{"id":6991,"date":"2025-07-27T17:07:16","date_gmt":"2025-07-27T16:07:16","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=6991"},"modified":"2025-07-29T16:38:49","modified_gmt":"2025-07-29T15:38:49","slug":"kahina-la-reine-guerriere-des-aures-entre-legende-et-resistance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/kahina-la-reine-guerriere-des-aures-entre-legende-et-resistance\/","title":{"rendered":"Kahina, la reine guerri\u00e8re des Aur\u00e8s : entre l\u00e9gende et r\u00e9sistance"},"content":{"rendered":"<p><strong><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6349 aligncenter\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?resize=447%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"447\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?resize=447%2C250&amp;ssl=1 447w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?resize=1024%2C572&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?resize=1536%2C858&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?w=1917&amp;ssl=1 1917w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?w=1236&amp;ssl=1 1236w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2024\/10\/hicham-aboud.jpg?w=1854&amp;ssl=1 1854w\" sizes=\"auto, (max-width: 447px) 100vw, 447px\" \/>Par : Hichem ABOUD<\/strong><\/p>\n<p>Figure embl\u00e9matique de la m\u00e9moire berb\u00e8re, Dihya, plus connue sous le nom de Kahina \u2013 la \u00ab\u00a0proph\u00e9tesse\u00a0\u00bb en arabe \u2013 incarne la r\u00e9sistance farouche des peuples autochtones d\u2019Afrique du Nord face \u00e0 la conqu\u00eate musulmane du VIIe si\u00e8cle. Reine des Aur\u00e8s, cette r\u00e9gion montagneuse de l\u2019Est alg\u00e9rien, elle fut \u00e0 la t\u00eate d\u2019un soul\u00e8vement historique contre les arm\u00e9es du califat omeyyade. Son destin, entre faits historiques et r\u00e9cits l\u00e9gendaires, fait aujourd\u2019hui d\u2019elle un symbole puissant d\u2019h\u00e9ro\u00efsme et d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>Une cheffe de guerre face \u00e0 l\u2019expansion omeyyade Fille de Thabet, chef de la tribu des Dj\u00e9raoua, fille de Tabet, Dihya acc\u00e8de au pouvoir vers l\u2019an 680. \u00c0 la mort du chef Aksil plus connu sous le nom de Koceila, qui avait tent\u00e9 lui aussi de s\u2019opposer \u00e0 la pouss\u00e9e arabe, Kahina prend la t\u00eate de la r\u00e9sistance amazighe. Sa notori\u00e9t\u00e9 d\u00e9passe alors les montagnes des Aur\u00e8s : elle devient l\u2019\u00e2me d\u2019un combat pour la terre, la libert\u00e9 et l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p>Selon Zineb Ali-Benali, historienne et professeur des universit\u00e9s alg\u00e9rienne, Dihya aurait r\u00e9ussi, en son temps, \u00e0 unifier Tamazgha (la Berb\u00e9rie). Tout en insistant sur ses qualit\u00e9s de chef militaire, elle indique que cette reine berb\u00e8re figure \u00ab parmi les rares femmes au parcours politique aussi exceptionnel \u00bb<\/p>\n<p>De nombreuses romanci\u00e8res et essayistes f\u00e9ministes se sont appropri\u00e9 la figure de la Kahina pour sa charge symbolique, la d\u00e9crivant comme l&rsquo;une des premi\u00e8res f\u00e9ministes de l&rsquo;Histoire.<\/p>\n<p>Les mouvements berb\u00e9ristes la consid\u00e8rent comme une ic\u00f4ne de l&rsquo;amazighit\u00e9. Elle est \u00e9galement une figure historique et identitaire des Chaouis ainsi que des Berb\u00e8res en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>Kahina, la strat\u00e8ge des Aur\u00e8s face \u00e0 l\u2019Empire omeyyade<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s la mort du chef Koceila, tomb\u00e9 dans la lutte contre les Omeyyades, c\u2019est Kahina qui prend le flambeau de la r\u00e9sistance berb\u00e8re. Vers 688, elle devient la cheffe de guerre des tribus de l\u2019Aur\u00e8s, guid\u00e9e par un sentiment de r\u00e9volte profond, comme le rapporte l\u2019historien Al-Waqidi : \u00ab <em>Elle se souleva par indignation apr\u00e8s la mort de Koceila<\/em>. \u00bb D\u00e8s lors, la confrontation avec les troupes du califat omeyyade devient in\u00e9vitable.<\/p>\n<p>En 698, le g\u00e9n\u00e9ral Hassan Ibn Numan, gouverneur d\u2019\u00c9gypte, entame une vaste offensive au Maghreb. Il prend Carthage, s\u2019empare de plusieurs cit\u00e9s et s\u2019installe \u00e0 Kairouan. L\u00e0, il interroge ses conseillers pour savoir qui d\u00e9tient le plus de pouvoir dans la r\u00e9gion. La r\u00e9ponse est sans \u00e9quivoque : \u00ab <em>C\u2019est Kahina, la femme qui r\u00e8gne sur les Berb\u00e8res et les Byzantins<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p>Alert\u00e9e des mouvements de l\u2019arm\u00e9e omeyyade, Kahina prend les devants. Elle marche sur Bagha\u00ef, redoutant que la cit\u00e9 ne serve de base strat\u00e9gique \u00e0 l\u2019ennemi, et ordonne sa destruction. Hassan, de son c\u00f4t\u00e9, avance jusqu\u2019\u00e0 l\u2019oued Nini \u2014 ou selon d\u2019autres sources, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019oued Meskiana \u2014 o\u00f9 il fait halte pour ravitailler ses troupes.<\/p>\n<p>Les deux arm\u00e9es campent de part et d\u2019autre de la vall\u00e9e. Kahina profite de la nuit pour tendre une embuscade, dissimulant une partie de ses troupes dans la montagne et cachant l\u2019autre derri\u00e8re sa cavalerie et des troupeaux de chameaux. \u00c0 l\u2019aube, lorsque les soldats arabes lancent leur attaque, ils sont pris dans un d\u00e9luge de fl\u00e8ches. Puis surgit la cavalerie berb\u00e8re, qui d\u00e9cime les troupes omeyyades dans ce qui deviendra la l\u00e9gendaire \u00ab\u00a0bataille des chameaux\u00a0\u00bb. Les survivants sont poursuivis jusqu\u2019\u00e0 Gab\u00e8s, et Hassan se replie en Cyr\u00e9na\u00efque, o\u00f9 il restera bloqu\u00e9 plusieurs ann\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>La fatidique strat\u00e9gie de la terre br\u00fbl\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Cette victoire retentissante, que les chroniqueurs musulmans appellent \u00ab\u00a0Nahr Al-Bala\u00a0\u00bb, litt\u00e9ralement la \u00ab\u00a0rivi\u00e8re des \u00e9preuves\u00a0\u00bb, permet aux Berb\u00e8res de reprendre le contr\u00f4le de l\u2019Ifriqiya. Un grand nombre de prisonniers sont captur\u00e9s par Kahina, qui choisit de les lib\u00e9rer, \u00e0 l\u2019exception de Khalid Ibn Yazid, neveu du g\u00e9n\u00e9ral Hassan.<\/p>\n<p>Mais Kahina, fine strat\u00e8ge, sait que cette victoire n\u2019est que temporaire. Convaincue que les Omeyyades reviendront, elle adopte alors une politique de terre br\u00fbl\u00e9e, d\u00e9truisant les terres cultivables et les ressources pour dissuader les envahisseurs de s\u2019installer. Cette strat\u00e9gie, bien que logique sur le plan militaire, lui ali\u00e8ne une partie de son peuple, notamment les s\u00e9dentaires et les habitants des oasis, qui voient leurs moyens de subsistance ruin\u00e9s.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les tensions internes, Kahina \u00e9tablit un royaume ind\u00e9pendant qui s\u2019\u00e9tend des montagnes de l\u2019Aur\u00e8s jusqu\u2019aux portes du d\u00e9sert, notamment les oasis de Ghadam\u00e8s. Entre 695 et 700 (ou 702), elle r\u00e8gne sur ce territoire berb\u00e8re sans, semble-t-il, commettre d\u2019actes de repr\u00e9sailles contre les musulmans. Les sources arabes restent toutefois silencieuses sur les d\u00e9tails de son gouvernement.<\/p>\n<p><strong>Le retour de Hassan Ibn Numan et la fin annonc\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>En 702, le g\u00e9n\u00e9ral Hassan revient avec une arm\u00e9e renforc\u00e9e par le calife Abd al-Malik, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 reprendre l\u2019Ifriqiya. Il entame sa reconqu\u00eate par la soumission de Gab\u00e8s, le Nefzaoua et Gafsa, balayant un \u00e0 un les bastions berb\u00e8res. La chute de Kahina est d\u00e9sormais in\u00e9luctable.<\/p>\n<p>Vers 695, ses troupes infligent une lourde d\u00e9faite aux forces d\u2019Hassan Ibn al-Nu&rsquo;man, g\u00e9n\u00e9ral du califat omeyyade. Cette victoire contraint temporairement les Arabes \u00e0 battre en retraite. Pendant plusieurs ann\u00e9es, Kahina aurait m\u00eame exerc\u00e9 son autorit\u00e9 sur une vaste portion de l\u2019Ifriqiya, territoire correspondant \u00e0 l\u2019actuelle Tunisie.<\/p>\n<p>Mais l\u2019\u00e9quilibre des forces finit par tourner. En 701 ou 702, les arm\u00e9es omeyyades reviennent en force. Kahina est vaincue lors d\u2019une bataille dont les r\u00e9cits situent le th\u00e9\u00e2tre aux alentours de la ville de Bir-El-Ater dans l\u2019actuelle wilaya de T\u00e9bessa, \u00e0 la fronti\u00e8re alg\u00e9ro-tunisienne. Elle meurt au combat, marquant la fin d\u2019une \u00e8re de r\u00e9sistance, mais le d\u00e9but d\u2019un mythe.<\/p>\n<p><strong>Une identit\u00e9 religieuse disput\u00e9e <\/strong><\/p>\n<p>L\u2019un des myst\u00e8res qui entoure Kahina r\u00e9side dans son appartenance religieuse. Selon les sources, elle aurait \u00e9t\u00e9 juive, chr\u00e9tienne, animiste, voire zoroastrienne. Les chroniqueurs anciens divergent sur ce point, et aucune preuve formelle ne permet de trancher. Ce flou contribue \u00e0 renforcer son aura de personnage mythique, ancr\u00e9 dans les multiples strates spirituelles de l\u2019Afrique du Nord pr\u00e9islamique.<\/p>\n<p>Selon certaines traditions orales transmises de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, la Kahina, avant sa mort, aurait adress\u00e9 \u00e0 ses fils un ultime conseil : se convertir \u00e0 l\u2019islam pour survivre. Un geste pragmatique, dict\u00e9 non par renoncement, mais par instinct de pr\u00e9servation et lucidit\u00e9 politique. Ses fils auraient suivi cette voie, int\u00e9grant par la suite les rangs des troupes omeyyades, dans une tentative de compromis avec la nouvelle r\u00e9alit\u00e9 du pouvoir.<\/p>\n<p>Elle, en revanche, refusa toute reddition. La l\u00e9gende raconte qu\u2019au moment de sa capture imminente, elle rejeta la conversion et d\u00e9clara, avec une fiert\u00e9 in\u00e9branlable : \u00ab <strong><em>La reine est celle qui sait comment mourir<\/em><\/strong>. \u00bb<\/p>\n<p>Refusant de se livrer \u00e0 l\u2019ennemi ou de renier sa foi, sa culture ou son combat, elle aurait choisi de mettre fin \u00e0 ses jours, se jetant dans un puits pour mourir libre, fid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame, et souveraine jusqu\u2019au bout.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9cit, entre mythe et m\u00e9moire, illustre la profondeur tragique et h\u00e9ro\u00efque du personnage. Par ce geste, la Kahina s\u2019\u00e9l\u00e8ve au rang des figures historiques dont la mort devient un acte politique, un dernier cri de dignit\u00e9 face \u00e0 l\u2019histoire en marche.<\/p>\n<p><strong>De sorci\u00e8re \u00e0 h\u00e9ro\u00efne : une r\u00e9habilitation historique<\/strong><\/p>\n<p>Longtemps diabolis\u00e9e dans la tradition arabo-musulmane, o\u00f9 elle est parfois d\u00e9crite comme une sorci\u00e8re ou une ennemie acharn\u00e9e de l\u2019islam, Kahina a fait l\u2019objet d\u2019une r\u00e9\u00e9valuation par les historiens modernes. Des chercheurs comme Gabriel Camps, Charles-Andr\u00e9 Julien ou encore Mohamed Chafik ont contribu\u00e9 \u00e0 la replacer dans son contexte historique, culturel et g\u00e9opolitique.<\/p>\n<p>Elle est aujourd\u2019hui c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme une figure majeure de l\u2019histoire amazighe, notamment en Alg\u00e9rie, en Tunisie et au Maroc. Pour de nombreux Amazighes, elle incarne la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019oppression, la d\u00e9fense de la terre et la fiert\u00e9 d\u2019un peuple enracin\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Une ic\u00f4ne f\u00e9minine intemporelle Au-del\u00e0 du symbole politique <\/strong><\/p>\n<p>Kahina demeure une figure f\u00e9minine d\u2019une rare puissance. Cheffe militaire, strat\u00e8ge, souveraine, elle d\u00e9fie les normes de son \u00e9poque et impose le respect. Dans une r\u00e9gion marqu\u00e9e par des si\u00e8cles de matriarcat, elle offre un mod\u00e8le historique fascinant : celui d\u2019une femme libre, combative, influente, capable de rallier un peuple et de tenir t\u00eate \u00e0 un empire.<\/p>\n<p>Sources et l\u00e9gendes crois\u00e9es Les principales r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Kahina proviennent des auteurs reconnus comme Ibn Khaldoun au XIVe si\u00e8cle ou Al-Maliki, qui livrent des versions parfois contradictoires. Si leur regard est souvent teint\u00e9 de prisme id\u00e9ologique, il demeure pr\u00e9cieux pour saisir l\u2019importance historique du personnage. Les historiens contemporains, quant \u00e0 eux, s\u2019appuient sur l\u2019arch\u00e9ologie, les r\u00e9cits crois\u00e9s et l\u2019analyse critique pour reconstituer son parcours.<\/p>\n<p>Un h\u00e9ritage vivant Aujourd\u2019hui encore, la figure de Kahina r\u00e9sonne dans les m\u00e9moires collectives du Maghreb. Elle inspire \u00e9crivains, artistes, militantes et militants de la cause amazighe, mais aussi toutes celles et ceux qui voient en elle l\u2019incarnation d\u2019une lutte intemporelle pour la dignit\u00e9, l\u2019autonomie et la libert\u00e9.<\/p>\n<p><strong>La Kahina r\u00e9habilit\u00e9e : un symbole amazigh qui rena\u00eet dans les c\u0153urs et l\u2019espace public<\/strong><\/p>\n<p>Elles sont aujourd\u2019hui des milliers, voire des millions, \u00e0 porter fi\u00e8rement les pr\u00e9noms Kahina ou Dihya \u00e0 travers le Maghreb. Ce choix n\u2019est pas anodin : il traduit un puissant acte d\u2019affirmation identitaire de familles amazighes qui revendiquent avec fiert\u00e9 leur appartenance culturelle et leur m\u00e9moire historique. Depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es, cette dynamique prend de l\u2019ampleur, et le pr\u00e9nom de la c\u00e9l\u00e8bre reine guerri\u00e8re des Aur\u00e8s est devenu un v\u00e9ritable \u00e9tendard symbolique.<\/p>\n<p>Longtemps marginalis\u00e9e, voire effac\u00e9e des manuels scolaires, la figure de la Kahina conna\u00eet depuis les ann\u00e9es 1990 une v\u00e9ritable r\u00e9habilitation populaire et institutionnelle. L\u2019un des signes les plus marquants de cette reconnaissance est l\u2019\u00e9rection d\u2019une statue \u00e0 son effigie au c\u0153ur de la ville de Khenchela, dans l\u2019est alg\u00e9rien, non loin des terres qu\u2019elle avait autrefois d\u00e9fendues.<\/p>\n<p>Mais ce retour en gr\u00e2ce ne date pas d\u2019hier. Il trouve ses racines dans les mouvements culturels amazighs des ann\u00e9es 1980. \u00c0 cette \u00e9poque, alors que le pouvoir central alg\u00e9rien refusait encore de reconna\u00eetre pleinement l\u2019identit\u00e9 berb\u00e8re, le groupe chaoui \u00ab Les Berb\u00e8res \u00bb de la ville d\u2019Oum-El-Bouaghi, men\u00e9 par Djamel Sabri, alias Joe, chantait d\u00e9j\u00e0 \u00ab Yemma El-Kahina \u00bb. Un hymne de d\u00e9fiance, un cri de ralliement, une mani\u00e8re de raviver une m\u00e9moire longtemps \u00e9touff\u00e9e.<\/p>\n<p>La reconnaissance gagne un cran en 1991, lorsque la t\u00e9l\u00e9vision publique alg\u00e9rienne diffuse un documentaire r\u00e9alis\u00e9 par Belkacem Ouahdi, intitul\u00e9 \u00ab Djeminet El-Kahina \u00bb. Ce film prend pour point de d\u00e9part un monument historique : une tour massive de pr\u00e8s de cent m\u00e8tres de haut, consid\u00e9r\u00e9e comme le dernier bastion de la reine berb\u00e8re. De son sommet, dit-on, Kahina pouvait observer l\u2019arriv\u00e9e des troupes ennemies et organiser ses contre-offensives avec la pr\u00e9cision d\u2019une strat\u00e8ge hors pair.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ces gestes \u2013 noms donn\u00e9s aux enfants, chansons engag\u00e9es, monuments \u00e9lev\u00e9s, documentaires diffus\u00e9s \u2013 la m\u00e9moire de la Kahina s\u2019est r\u00e9install\u00e9e dans le paysage maghr\u00e9bin, non plus comme une ennemie de la conqu\u00eate, mais comme une h\u00e9ro\u00efne de la r\u00e9sistance, une femme libre, une souveraine amazighe c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par les peuples qu\u2019elle a d\u00e9fendus.<\/p>\n<p><strong>Kahina, statue br\u00fbl\u00e9e, m\u00e9moire vivante<\/strong><\/p>\n<p>En 2003, une statue \u00e0 l\u2019effigie de Kahina, la reine berb\u00e8re embl\u00e9matique de la r\u00e9sistance aux Omeyyades, fut \u00e9rig\u00e9e \u00e0 Bagha\u00ef, dans la wilaya de Khenchela, \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019association \u00ab <em>Aur\u00e8s El Kahina<\/em> \u00bb, fond\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 par Bachir Aguerrabi, architecte et militant infatigable de la cause chaouie. Ce monument, dress\u00e9 en plein c\u0153ur des Aur\u00e8s, visait \u00e0 honorer la m\u00e9moire d\u2019une figure centrale de l\u2019identit\u00e9 amazighe et \u00e0 r\u00e9tablir une part effac\u00e9e de l\u2019histoire de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Mais dans la nuit du 13 ao\u00fbt 2016, des mains criminelles ont incendi\u00e9 la statue. Un acte l\u00e2che et profond\u00e9ment symbolique, qui ne visait pas seulement une \u0153uvre d\u2019art, mais bien l\u2019histoire, la m\u00e9moire et la dignit\u00e9 d\u2019un peuple tout entier. Ce crime, commis par des individus aveugl\u00e9s par l\u2019ignorance et la haine, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 revendiqu\u00e9. L\u2019absence de courage des auteurs refl\u00e8te l\u2019ampleur de leur vide intellectuel.<\/p>\n<p>Pourtant, la r\u00e9ponse ne s\u2019est pas fait attendre. Deux jours \u00e0 peine apr\u00e8s l\u2019attentat, une vingtaine de jeunes Chaouis, arborant fi\u00e8rement les couleurs amazighes, se sont rassembl\u00e9s sur les lieux. Pendant les journ\u00e9es de dimanche et lundi (15 et 16), ils ont nettoy\u00e9, restaur\u00e9 et redonn\u00e9 vie \u00e0 la statue de leur reine, v\u00eatus de T-shirts orn\u00e9s du sigle \u2d63, symbole de la libert\u00e9 et de la r\u00e9sistance amazighe. Ce geste spontan\u00e9 et collectif a r\u00e9affirm\u00e9, mieux que tout discours, que la Kahina ne mourra jamais tant que ses enfants d\u00e9fendront sa m\u00e9moire.<\/p>\n<p><strong>Kahina, femme libre sur une terre ancestrale<\/strong><\/p>\n<p>Ce rappel historique ne serait pas complet sans souligner une \u00e9vidence souvent n\u00e9glig\u00e9e : Kahina \u00e9tait une femme. Une femme chef de guerre, strat\u00e8ge, visionnaire, souveraine. Elle n\u2019a pas seulement combattu pour lib\u00e9rer Tamazgha de l\u2019envahisseur. Elle s\u2019est lev\u00e9e pour affirmer la place des femmes amazighes dans une soci\u00e9t\u00e9 qui, d\u00e8s lors, ne pouvait plus les ignorer.<\/p>\n<p>Pourtant, des si\u00e8cles apr\u00e8s sa mort, le constat est amer. La place de la femme amazighe dans les sph\u00e8res politique, sociale ou culturelle reste largement rel\u00e9gu\u00e9e. Les discours qui exaltent le courage de Kahina deviennent creux si les Amazighs d\u2019aujourd\u2019hui ne s\u2019engagent pas concr\u00e8tement \u00e0 restituer \u00e0 leurs m\u00e8res, s\u0153urs et filles la dignit\u00e9 et les droits que leur histoire l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Honorer Kahina, ce n\u2019est pas seulement restaurer une statue br\u00fbl\u00e9e, c\u2019est r\u00e9habiliter le r\u00f4le de la femme amazighe dans Tamazgha, ce territoire ancestral qu\u2019elle a d\u00e9fendu jusqu\u2019\u00e0 la mort. C\u2019est faire en sorte que chaque petite fille portant son nom grandisse dans un monde o\u00f9 son h\u00e9ritage est une force, pas un souvenir fig\u00e9 dans la pierre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par : Hichem ABOUD Figure embl\u00e9matique de la m\u00e9moire berb\u00e8re, Dihya, plus connue sous le nom de Kahina \u2013 la \u00ab\u00a0proph\u00e9tesse\u00a0\u00bb en arabe \u2013 incarne la r\u00e9sistance farouche des peuples autochtones d\u2019Afrique du Nord face \u00e0 la conqu\u00eate musulmane du VIIe si\u00e8cle. 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