{"id":7263,"date":"2025-11-17T12:24:37","date_gmt":"2025-11-17T11:24:37","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=7263"},"modified":"2025-11-17T12:24:37","modified_gmt":"2025-11-17T11:24:37","slug":"lazawad-et-les-touareg-une-lutte-incessante-pour-la-reconnaissance-culturelle-et-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/lazawad-et-les-touareg-une-lutte-incessante-pour-la-reconnaissance-culturelle-et-politique\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Azawad et les Touareg : une lutte incessante pour la reconnaissance culturelle et politique"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 188px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1.jpg?resize=188%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"188\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1.jpg?resize=188%2C250&amp;ssl=1 188w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 188px) 100vw, 188px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Cet article passe en revue le cycle r\u00e9p\u00e9titif des r\u00e9voltes touareg et la revendication de longue date de la reconnaissance de l&rsquo;autonomie de l&rsquo;Azawad en tant qu&rsquo;espace politique au Sahara-Sahel. \u00c0 travers une analyse historique, anthropologique et politique, cette \u00e9tude montre \u00e9galement que les mouvements nationalistes touareg ne se limitent pas \u00e0 la s\u00e9cession : ils revendiquent \u00e0 plusieurs niveaux les droits des populations autochtones, la survie culturelle et la lutte contre les structures \u00e9tatiques postcoloniales qui ont constamment discrimin\u00e9 les populations nomades. L&rsquo;analyse suit le cours historique de la r\u00e9sistance touareg, des r\u00e9bellions coloniales aux soul\u00e8vements postind\u00e9pendance (1903-1916 ; 1963-1964 ; 1990-1996 ; 2006-2009 et en cours), en mettant l&rsquo;accent sur la d\u00e9gradation structurelle de l&rsquo;environnement, la marginalisation \u00e9conomique, l&rsquo;exclusion politique et la r\u00e9pression culturelle comme causes profondes alimentant des cycles r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d&rsquo;hostilit\u00e9s. Une r\u00e9flexion particuli\u00e8re est consacr\u00e9e au soul\u00e8vement de 2012 et \u00e0 la mani\u00e8re dont il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9 par des groupes djihadistes, transformant une r\u00e9volution nationaliste en un bourbier international susceptible de plonger la r\u00e9gion dans le chaos. L&rsquo;article soutient qu&rsquo;une solution durable impliquerait de red\u00e9finir le concept de souverainet\u00e9 \u00e9tatique afin d&rsquo;y int\u00e9grer les revendications d&rsquo;autonomie des Touareg, leur lutte pour les droits culturels tels que la langue et les formes traditionnelles d&rsquo;autorit\u00e9 politique, ainsi que de s&rsquo;attaquer aux causes mat\u00e9rielles de la marginalisation en promouvant un d\u00e9veloppement \u00e9quitable. Le cas des Touareg illustre les contradictions plus g\u00e9n\u00e9rales entre le despotisme des \u00c9tats postcoloniaux et les droits des peuples autochtones en Afrique aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<figure id=\"attachment_7264\" aria-describedby=\"caption-attachment-7264\" style=\"width: 697px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7264 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Tin-Hinan-ancienne-reine-amazighe-berbere-du-Hoggar.jpg?resize=618%2C498&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"618\" height=\"498\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Tin-Hinan-ancienne-reine-amazighe-berbere-du-Hoggar.jpg?w=697&amp;ssl=1 697w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Tin-Hinan-ancienne-reine-amazighe-berbere-du-Hoggar.jpg?resize=310%2C250&amp;ssl=1 310w\" sizes=\"auto, (max-width: 618px) 100vw, 618px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7264\" class=\"wp-caption-text\">Tin Hinan, ancienne reine amazighe\/berb\u00e8re du Hoggar<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but de la d\u00e9colonisation, les groupes berb\u00e8res semi-nomades du centre du Sahara et de la r\u00e9gion sah\u00e9lienne, qui s&rsquo;identifient majoritairement comme touareg, ont men\u00e9 une lutte arm\u00e9e \u00e9pisodique contre les souverainet\u00e9s \u00e9tatiques qui revendiquent leurs territoires ancestraux (Lecoq, 2010 ; Keenan, 2013). <em>\u00ab Il y a eu une s\u00e9rie de soul\u00e8vements qui varient, en moyenne, tous les dix ans depuis les ann\u00e9es 1960 jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui et qui se concentrent autour de l&rsquo;Azawad, un terme touareg d\u00e9signant le nord du Mali\/Niger que les nationalistes touaregs consid\u00e8rent comme leur patrie<\/em> \u00bb (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016). La derni\u00e8re r\u00e9bellion importante, en 2012, a conduit \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration de l&rsquo;\u00c9tat malien, \u00e0 l&rsquo;intervention militaire fran\u00e7aise et \u00e0 des troubles persistants qui ont cr\u00e9\u00e9 un terrain fertile pour les groupes djihadistes \u00e0 travers le Sahel (Thurston &amp; Lebovich, 2013 ; Wing, 2013).<\/p>\n<p>La \u00ab lutte \u00bb des Touareg pour la reconnaissance \u2014 telle qu&rsquo;elle est \u2014 est donc multiple : la revendication politique d&rsquo;autonomie (voire d&rsquo;ind\u00e9pendance), la revendication culturelle des droits linguistiques et traditionnels dans les \u00c9tats-nations arabis\u00e9s, le m\u00e9contentement \u00e9conomique li\u00e9 \u00e0 des d\u00e9cennies d&rsquo;exploitation des ressources du Sahara par l&rsquo;\u00c9tat sans compensation pour les populations locales, et enfin la plainte environnementale selon laquelle la d\u00e9sertification menace les moyens de subsistance traditionnels des \u00e9leveurs en raison du changement climatique en cours (Benjaminsen 2008 ; Scheele 2012). Ce caract\u00e8re multidimensionnel de la r\u00e9sistance touareg rend difficile de la r\u00e9duire \u00e0 un simple s\u00e9paratisme ethnique ou \u00e0 du gangst\u00e9risme, \u00e9tiquettes souvent invoqu\u00e9es par les \u00c9tats postcoloniaux dans le cadre d&rsquo;une strat\u00e9gie visant \u00e0 d\u00e9l\u00e9gitimer les revendications des Touaregs (Keita, 1998 ; Lecocq, 2010).<\/p>\n<p>En effet, l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;Azawad refl\u00e8te des g\u00e9ographies contest\u00e9es et des imaginaires nationalistes rivaux (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016). Pour les nationalistes touareg, l&rsquo;Azawad est une patrie \u00e9tablie de longue date, dont les origines remontent \u00e0 avant l&rsquo;\u00e8re des fronti\u00e8res coloniales et de la construction des \u00c9tats postind\u00e9pendance. Pour les gouvernements du Mali et du Niger, l&rsquo;Azawad est un espace strat\u00e9gique : il doit \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 leur int\u00e9grit\u00e9 territoriale afin que la souverainet\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat ne soit pas remise en question, afin que ces r\u00e9alit\u00e9s territoriales indig\u00e8nes ne soient pas reconnues et ne provoquent leur effondrement. L&rsquo;Azawad est \u00e9galement devenu un enjeu s\u00e9curitaire pour les acteurs ext\u00e9rieurs ; il est consid\u00e9r\u00e9 comme une terra nullius expos\u00e9e au terrorisme, au trafic et aux insurrections (Raineri &amp; Strazzari 2015).<\/p>\n<p>Cet essai se d\u00e9roule en cinq mouvements analytiques : (1) historiciser les revendications identitaires touareg et les notions territoriales enracin\u00e9es, d&rsquo;une part, dans la formation sociale pr\u00e9coloniale et perturb\u00e9es par le colonialisme et, d&rsquo;autre part, dans les insurrections depuis l&rsquo;ind\u00e9pendance ; (2) expliquer les ench\u00e8res et les soumissions sur les terres touareg comme causes structurelles de la guerre r\u00e9currente ; (3) se concentrer sur l&rsquo;insurrection de 2012, ses motivations, son processus de fractionnement et son d\u00e9tournement par les forces djihadistes ; (4) examiner ce que signifient les manifestations culturelles de l&rsquo;identit\u00e9 touareg en termes de langue(s), d&rsquo;\u00e9criture(s), de traditions orales et de soci\u00e9t\u00e9(s) ; (5) \u00e9valuer les efforts actuels de r\u00e9solution des conflits et d\u00e9terminer si une reconnaissance durable pourrait \u00e9merger d&rsquo;un conflit pr\u00e9visible autour des revendications de droits. L&rsquo;analyse montre que le \u00ab probl\u00e8me \u00bb touareg n&rsquo;est pas exceptionnel, mais qu&rsquo;il incarne des tensions plus larges entre la souverainet\u00e9 des \u00c9tats postcoloniaux (fond\u00e9e sur les fronti\u00e8res coloniales h\u00e9rit\u00e9es) et les droits des peuples autochtones \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9termination et \u00e0 la survie culturelle.<\/p>\n<p><strong>Fondements historiques : identit\u00e9 touareg et luttes territoriales<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Structure sociale pr\u00e9coloniale : gestion des ressources et domination territoriale<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les Touaregs (qui s&rsquo;autod\u00e9signent <em>Kel Tamasheq<\/em>, \u00ab peuple du Tamasheq \u00bb, ou <em>Imuhagh<\/em>, un terme apparent\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9signation plus large Amazigh\/Berb\u00e8re Imazighen) sont une soci\u00e9t\u00e9 berb\u00e9rophone qui r\u00e9side dans le Sahara depuis des si\u00e8cles et dont la pr\u00e9sence arch\u00e9ologique remonte \u00e0 l&rsquo;ancienne civilisation des Garamantes et \u00e0 sa fondatrice l\u00e9gendaire, la matriarche Tin Hinan (IVe-Ve si\u00e8cle de notre \u00e8re) (Nicolaisen 1963 ; Claudot-Hawad 1990). La politique touareg pr\u00e9coloniale \u00e9tait structur\u00e9e par un syst\u00e8me de conf\u00e9d\u00e9rations centralis\u00e9es dirig\u00e9es par des lign\u00e9es nobles (<em>imushar<\/em> ou <em>imajaghen<\/em>) au niveau sup\u00e9rieur et englobant \u00e9galement des vassaux (imghad) au-dessus des artisans <em>(inaden<\/em>) ainsi que d&rsquo;anciennes populations esclaves (<em>iklan<\/em>), chacun contr\u00f4lant des territoires et des routes commerciales transsahariennes bien d\u00e9finis, pour ne citer que deux facteurs importants dans le contexte actuel (Norris 1975 ; Claudot-Hawad 1990).<\/p>\n<p>La f\u00e9d\u00e9ration plus ou moins l\u00e2che des tribus des soci\u00e9t\u00e9s touareg tenait compte des adaptations \u00e9cologiques au Sahara, car elles dominaient le pastoralisme saharien et, m\u00eame l&rsquo;agro-pastoralisme \u00e9tait \u00e0 son tour r\u00e9gi par le paiement de tributs pour la protection des terres basses, ici comme ailleurs (Boilley 1999). Les principales conf\u00e9d\u00e9rations touareg \u00e9taient les Kel Ahaggar dans le sud de l&rsquo;Alg\u00e9rie, les Kel Ajjer entre l&rsquo;Alg\u00e9rie et la Libye, les Iwellemmedan dans l&rsquo;ouest du Niger et l&rsquo;ouest du Mali, et les Kel Adagh (Ifoghas) des montagnes de l&rsquo;Adrar des Ifoghas dans le nord du Mali, qui ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement influents parmi les Azawadis modernes. Ces empires ou conf\u00e9d\u00e9rations ont exerc\u00e9 une h\u00e9g\u00e9monie relativement constante sur leurs parties du Sahara tout au long du XIXe si\u00e8cle, faisant du commerce \u00e0 travers le d\u00e9sert, monopolisant les mines de sel et les oasis et imposant des tributs aux agriculteurs s\u00e9dentaires (Lovejoy 1986).<\/p>\n<p>L&rsquo;organisation sociopolitique des Touaregs pr\u00e9sentait certaines caract\u00e9ristiques particuli\u00e8res qui les distinguaient des populations environnantes et aident \u00e0 comprendre leurs revendications identitaires actuelles. Alors que l&rsquo;h\u00e9ritage direct de la richesse et du statut par la lign\u00e9e paternelle est relativement courant dans le sud de l&rsquo;Afrique subsaharienne et parmi d&rsquo;autres groupes ethniques d&rsquo;Afrique du Nord (Faure, 1976 ; Scholliers, 1989), les formes matrilin\u00e9aires r\u00e9siduelles de propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, dans lesquelles les femmes jouent un r\u00f4le majeur en transmettant les connaissances de la culture pastorale et la langue d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&rsquo;autre gr\u00e2ce \u00e0 leur lien avec les h\u00e9ro\u00efnes \u00e9piques, sont des marqueurs persistants de la \u00ab tradition \u00bb chez les Touaregs contemporains (Rasmussen, 1991 : 1150 ; Rasmussen, 1997). La langue touareg (dialectes <em>tamacheq, tamajaq <\/em>ou<em> tamahaq<\/em>) et l&rsquo;\u00e9criture touareg <em>(tifinagh<\/em>), comme celles des autres Berb\u00e8res, ne sont pas d&rsquo;origine arabe ou subsaharienne, mais constituent plut\u00f4t une partie importante de leur patrimoine culturel qui a \u00e9t\u00e9 politis\u00e9 dans le cadre des processus de construction nationale et d&rsquo;arabisation (Heath 2005).<\/p>\n<p><strong><em>Perturbations coloniales et r\u00e9sistance<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La p\u00e9n\u00e9tration du Sahara par les troupes coloniales fran\u00e7aises s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 une r\u00e9sistance importante des Touaregs \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, avec des \u00e9v\u00e9nements militaires marquants tels que l&rsquo;an\u00e9antissement de l&rsquo;exp\u00e9dition Flatters en 1881, la bataille de Tit en 1902, la r\u00e9volte de Kaocen (1916-17) (Keenan ; Lecocq). La politique coloniale fran\u00e7aise consistait alors en une subordination militariste sous un r\u00e9gime indirect et en une transformation de l&rsquo;\u00e9conomie qui paralysait les \u00e9conomies traditionnelles, pastorales et caravani\u00e8res (Boilley 1999). Les fronti\u00e8res arbitraires des puissances coloniales traversaient les terres touareg dans ce qui allait devenir l&rsquo;Afrique occidentale fran\u00e7aise, l&rsquo;Afrique \u00e9quatoriale fran\u00e7aise et la Libye italienne, brisant les r\u00e9seaux sociaux et \u00e9conomiques qui s&rsquo;\u00e9tendaient autrefois \u00e0 travers le Sahara (Lecocq 2010).<\/p>\n<figure id=\"attachment_7265\" aria-describedby=\"caption-attachment-7265\" style=\"width: 686px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7265 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/La-grande-mosquee-Emiskine-dAgadez.jpg?resize=618%2C895&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"618\" height=\"895\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/La-grande-mosquee-Emiskine-dAgadez.jpg?w=686&amp;ssl=1 686w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/La-grande-mosquee-Emiskine-dAgadez.jpg?resize=173%2C250&amp;ssl=1 173w\" sizes=\"auto, (max-width: 618px) 100vw, 618px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7265\" class=\"wp-caption-text\">La grande mosqu\u00e9e Emiskine d&rsquo;Agadez<\/figcaption><\/figure>\n<p>L&rsquo;administration des colonies dans la r\u00e9gion touar\u00e8gue \u00e9tait r\u00e9gie par les autorit\u00e9s militaires et impliquait un processus dans lequel le nomadisme lui-m\u00eame \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme probl\u00e9matique pour l&rsquo;\u00c9tat moderne (Ag Erless, 2010). La s\u00e9dentarisation des Touaregs, les tentatives de mise en place de zones agricoles et l&rsquo;incorporation des territoires traditionnels sous la domination coloniale se sont heurt\u00e9es \u00e0 une r\u00e9sistance que les colonisateurs ont parfois r\u00e9prim\u00e9e violemment (Boilley 1999). Dans le m\u00eame temps, les administrateurs coloniaux ont id\u00e9alis\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 touar\u00e8gue, \u00e9laborant des r\u00e9cits ethnographiques d&rsquo;un \u00ab noble sauvage \u00bb et d&rsquo;un \u00ab seigneur du d\u00e9sert \u00bb, qui rendaient la soci\u00e9t\u00e9 naturelle exotique afin de justifier leur domination en tant que protecteurs contre la menace de la modernit\u00e9 pour la tradition (Keenan, 2013 ; Rasmussen, 1997).<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage colonial a profond\u00e9ment d\u00e9stabilis\u00e9 les relations entre les Touaregs et l&rsquo;\u00c9tat. D&rsquo;une part, les Touaregs ont \u00e9t\u00e9 divis\u00e9s en plusieurs unit\u00e9s territoriales sans aucun respect pour la coh\u00e9rence sociale, \u00e9conomique ou culturelle des fronti\u00e8res coloniales (Lecocq 2010). Deuxi\u00e8mement, les politiques \u00e9conomiques coloniales en vigueur ont empi\u00e9t\u00e9 sur les moyens de subsistance traditionnels en interdisant le commerce transsaharien, en introduisant l&rsquo;agriculture s\u00e9dentaire dans les zones pastorales et en exploitant les ressources sans aucun b\u00e9n\u00e9fice majeur pour les populations locales (Klute &amp; Embal\u00f3 2016). Troisi\u00e8mement, les syst\u00e8mes scolaires coloniaux, lorsqu&rsquo;ils existaient dans les r\u00e9gions touar\u00e8gues, \u00e9taient francophones et arabophones plut\u00f4t que tamasheq, ce qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 des sch\u00e9mas d&rsquo;exclusion linguistique qui se sont amplifi\u00e9s apr\u00e8s l&rsquo;ind\u00e9pendance (Heath 2005). Quatri\u00e8mement, les cultures militaires de dissidence et l&rsquo;intensit\u00e9 des exp\u00e9riences ant\u00e9rieures sur les champs de bataille, comme dans les forces coloniales fran\u00e7aises et les arm\u00e9es libyennes, ont fait en sorte que des r\u00e9serves de connaissances en mati\u00e8re de guerre ont \u00e9t\u00e9 mises \u00e0 profit dans d&rsquo;autres insurrections (Thurston &amp; Lebovich 2013).<\/p>\n<p><strong><em>La construction de l&rsquo;\u00c9tat apr\u00e8s l&rsquo;ind\u00e9pendance et la marginalisation des Touaregs<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;ind\u00e9pendance du Mali (1960) et du Niger (1960) a transf\u00e9r\u00e9 la souverainet\u00e9 aux gouvernements domin\u00e9s par le sud \u00e0 Bamako et Niamey, o\u00f9 les projets de construction nationale concevaient les zones touar\u00e8gues comme des p\u00e9riph\u00e9ries incapables de s&rsquo;int\u00e9grer dans les cadres unitaires des nations, car elles \u00e9taient des soci\u00e9t\u00e9s\/territoires arri\u00e9r\u00e9s ou imperm\u00e9ables (Lecocq, 2010 ; Decalo, 1997). Le principe d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 territoriale proclam\u00e9 par l&rsquo;Organisation de l&rsquo;unit\u00e9 africaine (OUA) en 1963, qui reconnaissait les fronti\u00e8res coloniales comme sacr\u00e9es et hors de port\u00e9e de toute r\u00e9vision ou modification inconstitutionnelle, a d\u00e9finitivement an\u00e9anti tout espoir d&rsquo;autod\u00e9termination des Touaregs ou de r\u00e9vision des fronti\u00e8res trac\u00e9es par un gouvernement fran\u00e7ais aujourd&rsquo;hui disparu (Englebert, Tarango et Carter, 2002). Les \u00c9tats postind\u00e9pendance ont poursuivi une approche assimilationniste qui a ni\u00e9 l&rsquo;identit\u00e9 culturelle des Touaregs, encourag\u00e9 l&rsquo;arabisation ou les cultures nationales francophones et favoris\u00e9 les investissements dans les zones agricoles du sud au d\u00e9triment des zones pastorales du nord (Keita 1998).<\/p>\n<p>Au Mali, le gouvernement socialiste du pr\u00e9sident Modibo Ke\u00efta (1960-1968) a men\u00e9 des politiques qui ont sap\u00e9 les modes d&rsquo;existence et l&rsquo;organisation sociale traditionnels des Touaregs, notamment la collectivisation des ressources pastorales, les campagnes de s\u00e9dentarisation forc\u00e9e et le r\u00e9gime militaire dans le nord, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une zone occup\u00e9e (Boilley 1999). La premi\u00e8re grande r\u00e9bellion touar\u00e8gue au lendemain de l&rsquo;ind\u00e9pendance (1963-1964) a \u00e9t\u00e9 violemment r\u00e9prim\u00e9e par l&rsquo;arm\u00e9e malienne avec l&rsquo;aide des forces alg\u00e9riennes, entra\u00eenant des milliers de morts, de tortur\u00e9s et de r\u00e9fugi\u00e9s vers l&rsquo;Alg\u00e9rie, la Mauritanie et la Libye (Lecocq 2010 ; Keita 1998). Ce cycle de r\u00e9volte et de r\u00e9pression a \u00e9tabli un sch\u00e9ma qui d\u00e9finit les relations entre les Touaregs et les \u00c9tats depuis soixante ans.<\/p>\n<p>L\u2019exclusion intentionnelle des communaut\u00e9s touareg appara\u00eet sous diff\u00e9rents angles, constituant ainsi le contexte structurel d\u2019insurrections r\u00e9p\u00e9t\u00e9es (Benjaminsen, 2008\u00a0; Klute et Embal\u00f3, 2016). La marginalisation \u00e9conomique se traduit par un tr\u00e8s faible investissement public dans les infrastructures, la sant\u00e9 et l\u2019\u00e9ducation du Nord\u00a0; la participation aux d\u00e9cisions concernant l\u2019extraction mini\u00e8re est refus\u00e9e (uranium au Niger, or au Mali)\u00a0; et les \u00e9conomies traditionnelles sont fragilis\u00e9es sans compensation ad\u00e9quate pour la perte d\u2019emploi (Keita, 1998). La marginalisation politique se manifeste par une sous-repr\u00e9sentation au sein des gouvernements nationaux, de l\u2019arm\u00e9e et de la fonction publique\u00a0; un r\u00e9gime autocratique emp\u00eachant toute v\u00e9ritable autonomie\u00a0; et la qualification de la mobilisation politique touareg comme banditisme ou subversion aliment\u00e9e par l\u2019\u00e9tranger (Lecocq, 2010). La marginalisation culturelle se traduit par l&rsquo;interdiction de la langue tamasheq \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole et dans l&rsquo;administration, la non-reconnaissance des autorit\u00e9s traditionnelles, ainsi que la stigmatisation des modes de vie nomades, jug\u00e9s incompatibles avec la modernit\u00e9 (Heath 2005 ; Rasmussen 1997).<\/p>\n<p><strong>Insurrections r\u00e9currentes : Anatomie du conflit et tentatives de d\u00e9samor\u00e7age<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>L&rsquo;insurrection de 1990-1996 et le paradigme du Pacte national de Tamanrasset<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les s\u00e9cheresses qui ont frapp\u00e9 le Sahel dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, parmi les plus graves jamais enregistr\u00e9es, ont ravag\u00e9 les \u00e9conomies pastorales touareg, d\u00e9cim\u00e9 les troupeaux et provoqu\u00e9 une \u00e9migration massive vers l&rsquo;Alg\u00e9rie, la Libye et les zones urbaines du sud du Mali et du Niger (Benjaminsen 2008 ; Bernus 1981). Les jeunes Touaregs nouvellement \u00e9migr\u00e9s, notamment ceux ayant travaill\u00e9 en Libye sous le r\u00e9gime de Mouammar Kadhafi, re\u00e7urent une formation militaire et s&rsquo;impr\u00e9gn\u00e8rent d&rsquo;id\u00e9ologies r\u00e9volutionnaires qui allaient inspirer les insurrections ult\u00e9rieures (Lecocq 2010). Lorsque la situation \u00e9conomique d\u00e9sastreuse en Libye et les promesses d&rsquo;aide du gouvernement provoqu\u00e8rent un exode rural \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, les rapatri\u00e9s constat\u00e8rent que le d\u00e9veloppement promis \u00e9tait illusoire et que leurs gouvernements maliens et nig\u00e9riens restaient sourds aux revendications du Nord (Keita 1998).<\/p>\n<p>Le soul\u00e8vement de 1990 d\u00e9buta lorsque le Mouvement populaire de lib\u00e9ration de l&rsquo;Azawad (MPLA) et d&rsquo;autres groupes lanc\u00e8rent des attaques contre des casernes de l&rsquo;arm\u00e9e malienne en juin 1990, donnant lieu \u00e0 une insurrection qui dura six ans (Lecocq 2010 ; Lode, 2002). En r\u00e9ponse, les troupes gouvernementales ont r\u00e9agi avec une violence telle \u2013 ex\u00e9cutions extrajudiciaires, tortures et ch\u00e2timents collectifs \u2013 que la population civile s&rsquo;est sentie ali\u00e9n\u00e9e et que la communaut\u00e9 internationale a exprim\u00e9 son inqui\u00e9tude humanitaire (Keita 1998). La diplomatie alg\u00e9rienne a abouti aux accords de Tamanrasset (janvier 1991), qui pr\u00e9voyaient un statut administratif sp\u00e9cial, l&rsquo;int\u00e9gration des anciens rebelles dans les forces de s\u00e9curit\u00e9 et la fonction publique, ainsi qu&rsquo;une aide au d\u00e9veloppement significative pour le nord du pays.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;\u00e9difice de Tamanrasset s&rsquo;est rapidement heurt\u00e9 \u00e0 des difficult\u00e9s. Le sentiment nationaliste du Sud-Malien s&rsquo;est \u00e9galement oppos\u00e9 aux accords, les consid\u00e9rant comme une imposition de la r\u00e9bellion et une menace pour l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 territoriale, contribuant ainsi au coup d&rsquo;\u00c9tat de mars 1991 qui a renvers\u00e9 le pr\u00e9sident Moussa Traor\u00e9 (Keita 1998). Le Pacte national (avril 1992), ren\u00e9goci\u00e9 par le gouvernement de transition, a r\u00e9affirm\u00e9 les obligations en mati\u00e8re d\u2019int\u00e9gration et de d\u00e9veloppement du Nord, tout en soulignant l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale du Mali (Lecocq, 2010). Le processus de paix s\u2019est prolong\u00e9 jusqu\u2019en 1996, ann\u00e9e o\u00f9 la c\u00e9r\u00e9monie de la \u00ab Flamme de la Paix \u00bb \u00e0 Tombouctou, marqu\u00e9e par l\u2019autodaf\u00e9 des armes, a mis un terme \u00e0 la r\u00e9bellion (Lode, 2002).<\/p>\n<p>Les sch\u00e9mas de n\u00e9gociation observ\u00e9s lors du processus des ann\u00e9es 1990 se sont reproduits dans les phases ult\u00e9rieures de r\u00e9solution du conflit. Premi\u00e8rement, l\u2019accord de paix pr\u00e9voyait des concessions substantielles \u2013 autonomie, investissements financiers, int\u00e9gration politique \u2013 qui n\u2019ont \u00e9t\u00e9 que partiellement et lentement appliqu\u00e9es, en raison de probl\u00e8mes d\u2019\u00e9quilibre des ressources, d\u2019un manque de volont\u00e9 politique et du refus des populations du Sud de donner l\u2019impression de traiter diff\u00e9remment celles du Nord (Keita, 1998). Deuxi\u00e8mement, l\u2019int\u00e9gration d\u2019anciens insurg\u00e9s au sein des institutions de s\u00e9curit\u00e9 a engendr\u00e9 des r\u00e9seaux parall\u00e8les de client\u00e9lisme sans pour autant r\u00e9pondre aux griefs partag\u00e9s par les membres des groupes exclus de la population (Lecocq, 2010). Troisi\u00e8mement, si les mouvements touareg \u00e9taient divis\u00e9s par le factionnalisme, les g\u00e9n\u00e9rations ou les scissions claniques, ils ne seraient pas \u00ab\u00a0ma\u00eetris\u00e9s\u00a0\u00bb et seraient alors incapables de s\u2019engager dans des n\u00e9gociations (Ag Erless, 2010). Quatri\u00e8mement, l&rsquo;absence de r\u00e9solution des causes structurelles profondes (marginalisation \u00e9conomique, politique et culturelle) a engendr\u00e9 la persistance des griefs et la mobilisation des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations (Benjaminsen, 2008).<\/p>\n<p><strong><em>R\u00e9bellion de 2006-2009 et accords d&rsquo;Alger<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Vers le milieu des ann\u00e9es 2000, il est devenu de plus en plus \u00e9vident que les promesses faites dans le cadre du Pacte national n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 tenues (Lecocq, 2010). Pr\u00e9sidence d&rsquo;Amadou Toumani Tour\u00e9 (ATT)\u00a0: Bien qu&rsquo;ATT ait dirig\u00e9 le Mali de 2002 \u00e0 2012, il a mis en \u0153uvre des politiques per\u00e7ues par de nombreuses populations du nord comme un maintien de leur marginalisation sociale, malgr\u00e9 son image de pr\u00e9tendu d\u00e9fenseur de la d\u00e9mocratie (Chauzal et van Damme, 2015). En mai 2006, un groupe d&rsquo;anciens combattants touareg, men\u00e9 par Ibrahim Ag Bahanga et comprenant Rhissa Ag Salad et Aghaly ag Alambo, se souleva, assi\u00e9geant des cibles telles que des bases militaires et exigeant des autorit\u00e9s de transition la pleine application des accords des ann\u00e9es 1990 (Lecocq, 2010).<\/p>\n<figure id=\"attachment_7266\" aria-describedby=\"caption-attachment-7266\" style=\"width: 686px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7266 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Bijou-touareg.jpg?resize=618%2C739&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"618\" height=\"739\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Bijou-touareg.jpg?w=686&amp;ssl=1 686w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Bijou-touareg.jpg?resize=209%2C250&amp;ssl=1 209w\" sizes=\"auto, (max-width: 618px) 100vw, 618px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7266\" class=\"wp-caption-text\">Bijou touareg<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le gouvernement du Territoire de la capitale australienne (TCA) r\u00e9agit par une combinaison de pressions militaires et de dialogue, aboutissant aux accords d&rsquo;Alger (juillet 2006). Ces accords garantissaient une nouvelle fois une acc\u00e9l\u00e9ration du d\u00e9veloppement, une meilleure repr\u00e9sentation du Nord et une int\u00e9gration accrue du secteur de la s\u00e9curit\u00e9 (Chauzal et van Damme, 2015). Cependant, les principaux groupes rebelles, et notamment la faction d&rsquo;Ag Bahanga, rejet\u00e8rent ces accords comme une imposture et poursuivirent leurs actions de gu\u00e9rilla jusqu&rsquo;en 2009 (Lecocq, 2010). La r\u00e9ponse de l&rsquo;\u00c9tat a conduit \u00e0 la cr\u00e9ation de milices arabes et imghadiennes (Touaregs non nobles) pour affronter les insurg\u00e9s touareg nobles, ce qui a exacerb\u00e9 les hostilit\u00e9s intercommunautaires et favoris\u00e9 l&rsquo;\u00e9mergence de groupes arm\u00e9s qui ont continu\u00e9 \u00e0 jouer un r\u00f4le dans les phases ult\u00e9rieures de la dynamique du conflit (Chauzal &amp; van Damme, 2015).<\/p>\n<p>La p\u00e9riode 2006-2009 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de nouvelles dimensions du conflit touareg (Raineri &amp; Strazzari, 2015). Premi\u00e8rement, la mont\u00e9e en puissance d&rsquo;Al-Qa\u00efda au Maghreb islamique (AQMI) au Sahel a constitu\u00e9 une convergence complexe entre le nationalisme touareg et l&rsquo;id\u00e9ologie djihadiste, ces derniers interagissant avec des r\u00e9seaux criminels transnationaux impliqu\u00e9s dans le trafic de drogue, le trafic d&rsquo;armes et les enl\u00e8vements (Lacher, 2012). Certains groupes touaregs entretenaient des relations transactionnelles avec AQMI, offrant protection ou servant d&rsquo;interm\u00e9diaires pour les ran\u00e7ons d&rsquo;otages moyennant r\u00e9mun\u00e9ration. D\u2019autres rejetaient les djihadistes, y voyant une atteinte aux coutumes religieuses traditionnelles (Thurston et Lebovich, 2013). Deuxi\u00e8mement, la militarisation croissante du Sahel, avec le d\u00e9ploiement co\u00fbteux de formateurs militaires occidentaux et d\u2019une aide s\u00e9curitaire, n\u2019a pas attaqu\u00e9 les causes profondes du probl\u00e8me, mais a au contraire fourni aux djihadistes des armes plus performantes (Wing, 2013). Troisi\u00e8mement, l\u2019int\u00e9gration partielle d\u2019anciens combattants dans des relations client\u00e9listes n\u2019a profit\u00e9 qu\u2019\u00e0 une petite \u00e9lite, sans cons\u00e9quence imm\u00e9diate sur la vie de la population dans son ensemble (Chauzal et van Damme, 2015).<\/p>\n<p><strong><em>Leurs diff\u00e9rences environnementales ou \u00e9conomiques<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Bien que des griefs politiques et culturels soient \u00e0 l&rsquo;origine de la mobilisation touar\u00e8gue, les facteurs environnementaux et \u00e9conomiques constituent des conditions structurelles importantes qui permettent l&rsquo;\u00e9mergence et la r\u00e9currence de la r\u00e9bellion (Benjaminsen 2008 ; Turner 2011). Le Sahel a par ailleurs subi des changements climatiques dramatiques qui ont entra\u00een\u00e9 une augmentation de la fr\u00e9quence des s\u00e9cheresses, la d\u00e9sertification et l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 des pr\u00e9cipitations, d\u00e9truisant les moyens de subsistance des \u00e9leveurs pastoraux, lesquels d\u00e9pendent de l&rsquo;acc\u00e8s aux zones occup\u00e9es lors des migrations saisonni\u00e8res pour le p\u00e2turage (Carr, 2017). L&rsquo;augmentation de la population, l&#8217;empi\u00e8tement agricole depuis le sud et l&rsquo;affaiblissement des institutions traditionnelles de gestion des ressources ont accru la concurrence pour les ressources limit\u00e9es en eau et en p\u00e2turages, au point de provoquer des conflits entre \u00e9leveurs et agriculteurs, ainsi qu&rsquo;entre diff\u00e9rents groupes d&rsquo;\u00e9leveurs (Turner et al., 2011). Nord du Mali et du Niger\u00a0: Diff\u00e9rentes facettes de la marginalisation \u00e9conomique.<\/p>\n<p>C\u2019est dans le nord du Mali et du Niger que les formes de marginalisation \u00e9conomique sont les plus marqu\u00e9es (Benjaminsen, 2008\u00a0; Keita, 1998). Bien que riches en ressources min\u00e9rales telles que l\u2019uranium et l\u2019or, ces r\u00e9gions ne profitent que tr\u00e8s peu aux communaut\u00e9s locales gr\u00e2ce \u00e0 des activit\u00e9s mini\u00e8res d\u00e9vastatrices pour l\u2019environnement et ses infrastructures sociales (p\u00e2turages, ressources en eau) (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016). Le d\u00e9veloppement financ\u00e9 par l\u2019\u00c9tat se concentre presque exclusivement dans le sud, tandis que les infrastructures publiques, les \u00e9tablissements de sant\u00e9 et les institutions \u00e9ducatives sont quasi inexistantes dans les provinces du nord (Keita, 1998). Avec le d\u00e9clin du commerce transsaharien traditionnel, d\u00fb \u00e0 l\u2019ing\u00e9rence coloniale et aux mutations \u00e9conomiques modernes, les fondements \u00e9conomiques traditionnels ont disparu sans \u00eatre remplac\u00e9s (Lovejoy, 1986).<\/p>\n<p>Ces facteurs \u00e9conomiques et environnementaux, conjugu\u00e9s \u00e0 la marginalisation politique, engendrent un profond ressentiment (Benjaminsen, 2008). Le vivier de recrues potentielles pour la r\u00e9bellion est constitu\u00e9 de jeunes Touaregs aux perspectives limit\u00e9es en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9levage (leurs troupeaux ne comptant que quelques centaines de t\u00eates) et aux connaissances insuffisantes en raison d&rsquo;une scolarisation m\u00e9diocre dans le nord (l&rsquo;investissement de l&rsquo;\u00c9tat dans les \u00e9coles du nord \u00e9tant minime par rapport \u00e0 celui du sud), et qui subissent des discriminations sur le march\u00e9 du travail du sud (Lecocq, 2010). La migration, qui constitue g\u00e9n\u00e9ralement un m\u00e9canisme d&rsquo;adaptation \u00e0 court terme, se transforme en exode permanent, les populations cherchant des opportunit\u00e9s ailleurs en Libye ou en Alg\u00e9rie, ou se rendant en Europe, privant ainsi les communaut\u00e9s de leur capital humain et cr\u00e9ant des diasporas qui soutiennent parfois les insurrections (Scheele, 2012). La perception de l&rsquo;extraction des ressources dans le nord et de l&rsquo;exploitation de ses habitants, qui ne re\u00e7oivent aucun service de l&rsquo;\u00c9tat, engendre une profonde amertume dont les opportunistes politiques tirent profit (Keita, 1998).<\/p>\n<p><strong>La r\u00e9bellion de 2012\u00a0: Insurrection nationaliste et facteur islamique<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Origines\u00a0: La chute de la Libye et l\u2019offensive du MNLA<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019intervention militaire de l\u2019OTAN en Libye en 2011, ainsi que la chute de Mouammar Kadhafi, ont cr\u00e9\u00e9 un contexte conflictuel propice au soul\u00e8vement touareg le plus important depuis l\u2019ind\u00e9pendance (Cristiani et Fabiani, 2013\u00a0; Solomon, 2013). Plusieurs milliers de Touaregs, ayant combattu pour Kadhafi au sein de sa L\u00e9gion islamique et de ses forces de s\u00e9curit\u00e9, sont rentr\u00e9s au Mali et au Niger charg\u00e9s d\u2019armes lourdes provenant des d\u00e9p\u00f4ts libyens (Wing, 2013). Ces anciens combattants de retour au pays ont ramen\u00e9 non seulement des armes et leur exp\u00e9rience du champ de bataille, mais aussi des attentes politiques accrues et une profonde d\u00e9ception face \u00e0 la persistance de leur exclusion socio-\u00e9conomique (Lecocq, 2010). Au cours du second semestre, et plus particuli\u00e8rement en octobre 2011, les dirigeants politiques et militaires touareg ont fond\u00e9 le Mouvement national de lib\u00e9ration de l&rsquo;Azawad (MNLA), qui revendiquait l&rsquo;ind\u00e9pendance plut\u00f4t qu&rsquo;une forme d&rsquo;autonomie ou une meilleure application des accords ant\u00e9rieurs (Thurston &amp; Lebovich, 2013). Les fondateurs du MNLA \u00e9taient des v\u00e9t\u00e9rans des r\u00e9bellions pr\u00e9c\u00e9dentes, de jeunes combattants de retour de Libye et des intellectuels de la diaspora qui ont fa\u00e7onn\u00e9 le discours nationaliste (Wing, 2013).<\/p>\n<p>En janvier 2012, le MNLA a lanc\u00e9 une offensive simultan\u00e9e contre l&rsquo;arm\u00e9e malienne \u00e0 Aguelhok, Tessalit et M\u00e9naka, ce qui a permis des gains territoriaux rapides suite \u00e0 la fuite ou au changement de camp des forces maliennes \u2013 certaines formations gouvernementales du nord ayant m\u00eame fait d\u00e9fection, emportant avec elles leurs armes et leurs hommes (Arieff, 2013). L\u2019effondrement de l\u2019arm\u00e9e malienne dans le nord du Mali a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la faiblesse du r\u00e9gime de l\u2019ATT et la fragilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat qu\u2019il avait instaur\u00e9 (Chauzal &amp; van Damme, 2015). Des soldats mutins, estimant que leur \u00e9quipement et leur commandement politique \u00e9taient insuffisants pour lutter contre l\u2019insurrection dans le nord, ont perp\u00e9tr\u00e9 un coup d\u2019\u00c9tat le 22 mars 2012, renversant le pr\u00e9sident Tour\u00e9 quelques semaines seulement avant les \u00e9lections pr\u00e9vues (Whitehouse, 2012). Ce coup d\u2019\u00c9tat, men\u00e9 par le capitaine Amadou Sanogo et le Comit\u00e9 national pour la restauration de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00c9tat (CNRDRE), pr\u00e9sent\u00e9 comme un moyen de renforcer l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019effort de guerre, n\u2019a fait qu\u2019acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019implosion de l\u2019\u00c9tat (Chauzal &amp; van Damme, 2015).<\/p>\n<p><strong><em>Fragmentation et mont\u00e9e en puissance de l&rsquo;islamisme<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La victoire du MNLA fut de courte dur\u00e9e, car les divisions internes et la concurrence entre les groupes djihadistes commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9roder le contr\u00f4le nationaliste touareg (Thurston &amp; Lebovich, 2013). Plusieurs raisons expliquent ce revirement soudain. Tout d&rsquo;abord, l&rsquo;affirmation du MNLA selon laquelle il parlait au nom de toutes les communaut\u00e9s de l&rsquo;Azawad suscita un scepticisme imm\u00e9diat chez les populations locales non touareg \u2014 Arabes, Peuls et Songha\u00ef \u2014 pour qui le mouvement apparaissait moins comme un mouvement ind\u00e9pendantiste pan r\u00e9gional que comme un projet ethnique touareg (Gaasholt, 2020 ; Chauzal &amp; van Damme, 2015). Deuxi\u00e8mement, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;Ansar Dine, un mouvement islamiste touareg dirig\u00e9 par Iyad Ag Ghali \u2013 un v\u00e9t\u00e9ran des r\u00e9bellions pr\u00e9c\u00e9dentes radicalis\u00e9 par son appartenance au mouvement Tabligh Jamaat \u2013 a divis\u00e9 les forces touar\u00e8gues selon des lignes id\u00e9ologiques et familiales (Lecocq, 2010 ; Thurston et Lebovich, 2013). Troisi\u00e8mement, deux organisations djihadistes (AQMI et le MOJWA) \u00e9taient plus riches, connect\u00e9es aux r\u00e9seaux internationaux du djihadisme et id\u00e9ologiquement plus cibl\u00e9es \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elles avaient moins recours aux accords de \u00ab piad \u00bb, tels que ceux conclus avec des formateurs et des recruteurs.<\/p>\n<p>Entre juin et juillet 2012, les groupes islamistes avaient pris l&rsquo;ascendant sur le MNLA quant \u00e0 la gouvernance de Tombouctou et d&rsquo;autres villes cl\u00e9s. Ils impos\u00e8rent des interpr\u00e9tations draconiennes de la charia, suscitant une condamnation internationale\u00a0: destruction de sanctuaires et de manuscrits soufis \u00e0 Tombouctou, amputations et ex\u00e9cutions publiques, port du voile obligatoire pour les femmes, interdiction de la musique (Arieff, 2013\u00a0; Thurston et Lebovich, 2013). Cette prise de contr\u00f4le djihadiste a modifi\u00e9 la perception internationale de la crise, passant d&rsquo;une r\u00e9volte s\u00e9paratiste appelant au dialogue politique \u00e0 une insurrection exigeant une intervention militaire (Chauzal et van Damme, 2015). Le MNLA, initialement per\u00e7u comme le principal probl\u00e8me, est devenu un alli\u00e9 potentiel contre les djihadistes, m\u00eame si son impuissance militaire et sa fragmentation politique le rendaient \u00e9galement peu efficace (Thurston et Lebovich, 2013).<\/p>\n<figure id=\"attachment_7267\" aria-describedby=\"caption-attachment-7267\" style=\"width: 686px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7267 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Jeune-femme-touareg.jpg?resize=618%2C849&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"618\" height=\"849\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Jeune-femme-touareg.jpg?w=686&amp;ssl=1 686w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/Jeune-femme-touareg.jpg?resize=182%2C250&amp;ssl=1 182w\" sizes=\"auto, (max-width: 618px) 100vw, 618px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7267\" class=\"wp-caption-text\">Jeune femme touareg<\/figcaption><\/figure>\n<p>La r\u00e9cup\u00e9ration de la r\u00e9bellion touareg par des groupes djihadistes t\u00e9moigne de la complexit\u00e9 des dynamiques de mobilisation des ressources (Paradela-L\u00f3pez &amp; Jima-Gonz\u00e1lez, 2024). AQMI, MOJWA et Ansar Dine sont parvenus \u00e0 s&rsquo;approprier les ressources morales et socio-organisationnelles sur lesquelles reposait le nationalisme touareg\u00a0: des projets politiques alternatifs (\u00c9tat islamique plut\u00f4t que nation ethnique) capables de f\u00e9d\u00e9rer diverses populations autour d&rsquo;une appartenance religieuse plut\u00f4t qu&rsquo;ethnique\u00a0; des alliances matrimoniales avec des familles influentes touareg et arabes qui ont l\u00e9gitim\u00e9 leur pr\u00e9sence par des liens de parent\u00e9\u00a0; et le contr\u00f4le d&rsquo;un r\u00e9seau de trafic lucratif (drogues, armes, cigarettes, migrants), g\u00e9n\u00e9rant des revenus et des emplois dans des zones \u00e9conomiquement marginalis\u00e9es (Raineri &amp; Strazzari 2015\u00a0; Paradela-L\u00f3pez &amp; Jima-Gonz\u00e1lez 2024).<\/p>\n<p>Les organisations djihadistes offraient \u00e9galement des services sociaux \u2013 r\u00e9solution des conflits, s\u00e9curit\u00e9, entretien des infrastructures \u2013 que l\u2019\u00c9tat malien d\u00e9chu et l\u2019orientation militaire du MNLA ne pouvaient assurer (Paradela-L\u00f3pez &amp; Jima-Gonz\u00e1lez 2024). Pour des communaut\u00e9s opprim\u00e9es depuis des g\u00e9n\u00e9rations par la violence d\u2019\u00c9tat, l\u2019arbitraire du pouvoir et la marginalisation \u00e9conomique, les djihadistes semblaient, dans un premier temps, une meilleure alternative que l\u2019autorit\u00e9 de Bamako ou les vagues revendications des Touaregs (Chauzal &amp; van Damme 2015 ; Thurston &amp; Lebovich, 2013). L\u2019application stricte et rigoureuse de la charia par les djihadistes \u00e9tait, quant \u00e0 elle, pr\u00e9visible, contrairement \u00e0 la pr\u00e9sence \u00e9tatique ant\u00e9rieure dans cette r\u00e9gion, qui \u00e9tait rest\u00e9e corrompue et impr\u00e9visible.<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019ing\u00e9rence fran\u00e7aise et la persistance des troubles<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La progression des forces djihadistes vers le sud en janvier 2013, en direction de Mopti et potentiellement de Bamako, a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de l\u2019intervention militaire fran\u00e7aise (op\u00e9ration Serval). Cette intervention \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme essentielle pour emp\u00eacher la prise de contr\u00f4le totale du Mali par les djihadistes et pour priver les terroristes d\u2019un sanctuaire au Sahel (Arieff, 2013 ; Chauzal et van Damme, 2015). L\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, appuy\u00e9e par des troupes tchadiennes et d\u2019autres forces africaines, a rapidement repris le contr\u00f4le de grandes villes, chassant les djihadistes plut\u00f4t que de les vaincre (Thurston et Lebovich, 2013). L\u2019intervention a temporairement endigu\u00e9 la crise, mais a \u00e9galement compliqu\u00e9 le nationalisme touareg et la r\u00e9solution du conflit \u00e0 long terme (Wing, 2013).<\/p>\n<p>Le MNLA a \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9 par les djihadistes et n&rsquo;a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la d\u00e9faite totale que gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;intervention fran\u00e7aise, intervention \u00e0 laquelle il n&rsquo;aurait gu\u00e8re pu se rallier en raison de sa revendication d&rsquo;ind\u00e9pendance fond\u00e9e sur la lutte : l&rsquo;organisation avait lanc\u00e9 la r\u00e9bellion pour recouvrer la souverainet\u00e9 de son \u00c9tat ; or, elle avait d\u00e9sormais besoin d&rsquo;un soutien international pour obtenir un sauvetage et des concessions, face \u00e0 cette m\u00eame puissance malienne avec laquelle elle cherchait \u00e0 se s\u00e9parer (Thurston &amp; Lebovich, 2013). En f\u00e9vrier 2013, le MNLA, \u00e0 condition de n\u00e9gociations sur l&rsquo;Azawad au sein du Mali, \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 renoncer \u00e0 sa revendication d&rsquo;ind\u00e9pendance (Arieff, 2013). Ce retrait tactique \u00e9tait un signe de faiblesse de la part du mouvement s\u00e9paratiste, qui se trouvait de plus en plus isol\u00e9 au sein de la communaut\u00e9 internationale ; mais il a \u00e9galement provoqu\u00e9 des divisions entre ceux qui estimaient que l&rsquo;autonomie pouvait faire l&rsquo;objet de n\u00e9gociations et les dogmatiques qui consid\u00e9raient cette renonciation comme une trahison (Chauzal &amp; van Damme, 2015).<\/p>\n<p>L\u2019\u00e8re post-2013 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par des processus de paix fragiles, la persistance des violences et la prolif\u00e9ration des groupes arm\u00e9s (Chauzal et van Damme, 2015). L\u2019Accord pr\u00e9liminaire de Ouagadougou (juin 2013) et l\u2019Accord d\u2019Alger (juin 2015) ont tous deux d\u00e9finis des syst\u00e8mes de paix fond\u00e9s sur le partage du pouvoir, la d\u00e9centralisation, la r\u00e9insertion des anciens combattants et le d\u00e9veloppement des m\u00e9dias (ICG, 2015). Cependant, leur mise en \u0153uvre a \u00e9t\u00e9 lente et conflictuelle, marqu\u00e9e par des violences perp\u00e9tr\u00e9es par des groupes djihadistes, des rivalit\u00e9s internes entre les populations du Nord et une r\u00e9ticence du gouvernement \u00e0 accorder une r\u00e9elle autonomie (B\u00f8\u00e5s, 2021).<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence de forces multinationales (MINUSMA) et les interventions antiterroristes (notamment l\u2019op\u00e9ration fran\u00e7aise Barkhane, suivie de la Force op\u00e9rationnelle europ\u00e9enne Takuba) n\u2019ont pas permis d\u2019assurer une s\u00e9curit\u00e9 durable (Karlsrud, 2017). Les insurrections djihadistes se sont propag\u00e9es, tant g\u00e9ographiquement qu\u2019organisationnellement\u00a0: initialement concentr\u00e9es dans le nord du Mali, ces formations s\u2019\u00e9tendent aujourd\u2019hui du centre du pays jusqu\u2019au Burkina Faso et au Niger (B\u00f8\u00e5s et Torheim, 2013). La violence prend une dimension de plus en plus communautaire, avec l\u2019\u00e9mergence de milices ethniques agissant \u00e0 la fois pour l\u2019autod\u00e9fense et pour la pr\u00e9dation, et la fronti\u00e8re entre insurrection djihadiste, conflit interethnique, banditisme et r\u00e9pression \u00e9tatique devient dangereusement floue (Chauzal et van Damme, 2015\u00a0; ICG, 2020).<\/p>\n<p><strong>Identit\u00e9, langue et \u00e9criture touareg<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Langue tamasheq et diversit\u00e9 dialectale<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La langue touareg, connue sous plusieurs noms (<em>tamasheq, tamajaq <\/em>ou<em> tamahaq<\/em> selon la vari\u00e9t\u00e9 r\u00e9gionale parl\u00e9e), est une langue berb\u00e8re. Elle constitue un \u00e9l\u00e9ment essentiel pour distinguer les populations arabes et subsahariennes d\u2019une part, et l\u2019identit\u00e9 ethnique touareg d\u2019autre part (Heath 2005\u00a0; Kossmann 2011). Environ 1,5 million de personnes au Mali, au Niger, en Alg\u00e9rie, en Libye et au Burkina Faso parlent des langues touareg (bien qu\u2019il soit difficile d\u2019obtenir des chiffres pr\u00e9cis en raison du nomadisme, des sensibilit\u00e9s politiques et de la marginalisation des populations touareg dans les recensements\u00a0; Ethnologue 2022). Les principaux dialectes sont le tamahaq (Alg\u00e9rie, Libye, nord du Niger), le tamasheq (Mali, notamment autour de Tombouctou et de l&rsquo;Adrar des Ifoghas) et le tamajaq (Niger, en particulier dans la r\u00e9gion d&rsquo;A\u00efr\u00a0; est du Mali) (Heath, 2005).<\/p>\n<p>La r\u00e9partition dialectale s&rsquo;explique par les mouvements historiques (migrations, fronti\u00e8res entre les diff\u00e9rentes conf\u00e9d\u00e9rations et leurs contacts vari\u00e9s avec d&rsquo;autres langues, cf. Kossmann 2011). L&rsquo;intercompr\u00e9hension est commune \u00e0 toutes les vari\u00e9t\u00e9s touar\u00e8gues, malgr\u00e9 certaines distinctions dialectales, souvent comprises par les locuteurs. Ceci permet la communication entre les populations tamasheqophones \u00e0 travers le Sahara et contribue \u00e0 forger une identit\u00e9 pan-touareg (Heath 2005). La langue a conserv\u00e9 plusieurs caract\u00e9ristiques typologiques berb\u00e8res telles qu&rsquo;une morphologie verbale riche pour les distinctions d&rsquo;aspect, une tendance \u00e0 utiliser l&rsquo;apophonie (changement de voyelle interne), le marquage du genre par affixation et la flexibilit\u00e9 de l&rsquo;ordre des mots par lequel diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments peuvent \u00eatre topicalis\u00e9s en fonction de leur importance relative (Kossmann 2011).<\/p>\n<p>Le tamasheq est aujourd&rsquo;hui fortement menac\u00e9 (UNESCO, 2009). Les syst\u00e8mes scolaires nationaux du Mali, du Niger, d&rsquo;Alg\u00e9rie et de Libye privil\u00e9gient l&rsquo;usage des langues officielles (fran\u00e7ais, arabe) au d\u00e9triment des langues autochtones, et le tamasheq y est parfois enseign\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s limit\u00e9e, voire pas du tout (Heath, 2005). L&rsquo;urbanisation, les d\u00e9placements de population li\u00e9s aux conflits et l&rsquo;int\u00e9gration \u00e9conomique aux espaces francophones ou arabophones entra\u00eenent un d\u00e9clin linguistique, notamment chez les jeunes (Ag Erless, 2010). Le faible niveau d&rsquo;alphab\u00e9tisation du tamasheq lui-m\u00eame \u2013 les lecteurs touaregs les plus instruits lisent le fran\u00e7ais ou l&rsquo;arabe \u2013 a limit\u00e9 la transmission \u00e9crite et la codification formelle de la langue (Heath, 2005). Cette dynamique de disparition linguistique constitue une forme de g\u00e9nocide culturel qui motive la mobilisation politique touareg au m\u00eame titre que les griefs \u00e9conomiques ou politiques (Claudot-Hawad, 1990).<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019\u00e9criture tifinagh et le symbolisme culturel<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture tifinagh, utilis\u00e9e pour \u00e9crire les langues touareg, d\u00e9rive de l\u2019ancienne \u00e9criture libyco-berb\u00e8re employ\u00e9e dans les inscriptions pr\u00e9romaines (Souag, 2014). Des signes g\u00e9om\u00e9triques servent \u00e0 repr\u00e9senter cette \u00e9criture, qui se lit de diverses mani\u00e8res et \u00e9tait initialement utilis\u00e9e verticalement, de bas en haut (Ag Erless, 1999), et ce, presque partout. Le tifinagh rev\u00eat une grande importance culturelle et symbolique pour les Touaregs\u00a0: il est li\u00e9 au r\u00f4le des femmes comme gardiennes de la langue et de la culture en l\u2019absence des hommes, \u00e0 son utilisation dans la po\u00e9sie et les lettres d\u2019amour, ainsi qu\u2019aux inscriptions magiques ou protectrices, que l\u2019on retrouve m\u00eame dans l\u2019art rupestre saharien, qui unit les Touaregs actuels aux anciens peuples sahariens (Claudot-Hawad, 1990\u00a0; Rasmussen, 1991).<\/p>\n<p>De nos jours, le tifinagh est devenu un enjeu politique, au service de l\u2019ind\u00e9pendance culturelle touareg et de l\u2019opposition \u00e0 l\u2019arabisation (Souag, 2014). Bien que le niveau d&rsquo;alphab\u00e9tisation fonctionnelle en tifinagh soit faible (la plupart des communications \u00e9crites au sein des communaut\u00e9s touaregs utilisent l&rsquo;alphabet arabe ou latin), cette langue est devenue un symbole identitaire et un facteur de mobilisation pour les activistes culturels et les mouvements nationalistes (Ag Erless, 2010). Les chercheurs attach\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9servation du patrimoine saharien, tant linguistique que culturel, ont d\u00e9fini une m\u00e9thode normalis\u00e9e, conforme \u00e0 leurs choix, pour la restauration du n\u00e9o-tifinagh et sa num\u00e9risation (Unicode), ainsi que pour la mise \u00e0 disposition de ressources p\u00e9dagogiques sur l&rsquo;alphab\u00e9tisation en tifinagh dans le cadre d&rsquo;une campagne de retour aux sources (Souag, 2014).<\/p>\n<p>Cependant, comme nous l&rsquo;avons vu, la dimension politique de l&rsquo;\u00e9criture est complexe et sujette \u00e0 controverse (Heath, 2005). Les d\u00e9bats portent sur le choix de l&rsquo;\u00e9criture \u2013 tifinagh, arabe ou latine \u2013 \u00e0 privil\u00e9gier pour le d\u00e9veloppement de la langue touareg, chaque \u00e9criture \u00e9tant associ\u00e9e \u00e0 des dispositions id\u00e9ologiques diff\u00e9rentes\u00a0: le tifinagh au nationalisme culturel et \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 berb\u00e8re, l&rsquo;arabe \u00e0 la conscience islamique et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration dans le contexte nord-saharien, et le latin \u00e0 l&rsquo;alphab\u00e9tisation fonctionnelle et \u00e0 l&rsquo;alignement sur les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs francophones (Souag 2014). Ces querelles autour de l&rsquo;\u00e9criture refl\u00e8tent des questions plus fondamentales concernant l&rsquo;identit\u00e9 touareg\u00a0: peuple berb\u00e8re\/amazigh li\u00e9 aux populations autochtones d&rsquo;Afrique du Nord, musulmans sahariens int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la civilisation islamique, ou populations sah\u00e9liennes absorb\u00e9es par les \u00c9tats postcoloniaux d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest (Claudot-Hawad 1990).<\/p>\n<p><strong><em>Litt\u00e9rature orale et transmission culturelle<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La culture touar\u00e8gue poss\u00e8de une riche litt\u00e9rature orale, compos\u00e9e de po\u00e9sie (<em>tinzam<\/em>), de r\u00e9cits (<em>imayen<\/em>), de proverbes, d&rsquo;\u00e9nigmes et de contes historiques transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. L&rsquo;art oratoire et la po\u00e9sie occupent une place de choix. Les po\u00e8tes reconnus (<em>ineslimen<\/em>) acqui\u00e8rent une grande renomm\u00e9e dans tout le pays touareg et leurs po\u00e8mes sont m\u00e9moris\u00e9s et d\u00e9clam\u00e9s lors d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements sociaux (Alojaly, 1980). La po\u00e9sie touareg se caract\u00e9rise par des m\u00e8tres \u00e9labor\u00e9s, tels que le watarmahengor et le takamb\u00e9rt (une sorte de refrain), un langage m\u00e9taphorique complexe et une grande vari\u00e9t\u00e9 de th\u00e8mes, de l&rsquo;amour \u00e0 la beaut\u00e9, en passant par l&rsquo;honneur, la guerre et la m\u00e9ditation philosophique (Albaka &amp; Casajus, 1992).<\/p>\n<p>Transmission culturelle : Les femmes sont au c\u0153ur de la transmission culturelle. Elles sont non seulement les gardiennes de la langue et de la justesse de l&rsquo;usage du tamasheq, mais aussi les enseignantes de leurs traditions orales aux enfants (Rasmussen, 1991 ; 1997). C&rsquo;est le sens du proverbe \u00ab <em>Tamasheq n-Imuhagh !<\/em> \u00bb (\u00ab Le Tamasheq des m\u00e8res \u00bb) illustre la nature matricentrique de l\u2019organisation sociale touareg et souligne l\u2019importance de la transmission maternelle pour la pr\u00e9servation de la continuit\u00e9 culturelle (Claudot-Hawad 1990). Les femmes \u00e2g\u00e9es, notamment celles issues de la noblesse, sont les d\u00e9positaires des informations g\u00e9n\u00e9alogiques, des r\u00e9cits historiques et des normes de comportement social (Rasmussen 1991).<\/p>\n<p>Les mutations modernes fragilisent la transmission orale de la culture (Ag Erless, 2010). Les d\u00e9placements de population dus aux conflits perturbent les communaut\u00e9s interg\u00e9n\u00e9rationnelles, les jeunes \u00e9tant s\u00e9par\u00e9s des a\u00een\u00e9s qui, traditionnellement, leur transmettaient leur savoir (Scheele, 2012). L&rsquo;urbanisation et la s\u00e9dentarisation transforment les contextes sociaux o\u00f9 se d\u00e9roulaient habituellement les pratiques orales \u2013 campements nomades, rassemblements saisonniers, longues caravanes \u2013 en quartiers o\u00f9 le tamasheq peut \u00eatre une langue minoritaire (Claudot-Hawad, 1990). L&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9dias de masse, la diffusion de l&rsquo;enseignement en langues \u00e9trang\u00e8res et la culture populaire transnationale offrent des formes d&rsquo;information et de loisirs alternatives \u00e0 celles des syst\u00e8mes oraux traditionnels (Ag Erless, 2010).<\/p>\n<p>Cependant, la renaissance culturelle et certains musiciens touareg contemporains ont r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server et \u00e0 moderniser les traditions orales (Belalimat, 2010). Des artistes tels que Tinariwen, Bombino et Tamikrest, qui ont acquis une renomm\u00e9e internationale gr\u00e2ce \u00e0 leurs chants en tamasheq, remettent en question la suffisance du culturalisme traditionnel comme forme d&rsquo;expression pour le peuple touareg (Belalimat, 2010). Ces interpr\u00e8tes lient explicitement leur musique aux luttes politiques touareg, avec des chansons qui abordent l&rsquo;exil, la r\u00e9sistance, la fiert\u00e9 culturelle et les revendications de reconnaissance (Belalimat, 2010). La diffusion mondiale de la musique touareg a permis de sensibiliser le public international \u00e0 la culture touareg et \u00e0 ses revendications politiques, tout en lui offrant un soutien financier, du prestige et des opportunit\u00e9s professionnelles pour promouvoir la pr\u00e9servation de sa culture (Belalimat, 2010).<\/p>\n<p><strong><em>Organisation sociale et relations de genre<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;organisation sociale touareg pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques qui la distinguent des autres soci\u00e9t\u00e9s sah\u00e9liennes et nord-africaines (Nicolaisen, 1963 ; Claudet-Hawad, 1990). La soci\u00e9t\u00e9 touareg traditionnelle \u00e9tait hi\u00e9rarchis\u00e9e selon la lign\u00e9e (imajeghen ou imushar), les vassaux (<em>imghad<\/em>), les esclaves, les anciens captifs sans lign\u00e9e ni droit de propri\u00e9t\u00e9 (iklan), et les descendants de marabouts, \u00e9rudits religieux musulmans (Norris 1975\u00a0: 6). Ces hi\u00e9rarchies, affaiblies par les mutations sociales, persistent sous des formes modifi\u00e9es et complexifient la mobilisation politique touareg actuelle, car les diff\u00e9rents groupes sociaux ont des int\u00e9r\u00eats et des relations distincts avec le pouvoir d\u2019\u00c9tat (Chauzal &amp; van Damme, 2015). Le pouvoir politique \u00e9tait traditionnellement d\u00e9tenu par des dynasties nobles \u00e0 la t\u00eate de conf\u00e9d\u00e9rations, cette autorit\u00e9 \u00e9tant assur\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e et les r\u00e9seaux commerciaux sahariens (Claudot-Hawad 1990). Les groupes vassaux payaient tribut, effectuaient des services militaires et travaillaient dans les p\u00e2turages en \u00e9change de protection et d\u2019acc\u00e8s aux terres (Norris 1975). Les castes d\u2019artisans, Les forgerons (<em>inaden<\/em>), en particulier, occupaient une position paradoxale : \u00e0 la fois \u00ab ext\u00e9rieurs \u00bb et indispensables, ils d\u00e9tenaient un savoir et un pouvoir qui engendraient respect et m\u00e9fiance (Rasmussen, 1991). Les Touaregs, anciens esclaves ou descendants d&rsquo;esclaves, captur\u00e9s lors de raids contre les populations sah\u00e9liennes ou par le commerce, formaient un nombre important de personnes dans certaines communaut\u00e9s touar\u00e8gues. Leur place dans la soci\u00e9t\u00e9 reste sujette \u00e0 d\u00e9bat (Claudot-Hawad, 1990 ; Norris, 1975).<\/p>\n<p>Les relations de genre dans la soci\u00e9t\u00e9 touareg ont fait l&rsquo;objet de nombreuses \u00e9tudes anthropologiques, car elles apparaissent tr\u00e8s diff\u00e9rentes des syst\u00e8mes arabo-islamiques et subsahariens (Rasmussen, 1991, 1997, 2006). Historiquement, le r\u00f4le des femmes \u00e9tait diff\u00e9rent : les femmes touar\u00e8gues ont toujours b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;un statut relativement \u00e9lev\u00e9, de droits de propri\u00e9t\u00e9 importants, d&rsquo;une voix significative dans la prise de d\u00e9cision collective et de libert\u00e9s sociales qui contrastent fortement avec celles des autres soci\u00e9t\u00e9s. Les st\u00e9r\u00e9otypes de la s\u00e9gr\u00e9gation des sexes dans l&rsquo;islam (Rasmussen, 1991) persistent. Les femmes ne se voilent pas le visage \u2013 seuls les hommes touareg portaient le voile (<em>tagelmust<\/em>) \u2013 et elles participent \u00e9galement aux divertissements, aux spectacles publics, \u00e0 la musique et \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture de chansons (Rasmussen, 1997). L&rsquo;h\u00e9ritage de certains types de biens et la succession \u00e0 une chefferie sont soumis \u00e0 des r\u00e8gles de parent\u00e9 matrilin\u00e9aires (Claudot-Hawad, 1990).<\/p>\n<p>Cependant, les repr\u00e9sentations id\u00e9alis\u00e9es de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes chez les Touaregs m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre analys\u00e9es (voir Rasmussen, 2006). La position des femmes varie consid\u00e9rablement selon le statut social\u00a0; dans les classes sociales sup\u00e9rieures, elles jouissent d&rsquo;une plus grande ind\u00e9pendance que dans les classes inf\u00e9rieures (Rasmussen, 1991). Le renouveau islamique, conjugu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arabisation et aux nouveaux mouvements de r\u00e9forme islamique, a inspir\u00e9 des r\u00f4les de genre plus conservateurs dans certaines communaut\u00e9s touareg, cr\u00e9ant des conflits entre les coutumes locales et les conceptions islamiques import\u00e9es. L\u2019orthodoxie (Rasmussen 2006). Les conflits et les d\u00e9placements ont eu des r\u00e9percussions sexosp\u00e9cifiques, notamment des violences sexuelles \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes, la perte de leurs droits fonciers et l\u2019alourdissement des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res li\u00e9es \u00e0 la survie en l\u2019absence des hommes (Scheele, 2012).<\/p>\n<p>Les mutations modernes fragilisent la transmission orale de la culture (Ag Erless, 2010). Les d\u00e9placements de population dus aux conflits perturbent les communaut\u00e9s interg\u00e9n\u00e9rationnelles, les jeunes \u00e9tant s\u00e9par\u00e9s des a\u00een\u00e9s qui, traditionnellement, leur transmettaient leur savoir (Scheele, 2012). L&rsquo;urbanisation et la s\u00e9dentarisation transforment les contextes sociaux o\u00f9 se d\u00e9roulaient habituellement les pratiques orales \u2013 campements nomades, rassemblements saisonniers, longues caravanes \u2013 en quartiers o\u00f9 le tamasheq peut \u00eatre une langue minoritaire (Claudot-Hawad, 1990). L&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9dias de masse, la diffusion de l&rsquo;enseignement en langues \u00e9trang\u00e8res et la culture populaire transnationale offrent des formes d&rsquo;information et de loisirs alternatives \u00e0 celles des syst\u00e8mes oraux traditionnels (Ag Erless, 2010).<\/p>\n<p>Cependant, la renaissance culturelle et certains musiciens touareg contemporains ont r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server et \u00e0 moderniser les traditions orales (Belalimat, 2010). Des artistes tels que Tinariwen, Bombino et Tamikrest, qui ont acquis une renomm\u00e9e internationale gr\u00e2ce \u00e0 leurs chants en tamasheq, remettent en question la suffisance du culturalisme traditionnel comme forme d&rsquo;expression pour le peuple touareg (Belalimat, 2010). Ces interpr\u00e8tes lient explicitent leur musique aux luttes politiques touaregs, avec des chansons qui abordent l&rsquo;exil, la r\u00e9sistance, la fiert\u00e9 culturelle et les revendications de reconnaissance (Belalimat, 2010). La diffusion mondiale de la musique touareg a permis de sensibiliser le public international \u00e0 la culture touareg et \u00e0 ses revendications politiques, tout en lui offrant un soutien financier, du prestige et des opportunit\u00e9s professionnelles pour promouvoir la pr\u00e9servation de sa culture (Belalimat, 2010).<\/p>\n<p><strong><em>Organisation sociale et relations de genre<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;organisation sociale touareg pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques qui la distinguent des autres soci\u00e9t\u00e9s sah\u00e9liennes et nord-africaines (Nicolaisen, 1963 ; Claudet-Hawad, 1990). La soci\u00e9t\u00e9 touar\u00e8gue traditionnelle \u00e9tait hi\u00e9rarchis\u00e9e selon la lign\u00e9e (<em>imajeghen ou imushar<\/em>), les vassaux (imghad), les esclaves, les anciens captifs sans lign\u00e9e ni droit de propri\u00e9t\u00e9 (<em>iklan<\/em>), et les descendants de marabouts, \u00e9rudits religieux musulmans (Norris 1975\u00a0: 6). Ces hi\u00e9rarchies, affaiblies par les mutations sociales, persistantes sous des formes modifi\u00e9es et complexifient la mobilisation politique touareg actuelle, car les diff\u00e9rents groupes sociaux ont des int\u00e9r\u00eats et des relations distinctes avec le pouvoir d\u2019\u00c9tat (Chauzal &amp; van Damme, 2015).<\/p>\n<p>Le pouvoir politique \u00e9tait traditionnellement d\u00e9tenu par des dynasties nobles \u00e0 la t\u00eate de conf\u00e9d\u00e9rations, cette autorit\u00e9 \u00e9tant assur\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e et les r\u00e9seaux commerciaux sahariens (Claudot-Hawad 1990). Les groupes vassaux payaient tribut, effectuaient des services militaires et travaillaient dans les p\u00e2turages en \u00e9change de protection et d\u2019acc\u00e8s aux terres (Norris 1975). Les castes d\u2019artisans, Les forgerons (<em>inaden<\/em>), en particulier, occupaient une position paradoxale : \u00e0 la fois \u00ab ext\u00e9rieures \u00bb et indispensables, ils d\u00e9tenaient un savoir et un pouvoir qui engendraient respect et m\u00e9fiance (Rasmussen, 1991). Les Touaregs, anciens esclaves ou descendants d&rsquo;esclaves, captur\u00e9s lors de raids contre les populations sah\u00e9liennes ou par le commerce, formaient un nombre important de personnes dans certaines communaut\u00e9s touar\u00e8gues. Leur place dans la soci\u00e9t\u00e9 reste sujette \u00e0 d\u00e9bat (Claudot-Hawad, 1990 ; Norris, 1975).<\/p>\n<p>Les relations de genre dans la soci\u00e9t\u00e9 touareg ont fait l&rsquo;objet de nombreuses \u00e9tudes anthropologiques, car elles apparaissent tr\u00e8s diff\u00e9rentes des syst\u00e8mes arabo-islamiques et subsahariens (Rasmussen, 1991, 1997, 2006). Historiquement, le r\u00f4le des femmes \u00e9tait diff\u00e9rent : les femmes touar\u00e8gues ont toujours b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;un statut relativement \u00e9lev\u00e9, de droits de propri\u00e9t\u00e9 importants, d&rsquo;une voix significative dans la prise de d\u00e9cision collective et de libert\u00e9s sociales qui contrastent fortement avec celles des autres soci\u00e9t\u00e9s. Les st\u00e9r\u00e9otypes de la s\u00e9gr\u00e9gation des sexes dans l&rsquo;islam (Rasmussen, 1991) persistants. Les femmes ne se voilent pas le visage \u2013 seuls les hommes touareg portaient le voile (<em>tagelmust<\/em>) \u2013 et participent-elles \u00e9galement aux divertissements, aux spectacles publics, \u00e0 la musique et \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture de chansons (Rasmussen, 1997). L&rsquo;h\u00e9ritage de certains types de biens et la succession \u00e0 une chefferie sont soumis \u00e0 des r\u00e8gles de parent\u00e9 matrilin\u00e9aires (Claudot-Hawad, 1990).<\/p>\n<p>Cependant, les repr\u00e9sentations id\u00e9alis\u00e9es de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes chez les Touaregs m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre analys\u00e9es (voir Rasmussen, 2006). La position des femmes varie consid\u00e9rablement selon leur statut social\u00a0; dans les classes sociales ais\u00e9es, elles jouissent d&rsquo;une plus grande ind\u00e9pendance que dans les classes populaires (Rasmussen, 1991). Le renouveau islamique, conjugu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;arabisation et aux nouveaux mouvements de r\u00e9forme islamique, a engendr\u00e9 des r\u00f4les de genre plus conservateurs dans certaines communaut\u00e9s touareg, cr\u00e9ant des conflits entre les coutumes locales et les conceptions import\u00e9es de l&rsquo;orthodoxie islamique (Rasmussen, 2006). Les conflits et les d\u00e9placements de population ont eu des r\u00e9percussions importantes sur les femmes, notamment des violences sexuelles, la perte de leurs droits fonciers et une charge accrue de t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res en l&rsquo;absence des hommes (Scheele, 2012).<\/p>\n<p><strong>Perspectives de reconnaissance : Au-del\u00e0 de la simple subsistance et de la r\u00e9solution des conflits<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Insuffisance des approches de paix actuelles<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les accords de paix successifs conclus entre les mouvements touareg et les gouvernements du Mali et du Niger (Tamanrasset en 1991, Pacte national en 1992, Alger en 2006 ou Kidal en 2015) pr\u00e9sentent des caract\u00e9ristiques communes qui expliquent leur faible efficacit\u00e9 (Lode, 2002 ; ICG, 2015). Premi\u00e8rement, ces accords proposent g\u00e9n\u00e9ralement des concessions importantes \u2013 statut administratif sp\u00e9cial, d\u00e9veloppement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, int\u00e9gration politique et droits culturels \u2013 qui ne se concr\u00e9tisent jamais, ou alors si lentement et de mani\u00e8re si incompl\u00e8te qu\u2019elles ne parviennent pas \u00e0 apaiser la col\u00e8re (Keita, 1998 ; Chauzal et van Damme, 2015). Deuxi\u00e8mement, les processus de paix privil\u00e9gient la r\u00e9int\u00e9gration des \u00e9lites rebelles dans des relations client\u00e9listes, notamment par la nomination d&rsquo;une petite \u00e9lite \u00e0 des postes militaires et\/ou administratifs (avec les avantages qui en d\u00e9coulent), au d\u00e9triment de l&rsquo;ensemble de la population (Lecocq, 2010). Troisi\u00e8mement, les accords n&rsquo;abordent pas les questions essentielles de gouvernance, d&rsquo;autonomie ou de reconnaissance culturelle, mais se limitent \u00e0 des corrections techniques de l&rsquo;architecture unitaire de l&rsquo;\u00c9tat, inacceptables pour les nationalistes touaregs (Klute et Embal\u00f3, 2016).<\/p>\n<p>L&rsquo;Accord d&rsquo;Alger de 2015, \u00e0 ce jour l&rsquo;accord le plus ambitieux, illustre ces lacunes (ICG, 2015 et ICG, 2020). Il promet une d\u00e9centralisation importante, avec la cr\u00e9ation d&rsquo;assembl\u00e9es r\u00e9gionales dot\u00e9es de pouvoirs substantiels\u00a0; l&rsquo;int\u00e9gration de 10\u00a0000 anciens combattants d\u00e9sarm\u00e9s au sein des forces de s\u00e9curit\u00e9\u00a0; des investissements majeurs dans le d\u00e9veloppement\u00a0; et la reconnaissance des droits culturels, comme l&rsquo;enseignement en langue maternelle (ICG, 2015). Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, la mise en \u0153uvre de l&rsquo;accord a \u00e9t\u00e9 constamment entrav\u00e9e par des blocages politiques \u00e0 Bamako, des limitations de ressources et des violences perp\u00e9tr\u00e9es par des groupes exclus des n\u00e9gociations (B\u00f8\u00e5s, 2021). Plus de huit ans apr\u00e8s son adoption, certaines dispositions cl\u00e9s \u2013 relatives \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration du secteur de la s\u00e9curit\u00e9, aux pouvoirs de l&rsquo;autorit\u00e9 r\u00e9gionale et \u00e0 l&rsquo;allocation des ressources \u2013 n&rsquo;ont toujours pas \u00e9t\u00e9 pleinement appliqu\u00e9es (ICG, 2020).<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;accord de 2015 ne couvre pas certains aspects importants du conflit (B\u00f8\u00e5s, 2021 ; ICG, 2020). Il n&rsquo;int\u00e8gre pas de mani\u00e8re satisfaisante les populations non touareg du nord, dont les griefs et les aspirations diff\u00e8rent de ceux du nationalisme touareg, et risque d&rsquo;entretenir les tensions intercommunautaires (Gaasholt, 2020). Il n&rsquo;apporte que peu d&rsquo;am\u00e9lioration aux probl\u00e8mes environnementaux et \u00e0 l&rsquo;adaptation au changement climatique qui affectent les moyens de subsistance des populations pastorales en dehors des instances de gouvernance (Carr, 2017). Ce texte ne s\u2019attaque pas \u00e0 la prolif\u00e9ration des groupes arm\u00e9s et \u00e0 l\u2019instrumentalisation des \u00e9conomies du Nord par le biais du trafic, ce qui a engendr\u00e9 des int\u00e9r\u00eats particuliers visant \u00e0 maintenir l\u2019instabilit\u00e9 (Raineri &amp; Strazzari, 2015). Il n\u2019aborde pas non plus la contradiction incontr\u00f4lable entre un ordre mondial guid\u00e9 par le principe d\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale, qui constitue le r\u00e9gime frontalier de la soci\u00e9t\u00e9 internationale, et les revendications d\u2019autod\u00e9termination des Touaregs, auxquelles les structures \u00e9tatiques existantes ne peuvent s\u2019adapter (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016).<\/p>\n<p><strong><em>Repenser la souverainet\u00e9 et les droits des peuples autochtones<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Un r\u00e8glement durable du conflit de l\u2019Azawad ne pourra \u00eatre viable que s\u2019il repose sur une red\u00e9finition de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique incluant les droits \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination, \u00e0 l\u2019autonomie culturelle et \u00e0 la participation des peuples autochtones \u00e0 la gouvernance (Castellino &amp; Allen, 2003). La tension probl\u00e9matique inh\u00e9rente \u00e0 la conception statique de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 territoriale, inspir\u00e9e par l&rsquo;OUA et qui privil\u00e9gie \u00e0 tout prix les fronti\u00e8res des \u00c9tats postcoloniaux, a rendu de plus en plus difficile la r\u00e9solution des conflits impliquant des populations autochtones dont les terres ont \u00e9t\u00e9 artificiellement d\u00e9limit\u00e9es par des fronti\u00e8res coloniales (Englebert et al., 2002). D&rsquo;autres mod\u00e8les de droit international \u2013 la D\u00e9claration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA, 2007), la Convention n\u00b0 169 de l&rsquo;Organisation internationale du travail concernant les peuples indig\u00e8nes et tribaux, et plusieurs instruments r\u00e9gionaux relatifs aux droits de l&rsquo;homme \u2013 reconnaissent les revendications autochtones \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9termination au sein des \u00c9tats-nations, notamment en termes de m\u00e9canismes de gouvernance autonome (Xanthaki, 2007).<\/p>\n<p>L&rsquo;application des paradigmes relatifs aux droits des peuples autochtones au cas touareg comprendrait plusieurs composantes (Castellino &amp; Allen, 2003 ; Xanthaki, 2007). Premi\u00e8rement, la reconnaissance explicite des Touaregs comme peuple autochtone poss\u00e9dant des droits collectifs sur leurs territoires traditionnels, ind\u00e9pendamment des droits individuels de citoyennet\u00e9 dans le contexte national. Deuxi\u00e8mement, la cr\u00e9ation d&rsquo;institutions d&rsquo;autonomie gouvernementale dot\u00e9es de pouvoirs importants sur les affaires locales, notamment en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9ducation, de politique culturelle, de ressources naturelles et de droit coutumier (dans le respect des droits humains). Troisi\u00e8ment, l&rsquo;engagement \u00e0 consulter et \u00e0 obtenir le consentement pour toutes les politiques \u00e9tatiques ou tous les projets \u00e9conomiques qui affectent les territoires touareg, en appliquant le principe du consentement libre, pr\u00e9alable et \u00e9clair\u00e9 (CLPE). Quatri\u00e8ment, une repr\u00e9sentation garantie au sein des structures nationales assurant aux Touaregs leur droit de regard sur les d\u00e9cisions concernant leur avenir. Cinqui\u00e8ment, la fourniture de transferts de ressources \u00e0 grande \u00e9chelle ou d\u2019une aide au d\u00e9veloppement sp\u00e9cifiquement cibl\u00e9e sur les besoins d\u00e9coulant d\u2019une marginalisation pass\u00e9e (Xanthaki, 2007).<\/p>\n<p>Des pr\u00e9c\u00e9dents existent \u00e0 travers le monde (Xanthaki, 2007). Le Nunavut, territoire canadien qui permet aux Inuits de s\u2019autogouverner tout en restant sous souverainet\u00e9 canadienne, offre un exemple d\u2019autonomie territoriale. \u00c0 l\u2019instar des parlements sames de Norv\u00e8ge, de Su\u00e8de et de Finlande, qui offrent une autonomie culturelle et des droits de consultation sans s\u00e9paration territoriale, ce mod\u00e8le peut \u00eatre \u00e9tudi\u00e9. Les exemples de l\u2019Espagne (Catalogne, Pays basque) et du Royaume-Uni (\u00c9cosse, Pays de Galles) illustrent des mod\u00e8les potentiels de f\u00e9d\u00e9ralisme asym\u00e9trique capables de prendre en compte des identit\u00e9s distinctes au sein d\u2019\u00c9tats unitaires. Bien qu&rsquo;aucun contexte ne puisse \u00eatre simplement reproduit \u00e0 l&rsquo;identique, ces exemples montrent que la souverainet\u00e9 indivisible n&rsquo;existe pas et que des modes de gouvernance cr\u00e9atifs offrent la possibilit\u00e9 de concilier les exigences d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 \u00e9tatique et d&rsquo;autonomie des peuples autochtones (Castellino &amp; Allen, 2003).<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette r\u00e9invention se heurte \u00e0 des obstacles majeurs, notamment au Mali et au Niger (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016 ; B\u00f8\u00e5s, 2021). Les populations du sud du Mali et du Niger per\u00e7oivent m\u00eame les demandes d&rsquo;autonomie comme une menace pour l&rsquo;unit\u00e9 nationale si celle-ci est accord\u00e9e aux Touaregs, craignant que cela n&rsquo;ouvre la voie \u00e0 des revendications similaires de la part d&rsquo;autres groupes aux droits tout aussi l\u00e9gitimes, cr\u00e9ant ainsi des obstacles politiques \u00e0 une v\u00e9ritable autonomie (Keita, 1988). Ces probl\u00e9matiques pr\u00e9sentent des liens \u00e9troits avec la politique r\u00e9gionale. Les grandes puissances africaines, en particulier, restent attach\u00e9es au principe d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 territoriale et r\u00e9ticentes \u00e0 encourager de futures s\u00e9cessions dans d&rsquo;autres r\u00e9gions (Englebert et al., 2002). Les mouvements touareg sont eux-m\u00eames divis\u00e9s quant \u00e0 la nature des arrangements politiques acceptables\u00a0: certains insistent sur l\u2019ind\u00e9pendance, d\u2019autres sur l\u2019autonomie, et d\u2019autres encore se disent pr\u00eats \u00e0 op\u00e9rer au sein de structures \u00e9tatiques existantes r\u00e9form\u00e9es (Lecocq, 2010). La mont\u00e9e en puissance des mouvements djihadistes violents a d\u00e9tourn\u00e9 l\u2019attention de la communaut\u00e9 internationale des solutions politiques r\u00e9pondant aux griefs des Touaregs du nord \u2013 sur lesquelles repose une grande partie de l\u2019aide au d\u00e9veloppement au Mali \u2013 au profit d\u2019une approche antiterroriste qui risque d\u2019exacerber les conflits sous-jacents au lieu de les r\u00e9soudre (B\u00f8\u00e5s et Torheim, 2013).<\/p>\n<p><strong><em>Reconnaissance culturelle et droits linguistiques<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de l\u2019autonomie politique, la r\u00e9solution du conflit doit \u00e9galement prendre en compte les aspects culturels de la marginalisation par le biais de politiques linguistiques et \u00e9ducatives respectueuses de l\u2019identit\u00e9 touareg (Skutnabb-Kangas et Phillipson, 2017). Cette marginalisation syst\u00e9mique du tamasheq dans les sph\u00e8res \u00e9ducative et administrative, la promotion active de l&rsquo;arabisation ou de la francisation et la condamnation des modes de vie nomades peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es comme des formes de violence culturelle engendrant une ali\u00e9nation (Galtung, 1990) et r\u00e9v\u00e9lant une haine profonde (Heath, 2005). La reconnaissance du tamasheq comme langue officielle dans le nord, la mise en place d&rsquo;un enseignement en tamasheq du primaire au secondaire, son utilisation dans l&rsquo;administration et la justice, ainsi que le soutien aux m\u00e9dias et \u00e0 la production culturelle en tamasheq auraient constitu\u00e9 des griefs linguistiques essentiels, r\u00e9solus \u00e0 un co\u00fbt relativement faible (Skutnabb-Kangas &amp; Phillipson, 2017).<\/p>\n<p>La transformation du syst\u00e8me \u00e9ducatif est consid\u00e9r\u00e9e comme un contexte primordial (Heath, 2005). Les syst\u00e8mes \u00e9ducatifs contemporains du Mali et du Niger, h\u00e9ritage du colonialisme fran\u00e7ais et modifi\u00e9s pour s&rsquo;adapter \u00e0 une domination du Sud par l&rsquo;\u00e9ducation dans les contextes du Nord (Keita, 1998), fragilisent syst\u00e9matiquement les Bakarris\u00a0: \u00e9coles peu nombreuses, enseignants absents ou non qualifi\u00e9s, programmes scolaires \u00e9trangers \u00e0 leur culture et langue d&rsquo;enseignement diff\u00e9rente de la langue maternelle des \u00e9l\u00e8ves. Les enfants nomades sont confront\u00e9s \u00e0 des choix impossibles\u00a0: quitter la vie nomade et int\u00e9grer des internats \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres de leurs familles, ou \u00eatre ostracis\u00e9s dans une \u00e9conomie post-\u00e9tatique de plus en plus ax\u00e9e sur les dipl\u00f4mes (Ag Erless, 2010).<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement de syst\u00e8mes \u00e9ducatifs pertinents \u2013 \u00e9coles mobiles pour accompagner la mobilit\u00e9 pastorale, enseignement du tamasheq menant \u00e0 un enseignement bilingue, contenus int\u00e9grant l&rsquo;histoire et les savoirs traditionnels des Touaregs, formation des enseignants touareg \u2013 permettrait de lutter simultan\u00e9ment contre l&rsquo;exclusion scolaire et culturelle (Skutnabb-Kangas &amp; Phillipson, 2017). La reconnaissance des institutions de gouvernance autochtones, parall\u00e8lement ou subordonn\u00e9es aux appareils d&rsquo;\u00c9tat, offre une seconde possibilit\u00e9 d&rsquo;accommodement culturel (Castellino et Allen, 2003).<\/p>\n<p>Historiquement (Claudot-Hawad), les syst\u00e8mes f\u00e9d\u00e9ratifs touareg fonctionnaient gr\u00e2ce \u00e0 des conseils d&rsquo;anciens, des chefs de lignage nobles (amenokals) et divers sp\u00e9cialistes charg\u00e9s de la m\u00e9diation dans le r\u00e8glement des conflits, de la gestion des ressources et de la prise de d\u00e9cision collective. Ces structures ont \u00e9t\u00e9 quelque peu \u00e9rod\u00e9es par la formation des \u00c9tats et les transformations sociales, bien qu&rsquo;elles demeurent l\u00e9gitimes et fonctionnelles dans de nombreux endroits (Keita, 1998). [&#8230;] La reconnaissance formelle de l&rsquo;autorit\u00e9 traditionnelle, l&rsquo;attribution de certaines comp\u00e9tences aux institutions traditionnelles et l&rsquo;int\u00e9gration de syst\u00e8mes de justice parall\u00e8les (semblables, au moins en partie, \u00e0 ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli dans plusieurs pays africains) auraient pu offrir aux capacit\u00e9s de gouvernance existantes des perspectives de d\u00e9veloppement respectueuses de l&rsquo;autonomie culturelle (Xanthaki, 2007).<\/p>\n<p><strong><em>R\u00e9ponses aux conditions mat\u00e9rielles et \u00e0 l\u2019adaptation au changement climatique<\/em><\/strong><\/p>\n<p>La reconnaissance culturelle et politique, aussi n\u00e9cessaire soit-elle, ne suffira pas \u00e0 elle seule \u00e0 faire face aux conditions mat\u00e9rielles de marginalisation et aux changements environnementaux qui menacent le mode de vie touareg (Benjaminsen, 2008\u00a0; Carr, 2017). Un maintien de la paix durable exigerait des investissements importants dans le d\u00e9veloppement du nord du pays, non par charit\u00e9, mais pour compenser des d\u00e9cennies d\u2019exploitation et de n\u00e9gligence\u00a0: d\u00e9veloppement d\u2019infrastructures adapt\u00e9es aux besoins des \u00e9leveurs (puits, dispensaires, communications mobiles), r\u00e9orientation de l\u2019\u00e9conomie du pastoralisme vers d\u2019autres formes de d\u00e9veloppement \u00e9conomique, pour les populations qui souhaitent ou sont contraintes de changer leurs moyens de subsistance\u00a0; partage plus \u00e9quitable des revenus miniers et autres revenus tir\u00e9s des ressources (Klute et Embal\u00f3, 2016).<\/p>\n<p>L\u2019att\u00e9nuation adaptative du changement climatique est une n\u00e9cessit\u00e9 de plus en plus pressante (Carr, 2017\u00a0; Turner, 2011). \u00c0 long terme, la d\u00e9sertification progresse et les pr\u00e9cipitations deviennent moins pr\u00e9visibles. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne tend \u00e0 \u00eatre plus erratique lorsqu&rsquo;il s&rsquo;accompagne d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements extr\u00eames, plus fr\u00e9quents et d\u00e9vastateurs pour les \u00e9conomies pastorales reposant sur des cycles saisonniers variables (Carr 2017). Les co\u00fbts d&rsquo;une telle adaptation sont consid\u00e9rables\u00a0: am\u00e9lioration des infrastructures de gestion de l&rsquo;eau, restauration des p\u00e2turages, d\u00e9veloppement de cultures fourrag\u00e8res r\u00e9sistantes \u00e0 la s\u00e9cheresse, services de sant\u00e9 animale et syst\u00e8mes d&rsquo;alerte pr\u00e9coce (efficaces), ainsi que m\u00e9canismes de protection sociale en temps de crise (Turner 2011). Ces interventions technologiques devront \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9es et adopt\u00e9es en collaboration avec les communaut\u00e9s touar\u00e8gues, et non par le biais de projets de d\u00e9veloppement impos\u00e9s comme c&rsquo;\u00e9tait traditionnellement le cas (Benjaminsen 2008).<\/p>\n<p>R\u00e9duire l&rsquo;\u00e9cart entre la gouvernance actuelle et une gouvernance \u00e9quitable des ressources repr\u00e9sente \u00e0 la fois une opportunit\u00e9 et un d\u00e9fi (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016). Le nord du Mali est riche en or et autres min\u00e9raux, export\u00e9s vers le march\u00e9 mondial et g\u00e9n\u00e9rant d&rsquo;importants profits qui profitent principalement aux \u00e9lites du Sud et aux entreprises \u00e9trang\u00e8res, tandis que les populations locales ne subissent que les cons\u00e9quences n\u00e9fastes de la destruction de l&rsquo;environnement (Keita, 1998). Les m\u00e9canismes garantissant que les b\u00e9n\u00e9fices de l&rsquo;extraction des ressources profitent aux populations locales \u2013 accords de partage des revenus, pr\u00e9f\u00e9rences en mati\u00e8re d&#8217;emploi, protection de l&rsquo;environnement et obligations de consultation, entre autres \u2013 transforment la mal\u00e9diction des ressources en une opportunit\u00e9 de d\u00e9veloppement (Castellino &amp; Allen, 2003). Cependant, la mise en \u0153uvre des actions relatives aux \u00e9nergies renouvelables pourrait se heurter \u00e0 des obstacles importants tels que la corruption, la faiblesse des capacit\u00e9s de gouvernance et les asym\u00e9tries de pouvoir entre les multinationales, le gouvernement central et les populations locales marginalis\u00e9es (Klute &amp; Embal\u00f3, 2016).<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>La revendication touarg de la reconnaissance de l&rsquo;Azawad comme entit\u00e9 politique ind\u00e9pendante s&rsquo;inscrit dans une lutte de longue haleine, fond\u00e9e sur l&rsquo;affrontement entre les formations \u00e9tatiques postcoloniales et les d\u00e9clarations de principe des peuples autochtones quant \u00e0 leur droit \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9termination et \u00e0 la survie culturelle. L&rsquo;alternance de r\u00e9voltes \u2013 1963-1964, 1990-1996, 2006-2009, 2012 \u00e0 aujourd&rsquo;hui \u2013 d\u00e9montre que les accords de paix de facto, qui s&rsquo;attaquent aux sympt\u00f4mes plut\u00f4t qu&rsquo;aux causes profondes, ne peuvent instaurer la stabilit\u00e9. Chaque processus de paix a promis des changements radicaux qui, pour la plupart, n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 tenus, alimentant ainsi un cycle d&rsquo;espoirs et de d\u00e9sillusions propice \u00e0 la prochaine insurrection. La r\u00e9cup\u00e9ration de la r\u00e9volte de 2012 par des groupes djihadistes montre que, si les probl\u00e8mes ne sont pas r\u00e9solus, cela cr\u00e9era un terreau fertile pour l&rsquo;extr\u00e9misme violent, lequel repr\u00e9sente un risque pour la s\u00e9curit\u00e9 et la stabilit\u00e9 r\u00e9gionale et, simultan\u00e9ment, fragilise la population m\u00eame dont la marginalisation a conduit au conflit.<\/p>\n<p>Les solutions durables doivent \u00eatre multidimensionnelles et aborder simultan\u00e9ment les dimensions politiques, culturelles, \u00e9conomiques et environnementales de la marginalisation. Sur le plan politique, cela implique de repenser la souverainet\u00e9 afin de permettre une r\u00e9elle autonomie des territoires touareg au sein de l&rsquo;\u00c9tat existant, en s&rsquo;appuyant sur les paradigmes internationaux relatifs aux droits des peuples autochtones et en adoptant une gouvernance participative avec une repr\u00e9sentation garantie. Sur le plan culturel, la reconnaissance des droits linguistiques du tamasheq, le d\u00e9veloppement de syst\u00e8mes \u00e9ducatifs culturellement pertinents et le soutien \u00e0 la diffusion et \u00e0 la pr\u00e9servation de la culture, ainsi que le respect des structures de gouvernance traditionnelles, sont n\u00e9cessaires. Sur le plan \u00e9conomique, cela requiert des investissements importants dans les infrastructures pour rem\u00e9dier aux carences, une r\u00e9partition plus \u00e9quitable des b\u00e9n\u00e9fices tir\u00e9s de l&rsquo;exploitation des ressources naturelles et une diversification de l&rsquo;\u00e9conomie afin de cr\u00e9er des sources de revenus alternatives. Sur le plan environnemental, cela exige des plans d&rsquo;adaptation au changement climatique \u00e9labor\u00e9s conjointement avec les \u00e9leveurs, dont le savoir et l&rsquo;exp\u00e9rience sont essentiels \u00e0 une gestion durable des ressources naturelles.<\/p>\n<p>La responsabilit\u00e9 de garantir les conditions d&rsquo;une paix durable incombe non seulement \u00e0 la communaut\u00e9 internationale et aux \u00c9tats sah\u00e9liens, mais aussi aux mouvements touareg. Les acteurs internationaux doivent cesser de privil\u00e9gier des r\u00e9ponses antiterroristes s\u00e9curitaires et militaris\u00e9es qui proposent des solutions sans s&rsquo;attaquer aux causes profondes du terrorisme. Ils doivent reconna\u00eetre le potentiel de solutions politiques capables de prendre en compte les revendications l\u00e9gitimes d&rsquo;autonomie tout en respectant l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 territoriale de l&rsquo;\u00c9tat. Les gouvernements sah\u00e9liens doivent rejeter un nationalisme assimilationniste qui nie la diversit\u00e9 culturelle, instaurer une v\u00e9ritable d\u00e9centralisation fond\u00e9e sur le transfert de pouvoirs et investir \u00e9quitablement dans les r\u00e9gions historiquement marginalis\u00e9es. Les mouvements touareg devront adopter des projets politiques d\u00e9passant le cadre du nationalisme ethnique et incluant tous les peuples du nord du pays, rejeter l&rsquo;option militaire, jug\u00e9e contre-productive, et s&rsquo;engager de bonne foi dans des n\u00e9gociations, en reconnaissant que la pleine ind\u00e9pendance est inaccessible dans le contexte international actuel.<\/p>\n<p>Du point de vue de la compr\u00e9hension de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des \u00c9tats postcoloniaux et des droits des populations autochtones en Afrique contemporaine et dans d&rsquo;autres contextes postcoloniaux, le cas de l&rsquo;Azawad rev\u00eat une importance encore plus grande. Il montre comment les fronti\u00e8res coloniales, bien qu&rsquo;inviolables de facto (car non soumises \u00e0 une reterritorialisation fondamentale), englobent des populations dont l&rsquo;identit\u00e9, le territoire et les modes de gouvernement leur sont ant\u00e9rieurs et les transcendent. Plus important encore, la coop\u00e9ration avec ces populations est au moins aussi cruciale pour la stabilit\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9 des \u00c9tats. Ce cas illustre comment les changements environnementaux et la marginalisation politique interagissent pour engendrer des conflits, et souligne l&rsquo;importance de l&rsquo;adaptation au changement climatique comme imp\u00e9ratif de s\u00e9curit\u00e9. Il t\u00e9moigne \u00e9galement des dangers li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;inaction face aux griefs, en particulier lorsque les communaut\u00e9s minoritaires sont r\u00e9prim\u00e9es par l&rsquo;\u00c9tat\u00a0: des violences latentes entre groupes marginalis\u00e9s et mouvements extr\u00e9mistes violents qui leur offrent protection et ressources peuvent transformer des d\u00e9saccords politiques g\u00e9rables en crises s\u00e9curitaires insolubles.<\/p>\n<p>Les Touaregs ont fait preuve d&rsquo;une r\u00e9silience remarquable au fil des si\u00e8cles de bouleversements, pr\u00e9servant leur identit\u00e9 culturelle malgr\u00e9 la colonisation fran\u00e7aise, la marginalisation postcoloniale, les catastrophes environnementales et les guerres r\u00e9currentes. Leur revendication croissante de reconnaissance \u2013 qui se manifeste par des r\u00e9voltes, des n\u00e9gociations, la cr\u00e9ation d&rsquo;une culture et un lobbying international \u2013 ne traduit pas un attachement obstin\u00e9 \u00e0 des modes de vie d\u00e9pass\u00e9s, mais bien une affirmation de droits fondamentaux\u00a0: vivre dans la dignit\u00e9, pr\u00e9server des valeurs traditionnelles, gouverner leurs terres selon leurs propres convictions et participer pleinement \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. La question cruciale, non seulement pour l&rsquo;Azawad, mais aussi pour de nombreuses autres r\u00e9gions du Sud, culturellement diverses et confront\u00e9es \u00e0 des difficult\u00e9s alimentaires, est de savoir si le syst\u00e8me \u00e9tatique postcolonial peut r\u00e9pondre \u00e0 ces demandes ou s&rsquo;il restera vou\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuer des cycles de r\u00e9volte et d&rsquo;oppression.<\/p>\n<p><strong>References<\/strong><\/p>\n<p>Ag Erless, M. 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