{"id":5902,"date":"2024-03-29T21:29:15","date_gmt":"2024-03-29T20:29:15","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=5902"},"modified":"2024-03-29T21:29:15","modified_gmt":"2024-03-29T20:29:15","slug":"entretien-avec-m-hammou-belghazi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/entretien-avec-m-hammou-belghazi\/","title":{"rendered":"Entretien avec M. Hammou Belghazi"},"content":{"rendered":"<p><em><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-5906 alignleft\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/hammou2.jpg?resize=424%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"424\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/hammou2.jpg?resize=424%2C250&amp;ssl=1 424w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/hammou2.jpg?w=600&amp;ssl=1 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 424px) 100vw, 424px\" \/>Tiggurma\/Saintet\u00e9. Pratiques cultuelles et repr\u00e9sentations culturelles <\/em>est le titre d\u2019un excellent ouvrage collectif, r\u00e9cemment publi\u00e9 par le Centre des Etudes Anthropologique et Sociologique de l\u2019IRCAM. Nous le devons \u00e0 des chercheurs chevronn\u00e9s, en l\u2019occurrence MM. El Khatir Aboulkacem, Hammou Belghazi, Mohamed Oubenal et Mbark Wanaim. Une publication qui analyse avec rigueur une \u00ab\u00a0notion-r\u00e9seau\u00a0\u00bb ou un \u00ab\u00a0concept-carrefour\u00a0\u00bb qui constitue un des \u00e9l\u00e9ments-cl\u00e9s pour comprendre notre soci\u00e9t\u00e9 dans certains de ses aspects et\/ou dimensions. Pour nous en parler davantage, nous avons pos\u00e9 quelques questions \u00e0 H. Belghazi, chercheur en sociologie.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong><em>Propos recueillis par\u00a0: Moha Moukhlis<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>\u00ab\u00a0Bon nombre de Marocains <\/strong><strong>\u2012<\/strong><strong> amazighophones et arabophones <\/strong><strong>\u2012<\/strong><strong> s\u2019adonnent encore au culte des saints\u00a0\u00bb<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>\u00ab\u00a0De tous les pays musulmans, avait dit feu <\/strong><strong>Paul Pascon en 1985<\/strong><strong>, le Maroc passe pour honorer le plus grand nombre de saints\u00a0\u00bb.\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<ol>\n<li><strong> Pour commencer, un mot sur la gen\u00e8se de l\u2019ouvrage.<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Les auteurs de ce nouvel ouvrage, au terme de leur travail d\u2019\u00e9criture (r\u00e9daction), proc\u00e8dent \u00e0 l\u2019\u00e9change entre eux des textes du tapuscrit issu de leurs recherches conjointes pour lecture ou relecture et correction. Une telle pratique, devenue une tradition depuis des ann\u00e9es, nous permet non seulement d\u2019ajuster et d\u2019am\u00e9liorer nos \u00e9crits respectifs, mais aussi de faire \u00e9merger quelque th\u00e9matique pour un futur plan d\u2019action de notre Centre. L\u2019id\u00e9e de consacrer une \u00e9tude au ph\u00e9nom\u00e8ne de la saintet\u00e9 a vu le jour au cours de la pr\u00e9paration \u00e0 l\u2019\u00e9dition du livre\u00a0:<em> Cr\u00e9ativit\u00e9 f\u00e9minine en milieux amazighs<\/em> (Actes de journ\u00e9es d\u2019\u00e9tudes), paru en 2022 (Publications de l\u2019IRCAM). Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, elle s\u2019est d\u00e9gag\u00e9e durant une discussion \u2012 entre M. Wanaim et moi-m\u00eame \u2012 autour de sa contribution\u00a0: \u00ab\u00a0Esprit cr\u00e9atif des gu\u00e9risseuses dans l\u2019Anti-Atlas occidental\u00a0\u00bb, et surtout sur le rapport de celles-ci au culte des saints. L\u2019id\u00e9e d\u2019aborder le th\u00e8me de la saintet\u00e9 fut ensuite propos\u00e9e dans une r\u00e9union du Centre \u00e0 nos deux autres coll\u00e8gues\u00a0: El. Aboulkacem et M. Oubenal. Elle y a \u00e9t\u00e9 amplement discut\u00e9e puis adopt\u00e9e. Voil\u00e0 en somme les circonstances de la d\u00e9limitation de \u00ab\u00a0Tiggurma\/Saintet\u00e9\u00a0\u00bb en tant qu\u2019objet de recherche.<\/p>\n<ol start=\"2\">\n<li><strong> Comment peut-on d\u00e9finir <em>tiggurma<\/em> (saintet\u00e9)\u00a0?<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Lorsqu\u2019on ouvre, \u00e0 la page 619, le <em>Dictionnaire g\u00e9n\u00e9ral de la langue amazighe<\/em>, d\u00fb aux chercheurs du Centre de l\u2019Am\u00e9nagement Linguistique de notre Institut, on peut lire\u00a0: \u00ab\u00a0tiggurma var. tigurrmt\u00a0: fait d\u2019\u00eatre descendant d\u2019un saint\/Intisab ila wali salih\u00a0; soufisme, doctrine mystique islamique\/Sufiya\u060c Tsawwuf\u00a0\u00bb. Mais, pour reprendre le propos de Pierre Bourdieu, \u00ab\u00a0la grammaire ne d\u00e9finit que tr\u00e8s partiellement le sens\u00a0\u00bb. Effectivement, le terme \u00ab\u00a0tiggurma\u00a0\u00bb (saintet\u00e9), pris sous l\u2019angle des sciences sociales (ethnologie, anthropologie, histoire et sociologie), renvoie\/s\u2019applique \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 aussi complexe que compliqu\u00e9e, dont le contenu d\u00e9borde le cadre de la d\u00e9finition lexicographique pr\u00e9cit\u00e9e. En sciences sociales, <em>tiggurma<\/em> d\u00e9signe un ensemble de faits \u2012 mat\u00e9riels et immat\u00e9riels \u2012 li\u00e9s au sacr\u00e9 par opposition au profane tels que la condition du saint (sacralit\u00e9, statut, r\u00f4les&#8230;), les lieux du culte (sanctuaires, grottes, sources&#8230;), les pratiques (p\u00e8lerinage, pri\u00e8re, offrande&#8230;), les croyances (adh\u00e9sion totale \u00e0 des id\u00e9es sans argument rationnel ou empirique), etc.<\/p>\n<p>Qui dit <em>tiggurma<\/em> (saintet\u00e9) dit <em>agurram<\/em> (saint) ou <em>tagurramt<\/em> (sainte). En r\u00e9f\u00e9rence aux savoirs locaux, \u00ab\u00a0tout saint est dot\u00e9 de vertus morales contenant un fragment d\u2019\u00e9nergie divine\u00a0\u00bb qu\u2019on appelle \u0627\u0644\u0628\u0631\u0643\u0629 (la baraka)\u00a0: une sorte de pouvoir surnaturel. Un pouvoir dont le Cr\u00e9ateur investit certaines de ses cr\u00e9atures\u00a0: les \u00e9lus. Ceux-ci sont g\u00e9n\u00e9ralement rang\u00e9s dans trois groupes\u00a0: les descendants d\u2019<em>al<\/em> <em>el-beyt<\/em> \u0622\u0644 \u0627\u0644\u0628\u064a\u062a (gens de la maison ou de la famille du proph\u00e8te Mohammad), les individus versant leurs efforts et activit\u00e9s dans le droit chemin (pieux d\u00e9tenteurs du savoir religieux) et les \u00eatres simples d&rsquo;esprit (<em>buh<\/em><em>a<\/em><em>la<\/em>) ou absorb\u00e9s dans l&rsquo;extase mystique (<em>mejadib<\/em>). Toutefois, la baraka n&rsquo;est pas inh\u00e9rente \u00e0 toute personne simple d&rsquo;esprit, \u00e0 tout \u00eatre appartenant \u00e0 la lign\u00e9e du Proph\u00e8te ou \u00e0 tout individu d\u00e9tenteur du savoir religieux. Encore faut-il, pour en b\u00e9n\u00e9ficier, faire \u00e9clater la preuve du pouvoir accord\u00e9 par Dieu en r\u00e9alisant des prodiges ou des \u00ab\u00a0miracles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le mot \u00ab\u00a0saint\u00a0\u00bb se conjugue aussi au f\u00e9minin. Il est des femmes qui sont v\u00e9n\u00e9r\u00e9es autant, sinon plus que les hommes. L\u2019une des plus c\u00e9l\u00e8bres saintes se nomme Lalla Ta\u00e2llat, patronne d\u2019une grande f\u00eate votive du m\u00eame nom. C\u00e9l\u00e9br\u00e9e annuellement au mois de mars, cette foire patronale abrite la principale rencontre r\u00e9gionale des <em>tolba<\/em> (ma\u00eetres d\u2019\u00e9cole coranique). Elle se tient \u00e0 proximit\u00e9 du sanctuaire de la sainte qui se trouve dans la commune rurale de Tasgdelt (province de Chtouka-Ait Baha), \u00e0 60 km au sud-est d\u2019Agadir. Au fait, les femmes saintes (<em>tigurramin<\/em>), chez certains groupes ethniques de l\u2019Anti-Atlas, sont plus entreprenantes que les hommes pour ce qui est de la diffusion des doctrines islamiques et de la pratique de la m\u00e9decine traditionnelle. Et pour cause\u00a0: elles sont des lettr\u00e9es, une \u00e9lite, vivant parmi une population en majorit\u00e9 analphab\u00e8te. Leur apprentissage est dispens\u00e9 par une <em>tagurramt<\/em>\u00a0; il rev\u00eat un caract\u00e8re \u00e9sot\u00e9rique et se transmet de la m\u00e8re \u00e0 la fille ou de la belle-m\u00e8re \u00e0 la belle-fille.<\/p>\n<p>L\u2019exemple de Lalla Ta\u00e2llat, en raison de la position pr\u00e9pond\u00e9rante qu\u2019elle occupe dans la structure hi\u00e9rarchique de la religion et de la saintet\u00e9, donne sans doute \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019autorit\u00e9 qu\u2019une femme peut avoir sur les hommes en g\u00e9n\u00e9ral et les porteurs du savoir religieux en particulier\u00a0: les <em>tolba<\/em>. Ce cas d\u2019ascendance f\u00e9minine, qui est d\u2019ailleurs loin d\u2019\u00eatre unique ou isol\u00e9, va \u00e0 l\u2019encontre des th\u00e9ories qui classent les milieux sociaux amazighs parmi les soci\u00e9t\u00e9s patriarcales o\u00f9 l&rsquo;homme monopolise le pouvoir et impose les r\u00e8gles.<\/p>\n<ol start=\"3\">\n<li><strong> Quelle est la valeur ajout\u00e9e de l\u2019ouvrage\u00a0?<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Notre ouvrage n\u2019est pas le premier du genre au Maroc. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de <em>tiggurma<\/em>, \u00e9tudi\u00e9 totalement ou partiellement, fait partie des faits sociaux qui ont fait couler beaucoup d\u2019encre. Moult publications lui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9es avant, pendant et apr\u00e8s la colonisation. On les doit \u00e0 des auteurs issus de divers champs disciplinaires comme E. Doutt\u00e9, Ch. de Foucauld, \u00c9. Montet\u2026 (p\u00e9riode pr\u00e9coloniale), H. Basset, J. Berque, \u00c9. Dermenghem\u2026 (p\u00e9riode coloniale), E. Gellner, R. Jamous, El. Id Karroum, A. Mana, P. Pascon, H. Rachik\u2026 (p\u00e9riode postcoloniale). La bibliographie relative au culte des saints ne manque pas\u00a0; elle est m\u00eame abondante. Ce qui en revanche manque \u00e0 la totalit\u00e9 des textes consult\u00e9s, c\u2019est en fait une d\u00e9marche de recherche adapt\u00e9e \u00e0 la nature des r\u00e9alit\u00e9s soci\u00e9tales au niveau r\u00e9gional\u00a0; une d\u00e9marche semblable \u00e0 la m\u00e9thode utilis\u00e9e dans cette nouvelle publication et qui en constitue l\u2019un des apports majeurs. Il s\u2019agit de <em>la<\/em> <em>combinaison<\/em> de trois \u00e9l\u00e9ments d\u2019une importance capitale\u00a0: le savoir local, le nous m\u00e9thodologique et le positionnement \u00e9pist\u00e9mologique.<\/p>\n<p>Le savoir local est la connaissance des faits et dits en cours dans un environnement soci\u00e9tal imm\u00e9diat, acquise par l&rsquo;observation, l&rsquo;exp\u00e9rience et\/ou la transmission autant verticale qu\u2019horizontale. Il se traduit dans\/par l\u2019information orale, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ensemble des renseignements fournis par les personnes interrog\u00e9es pendant un entretien \u00e9labor\u00e9 ou une discussion libre, op\u00e9r\u00e9s au cours d\u2019un travail de terrain. Ce type de renseignements est partie int\u00e9grante de la tradition orale. L\u2019information orale, source de donn\u00e9es n\u00e9cessaires pour embrasser et d\u00e9chiffrer les r\u00e9alit\u00e9s locales, contient une mati\u00e8re riche qui a fourni des occasions pour ouvrir des voies d\u2019analyse afin d\u2019identifier puis d\u00e9construire des id\u00e9es sans fondements ou des raisonnements erron\u00e9s. Les entretiens recueillis sont fructueux, vu qu\u2019ils se sont d\u00e9roul\u00e9s dans un contexte o\u00f9 le rapport enqu\u00eateur-enqu\u00eat\u00e9 repose sur une technique d\u2019enqu\u00eate que je d\u00e9nomme le \u00ab\u00a0nous m\u00e9thodologique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En termes de m\u00e9thodologie, le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb d\u00e9signe l\u2019enqu\u00eateur associ\u00e9 aux enqu\u00eat\u00e9s de son terrain par la relation d\u2019appartenance au milieu \u00e9tudi\u00e9. Ce \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb a le sens non pas de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, mais de \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb plus \u00ab\u00a0il-s\u00a0\u00bb et\/ou \u00ab\u00a0elle-s\u00a0\u00bb. Aussi diff\u00e8re-t-il radicalement du sens de la technique ou strat\u00e9gie appel\u00e9e \u00ab\u00a0le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb m\u00e9thodologique\u00a0\u00bb, que des chercheurs fran\u00e7ais utilisent de plus en plus en sociologie et en anthropologie. Dans ces disciplines, l\u2019usage de la premi\u00e8re personne du singulier\u00a0: le \u00ab je \u00bb (personnel, subjectif), est introduit en tant que marque de respect de l\u2019enqu\u00eateur envers les personnes impliqu\u00e9es dans l\u2019enqu\u00eate. Cela dit, le nous m\u00e9thodologique prend \u00e9galement appui sur la connaissance apprise \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue (celle du chercheur)\u00a0; une exp\u00e9rience personnelle o\u00f9 se trouve une part des exp\u00e9riences v\u00e9cues par les g\u00e9n\u00e9rations respectives de ses parents et grands-parents. A chacun des auteurs de <em>Tiggurma\/Saintet\u00e9<\/em>, l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue (la sienne) a permis d\u2019atteindre un double objectif\u00a0: d\u2019une part, la mise en place rapide d\u2019une relation de confiance avec ses informateurs (condition <em>sine qua non<\/em> pour la collecte d\u2019un maximum d\u2019informations)\u00a0; de l\u2019autre, la r\u00e9duction ou la disparition du syst\u00e8me de d\u00e9fense que l\u2019enqu\u00eat\u00e9 a souvent tendance \u00e0 afficher. Ce genre d\u2019exp\u00e9rience s\u2019est av\u00e9r\u00e9 \u00eatre un excellent auxiliaire pour la d\u00e9marche d\u2019investigation du chercheur qui \u00e9tudie sa propre culture et, en particulier, un appui solide pour le nous m\u00e9thodologique.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, le nous m\u00e9thodologique en tant que technique de recherche et le savoir local comme source d\u2019informations n\u2019ont pu gagner en fiabilit\u00e9 et efficacit\u00e9 qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019un troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment\u00a0: le positionnement \u00e9pist\u00e9mologique au sens bachelardien du terme. C\u2019est-\u00e0-dire la position objective et objectivante du chercheur \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la pertinence ou de l\u2019impertinence des sources \u00e9crites et des informations orales mobilis\u00e9es pour l\u2019\u00e9tude du ph\u00e9nom\u00e8ne de <em>tiggurma<\/em>. Autrement dit, ce positionnement a permis d\u2019inscrire la recherche aussi bien dans l\u2019action continue d\u2019un contr\u00f4le ferme des donn\u00e9es issues du savoir populaire que dans la logique d\u2019une incessante remise en question qui intervient \u00e0 deux niveaux fondamentaux\u00a0: celui des concepts et mod\u00e8les th\u00e9oriques av\u00e9r\u00e9s ou jug\u00e9s inapplicables au construit soci\u00e9tal local et celui des interpr\u00e9tations simplistes it\u00e9ratives, d\u00e9formatrices ou r\u00e9ductrices des r\u00e9alit\u00e9s de ce m\u00eame construit soci\u00e9tal. Il s\u2019ensuit que les quatre chapitres composant <em>Tiggurma\/Saintet\u00e9<\/em> sont inscrits dans une perspective scientifique qui vise \u00e0 appr\u00e9hender, comprendre et expliquer le substrat cultuel de la saintet\u00e9.<\/p>\n<p>Le chapitre 1 s\u2019int\u00e9resse en g\u00e9n\u00e9ral au rapport saintet\u00e9-production culturelle et en particulier \u00e0 une pratique caract\u00e9ristique du Sud marocain\u00a0: l\u2019acrobatie, parue dans la zaou\u00efa de Sidi Hmad u Moussa. Son auteur, El. Aboulkacem, pense l\u2019activit\u00e9 acrobatique comme un produit de l\u2019action du maraboutisme et la consid\u00e8re comme un moyen servant \u00e0 certains descendants de ce saint de tirer profit de son capital symbolique, en l\u2019occurrence ceux \u00e9cart\u00e9s du monopole qu\u2019exercent les lignages dominants sur la gestion des biens et des paradigmes maraboutiques.<\/p>\n<p>Dans le chapitre 2, H. Belghazi fait de la <em>baraka<\/em> (\u00ab\u00a0objet id\u00e9el\u00a0\u00bb cens\u00e9 \u00eatre la force motrice de la saintet\u00e9 et la valeur intrins\u00e8que du saint) une donn\u00e9e cardinale pour analyser le rapport des Zemmour au culte des saints. Ce qui lui a permis d\u2019expliciter, d\u2019abord, les diff\u00e9rents lieux d\u2019ancrage du rapport en question et, ensuite, les br\u00e8ches qui y sont produites et ont peu \u00e0 peu engendr\u00e9 un s\u00e9rieux d\u00e9sengagement pratico-spirituel en la mati\u00e8re, qu\u2019il convient de nommer \u00ab\u00a0d\u00e9crochage cultuel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le chapitre 3, sign\u00e9 M. Oubenal, porte sur la dynamique socio-\u00e9conomique des sanctuaires et <em>medersa<\/em> de la r\u00e9gion d\u2019Ait Baha. Il met en pleine lumi\u00e8re l\u2019importance du r\u00f4le social de la zaou\u00efa de <em>Tizi n\u2019Lawliya<\/em> (tribu de Tidli) et le ph\u00e9nom\u00e8ne dynamique que l\u2019auteur qualifie de \u00ab\u00a0processus de sanctification\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ensemble des actes, actions et activit\u00e9s qui permet \u00e0 des savants locaux de devenir des <em>igurramen<\/em> (saints) craints et respect\u00e9s par les habitants.<\/p>\n<p>Quant au chapitre 4, d\u00fb \u00e0 M. Wanaim, il concerne l\u2019univers de la saintet\u00e9 dans l\u2019Anti-Atlas occidental. Y sont trait\u00e9s l\u2019histoire des sanctuaires embl\u00e9matiques \u00e9rig\u00e9s en hauts lieux de culte et les rituels qui leur sont li\u00e9s. L\u2019auteur se penche aussi sur l\u2019\u00e9volution de ces centres cultuels et sur leur contribution \u00e0 la formation des perceptions collectives. Et ce, \u00e0 travers des dynamiques de socialisation qui se perp\u00e9tuent dans le syst\u00e8me pratico-repr\u00e9sentationnel des individus et des groupes.<\/p>\n<ol start=\"4\">\n<li><strong> Qu\u2019en est-il aujourd\u2019hui du culte des saints\u00a0?<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>\u00ab\u00a0De tous les pays musulmans, avait dit feu Paul Pascon en 1985, le Maroc passe pour honorer le plus grand nombre de saints.\u00a0\u00bb Ces paroles sont toujours d\u2019actualit\u00e9. En effet, bon nombre de Marocains \u2012 amazighophones et arabophones \u2012 s\u2019adonnent encore au culte des saints. Depuis quelques ann\u00e9es, on assiste sur ce terrain \u00e0 une double action de l\u2019Etat\u00a0: l\u2019encadrement plus renforc\u00e9 du champ religieux et le soutien non n\u00e9gligeable aux confr\u00e9ries traditionnelles vers\u00e9es dans la religion et\/ou la mystique. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une remise en valeur symbolique de l\u2019islam confr\u00e9rique et de ses responsables\u00a0: les saints et les saintes. Ce qui a, en milieux amazighs, notamment dans le Sud, incit\u00e9 des communaut\u00e9s locales \u00e0 r\u00e9activer leurs institutions religieuses ou mystico-religieuses destin\u00e9es \u00e0 remplir diverses fonctions, y compris les fonctions culturelles. Cependant, la revalorisation de ces institutions et leur r\u00e9activation ne doivent pas voiler les deux fractures survenues dans l\u2019ossature du culte des saints\u00a0: la d\u00e9t\u00e9rioration des sanctuaires et la diminution des offrandes. De telles fractures sont facilement observables dans les endroits \u00e9tudi\u00e9s, notamment chez des Zemmour.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re fracture\u00a0: sur onze sanctuaires visit\u00e9s (observ\u00e9s) dans la r\u00e9gion des Zemmour, en 2022, sept sont n\u00e9glig\u00e9s, abandonn\u00e9s ou d\u00e9truits. Les gens habitant dans leurs environs imm\u00e9diats ont point\u00e9 du doigt trois cat\u00e9gories de profanateurs\u00a0: les chercheurs de tr\u00e9sors, les jeunes d\u00e9linquants et les militants islamistes (mouvance wahhabite). Les informations recueillies \u00e0 ce sujet ont \u00e9t\u00e9 en partie contredites, infirm\u00e9es par l\u2019observation directe ou par l\u2019analyse de l\u2019ensemble des donn\u00e9es r\u00e9colt\u00e9es sur le terrain.<\/p>\n<p>Seconde fracture\u00a0: en milieu rural Zemmour, la pratique des rites agraires, et plus particuli\u00e8rement de l\u2019offrande (aum\u00f4ne, dime&#8230;), a recul\u00e9 de mani\u00e8re remarquable. Ce recul s\u2019explique en grande partie par un fait double\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019apparition et le d\u00e9veloppement de nouvelles id\u00e9es destin\u00e9es \u00e0 la remise en cause du culte des saints, donc d\u2019un aspect des repr\u00e9sentations sociales ancestrales\u00a0; de l\u2019autre, la r\u00e9action des ruraux contre les abus de certains individus qui se r\u00e9clament de la lign\u00e9e du Proph\u00e8te ou d\u2019un saint (agurram). Serait-on en train de mettre de l\u2019ordre dans la sph\u00e8re du sacr\u00e9, d\u2019en <em>d\u00e9sacraliser<\/em> une partie\u00a0? Si j\u2019en juge par le recul actuel de l\u2019offrande cultuelle, tout porte \u00e0 le croire.<\/p>\n<ol start=\"5\">\n<li><strong> Votre dernier mot.<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Pour un chercheur en sociologie, il est bien difficile de parler d\u2019un fait social \u2012 ici, la d\u00e9gradation des sanctuaires et la diminution de l\u2019aum\u00f4ne \u2012 sans, au moins, \u00e9voquer des exemples similaires tels que l\u2019abandon des cimeti\u00e8res et le d\u00e9labrement des tombes. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9gradation ne se limite pas au domaine des monuments sacr\u00e9s. Chacun peut l\u2019observer dans d\u2019autres secteurs\u00a0: \u00e9coles, h\u00f4pitaux, \u00e9difices administratifs, routes, etc. Pour pouvoir rem\u00e9dier \u00e0 ces probl\u00e8me ou dysfonctionnements, qui sont loin d\u2019\u00eatre conjoncturels, il faut non seulement comprendre et expliquer leurs tenants et aboutissants, mais aussi et surtout avoir la volont\u00e9 politique et engager les moyens financiers.<\/p>\n<p><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-5904 size-large\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?resize=618%2C873&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"618\" height=\"873\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?resize=725%2C1024&amp;ssl=1 725w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?resize=177%2C250&amp;ssl=1 177w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?resize=1088%2C1536&amp;ssl=1 1088w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?resize=1451%2C2048&amp;ssl=1 1451w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?w=2008&amp;ssl=1 2008w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?w=1236&amp;ssl=1 1236w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/Article-2.3-Saintetei-recto.jpg?w=1854&amp;ssl=1 1854w\" sizes=\"auto, (max-width: 618px) 100vw, 618px\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tiggurma\/Saintet\u00e9. Pratiques cultuelles et repr\u00e9sentations culturelles est le titre d\u2019un excellent ouvrage collectif, r\u00e9cemment publi\u00e9 par le Centre des Etudes Anthropologique et Sociologique de l\u2019IRCAM. Nous le devons \u00e0 des chercheurs chevronn\u00e9s, en l\u2019occurrence MM. El Khatir Aboulkacem, Hammou Belghazi, Mohamed Oubenal et Mbark Wanaim. 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