choix de la charte du Liptako-Gourma comme texte fondateur constitue également une indication significative des limites et donc des risques pour l’avenir.

Une politique hasardeuse est souvent rattrapée par la réalité dès lors qu’elle oublie que les « y a qu’à, faut qu’on » n’ont jamais généré une intelligence collective permettant d’aller de l’avant. Afin d’éviter de se retrouver dans une impasse, le CNSP est encore en mesure de construire une ligne d’action plus efficiente car moins fondée sur des tergiversations par trop populistes, donc irréalistes et porteuses des germes d’un échec qui deviendrait du coup inévitable. Cette ligne directrice servirait d’abord à fixer un horizon en dégageant des perspectives auxquelles les Nigériens pourraient enfin s’accrocher. Il s’agit d’élaborer et exposer une vision claire sur le schéma que devrait prendre cette Transition et de se donner les moyens et le temps afin de sortir le pays par le haut, en créant les conditions d’une gouvernance plus vertueuse que par le passé.

Pour que cette Transition n’en soit pas une de plus, il est impératif qu’elle procède à une refondation effective et sans complaisance des institutions de l’Etat et à une réorganisation complète de la vie politique. Cette dernière passera nécessairement par une purge des pratiques politiques du passé, en procédant à une mise à plat du paysage politique et à la mise en place d’une nouvelle charte des partis politiques, qui aura tiré les leçons des dysfonctionnements constatés depuis la Conférence nationale.

La question sécuritaire demeure au centre des préoccupations urgentes et ne saurait faire l’objet d’aucune polémique. L’expérience désormais capitalisée devrait suffire à conserver les acquis, y compris ceux engrangés par le régime précédent. Ensuite, continuer à adapter les moyens et les dispositifs aux évolutions récentes sur le terrain. Les gesticulations maliennes ne devraient pas constituer le seul exemple de souverainisme à proposer aux Nigériens. En matière de souverainisme, le déchaînement de fantasmes et de raccourcis généralement hors sol est venu faire croire que l’on peut, de manière mécanique et immédiate, créer une fédération, disposer d’une monnaie, se doter d’une armée dotée de moyens capables de faire face à l’OTAN, à l’Algérie, aux anciens frères de la CEDEAO, se doter du jour au lendemain de satellites, de centrales voire d’armes nucléaires…. De tout cela transparaît un tâtonnement idéologique mettant à nu la distance qui nous sépare encore d’une gouvernance pragmatique. Tout aventurisme populiste ne sera que leurre retardateur d’un réel épanouissement de nos peuples.

* Consultant

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