{"id":8229,"date":"2026-07-08T12:45:11","date_gmt":"2026-07-08T11:45:11","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8229"},"modified":"2026-07-08T12:45:11","modified_gmt":"2026-07-08T11:45:11","slug":"amouddou-et-la-representation-televisuelle-du-maroc-amazigh-patrimoine-pedagogie-et-angle-mort-rifain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/amouddou-et-la-representation-televisuelle-du-maroc-amazigh-patrimoine-pedagogie-et-angle-mort-rifain\/","title":{"rendered":"Amouddou et la repr\u00e9sentation t\u00e9l\u00e9visuelle du Maroc amazigh : patrimoine, p\u00e9dagogie et angle mort rifain"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>Dr. Mohamed Chtatou<\/strong><\/span><\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>Depuis le lancement de sa production en 2001, la s\u00e9rie documentaire Amouddou occupe une place singuli\u00e8re dans le paysage audiovisuel marocain. Produite par la soci\u00e9t\u00e9 Faouzi Vision et diffus\u00e9e sur la premi\u00e8re cha\u00eene nationale, Al Aoula, avant d\u2019int\u00e9grer par la suite la grille des programmes d\u2019archives de la cha\u00eene Tamazight sous forme de rediffusions, l\u2019\u00e9mission a construit, \u00e9pisode apr\u00e8s \u00e9pisode, une cartographie sensible du territoire marocain (Amouddou, 2026). Le choix du titre n\u2019est pas anodin : <em>amuddu<\/em>, en langue amazighe, signifie \u00ab voyage \u00bb, et ce nom program\u00e9tique annonce d\u2019embl\u00e9e une ambition d\u2019exploration qui articule g\u00e9ographie, histoire et anthropologie culturelle. Chaque \u00e9pisode, d\u2019une dur\u00e9e initiale de 26 minutes port\u00e9e \u00e0 52 minutes \u00e0 partir de la septi\u00e8me saison en 2010, conduit le t\u00e9l\u00e9spectateur des greniers collectifs de l\u2019Anti-Atlas aux oasis pr\u00e9sahariennes, des casbahs du Sud aux villes imp\u00e9riales, en passant par les c\u00f4tes atlantiques (Amouddou, 2026).<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent essai se propose d\u2019examiner Amouddou \u00e0 la fois comme objet culturel et comme fait social, en le situant dans le contexte plus large de la politique linguistique et audiovisuelle amazighe au Maroc. Il s\u2019agit, d\u2019une part, de reconna\u00eetre les apports r\u00e9els du programme \u2014 valorisation patrimoniale, fonction p\u00e9dagogique, ethnographie participative \u2014 et, d\u2019autre part, d\u2019examiner une critique r\u00e9currente adress\u00e9e \u00e0 la s\u00e9rie : l\u2019absence quasi totale du Rif et des populations rifaines (tarifit) dans son \u00e9chantillonnage territorial. Cette absence, loin d\u2019\u00eatre un simple hasard de production, s\u2019inscrit dans un ensemble plus vaste de dynamiques institutionnelles, linguistiques et politiques qui ont historiquement marginalis\u00e9 le nord du Maroc dans la construction du r\u00e9cit national. L\u2019argumentation se d\u00e9ploie en cinq mouvements : la gen\u00e8se institutionnelle de la politique audiovisuelle amazighe ; la description du dispositif \u00e9ditorial et esth\u00e9tique d\u2019Amouddou ; son apport ethnographique et p\u00e9dagogique ; l\u2019examen critique de son d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9ographique ; et une discussion des racines structurelles de ce d\u00e9s\u00e9quilibre dans l\u2019histoire politique et la sociolinguistique du Rif (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p>Cet objet m\u00e9rite un examen acad\u00e9mique pour une raison suppl\u00e9mentaire : contrairement \u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9diatiques tels que la presse \u00e9crite ind\u00e9pendante ou les plateformes num\u00e9riques, qui ont fait l\u2019objet d\u2019une litt\u00e9rature scientifique relativement abondante concernant le Maroc (Zaid, 2017), la production documentaire t\u00e9l\u00e9visuelle \u00e0 vocation patrimoniale demeure un champ d\u2019\u00e9tude comparativement n\u00e9glig\u00e9, alors m\u00eame qu\u2019elle occupe une place centrale dans la fabrique quotidienne des repr\u00e9sentations nationales, en particulier aupr\u00e8s des publics ruraux et \u00e2g\u00e9s pour lesquels la t\u00e9l\u00e9vision hertzienne demeure le principal vecteur d\u2019information et de divertissement. \u00c9tudier Amouddou revient ainsi \u00e0 \u00e9tudier l\u2019un des instruments les plus discrets, mais aussi les plus durables, de la construction visuelle de la marocanit\u00e9 plurielle post-2001.<\/p>\n<p><strong>La gen\u00e8se institutionnelle de la politique audiovisuelle amazighe<\/strong><\/p>\n<p>Amouddou ne peut se comprendre ind\u00e9pendamment du cadre institutionnel dans lequel s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e, depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la reconnaissance officielle de l\u2019amazighit\u00e9 au Maroc. Le discours royal d\u2019Ajdir, prononc\u00e9 le 17 octobre 2001, a marqu\u00e9 la cr\u00e9ation de l\u2019Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), charg\u00e9 de standardiser la langue amazighe et de conseiller l\u2019\u00c9tat sur les politiques \u00e0 mener en la mati\u00e8re (El Aissati, Karsmakers, &amp; Kurvers, 2011). Cette institutionnalisation s\u2019est prolong\u00e9e par l\u2019introduction, d\u00e8s la rentr\u00e9e 2004, de l\u2019enseignement obligatoire du tamazight dans les \u00e9coles primaires des r\u00e9gions berb\u00e9rophones \u2014 le Rif, le Moyen Atlas, le Haut Atlas et la vall\u00e9e du Sous \u2014 puis, en 2011, par la constitutionnalisation de l\u2019amazigh comme langue officielle du Royaume aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019arabe (Errihani, 2006 ; El Aissati et al., 2011). Sur le plan audiovisuel, cette dynamique a d\u00e9bouch\u00e9 sur la cr\u00e9ation, le 6 janvier 2010, de la cha\u00eene publique Tamazight TV, propri\u00e9t\u00e9 de la Soci\u00e9t\u00e9 nationale de radiodiffusion et de t\u00e9l\u00e9vision (SNRT), avec pour mandat explicite la promotion et la sauvegarde de la culture amazighe au Maroc et en Afrique du Nord (Tamazight TV, 2025).<\/p>\n<p>Cette architecture institutionnelle s\u2019inscrit elle-m\u00eame dans une transformation plus large du paysage audiovisuel marocain, entam\u00e9e avec la lib\u00e9ralisation partielle du secteur au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 : la cr\u00e9ation de la Haute Autorit\u00e9 de la Communication Audiovisuelle (HACA) en 2002, puis l\u2019adoption de la loi sur la communication audiovisuelle en 2004, qui a mis fin au monopole \u00c9tatique de gestion en transformant la Radiodiffusion T\u00e9l\u00e9vision Marocaine en soci\u00e9t\u00e9 nationale autonome, la SNRT (Zaid, 2017). Toutefois, comme le montre Zaid (2017), cette lib\u00e9ralisation institutionnelle demeure largement encadr\u00e9e par l\u2019\u00c9tat : le conseil sup\u00e9rieur de la HACA reste en grande partie nomm\u00e9 par le pouvoir ex\u00e9cutif et royal, et les grandes cha\u00eenes publiques restent soumises \u00e0 des lignes \u00e9ditoriales sensibles aux \u00ab lignes rouges \u00bb traditionnelles de la sph\u00e8re publique marocaine \u2014 la monarchie, l\u2019islam et l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Ce constat structurel importe pour comprendre non seulement l\u2019\u00e9mergence de la cha\u00eene Tamazight en tant qu\u2019instrument de la politique culturelle royale, mais aussi les limites de ce qu\u2019une programmation port\u00e9e par une soci\u00e9t\u00e9 nationale peut se permettre de repr\u00e9senter, en particulier lorsqu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9gions dont l\u2019histoire r\u00e9cente reste politiquement sensible (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p>Il importe \u00e9galement de rappeler que la r\u00e9forme de l\u2019enseignement de 2004, qui a rendu obligatoire l\u2019apprentissage du tamazight standardis\u00e9 dans les zones berb\u00e9rophones, incluait express\u00e9ment le Rif parmi les r\u00e9gions concern\u00e9es, aux c\u00f4t\u00e9s du Moyen Atlas, du Haut Atlas et de la vall\u00e9e du Sous (El Aissati et al., 2011). Sur le papier, la politique linguistique amazighe marocaine s\u2019est donc voulue, d\u00e8s l\u2019origine, g\u00e9ographiquement inclusive. Mais cette inclusion formelle s\u2019est heurt\u00e9e, dans la pratique, \u00e0 des obstacles r\u00e9currents : p\u00e9nurie d\u2019enseignants form\u00e9s au tarifit dans le Rif, manuels scolaires con\u00e7us prioritairement \u00e0 partir du tachelhit et du tamazight du Moyen Atlas, et absence de m\u00e9canismes d\u2019\u00e9valuation r\u00e9gionalis\u00e9e permettant de mesurer les disparit\u00e9s d\u2019application du programme (El Aissati et al., 2011 ; Errihani, 2006). Ce d\u00e9calage entre l\u2019inclusion proclam\u00e9e et l\u2019application effective constitue, comme on le verra, un pr\u00e9c\u00e9dent structurel \u00e9clairant pour comprendre le m\u00eame type de d\u00e9calage \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le champ audiovisuel (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p><strong>Un instrument de nation-building audiovisuel : cadrage th\u00e9orique<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9orique, Amouddou peut \u00eatre utilement analys\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re des travaux consacr\u00e9s au r\u00f4le de la t\u00e9l\u00e9vision publique dans la construction des identit\u00e9s nationales plurielles. Le concept de nation-building audiovisuel d\u00e9signe la mani\u00e8re dont les institutions m\u00e9diatiques publiques, par le choix de leurs sujets, de leurs langues de diffusion et de leurs territoires de tournage, contribuent \u00e0 forger un imaginaire national partag\u00e9 \u2014 ou, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e0 en exclure certains segments de la population. Dans le cas marocain, cette fonction est rendue particuli\u00e8rement visible par le contraste entre le monolinguisme de fait qui a longtemps caract\u00e9ris\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision publique marocaine \u2014 domin\u00e9e par l\u2019arabe standard et le fran\u00e7ais \u2014 et l\u2019irruption, \u00e0 partir des ann\u00e9es 2000, d\u2019une programmation explicitement amazighophone (Ennaji, 2005). Amouddou occupe, \u00e0 cet \u00e9gard, une position charni\u00e8re : diffus\u00e9 en arabe sur la premi\u00e8re cha\u00eene nationale plut\u00f4t que sur la cha\u00eene Tamazight elle-m\u00eame, il ne rel\u00e8ve pas strictement de la politique de programmation amazighophone, mais il en partage n\u00e9anmoins l\u2019ambition de valorisation identitaire, en int\u00e9grant \u00e0 son texte des \u00e9l\u00e9ments lexicaux, toponymiques et culturels amazighs pr\u00e9sent\u00e9s comme constitutifs du patrimoine national dans son ensemble plut\u00f4t que comme une composante s\u00e9par\u00e9e de celui-ci (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p>Cette ambigu\u00eft\u00e9 de statut \u2014 \u00e9mission en arabe consacr\u00e9e pour une large part \u00e0 des territoires et des pratiques amazighes, diffus\u00e9e initialement sur la cha\u00eene g\u00e9n\u00e9raliste plut\u00f4t que sur la cha\u00eene identitaire \u2014 illustre une caract\u00e9ristique plus g\u00e9n\u00e9rale de la politique culturelle marocaine post-2001 : la volont\u00e9 de pr\u00e9senter l\u2019amazighit\u00e9 non comme une revendication communautaire s\u00e9par\u00e9e, mais comme une composante int\u00e9grante de l\u2019identit\u00e9 nationale marocaine dans son ensemble, conform\u00e9ment \u00e0 la formule d\u00e9sormais consacr\u00e9e du \u00ab Maroc pluriel \u00bb inscrite dans le pr\u00e9ambule de la Constitution de 2011. Cette strat\u00e9gie d\u2019int\u00e9gration pr\u00e9sente des avantages \u00e9vidents en termes de coh\u00e9sion nationale, mais elle comporte \u00e9galement un risque : celui de dissoudre les sp\u00e9cificit\u00e9s r\u00e9gionales de l\u2019amazighit\u00e9 dans un r\u00e9cit national unifi\u00e9 qui, de fait, privil\u00e9gie certaines r\u00e9gions \u2014 en l\u2019occurrence le Sud \u2014 au d\u00e9triment d\u2019autres, dont le Rif, dans la construction concr\u00e8te de l\u2019imaginaire visuel national.<\/p>\n<p><strong>Amouddou : dispositif \u00e9ditorial et esth\u00e9tique documentaire<\/strong><\/p>\n<p>Sur le plan formel, Amouddou se distingue par un dispositif de production relativement stable sur pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies : r\u00e9alisation assur\u00e9e principalement par Hassan Boufous, pr\u00e9sentation de Lahoucine Faouzi, textes de Mohamed Koukam (Amouddou, 2026). La s\u00e9rie a re\u00e7u plusieurs distinctions dans des festivals r\u00e9gionaux et internationaux \u2014 f\u00e9licitations du jury du Festival de la production documentaire d\u2019Al Jazeera en 2006, premier prix du meilleur r\u00e9alisateur au Festival international du court-m\u00e9trage et du documentaire de Casablanca en 2007, prix d\u2019or du meilleur directeur de la photographie au Cairo Arab Media Festival en 2009 \u2014 t\u00e9moignant d\u2019une reconnaissance de la qualit\u00e9 technique de sa r\u00e9alisation (Amouddou, 2026). Le programme repose officiellement sur quatre piliers th\u00e9matiques : la mise en valeur des potentialit\u00e9s et r\u00e9f\u00e9rences historiques du Maroc, la promotion du secteur touristique, la protection et la mise \u00e0 niveau du patrimoine culturel, et le d\u00e9veloppement du secteur audiovisuel national par l\u2019emploi de techniques de production conformes aux normes internationales (Amouddou, 2026).<\/p>\n<p>Cette structuration \u00e9ditoriale traduit une ambition qui d\u00e9passe le simple divertissement touristique : chaque \u00e9pisode combine images de paysages, t\u00e9moignages d\u2019habitants, entretiens avec des sp\u00e9cialistes locaux et \u00e9l\u00e9ments d\u2019histoire orale, dans une facture qui emprunte \u00e0 la fois au documentaire de d\u00e9couverte et \u00e0 l\u2019ethnographie film\u00e9e. L\u2019utilisation pr\u00e9coce de la HDCAM d\u00e8s les premi\u00e8res saisons a permis \u00e0 la s\u00e9rie de se distinguer visuellement des productions t\u00e9l\u00e9visuelles marocaines contemporaines, contribuant \u00e0 une esth\u00e9tique soign\u00e9e qui valorise la monumentalit\u00e9 des paysages \u2014 greniers collectifs, casbahs, gravures rupestres, n\u00e9cropoles \u2014 tout en int\u00e9grant des s\u00e9quences sonores plurilingues qui m\u00ealent arabe, fran\u00e7ais et variantes amazighes, att\u00e9nuant ainsi, au niveau du texte audiovisuel lui-m\u00eame, les fronti\u00e8res linguistiques qui structurent par ailleurs la soci\u00e9t\u00e9 marocaine (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p><strong>Une ethnographie participative : donner la parole aux populations locales<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019une des qualit\u00e9s les plus souvent relev\u00e9es d\u2019Amouddou r\u00e9side dans sa d\u00e9marche relativement respectueuse des populations film\u00e9es. Plut\u00f4t que de recourir syst\u00e9matiquement \u00e0 une voix off surplombante, l\u2019\u00e9mission privil\u00e9gie le t\u00e9moignage direct des habitants, qui deviennent ainsi les narrateurs de leur propre histoire : agriculteurs de l\u2019Anti-Atlas d\u00e9crivant les techniques ancestrales de gestion de l\u2019eau, gardiens de greniers collectifs (agadirs) expliquant les r\u00e8gles coutumi\u00e8res de stockage communautaire, artisans transmettant des savoir-faire menac\u00e9s de disparition. Cette d\u00e9marche participative rejoint les pr\u00e9occupations exprim\u00e9es par l\u2019anthropologue Katherine Hoffman (2008) dans son \u00e9tude ethnographique du Souss, o\u00f9 elle montre combien la transmission orale f\u00e9minine et communautaire constitue un vecteur central, bien que fragile, de la m\u00e9moire culturelle amazighe, un vecteur que les politiques linguistiques centralis\u00e9es tendent \u00e0 sous-estimer au profit de formes \u00e9crites et standardis\u00e9es de patrimonialisation.<\/p>\n<p>En donnant un espace m\u00e9diatique national \u00e0 des locuteurs de variantes r\u00e9gionales de l\u2019amazigh \u2014 tachelhit dans le Souss et l\u2019Anti-Atlas, tamazight dans le Moyen Atlas \u2014 Amouddou contribue, dans une certaine mesure, \u00e0 contrebalancer la tendance \u00e0 l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation linguistique port\u00e9e par la standardisation institutionnelle de l\u2019IRCAM, laquelle a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e pour la mani\u00e8re dont elle construit un amazigh standard \u00e0 partir d\u2019un compromis entre trois variantes principales, au risque de marginaliser plus avant les vari\u00e9t\u00e9s p\u00e9riph\u00e9riques non couvertes par ce compromis (Errihani, 2006 ; Zouhir, 2014). Cette d\u00e9marche de valorisation de la parole vernaculaire, m\u00eame lorsqu\u2019elle demeure encadr\u00e9e par le montage et la narration officielle du programme, participe d\u2019une politique de reconnaissance qui d\u00e9passe le strict cadre linguistique pour toucher \u00e0 la dignit\u00e9 des savoirs locaux eux-m\u00eames (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p>Cette valorisation de la parole locale rev\u00eat une importance particuli\u00e8re s\u2019agissant des femmes rurales, dont la contribution \u00e0 la transmission du patrimoine immat\u00e9riel \u2014 tissage, poterie, m\u00e9decine traditionnelle, chants et po\u00e9sie orale \u2014 demeure structurellement sous-repr\u00e9sent\u00e9e dans les grands r\u00e9cits historiographiques nationaux, centr\u00e9s sur des figures et des \u00e9v\u00e9nements masculins et urbains. Hoffman (2008) montre pr\u00e9cis\u00e9ment, dans son \u00e9tude du Souss, que ce sont souvent les femmes qui assurent, par la transmission orale interg\u00e9n\u00e9rationnelle, la continuit\u00e9 des r\u00e9pertoires linguistiques et symboliques amazighs, dans un contexte o\u00f9 les hommes sont plus fr\u00e9quemment engag\u00e9s dans des circuits de migration \u00e9conomique vers les villes ou l\u2019\u00e9tranger. En accordant, m\u00eame partiellement, un temps d\u2019antenne \u00e0 ces figures f\u00e9minines de transmission, Amouddou contribue \u00e0 corriger, \u00e0 son \u00e9chelle, un d\u00e9s\u00e9quilibre de genre plus large dans la repr\u00e9sentation m\u00e9diatique du monde rural marocain.<\/p>\n<p><strong>Une fonction p\u00e9dagogique : patrimoine, environnement, d\u00e9veloppement durable<\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de sa dimension esth\u00e9tique et ethnographique, Amouddou remplit une fonction p\u00e9dagogique explicite. Les \u00e9pisodes consacr\u00e9s aux oasis pr\u00e9sahariennes, par exemple, abordent syst\u00e9matiquement les enjeux de la gestion de l\u2019eau, de la d\u00e9sertification et de la protection des palmeraies, s\u2019inscrivant dans une probl\u00e9matique de d\u00e9veloppement durable des zones rurales et pr\u00e9d\u00e9sertiques du Maroc. Cette orientation p\u00e9dagogique rejoint la vocation plus large assign\u00e9e \u00e0 la cha\u00eene Tamazight, dont la grille de programmes int\u00e8gre r\u00e9guli\u00e8rement des documentaires \u00e0 vocation \u00e9ducative et des capsules de sensibilisation \u00e0 destination du grand public (Tamazight TV, 2025). En pr\u00e9sentant des pratiques agricoles traditionnelles \u2014 la rotation des cultures oasiennes, l\u2019irrigation par seguias, la construction en pis\u00e9 \u2014 comme des savoirs \u00e9cologiques \u00e0 part enti\u00e8re plut\u00f4t que comme de simples curiosit\u00e9s folkloriques, le programme contribue \u00e0 une forme de r\u00e9habilitation \u00e9pist\u00e9mologique des savoirs ruraux marocains, longtemps rel\u00e9gu\u00e9s au second plan par les politiques de d\u00e9veloppement centr\u00e9es sur la modernisation technique import\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette fonction p\u00e9dagogique s\u2019accompagne d\u2019une dimension patrimoniale plus large : en documentant des monuments menac\u00e9s \u2014 casbahs en ruine, greniers collectifs d\u00e9saffect\u00e9s, gravures rupestres expos\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9rosion \u2014 Amouddou constitue de fait une archive visuelle d\u2019un patrimoine b\u00e2ti et immat\u00e9riel dont une partie n\u2019est prot\u00e9g\u00e9e par aucun dispositif institutionnel formel de classement. Cette fonction d\u2019archive informelle rev\u00eat une importance particuli\u00e8re dans un contexte o\u00f9 les moyens consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019inventaire et \u00e0 la restauration du patrimoine rural restent limit\u00e9s au regard de l\u2019\u00e9tendue du territoire concern\u00e9.<\/p>\n<p>La s\u00e9rie remplit \u00e9galement une fonction \u00e9conomique induite, en concourant \u00e0 la promotion des destinations touristiques secondaires \u2014 par opposition aux p\u00f4les d\u00e9j\u00e0 satur\u00e9s de Marrakech ou d\u2019Agadir \u2014 dans une logique de diversification territoriale du tourisme national explicitement mentionn\u00e9e parmi les quatre piliers \u00e9ditoriaux du programme (Amouddou, 2026). En mettant en sc\u00e8ne des villages de l\u2019Anti-Atlas ou des oasis du Tafilalet comme des destinations dignes d\u2019int\u00e9r\u00eat national et international, Amouddou participe d\u2019une strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement territorial qui vise \u00e0 r\u00e9partir plus \u00e9quitablement les retomb\u00e9es \u00e9conomiques du tourisme culturel, m\u00eame si, comme on le verra, cette logique de r\u00e9partition demeure elle-m\u00eame in\u00e9gale sur le plan g\u00e9ographique (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p><strong>L\u2019angle mort rifain : un d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9ographique structurel<\/strong><\/p>\n<p>La critique la plus significative que l\u2019on puisse adresser \u00e0 Amouddou concerne pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019\u00e9tendue de son \u00e9chantillonnage territorial. Un examen, m\u00eame impressionniste, de la r\u00e9partition g\u00e9ographique des \u00e9pisodes r\u00e9v\u00e8le une concentration tr\u00e8s nette sur le Sud marocain \u2014 l\u2019Anti-Atlas, le Souss, les oasis pr\u00e9sahariennes, le Haut Atlas \u2014 et une quasi-absence du Rif et, plus largement, du Maroc septentrional. Or le Rif constitue historiquement l\u2019une des trois grandes aires dialectales amazighes du Royaume, aux c\u00f4t\u00e9s du tachelhit et du tamazight du Maroc central, et ses locuteurs, rifains ou tarifit, repr\u00e9sentent une part significative de la population berb\u00e9rophone nationale (Ennaji, 2005). Cette absence \u00e9ditoriale n\u2019est pas propre \u00e0 Amouddou : elle refl\u00e8te une tendance structurelle plus large de la politique linguistique amazighe post-2001, dans laquelle le tarifit a souvent \u00e9t\u00e9 trait\u00e9 comme la variante la moins institutionnellement dot\u00e9e des trois grandes composantes de l\u2019amazigh standard \u00e9labor\u00e9 par l\u2019IRCAM (Errihani, 2006 ; Zouhir, 2014).<\/p>\n<p>Cette marginalisation \u00e9ditoriale et linguistique s\u2019articule \u00e0 une histoire politique propre au Rif, qui \u00e9claire en partie sa sous-repr\u00e9sentation dans les productions audiovisuelles nationales port\u00e9es par des institutions \u00e9tatiques. Au lendemain de l\u2019ind\u00e9pendance de 1956, le Rif a connu, en 1958\u20131959, un soul\u00e8vement populaire contre la pauvret\u00e9 et l\u2019exclusion politique, r\u00e9prim\u00e9 avec une grande violence par les troupes command\u00e9es par le prince h\u00e9ritier Moulay Hassan, futur Hassan II (Mouline, 2015). Cette r\u00e9pression, suivie d\u2019une politique durable de marginalisation \u00e9conomique et de surveillance s\u00e9curitaire renforc\u00e9e de la r\u00e9gion, s\u2019est prolong\u00e9e tout au long des \u00ab ann\u00e9es de plomb \u00bb du r\u00e8gne de Hassan II (1961\u20131999), p\u00e9riode durant laquelle les \u00e9v\u00e9nements de 1958\u20131959 sont rest\u00e9s largement pass\u00e9s sous silence dans le r\u00e9cit historique officiel (Mouline, 2015). Le soul\u00e8vement urbain de 1984 dans le Nord a \u00e9t\u00e9 \u00e0 son tour r\u00e9prim\u00e9, le souverain rappelant alors publiquement, dans une allocution rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre, le pr\u00e9c\u00e9dent de 1958\u20131959 comme un avertissement implicite adress\u00e9 aux populations du Nord (Mouline, 2015).<\/p>\n<p>Cette histoire longue de d\u00e9fiance r\u00e9ciproque entre le pouvoir central et les populations rifaines a resurgi avec une intensit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 partir d\u2019octobre 2016, lorsque la mort tragique du poissonnier Mohcine Fikri, \u00e9cras\u00e9 dans une benne \u00e0 ordures \u00e0 Al Hoceima, a d\u00e9clench\u00e9 le mouvement social connu sous le nom de Hirak al-Rif. Ce mouvement, dont les revendications portaient sur le d\u00e9veloppement socio\u00e9conomique de la r\u00e9gion, la construction d\u2019infrastructures hospitali\u00e8res et \u00e9ducatives, et la d\u00e9nonciation de ce que les militants d\u00e9signent en tarifit par le terme de hogra (le m\u00e9pris ou l\u2019exclusion venant des autorit\u00e9s), a mobilis\u00e9 des dizaines de milliers de personnes avant d\u2019\u00eatre s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9 par l\u2019appareil s\u00e9curitaire de l\u2019\u00c9tat (Masbah, 2017). Les activistes du Hirak ont significativement mobilis\u00e9 des symboles identitaires rifains et amazighs, notamment le drapeau de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re R\u00e9publique du Rif proclam\u00e9e par Abdelkrim al-Khattabi dans les ann\u00e9es 1920, comme marqueurs d\u2019une identit\u00e9 r\u00e9gionale distincte con\u00e7ue en creux par rapport \u00e0 un pouvoir central per\u00e7u comme n\u00e9gligent (Masbah, 2017).<\/p>\n<p>Dans ce contexte, l\u2019absence quasi syst\u00e9matique du Rif dans une s\u00e9rie documentaire financ\u00e9e et diffus\u00e9e par des institutions publiques ne peut \u00eatre analys\u00e9e comme un simple choix \u00e9ditorial neutre. Elle s\u2019inscrit dans ce que Bouziane Zaid (2017) d\u00e9crit comme la structure plus large du syst\u00e8me m\u00e9diatique marocain : un syst\u00e8me dans lequel les cha\u00eenes publiques, bien que formellement autonomis\u00e9es depuis la r\u00e9forme de 2005, demeurent sensibles aux \u00ab lignes rouges \u00bb historiques du champ m\u00e9diatique national, parmi lesquelles figurent les questions touchant \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale et \u00e0 la stabilit\u00e9 politique de certaines r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques. Filmer le Rif dans une s\u00e9rie \u00e0 vocation patrimoniale et touristique implique in\u00e9vitablement de naviguer entre la valorisation culturelle et la proximit\u00e9 th\u00e9matique avec une histoire de r\u00e9pression et de contestation politique que les producteurs, op\u00e9rant dans le cadre d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 nationale de radiodiffusion, peuvent chercher \u00e0 \u00e9viter par prudence \u00e9ditoriale (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de marginalisation r\u00e9gionale diff\u00e9renci\u00e9e au sein m\u00eame du mouvement culturel amazigh n\u2019est pas propre au Maroc, ni m\u00eame au seul Rif. Crawford et Silverstein (2004) rel\u00e8vent, dans leur analyse comparative de l\u2019activisme amazigh au Maghreb, que les mouvements de revendication identitaire berb\u00e8re, qu\u2019ils \u00e9mergent en Kabylie alg\u00e9rienne ou dans le Souss marocain, ont historiquement \u00e9t\u00e9 port\u00e9s par des \u00e9lites urbaines et universitaires dont l\u2019ancrage r\u00e9gional ne recoupe pas n\u00e9cessairement l\u2019ensemble des r\u00e9gions berb\u00e9rophones du pays concern\u00e9. Cette observation permet de comprendre pourquoi la standardisation linguistique et la programmation culturelle amazighes, m\u00eame lorsqu\u2019elles sont port\u00e9es par une volont\u00e9 politique sinc\u00e8re de reconnaissance, tendent structurellement \u00e0 refl\u00e9ter les rapports de force internes au mouvement culturel amazigh lui-m\u00eame, au b\u00e9n\u00e9fice des r\u00e9gions dont les \u00e9lites intellectuelles et administratives sont les mieux repr\u00e9sent\u00e9es dans les institutions comp\u00e9tentes, telles que l\u2019IRCAM (Crawford &amp; Silverstein, 2004 ; Zouhir, 2014).<\/p>\n<p><strong>Discussion : les cons\u00e9quences narratives d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre territorial<\/strong><\/p>\n<p>Ce d\u00e9s\u00e9quilibre g\u00e9ographique a des cons\u00e9quences qui d\u00e9passent la seule question de la repr\u00e9sentation touristique. En consacrant l\u2019essentiel de son \u00e9chantillonnage territorial au Sud marocain, Amouddou contribue, sans doute involontairement, \u00e0 une repr\u00e9sentation nationale de l\u2019amazighit\u00e9 qui privil\u00e9gie le tachelhit et le tamazight du Maroc central au d\u00e9triment du tarifit, redoublant ainsi, au niveau de la culture populaire t\u00e9l\u00e9visuelle, le d\u00e9s\u00e9quilibre d\u00e9j\u00e0 identifi\u00e9 par les linguistes dans le processus m\u00eame de standardisation institutionnelle de la langue amazighe (Errihani, 2006 ; Zouhir, 2014). Ce constat est d\u2019autant plus significatif que le Rif, en tant qu\u2019espace g\u00e9ographique, dispose pourtant d\u2019un patrimoine naturel et culturel consid\u00e9rable \u2014 le parc national d\u2019Al Hoceima, les massifs du Rif central, l\u2019architecture traditionnelle des villages de montagne, les traditions orales et musicales rifaines \u2014 qui se pr\u00eaterait ais\u00e9ment au m\u00eame type de traitement documentaire que celui r\u00e9serv\u00e9 aux r\u00e9gions du Sud.<\/p>\n<p>Il convient toutefois de nuancer cette critique en resituant Amouddou dans le cadre plus large des contraintes structurelles qui p\u00e8sent sur l\u2019ensemble du secteur audiovisuel public marocain. Comme le montrent les travaux de Bouziane Zaid sur la radiodiffusion marocaine, la programmation des cha\u00eenes publiques reste largement d\u00e9termin\u00e9e par des logiques de prudence politique qui d\u00e9passent tr\u00e8s largement le seul cas d\u2019Amouddou : les sujets touchant au Sahara occidental, \u00e0 la monarchie et, dans une moindre mesure, aux r\u00e9gions ayant connu des \u00e9pisodes de contestation politique r\u00e9cente font l\u2019objet d\u2019un traitement \u00e9ditorial prudent dans l\u2019ensemble des m\u00e9dias publics marocains (Zaid, 2017). Il serait donc r\u00e9ducteur d\u2019imputer aux seuls producteurs d\u2019Amouddou une intention discriminatoire \u00e0 l\u2019encontre du Rif ; il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019un effet cumulatif de contraintes institutionnelles, budg\u00e9taires et politiques qui p\u00e8sent sur l\u2019ensemble de la production documentaire nationale port\u00e9e par des soci\u00e9t\u00e9s publiques.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette explication structurelle n\u2019invalide pas la port\u00e9e de la critique formul\u00e9e : elle en \u00e9claire plut\u00f4t les racines institutionnelles. Un projet culturel qui se donne pour ambition, comme le fait Amouddou, de \u00ab faire conna\u00eetre la richesse et la pluralit\u00e9 du patrimoine marocain \u00bb ne peut atteindre pleinement cet objectif tant qu\u2019une composante enti\u00e8re de l\u2019amazighit\u00e9 nationale demeure absente de son \u00e9chantillonnage. Cette absence prive le t\u00e9l\u00e9spectateur national d\u2019un acc\u00e8s m\u00e9diatique \u00e0 la richesse patrimoniale rifaine, tout en privant, r\u00e9ciproquement, les populations rifaines de la reconnaissance symbolique qu\u2019offre l\u2019inscription dans le grand r\u00e9cit t\u00e9l\u00e9visuel national du patrimoine marocain \u2014 une reconnaissance dont l\u2019absence r\u00e9elle ou per\u00e7ue nourrit pr\u00e9cis\u00e9ment le sentiment de hogra document\u00e9 par la litt\u00e9rature consacr\u00e9e au Hirak al-Rif (Masbah, 2017).<\/p>\n<p>Sur le plan des recommandations, plusieurs pistes semblent se d\u00e9gager de cette analyse. La premi\u00e8re consisterait \u00e0 int\u00e9grer explicitement, dans le cahier des charges des futures saisons d\u2019Amouddou ou de programmes documentaires similaires produits par la SNRT, un objectif de couverture territoriale \u00e9quilibr\u00e9e entre les trois grandes aires dialectales amazighes du Royaume. La seconde consisterait \u00e0 associer plus syst\u00e9matiquement des r\u00e9alisateurs et des chercheurs originaires du Rif \u00e0 la conception \u00e9ditoriale de tels programmes, afin de garantir une repr\u00e9sentation authentique et non simplement compensatoire de la r\u00e9gion. Enfin, une troisi\u00e8me piste consisterait \u00e0 profiter du cadre plus souple offert par les plateformes num\u00e9riques \u2014 la cha\u00eene YouTube Amouddou TV lanc\u00e9e en 2020 propose d\u00e9j\u00e0 des traductions internationales des \u00e9pisodes existants (Amouddou, 2026) \u2014 pour produire des compl\u00e9ments num\u00e9riques consacr\u00e9s sp\u00e9cifiquement au patrimoine rifain, sans n\u00e9cessairement engager la ligne \u00e9ditoriale plus contrainte de la diffusion hertzienne nationale.<\/p>\n<p>Cette question de la repr\u00e9sentation m\u00e9diatique du Rif s\u2019inscrit par ailleurs dans un contexte politique plus large de r\u00e9conciliation nationale inachev\u00e9e. Le rapport de l\u2019Instance \u00c9quit\u00e9 et R\u00e9conciliation (IER), rendu public en 2005 sous l\u2019impulsion du roi Mohammed VI, avait pour ambition de faire la lumi\u00e8re sur les violations des droits humains commises durant les \u00ab ann\u00e9es de plomb \u00bb, mais il est rest\u00e9 particuli\u00e8rement prudent s\u2019agissant des \u00e9v\u00e9nements de 1958\u20131959 dans le Rif, notamment en ce qui concerne le nombre de victimes et l\u2019identification des responsabilit\u00e9s institutionnelles (Mouline, 2015). Dans cette perspective, la repr\u00e9sentation ou l\u2019absence de repr\u00e9sentation du Rif dans des programmes culturels grand public comme Amouddou ne peut \u00eatre enti\u00e8rement dissoci\u00e9e de la question plus large, et toujours en suspens, de la place que le r\u00e9cit national marocain accorde \u00e0 l\u2019histoire sp\u00e9cifique de cette r\u00e9gion. Une politique cons\u00e9quente de valorisation patrimoniale du Rif, pour \u00eatre pleinement cr\u00e9dible aux yeux des populations concern\u00e9es, gagnerait ainsi \u00e0 s\u2019accompagner d\u2019une reconnaissance plus explicite de cette histoire, plut\u00f4t que de se limiter \u00e0 une simple compensation de visibilit\u00e9 touristique (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p>Il convient enfin de souligner que cette question ne se limite pas \u00e0 un enjeu de justice symbolique interne au champ amazigh : elle touche \u00e9galement \u00e0 la capacit\u00e9 du Maroc \u00e0 projeter, sur la sc\u00e8ne internationale, l\u2019image d\u2019une nation r\u00e9ellement plurielle. Dans un contexte o\u00f9 le Royaume investit consid\u00e9rablement dans sa diplomatie culturelle et dans la promotion de son image de mod\u00e8le r\u00e9gional de coexistence entre arabit\u00e9, amazighit\u00e9 et h\u00e9ritage h\u00e9bra\u00efque, l\u2019existence d\u2019un angle mort territorial aussi identifiable que le Rif (Chtatou, 2020, November 12 ; 2024, June 11 ; 2025 ; 2026, June 22) dans l\u2019un de ses programmes documentaires les plus embl\u00e9matiques constitue une fragilit\u00e9 potentiellement exploitable par les critiques de cette politique, qu\u2019ils si\u00e8gent dans des instances de d\u00e9fense des droits humains internationales ou dans la diaspora rifaine elle-m\u00eame, particuli\u00e8rement active en Europe du Nord (Chtatou, 2020, November 12 ; 2024, June 11 ; 2025 ; 2026, June 22).<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>Amouddou demeure, envisag\u00e9 dans son ensemble, une r\u00e9ussite notable du paysage documentaire marocain : par la qualit\u00e9 de sa r\u00e9alisation, par le respect dont elle fait preuve \u00e0 l\u2019\u00e9gard des populations film\u00e9es, par sa contribution \u00e0 la valorisation d\u2019un patrimoine rural et amazigh longtemps n\u00e9glig\u00e9 par les grands r\u00e9cits nationaux centr\u00e9s sur les villes imp\u00e9riales et les \u00e9lites urbaines. La s\u00e9rie participe ainsi, de mani\u00e8re significative, \u00e0 la consolidation d\u2019une identit\u00e9 nationale plurielle, fond\u00e9e sur la reconnaissance de la diversit\u00e9 linguistique et culturelle du Royaume, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019esprit du texte constitutionnel de 2011. Mais cette r\u00e9ussite demeure incompl\u00e8te tant qu\u2019elle laisse dans l\u2019ombre l\u2019une des trois grandes composantes historiques de l\u2019amazighit\u00e9 marocaine. L\u2019absence du Rif dans Amouddou n\u2019est pas seulement une lacune \u00e9ditoriale ponctuelle ; elle est le symptome t\u00e9l\u00e9visuel d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre plus profond, \u00e0 la fois linguistique, institutionnel et politique, qui traverse l\u2019ensemble de la politique amazighe marocaine depuis la cr\u00e9ation de l\u2019IRCAM. Corriger cette lacune, loin de diminuer la port\u00e9e du projet culturel qu\u2019incarne Amouddou, en compl\u00e9terait au contraire pleinement l\u2019ambition originelle : faire conna\u00eetre, dans toute sa richesse et sa pluralit\u00e9, l\u2019ensemble du patrimoine marocain, du Rif au Sahara (Chtatou, 2020, November 12\u00a0; 2024, June 11\u00a0; 2025\u00a0; 2026, June 22).<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Amouddou. (2026, 21 mai). Dans <em>Wikip\u00e9dia.<\/em> <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amouddou\">https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amouddou<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2022, August 27). Le Rif n&rsquo;est pas une r\u00e9gion hors-la-loi. <em>Akal Press<\/em>. <a href=\"https:\/\/fr.akalpress.com\/6255-le-rif-nest-pas-une-region-hors-la-loi\/\">https:\/\/fr.akalpress.com\/6255-le-rif-nest-pas-une-region-hors-la-loi\/<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2024, April 1). Le Rif est frondeur mais pas s\u00e9paratiste. <em>Le Monde Amazigh<\/em>. <a href=\"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/le-rif-est-frondeur-mais-pas-separatiste\/\">https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/le-rif-est-frondeur-mais-pas-separatiste\/<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2024, June 11). Reflections on the Amazigh customary law azref \u2013 Analysis. <em>Eurasia Review<\/em>. <a href=\"https:\/\/www.eurasiareview.com\/11062024-reflections-on-the-amazigh-customary-law-azref-analysis\/\">https:\/\/www.eurasiareview.com\/11062024-reflections-on-the-amazigh-customary-law-azref-analysis\/<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2020, November 12). Central authority and land tenure in Amazigh societies in Morocco. <em>Amazigh World News<\/em>. <a href=\"https:\/\/amazighworldnews.com\/central-authority-and-land-tenure-in-amazigh-societies-in-morocco\/\">https:\/\/amazighworldnews.com\/central-authority-and-land-tenure-in-amazigh-societies-in-morocco\/<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026, June 5). David Montgomery Hart and the Moroccan Rif: Anthropology, segmentarity, and intellectual legacy \u2013 Analysis. <em>Eurasia Review<\/em>. <a href=\"https:\/\/www.eurasiareview.com\/05062026-david-montgomery-hart-and-the-moroccan-rif-anthropology-segmentarity-and-intellectual-legacy-analysis\/\">https:\/\/www.eurasiareview.com\/05062026-david-montgomery-hart-and-the-moroccan-rif-anthropology-segmentarity-and-intellectual-legacy-analysis\/<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2025). Introducing the Amazigh cultural trinity. <em>International Journal of Berber\/Amazigh Research, 2<\/em>, 7\u201343. <a href=\"https:\/\/journals.imist.ma\/index.php\/IJBAR\/article\/view\/5149\">https:\/\/journals.imist.ma\/index.php\/IJBAR\/article\/view\/5149<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026, June 22). <em>Imazighen : Les fiers gardiens d\u2019une culture ancestrale<\/em>. <em>Le Monde Amazigh<\/em>. <a href=\"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/imazighen-les-fiers-gardiens-dune-culture-ancestrale\/\">https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/imazighen-les-fiers-gardiens-dune-culture-ancestrale\/<\/a><\/li>\n<li>Crawford, D. L., &amp; Silverstein, P. (2004). Amazigh activism and the Moroccan state. <em>Middle East Report, 34<\/em>(233), 44\u201348.<\/li>\n<li>El Aissati, A., Karsmakers, S., &amp; Kurvers, J. (2011). \u2018We are all beginners\u2019: Amazigh in language policy and educational practice in Morocco. <em>Compare: A Journal of Comparative and International Education, 41<\/em>(2), 211\u2013227.<\/li>\n<li>Ennaji, M. (2005). <em>Multilingualism, cultural identity, and education in Morocco.<\/em> Springer.<\/li>\n<li>Errihani, M. (2006). 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Language policy and state in Morocco: The status of Berber. <em>Digest of Middle East Studies, 23<\/em>(1), 37\u201353.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Depuis le lancement de sa production en 2001, la s\u00e9rie documentaire Amouddou occupe une place singuli\u00e8re dans le paysage audiovisuel marocain. Produite par la soci\u00e9t\u00e9 Faouzi Vision et diffus\u00e9e sur la premi\u00e8re cha\u00eene nationale, Al Aoula, avant d\u2019int\u00e9grer par la suite la grille des programmes d\u2019archives de la cha\u00eene Tamazight sous forme de rediffusions, &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":8230,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-8229","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-opinions"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/Amouddu.jpg?fit=700%2C484&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9uxE2-28J","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8229","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8229"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8229\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8231,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8229\/revisions\/8231"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8230"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8229"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8229"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8229"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}