{"id":2367,"date":"2020-01-23T22:36:07","date_gmt":"2020-01-23T22:36:07","guid":{"rendered":"http:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=2367"},"modified":"2020-01-23T22:36:07","modified_gmt":"2020-01-23T22:36:07","slug":"reflexions-sur-les-classes-sociales-marocaines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/reflexions-sur-les-classes-sociales-marocaines\/","title":{"rendered":"R\u00e9flexions sur les classes sociales marocaines"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_1671\" aria-describedby=\"caption-attachment-1671\" style=\"width: 375px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-1671\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/chtato-375x250.jpg?resize=375%2C250\" alt=\"\" width=\"375\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/chtato.jpg?resize=375%2C250&amp;ssl=1 375w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/chtato.jpg?w=960&amp;ssl=1 960w\" sizes=\"auto, (max-width: 375px) 100vw, 375px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-1671\" class=\"wp-caption-text\">Par: Dr Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p>Bien que le Maroc soit chronologiquement au XXIe si\u00e8cle, pourtant, en r\u00e9alit\u00e9, il est toujours, en quelque sorte, au Moyen \u00c2ge parce que certaines des pratiques d\u2019aujourd\u2019hui sont, h\u00e9las, tribales et patriarcales. Les individus ne sont pas reconnus pour leur valeur, leur m\u00e9rite, leur connaissance, leur exp\u00e9rience, leur contribution, etc., mais pour leur identit\u00e9 tribale : \u00e0 quelle grande et influente famille\/tribu appartient un individu quelconque ?<\/p>\n<p>En effet, lorsque vous rencontrez des gens pour la premi\u00e8re fois, ils vous demanderont souvent qui vous \u00eates et si vous leur donnez seulement votre pr\u00e9nom, ils seront d\u00e9\u00e7us et constern\u00e9s parce que vous n\u2019avez pas satisfait leur curiosit\u00e9 sur votre position sociale et tribale dans la cartographie sociale marocaine.<\/p>\n<p>Il faut, toutefois, signaler que le concept de tribu s\u2019est \u00e9tendu aujourd\u2019hui au panorama politique ou les partis politiques et les syndicats sont mus par un sentiment de tribalisme primaire dans les contextes de la d\u00e9fense mutuelle des int\u00e9r\u00eats politiques(1), l\u2019encouragement de l\u2019all\u00e9geance politique et la cultivation du culte de la personnalit\u00e9 pour la perp\u00e9tuation \u00e0 l\u2019infini de leurs mandats au point de devenir des dinosaures dans un parc jurassique politique propre au Maroc(2).<\/p>\n<p><strong>Soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle<\/strong><\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s les documents historiques, la soci\u00e9t\u00e9 marocaine traditionnelle se composait de deux classes distinctes(3) :<br \/>\n&#8211; Al-Khaassa, ce qui signifie qu\u2019ils sont des citoyens tr\u00e8s sp\u00e9ciaux ou l\u2019\u00e9lite, par cons\u00e9quent de leur richesse, leur pouvoir, leur proximit\u00e9 du Makhzen, ou leur influence religieuse. Parce que dans le Maroc antique, les khaassas \u00e9taient puissants et riches, ils \u00e9taient connus, commun\u00e9ment, comme : ahl lHal wa l3aqd, litt\u00e9ralement ceux qui peuvent faire un n\u0153ud sur une corde et aussi le d\u00e9tacher ou d\u00e9nouer, ce qui implique qu\u2019ils prennent les d\u00e9cisions et r\u00e9solvent les probl\u00e8mes. En un mot la classe dirigeante.<\/p>\n<p>&#8211; Par contre, la classe populaire fut appel\u00e9e al-3aamma (la classe des gens qui sont le commun des mortels), ceux qui ob\u00e9issent et suivent al-Khaassa sans rechigner.<\/p>\n<p>Ainsi, la classification des groupes familiaux influents du Maroc d\u2019antan \u00e9tait comme suit :<\/p>\n<p>1. Les familles Makhzennienes (familles gouvernementales et officielles) :<br \/>\nCes familles \u00e9taient traditionnellement au service du sultan, de son entourage et de son gouvernement en tant que fonctionnaires ou conseillers politiques, financiers ou militaires. Ils vivaient dans l\u2019enceinte du palais (mechouar) parce que le monarque pouvait les demander \u00e0 tout moment pour un conseil ou une mission. La composition de ces familles a connu un changement dramatique apr\u00e8s la chute de Grenade en 1492, suite \u00e1 la Reconquista et l\u2019exode des Andalous vers le Maroc et les pays voisins. A leur arriv\u00e9e, ils ont imm\u00e9diatement offert leurs services au sultan, qui ne pouvait pas refuser une telle aubaine, vu leur expertise et exp\u00e9rience dans des domaines multiples, alors il les a int\u00e9gr\u00e9s dans son \u00e9tat-major permanent au lieu du personnel amazigh, et ce fut le d\u00e9but de l\u2019animosit\u00e9 entre ceux groupes ethniques qui se poursuit encore aujourd\u2019hui, bien que silencieusement et sournoisement. Outre les Andalous, l\u2019autre groupe ethnique qui est pass\u00e9 au service du monarque et \u00e0 la pr\u00e9\u00e9minence, ce sont les Juifs s\u00e9pharades qui devinrent les diplomates, les financiers et les hommes d\u2019affaires du sultan. Ils \u00e9taient connus, aupr\u00e8s de la population, sous le sobriquet Tujjaar as-Sultan (les hommes d\u2019affaires du sultan), vu qu\u2019ils s\u2019occupaient des affaires commerciales et financi\u00e8res de l\u2019\u00e9tat marocain et du monarque.<\/p>\n<p>2. Tujjaar (familles commer\u00e7antes) :<br \/>\nCes familles contr\u00f4laient l\u2019\u00e9change et le commerce avec les Europ\u00e9ens et disposaient d\u2019agents permanents \u00e0 Madrid, \u00e0 Paris et \u00e0 Londres, et aussi, des navires, des bureaux commerciaux et des institutions financi\u00e8res. Ils avaient l\u2019argent, l\u2019autorit\u00e9 et l\u2019amiti\u00e9 des Europ\u00e9ens, donc, en quelque sorte, ils exer\u00e7aient beaucoup de pouvoir et avaient un acc\u00e8s direct au sultan. Il y avait des moments o\u00f9 ils n\u2019ont pas partag\u00e9 le point de vue du Makhzen et, par cons\u00e9quent, ils ont retir\u00e9 des produits de base du march\u00e9 ; tels que : la farine, le sucre, l\u2019huile et le th\u00e9 et cette initiative tactique a conduit, inlassablement, \u00e0 des \u00e9meutes dans les villes qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9es dans le sang et le feu par le gouvernement. En fin de compte, de telles r\u00e9voltes populaires ont r\u00e9sult\u00e9 soit dans la volte-face du pouvoir ou soit, dans certains cas pr\u00e9cis, \u00e0 la destitution du monarque, en service, et l\u2019intronisation \u00e0 sa place d\u2019un autre.<\/p>\n<p>3. 9ouyyaads (familles de gouverneurs) :<br \/>\nIls comprenaient les gouverneurs du sultan dans les provinces, qui exer\u00e7aient beaucoup de pouvoir et gouvernaient les r\u00e9gions du pays impitoyablement par l\u2019\u00e9p\u00e9e et par le crime organis\u00e9 et le racket. Ils ont souvent amass\u00e9 des fortunes colossales par la corruption et la coercition. Ce groupe comprenait aussi les chefs militaires qui ont mat\u00e9 ou massacr\u00e9 la population r\u00e9calcitrante au nom du sultan surtout dans la p\u00e9riph\u00e9rie lors de campagnes militaires (mhalla).<\/p>\n<p>4. Amghaars (familles de chefs tribaux amazighs) :<br \/>\nSeigneurs des tribus amazighes, ils sont tr\u00e8s puissants et assez charismatiques. En g\u00e9n\u00e9ral, ils sont \u00e9lus par les clans de cette institutions sociale, pour une des deux raisons suivantes : leur richesse, bas\u00e9e sur la propri\u00e9t\u00e9 des terres et des droits d\u2019eau et\/ou leur noble origine, ce qui signifie la descente d\u2019une famille de savants religieux et les saints connus comme imrabdhen et, par cons\u00e9quent, ils sont largement respect\u00e9s par toutes les autres tribus. Les amghaars sont si puissants qu\u2019ils peuvent d\u00e9clarer la guerre \u00e0 n\u2019importe quelle autre tribu ou d\u00e9cider de chasser n\u2019importe qui du territoire tribal pour insubordination, meurtre, adult\u00e8re ou vol qualifi\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Le Maroc d\u2019aujourd\u2019hui<\/strong><\/p>\n<p>Dans le Maroc moderne, rien n&rsquo;a chang\u00e9, \u00e0 cet \u00e9gard, si ce n&rsquo;est dans les apparences. Les khaassas prennent encore les d\u00e9cisions, exploitent les richesses du pays, garantissent l&#8217;emploi de leur descendants directs en leur l\u00e9guant leurs positions dans le gouvernement et tous les privil\u00e8ges que cela engendre. De cette fa\u00e7on, tout le pouvoir et l&rsquo;influence que les khaassas ont finissent par \u00eatre h\u00e9rit\u00e9s par leurs enfants, ce qui accro\u00eet le pouvoir de la famille en entier et le perp\u00e9tue \u00e0 l\u2019infini \u00e0 l\u2019ombre de l\u2019establishment.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s sociales end\u00e9miques au Maroc ont cr\u00e9\u00e9 dans la p\u00e9riph\u00e9rie un fort sentiment d\u2019injustice (doulm) et d\u2019humiliation (7ogra) choses qui ont pouss\u00e9 les habitants d\u2019Alhoceima, Zagora et Jerada, \u00e0 la contestation politique et la r\u00e9volte sociale pour attirer l\u2019attention de l\u2019establishment sur leur triste sort. Sur ce sujet, Charlotte Bozonnet a \u00e9crit dans Le Monde du 17 mars 2018(4) :<\/p>\n<p>\u00ab Le Maroc trouvera-t-il la parade ? En une ann\u00e9e, le royaume a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 une multiplication des mouvements sociaux d\u2019ampleur. Dans le Rif, au nord du pays, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, avant que la contestation ne se porte sur Zagora, dans le sud, puis, depuis d\u00e9cembre 2017, sur Jerada, une ville mini\u00e8re proche de la fronti\u00e8re de l\u2019Alg\u00e9rie, \u00e0 l\u2019est.<\/p>\n<p>Si ces mouvements s\u2019inscrivent dans des contextes r\u00e9gionaux diff\u00e9rents, tous ont en commun une m\u00eame revendication de justice sociale \u2013 du travail, des services publics, la fin des privil\u00e8ges \u2013 \u00e0 laquelle le Maroc, qui se targue d\u2019\u00eatre une puissance africaine montante, va devoir r\u00e9pondre, sous peine d\u2019\u00eatre durablement fragilis\u00e9.<\/p>\n<p>Le mouvement le plus important a \u00e9t\u00e9 celui d\u2019Al-Hoceima, dans le Rif, o\u00f9, pendant pr\u00e8s d\u2019une ann\u00e9e, d\u2019octobre 2016 \u00e0 juin 2017, les manifestations se sont succ\u00e9d\u00e9. C\u2019est un drame individuel, presque un fait divers, qui a servi d\u2019\u00e9tincelle dans cette r\u00e9gion historiquement marginalis\u00e9e et r\u00e9put\u00e9e rebelle. Le 28 octobre 2016, un jeune vendeur de poissons, Mouhcine Fikri, 31 ans, est mort broy\u00e9 par une benne \u00e0 ordures alors qu\u2019il essayait d\u2019emp\u00eacher la police de d\u00e9truire sa marchandise, p\u00each\u00e9e ill\u00e9galement. \u00bb<\/p>\n<p>Derri\u00e8re les apparences de la modernisation et du d\u00e9veloppement, le Maroc est rest\u00e9 tribal et patriarcal, et continue \u00e0 l\u2019\u00eatre tout comme le reste du monde arabe, en g\u00e9n\u00e9ral. L&rsquo;av\u00e8nement du triste Printemps arabe n&rsquo;est que le r\u00e9sultat de cette flagrante anomalie sociale, tout comme la r\u00e9apparition des mouvements salafistes et salafistes jihadistes provenant des cercles des soci\u00e9t\u00e9s pauvres et r\u00e9volt\u00e9es qui ont \u00e9t\u00e9 toujours oubli\u00e9es par les diff\u00e9rents mod\u00e8les de d\u00e9veloppement boiteux de la p\u00e9riode postind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui, n\u2019est nullement diff\u00e9rente de celle d\u2019hier, elle comprend, donc, deux classes sociales distinctes : les riches (Khaassas) et les pauvres (3ammas), bien que ces termes pr\u00e9cis ne sont plus d\u2019usage. M\u00eame la petite classe moyenne qui a exist\u00e9 dans les ann\u00e9es 70 et 80 du si\u00e8cle dernier fait, \u00e0 l\u2019heure actuelle, partie de l\u2019histoire. Ainsi, la classe moyenne qui absorbe traditionnellement le choc entre les riches et les pauvres n\u2019existe plus aujourd\u2019hui et l\u2019agitation sociale peut se produire \u00e0 n\u2019importe quel moment dans le pays.<\/p>\n<p>Inqui\u00e9t\u00e9e par cet \u00e9tat d\u2019affaire probl\u00e9matique, la Banque mondiale a demand\u00e9 au Maroc de travailler d\u00fbment sur la distribution juste de la richesse nationale, pour permettre la cr\u00e9ation de la n\u00e9cessaire classe moyenne qui, sans aucun doute est celle qui d\u00e9fend, bec et ongle, l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p>Au sujet de l\u2019existence de cette mythique classe moyenne, Florence Basty-Hamimi \u00e9crit dans un article intitul\u00e9 : \u00ab Une classe moyenne au Maroc ? \u00bb publi\u00e9 dans Les Cahiers de l&rsquo;Orient ( 2011\/2 (N\u00b0 102), pages 31 \u00e0 42) (5):<\/p>\n<p>\u00ab La classe moyenne au Maroc existe-telle vraiment ? La question se pose pour deux raisons : tout d\u2019abord, parce que cette cat\u00e9gorie sociale para\u00eet tr\u00e8s r\u00e9duite et tr\u00e8s fragile, ensuite, parce que l\u2019on peut difficilement parler d\u2019\u00ab une \u00bb classe moyenne \u00e9tant donn\u00e9 la diversit\u00e9 des modes de formation et de situations socio\u00e9conomiques des \u00ab classes moyennes \u00bb. Le pluriel semble donc indiqu\u00e9 pour parler de cette partie de la population, m\u00eame si l\u2019ambition reste l\u2019\u00e9mergence d\u2019une classe moyenne.<\/p>\n<p>Pour le Maroc, l\u2019enjeu de l\u2019\u00e9mergence de cette classe moyenne est triple : politiquement, il s\u2019agit de former une classe citoyenne qui pourrait \u00eatre la cl\u00e9 du renouvellement politique et qui participerait davantage au d\u00e9bat public et aux processus \u00e9lectoraux, \u00e9conomiquement, il faut \u00e9largir un march\u00e9 marocain que l\u2019on sait \u00e9troit (bien que les statistiques sur les revenus et le pouvoir d\u2019achat demeurent lacunaires), et enfin socialement, il s\u2019agit de proposer un vrai syst\u00e8me de promotion sociale. \u00bb<\/p>\n<p>Les khaassas ont une mentalit\u00e9 de pr\u00e9dateurs ; ils ont toujours \u0153uvr\u00e9 de mani\u00e8re \u00e0 profiter des pauvres en les humiliant (7ogra) et en exer\u00e7ant sur eux leur pouvoir h\u00e9rit\u00e9 et illimit\u00e9 (tadalloum), tout en les arnaquant pour continuer \u00e0 alimenter leur fortune colossale. De cette fa\u00e7on ils ont r\u00e9ussi \u00e0 institutionnaliser la corruption. Si vous voulez un service, vous devez payer pour l&rsquo;avoir. C&rsquo;est comme \u00e7a que la corruption est devenue monnaie courante (le nom qui lui est octroy\u00e9 est : Hlawa, traduit par douceur, preuve qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune extorsion pour l\u2019obtenir) pour pouvoir acc\u00e9der aux dits droits. Par cons\u00e9quent, on ne peut parler de \u00ab droits \u00bb, mais plut\u00f4t de \u00ab privil\u00e8ges \u00bb achet\u00e9s rubis sur ongle.<\/p>\n<p>Les privil\u00e8ges rentiers des khaassas engendrent aussi une autre pratique immorale, celle du n\u00e9potisme, qui est le r\u00e9sultat de la fameuse croyance tribale arabe : \u00ab moi et les miens d\u2019abord et toujours (ounsor akhaka daliman aw madlouman) \u00bb. Le n\u00e9potisme est presque devenu un droit constitutionnel dans le sens o\u00f9 lorsque les ministres prennent leurs fonctions, ils obtiennent, apparemment, comme cadeau de bienvenue des possibilit\u00e9s d\u2019octroi d\u2019emploi pour leur famille et amis ou bien, finalement, le droit de vendre ces emplois sur le march\u00e9 noir en \u00e9change d\u2019argent sonnants et tr\u00e9buchants.<\/p>\n<p>Si vous voulez que les choses de votre vie quotidienne soient fluides, vous devez avoir un piston ou azettat (connu au Moyen Orient comme wasaata, ce qui signifie interm\u00e9diaire), qui vous facilitera l\u2019acc\u00e8s \u00e0 une multitude de privil\u00e8ges en contrepartie d\u2019une somme d\u2019argent. Le khaassa utilise son pouvoir pour faire en sorte que vos demandes soient r\u00e9alis\u00e9es en un temps record, et combler les d\u00e9sirs de votre c\u0153ur. C&rsquo;est pour cela que lorsque les personnes vous demandent quel est votre nom de famille, ce qu&rsquo;ils veulent r\u00e9ellement savoir c&rsquo;est si vous \u00eates r\u00e9ellement importants dans la soci\u00e9t\u00e9 et dans l&rsquo;establishment, et, \u00e0 partir de l\u00e0, vous demander si vous pouvez les aider, si n\u00e9cessaire, en agissant comme un piston.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 est une fiction<\/strong><\/p>\n<p>Vous pouvez \u00eatre m\u00e9decin, ou ing\u00e9nieur ou professeur, mais si vous n&rsquo;\u00eates que 3amma, vous n&rsquo;apporterez rien \u00e0 la population en g\u00e9n\u00e9ral tant que vous avez pas le pouvoir de piston des khaassas. Le Maroc et le reste des pays arabes resteront tribaux et non d\u00e9mocratiques tant qu&rsquo;ils ne reconna\u00eetront pas les personnes par leur m\u00e9rite et valeur (m\u00e9ritocratie), et non par leur descendance, statut social et richesse (noblesse).<\/p>\n<p>Pour la plupart des gens au Maroc aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des opportunit\u00e9s et des chances, les droits constitutionnels, et l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 ne sont que des concepts de fiction qui n&rsquo;appartiennent pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, m\u00eame s&rsquo;ils sont \u00e9crits noir sur blanc dans la constitution de 2011(6) :<\/p>\n<p>Article 6 :<\/p>\n<p>La loi est l\u2019expression supr\u00eame de la volont\u00e9 de la nation. Tous, personnes physiques ou morales, y compris les pouvoirs publics, sont \u00e9gaux devant elle et tenus de s\u2019y soumettre.<\/p>\n<p>Les pouvoirs publics \u0153uvrent \u00e0 la cr\u00e9ation des conditions permettant de g\u00e9n\u00e9raliser l\u2019effectivit\u00e9 de la libert\u00e9 et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des citoyennes et des citoyens, ainsi que de leur participation \u00e0 la vie politique, \u00e9conomique, culturelle et sociale.<\/p>\n<p>Pour la Banque mondiale, il y a un espoir quant \u00e0 un recul progressif de l\u2019indice de la pauvret\u00e9 dans le pays(7) :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab Entre 2010 et 2015, le Maroc a enregistr\u00e9 une forte baisse de la pauvret\u00e9\u2009; la tendance devrait se poursuivre, mais son rythme devrait nettement ralentir selon les pr\u00e9visions fond\u00e9es sur le PIB par habitant. En 2019, l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 mesur\u00e9e en fonction du seuil de pauvret\u00e9 international de 1,9 dollar PPA se situera l\u00e9g\u00e8rement en de\u00e7\u00e0 de 1 %, tandis que la pauvret\u00e9 mesur\u00e9e en fonction du seuil de 3,2 dollars PPA s\u2019\u00e9tablira juste au-dessus de 6 %, ce qui est certainement une am\u00e9lioration bien modeste par rapport aux 6,36 % pr\u00e9vus en 2018. \u00bb<\/p>\n<p>Est-il toujours que pour cette institution internationale de Bretton Woods un retard accus\u00e9 dans la mise en \u0153uvre des importantes r\u00e9formes structurelles et financi\u00e8res aurait un effet n\u00e9gatif sur le potentiel de croissance, ce qui pourrait exacerber les tensions sociales :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab L\u2019instabilit\u00e9 \u00e9conomique menace aussi le bien-\u00eatre des m\u00e9nages, en particulier des personnes dont les d\u00e9penses de consommation d\u00e9passent \u00e0 peine le seuil de pauvret\u00e9 ; un petit choc n\u00e9gatif suffirait \u00e0 refaire plonger ce groupe dans la pauvret\u00e9. Le pourcentage de la population \u00ab\u2009vuln\u00e9rable\u2009\u00bb \u00e0 la pauvret\u00e9 d\u00e9pend du seuil retenu pour les d\u00e9penses des m\u00e9nages. Si l\u2019on utilise un seuil de d\u00e9penses de 5,5 dollars PPA, le nombre de pauvres et de personnes qui, sans l\u2019\u00eatre, sont expos\u00e9es \u00e0 le devenir est remarquablement \u00e9lev\u00e9 : plus de 25 % de la population sont concern\u00e9s, ce qui signifie que pr\u00e8s de 10 millions de Marocains sont pauvres ou menac\u00e9s de le devenir. \u00bb<\/p>\n<p>Les Marocains non-nantis esp\u00e8rent aujourd\u2019hui, de tout c\u0153ur, que le nouveau plan de d\u00e9veloppement, en cours de r\u00e9alisation par une commission sp\u00e9cialis\u00e9e, leur apportera la justice sociale, tant souhait\u00e9e, un \u00e9tat de m\u00e9ritocratie en mettant fin au syst\u00e8me des castes pr\u00e9cit\u00e9es, l\u2019\u00e9galit\u00e9 territoriale (centre vs p\u00e9riph\u00e9rie), l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes, l\u2019\u00e9galit\u00e9 des cultures ( reconnaissance effective de la culture amazighe par le d\u00e9veloppement \u00e9conomique du hinterland) et l\u2019\u00e9galit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rationnelle (autonomisation de la jeunesse).<\/p>\n<p>Esp\u00e9rons, toutefois, que la r\u00e9forme de la commission en question ne fera pas pschitt comme la r\u00e9forme de la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e. Amen.<\/p>\n<p>Vous pouvez suivre le Professeur Mohamed CHTATOU sur Twitter : @Ayurinu<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong> :<\/p>\n<ol>\n<li>Jean-Claude Santucci \u00ab Le multipartisme marocain entre les contraintes d\u2019un \u00ab pluralisme contr\u00f4l\u00e9 \u00bb et les dilemmes d\u2019un \u00ab pluripartisme autoritaire \u00bb \u00bb,Revue des mondes musulmans et de la M\u00e9diterran\u00e9e, nos 111-112,\u200e mars 2006.<\/li>\n<li>http:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/le-jurassic-park-politique-du-maroc\/<\/li>\n<li>El Mansour, Mohamed. 1990. Morocco in the Reign of Mawlay Sulayman. Kingston Pr.<\/li>\n<li>Charlotte Bozonnet. Le Monde du 17 mars 2018.<\/li>\n<li>Florence Basty-Hamimi . \u00ab Une classe moyenne au Maroc ? \u00bb publi\u00e9 dans Les Cahiers de l&rsquo;Orient ( 2011\/2 (N\u00b0 102), pages 31 \u00e0 42).<\/li>\n<li>http:\/\/www.sgg.gov.ma\/Portals\/0\/constitution\/constitution_2011_Fr.pdf<\/li>\n<li>(Maroc : rapport de suivi de la situation \u00e9conomique (Avril 2019) https:\/\/www.banquemondiale.org \u203a morocco \u203a publication).<\/li>\n<\/ol>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong> :<\/p>\n<p>&#8211; AMAHAN A. (1983), Peuplement et vie quotidienne dans un village du Haut-Atlas marocain : Abadou de Ghoujdama : \u00e9tude socio-linguistique, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner.<br \/>\n&#8211; AMAHAN A. (1998), Mutations sociales dans le Haut Atlas : les Ghoujdama, Paris, \u00c9ditions de la Maison des sciences de l&rsquo;Homme.<br \/>\n&#8211; DOI : 10.4000\/books.editionsmsh.6412<br \/>\nBELARBI A. (1987) (dir.), Portraits de femmes, Casablanca, \u00c9ditions le Fennec, Collection Approches.<br \/>\n&#8211; BELGHITI M. ([1969] 1978), \u00ab Les relations f\u00e9minines et le statut de la femme dans la famille rurale dans trois villages de la Tessaout, \u00c9tudes sociologiques sur le Maroc \u00bb, Bulletin \u00e9conomique et social du Maroc, pp. 289-361.<br \/>\n&#8211; BELGHITI M. &amp; A. Tamou (1971), \u00ab La s\u00e9gr\u00e9gation des gar\u00e7ons et des filles \u00e0 la campagne \u00bb, Bulletin \u00e9conomique et social du Maroc, vol. XXXIII, n\u00b0 120-121, p. 81-144.<br \/>\n&#8211; BOUGHALI M. (1974), La Repr\u00e9sentation de l&rsquo;espace chez le Marocain illettr\u00e9, Casablanca, \u00c9ditions Afrique-Orient.<br \/>\n&#8211; BOURQIA R. &amp; N. HOPKINS (1991) (dir.), Le Maghreb : approches des m\u00e9canismes d&rsquo;articulation, Rabat, \u00c9ditions Dar al Kalam.<br \/>\n&#8211; HAMMOUDI A. (1977), La Vall\u00e9e de l&rsquo;Azzadan : contribution \u00e0 la sociologie du Haut Atlas marocain, Th\u00e8se de3\u00b0 cycle, Universit\u00e9 de Paris 5.<br \/>\n&#8211; HAMMOUDI A. (1988), La Victime et ses marques, Paris, \u00c9ditions du Seuil.<br \/>\n&#8211; HAMMOUDI A. (2001), Ma\u00eetres et disciples. Gen\u00e8se et fondements des pouvoirs autoritaires dans les soci\u00e9t\u00e9s arabes. Essai d\u2019anthropologie politique, Paris, \u00c9ditions Maisonneuve et Larose.<br \/>\n&#8211; MAHDI M. (1999), Pasteur de l&rsquo;Atlas : production pastorale, droit et rituel, Casablanca, Impr. Najah el jadida.<br \/>\n&#8211; NAVEZ-BOUCHANINE F. (1988), R\u00e9flexions sur les travaux concernant l&rsquo;habitat urbain, dans Collectif, La sociologie marocaine contemporaine. Bilan et perspectives, \u00c9ditions de la Facult\u00e9 des lettres, Rabat, p. 95-109.<br \/>\nNAVEZ-BOUCHANINE F. (1997), Habiter la ville marocaine, Paris, \u00c9ditions L&rsquo;Harmattan.<br \/>\n&#8211; NAVEZ-BOUCHANINE F. (2002) (dir.), La Fragmentation en question : des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation sociale, Paris, \u00c9ditions L&rsquo;Harmattan.<br \/>\n&#8211; PASCON P. (1983), Le Haouz de Marrakech, 2 tomes, Rabat, CURS, CNRS, INAV-Rabat.<br \/>\n&#8211; PASCON P. (1984), La maison d\u2019Iligh et l\u2019histoire sociale de Tazerwalt, avec la collaboration de ARRIF A., SCHROETER D., TOZY M. &amp; H. VAN DER WUSTEN, SMER, Rabat.<br \/>\n&#8211; PASCON P. (1985), \u00ab The M\u00e2rouf of Tamejlojt or the Rite of the Bound Victim \u00bb, dans GELLNER E. (dir.), Islamic Dilemmas: Reformers, Nationalists and Industrialization: The Southern Shore of the Mediterranean, Berlin, Mouton Publishers, pp. 132-145.<br \/>\n&#8211; PASCON P. (1986 [1979]) \u00ab La sociologie, pourquoi faire ? \u00bb, dans Pascon, 30 ans de sociologie du Maroc (textes anciens et in\u00e9dits), Rabat, Bulletin \u00e9conomique et social du Maroc, n\u00b0 155-56, pp. 59-70.<br \/>\n&#8211; PASCON P. &amp; M. BENTAHAR (1978 [1969]), \u00ab Ce que disent 296 jeunes ruraux \u00bb, dans \u00c9tudes sociologiques sur le Maroc : recueil d&rsquo;articles con\u00e7u et pr\u00e9par\u00e9 par Abdelk\u00e9bir Khatibi, Tanger, \u00c9ditions marocaines et internationales, pp. 145-287.<br \/>\n&#8211; RACHIK A. (1994), \u00ab P\u00e9riph\u00e9rie, \u00e9meutes et politique urbaine : le cas de Casablanca \u00bb, Horizons maghr\u00e9bin : le droit \u00e0 la m\u00e9moire, n\u00b0 25-26, p. 224-235.<br \/>\nDOI : 10.3406\/horma.1994.1257<br \/>\nRACHIK H. (1990), Sacr\u00e9 et sacrifice dans le Haut Atlas marocain, Casablanca, \u00c9ditions Afrique-Orient.<br \/>\n&#8211; RACHIK H. (1992), Le Sultan des autres. Rituel et politique dans le Haut Atlas, Casablanca, \u00c9ditions Afrique-Orient.<br \/>\n&#8211; RACHIK H. (2000), Comment rester nomade, Casablanca, Afrique Orient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien que le Maroc soit chronologiquement au XXIe si\u00e8cle, pourtant, en r\u00e9alit\u00e9, il est toujours, en quelque sorte, au Moyen \u00c2ge parce que certaines des pratiques d\u2019aujourd\u2019hui sont, h\u00e9las, tribales et patriarcales. Les individus ne sont pas reconnus pour leur valeur, leur m\u00e9rite, leur connaissance, leur exp\u00e9rience, leur contribution, etc., mais pour leur identit\u00e9 tribale &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1671,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[10,13],"tags":[],"class_list":["post-2367","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","","category-maroc","category-opinions"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/chtato.jpg?fit=960%2C640&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9uxE2-Cb","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2367","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2367"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2367\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2369,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2367\/revisions\/2369"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1671"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2367"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2367"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2367"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}