{"id":8261,"date":"2026-07-16T10:16:09","date_gmt":"2026-07-16T09:16:09","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8261"},"modified":"2026-07-16T10:16:09","modified_gmt":"2026-07-16T09:16:09","slug":"la-poudriere-sahelienne-insurrections-touaregues-expansion-djihadiste-et-reseaux-criminels-dans-la-lutte-pour-une-frontiere-fragmentee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/la-poudriere-sahelienne-insurrections-touaregues-expansion-djihadiste-et-reseaux-criminels-dans-la-lutte-pour-une-frontiere-fragmentee\/","title":{"rendered":"La poudri\u00e8re sah\u00e9lienne : insurrections touar\u00e8gues, expansion djihadiste et r\u00e9seaux criminels dans la lutte pour une fronti\u00e8re fragment\u00e9e"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>S&rsquo;\u00e9tendant des c\u00f4tes atlantiques de la Mauritanie aux abords arides de la mer Rouge, le Sahel est devenu l&rsquo;une des lignes de faille g\u00e9opolitiques les plus instables du XXIe si\u00e8cle. Longtemps consid\u00e9r\u00e9e comme une simple ceinture \u00e9cologique de transition entre le Sahara et l&rsquo;Afrique subsaharienne, la r\u00e9gion est d\u00e9sormais le th\u00e9\u00e2tre de crises imbriqu\u00e9es o\u00f9 griefs ethniques, insurrection djihadiste, criminalit\u00e9 organis\u00e9e, d\u00e9gradation environnementale, coups d&rsquo;\u00c9tat militaires et rivalit\u00e9s entre grandes puissances convergent en un seul syst\u00e8me d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9, mutuellement renfor\u00e7ant. L&rsquo;ampleur de cette convergence est difficile \u00e0 surestimer : l&rsquo;Indice mondial du terrorisme 2025 confirme que le Sahel est devenu l&rsquo;\u00e9picentre mondial du terrorisme, repr\u00e9sentant plus de la moiti\u00e9 de l&rsquo;ensemble des d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme dans le monde en 2024, le nombre de morts li\u00e9es aux conflits dans la r\u00e9gion ayant d\u00e9pass\u00e9 pour la premi\u00e8re fois les 25 000, un record depuis la cr\u00e9ation de l&rsquo;indice (Institute for Economics and Peace, cit\u00e9 dans The Africa Report, 2025). De tels chiffres situent le Sahel non pas comme une pr\u00e9occupation s\u00e9curitaire p\u00e9riph\u00e9rique, mais comme le th\u00e9\u00e2tre central de la guerre irr\u00e9guli\u00e8re contemporaine.<\/p>\n<p>Parmi les acteurs les plus d\u00e9terminants de ce paysage figurent les mouvements s\u00e9paratistes touaregs qui revendiquent autonomie ou ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis d&rsquo;\u00c9tats postcoloniaux centralis\u00e9s, les organisations djihadistes affili\u00e9es \u00e0 Al-Qa\u00efda et \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat islamique, ainsi que des r\u00e9seaux de trafic de plus en plus sophistiqu\u00e9s acheminant drogues, armes, migrants, carburant et or \u00e0 travers des couloirs d\u00e9sertiques largement d\u00e9pourvus de contr\u00f4le policier. Ces acteurs n&rsquo;op\u00e8rent pas de mani\u00e8re isol\u00e9e, et leurs int\u00e9r\u00eats ne sont pas toujours oppos\u00e9s. Les alliances se d\u00e9placent au gr\u00e9 des calculs locaux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, de parent\u00e9 et d&rsquo;opportunit\u00e9, produisant un environnement conflictuel d&rsquo;une fluidit\u00e9 extraordinaire, dans lequel les fronti\u00e8res entre insurrection politique, militantisme religieux et entreprise criminelle sont devenues poreuses, et par endroits indiscernables.<\/p>\n<p>Comprendre la crise sah\u00e9lienne exige donc de d\u00e9passer les r\u00e9cits qui r\u00e9duisent les troubles de la r\u00e9gion au seul extr\u00e9misme religieux. Au fond, la crise est politique et institutionnelle : elle refl\u00e8te l&rsquo;incapacit\u00e9 persistante des \u00c9tats postcoloniaux \u00e0 int\u00e9grer les populations p\u00e9riph\u00e9riques, \u00e0 projeter une autorit\u00e9 cr\u00e9dible au-del\u00e0 des centres urbains, et \u00e0 b\u00e2tir des structures de gouvernance capables d&rsquo;offrir s\u00e9curit\u00e9, justice et opportunit\u00e9s \u00e9conomiques \u00e0 des communaut\u00e9s historiquement marginalis\u00e9es. Cet essai soutient que le vide de gouvernance qui en r\u00e9sulte a permis \u00e0 des acteurs non \u00e9tatiques \u2014 s\u00e9paratistes, djihadistes et criminels confondus \u2014 de se positionner comme des fournisseurs alternatifs de protection et d&rsquo;ordre, approfondissant une crise dont la r\u00e9solution d\u00e9pend moins des victoires militaires que de la reconstruction d&rsquo;une souverainet\u00e9 \u00e9tatique l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi analytique que pose le Sahel ne consiste donc pas simplement \u00e0 d\u00e9nombrer les acteurs arm\u00e9s, mais \u00e0 retracer les relations qui les unissent. Les mouvements s\u00e9paratistes, les organisations djihadistes et les r\u00e9seaux criminels sont fr\u00e9quemment trait\u00e9s, dans le discours politique, comme des cat\u00e9gories distinctes appelant des instruments de r\u00e9ponse s\u00e9par\u00e9s \u2014 la n\u00e9gociation politique pour les premiers, la lutte antiterroriste militaire pour les seconds, et la r\u00e9pression polici\u00e8re ou l&rsquo;interdiction pour les troisi\u00e8mes. Or, les donn\u00e9es empiriques rassembl\u00e9es dans cet essai sugg\u00e8rent qu&rsquo;une telle s\u00e9paration cat\u00e9gorielle occulte plus qu&rsquo;elle ne r\u00e9v\u00e8le. Des combattants passent des rangs s\u00e9paratistes aux rangs djihadistes selon des calculs changeants de protection et d&rsquo;opportunit\u00e9 ; les organisations djihadistes financent leurs projets de gouvernance par les m\u00eames corridors de trafic qu&#8217;empruntent des entrepreneurs purement criminels ; et les acteurs criminels, \u00e0 leur tour, d\u00e9pendent du contr\u00f4le territorial qu&rsquo;assurent les insurg\u00e9s arm\u00e9s pour acheminer leurs marchandises en s\u00e9curit\u00e9. Tout cadre politique qui traiterait ces trois dimensions de mani\u00e8re isol\u00e9e risquerait de sous-estimer la r\u00e9silience adaptative de l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse se d\u00e9ploie de mani\u00e8re th\u00e9matique : des racines coloniales de la fragilit\u00e9 \u00e9tatique \u00e0 la question touar\u00e8gue et \u00e0 la mont\u00e9e de la gouvernance djihadiste, en passant par les \u00e9conomies criminelles qui financent les acteurs arm\u00e9s, les coups d&rsquo;\u00c9tat qui ont refa\u00e7onn\u00e9 la politique r\u00e9gionale, les puissances \u00e9trang\u00e8res en concurrence pour l&rsquo;influence, les pressions climatiques qui aggravent les tensions existantes, et enfin la diffusion g\u00e9ographique de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 vers la c\u00f4te ouest-africaine.<\/p>\n<p><strong>H\u00e9ritages coloniaux et fragilit\u00e9 de la formation \u00e9tatique<\/strong><\/p>\n<p>Les racines de l&rsquo;instabilit\u00e9 sah\u00e9lienne contemporaine r\u00e9sident en partie, quoique non exclusivement, dans le partage colonial de l&rsquo;Afrique. Les administrations europ\u00e9ennes ont trac\u00e9 des fronti\u00e8res faisant peu de cas des r\u00e9alit\u00e9s ethniques, linguistiques et \u00e9conomiques pr\u00e9existantes, scindant des communaut\u00e9s nomades et semi-nomades entre des juridictions nouvelles et largement arbitraires. Les populations touar\u00e8gues, dont les zones traditionnelles de mobilit\u00e9 et d&rsquo;autorit\u00e9 s&rsquo;\u00e9tendaient sur ce qui allait devenir le Mali, le Niger, l&rsquo;Alg\u00e9rie, la Libye et le Burkina Faso, virent leurs sch\u00e9mas circulatoires d&rsquo;\u00e9change, de p\u00e2turage et de gouvernance perturb\u00e9s par des fronti\u00e8res qui n&rsquo;avaient gu\u00e8re de sens sur le terrain, tout en devenant l&rsquo;ossature fixe de la souverainet\u00e9 postcoloniale.<\/p>\n<p>L&rsquo;ind\u00e9pendance n&rsquo;a pas r\u00e9solu ce d\u00e9calage structurel ; \u00e0 bien des \u00e9gards, elle l&rsquo;a enracin\u00e9 davantage. Les gouvernements qui h\u00e9rit\u00e8rent de l&rsquo;architecture administrative coloniale fran\u00e7aise conserv\u00e8rent des structures fortement centralis\u00e9es, orient\u00e9es vers les capitales m\u00e9ridionales, riveraines ou c\u00f4ti\u00e8res, tandis que les p\u00e9riph\u00e9ries nordiques et d\u00e9sertiques recevaient un investissement disproportionnellement limit\u00e9 en infrastructures, \u00e9ducation, sant\u00e9 et repr\u00e9sentation politique. Cette asym\u00e9trie fut aggrav\u00e9e par les s\u00e9cheresses successives des ann\u00e9es 1970 et 1980, qui d\u00e9vast\u00e8rent les \u00e9conomies pastorales \u00e0 travers le Sahel et acc\u00e9l\u00e9r\u00e8rent l&rsquo;exode rural, la pauvret\u00e9 chronique et le ressentiment envers des autorit\u00e9s centrales per\u00e7ues comme indiff\u00e9rentes, voire extractives (Africa at LSE, 2022). Ces in\u00e9galit\u00e9s structurelles cr\u00e9\u00e8rent des griefs durables qui allaient r\u00e9appara\u00eetre, par vagues successives, sous forme de r\u00e9bellion arm\u00e9e.<\/p>\n<p>Il convient de noter que l&rsquo;h\u00e9ritage colonial ne saurait, \u00e0 lui seul, expliquer la persistance de l&rsquo;instabilit\u00e9 ; les choix de gouvernance postcoloniale, les logiques de captation par les \u00e9lites et la militarisation des r\u00e9ponses \u00e9tatiques aux troubles p\u00e9riph\u00e9riques ont aggrav\u00e9 plut\u00f4t que corrig\u00e9 ces distorsions initiales. N\u00e9anmoins, la logique spatiale de la marginalisation \u00e9tablie durant la p\u00e9riode coloniale \u2014 la concentration des capacit\u00e9s \u00e9tatiques dans une poign\u00e9e de centres urbains entour\u00e9s de vastes arri\u00e8re-pays faiblement administr\u00e9s \u2014 demeure un trait structurant de la g\u00e9ographie politique de la r\u00e9gion, et contribue \u00e0 expliquer pourquoi les acteurs arm\u00e9s non \u00e9tatiques, s\u00e9paratistes ou djihadistes, ont trouv\u00e9 un terrain si fertile dans les m\u00eames zones p\u00e9riph\u00e9riques, g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p><strong>La question touar\u00e8gue<\/strong><\/p>\n<p>Les Touaregs ont men\u00e9 des soul\u00e8vements r\u00e9p\u00e9t\u00e9s depuis au moins 1916, lorsque la r\u00e9volte de Kaocen contesta l&rsquo;autorit\u00e9 coloniale fran\u00e7aise dans ce qui est aujourd&rsquo;hui le Niger, suivie d&rsquo;insurrections successives en 1962-64 (l&rsquo;Alfellaga), 1990-95 et 2007-09, chacune s&rsquo;achevant par des accords n\u00e9goci\u00e9s qui furent par la suite laiss\u00e9s inappliqu\u00e9s, ou seulement partiellement honor\u00e9s, par les gouvernements centraux (Historia Scripta, 2024). Ce cycle r\u00e9current de r\u00e9bellion et d&rsquo;accommodement inabouti est essentiel pour comprendre pourquoi la question touar\u00e8gue r\u00e9siste \u00e0 toute r\u00e9solution d\u00e9finitive : chaque cycle de conflit a \u00e9t\u00e9 suivi d&rsquo;accords de paix promettant d\u00e9centralisation, investissement en d\u00e9veloppement et int\u00e9gration des combattants au sein des arm\u00e9es nationales, promesses qui se sont \u00e9teintes une fois la menace s\u00e9curitaire imm\u00e9diate \u00e9cart\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;effondrement du r\u00e9gime de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011 modifia fondamentalement l&rsquo;\u00e9quilibre r\u00e9gional des forces. Des milliers de combattants touaregs ayant servi dans les forces de Kadhafi rentr\u00e8rent dans le nord du Mali munis d&rsquo;armements lourds et d&rsquo;une exp\u00e9rience de combat acquise lors de la guerre civile libyenne, fournissant la base mat\u00e9rielle d&rsquo;une r\u00e9bellion d&rsquo;une intensit\u00e9 in\u00e9dite (Historia Scripta, 2024). Le Mouvement national de lib\u00e9ration de l&rsquo;Azawad (MNLA), form\u00e9 en 2011 dans le but explicite d&rsquo;unir les factions touar\u00e8gues fragment\u00e9es sous une seule banni\u00e8re, lan\u00e7a en janvier 2012 des offensives contre les garnisons provinciales de la r\u00e9gion de Kidal, s&#8217;emparant rapidement des trois plus grandes villes du nord du Mali \u2014 Kidal, Gao et Tombouctou \u2014 en l&rsquo;espace de quelques jours (Wikip\u00e9dia, 2026, s&rsquo;appuyant sur des rapports contemporains). Aggravant la crise, la d\u00e9route de l&rsquo;arm\u00e9e malienne face \u00e0 cette offensive d\u00e9clencha, le 22 mars 2012, un coup d&rsquo;\u00c9tat qui renversa le pr\u00e9sident \u00e9lu Amadou Toumani Tour\u00e9, d\u00e9stabilisant davantage l&rsquo;\u00c9tat pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 ses territoires du nord \u00e9taient envahis.<\/p>\n<p>Le 6 avril 2012, le MNLA proclama l&rsquo;\u00c9tat ind\u00e9pendant de l&rsquo;Azawad, qualifiant le Mali d&rsquo;\u00ab \u00c9tat anarchique \u00bb incapable de s\u00e9curiser son propre territoire (Geopolitical Monitor, 2025). Ce projet nationaliste s&rsquo;av\u00e9ra toutefois de courte dur\u00e9e. La fragmentation interne des factions touar\u00e8gues \u2014 en particulier l&rsquo;\u00e9mergence, en 2012, de l&rsquo;organisation rivale d&rsquo;Iyad ag Ghali, Ansar Dine, qui recruta parmi les Touaregs Ifoghas et poursuivit un agenda explicitement islamiste plut\u00f4t que nationaliste-la\u00efque \u2014 mina l&rsquo;unit\u00e9 fragile que le MNLA avait cherch\u00e9 \u00e0 construire (Clingendael Institute, 2015). Des recherches appliquant la th\u00e9orie de la mobilisation des ressources au soul\u00e8vement de 2012 d\u00e9montrent qu&rsquo;Al-Qa\u00efda au Maghreb islamique (AQMI), le Mouvement pour l&rsquo;unicit\u00e9 et le jihad en Afrique de l&rsquo;Ouest (MUJAO) et Ansar Dine ne se content\u00e8rent pas de concurrencer le MNLA, mais s&rsquo;appropri\u00e8rent activement ses ressources morales et socio-organisationnelles : ils offrirent un projet politique alternatif pour l&rsquo;Azawad, scell\u00e8rent des alliances par des mariages au sein des familles du nord, et \u00e9tendirent de nouveaux r\u00e9seaux de trafic que le MNLA n&rsquo;avait pas eu la capacit\u00e9 de construire (Paradela-L\u00f3pez et Jima-Gonz\u00e1lez, 2024). Les organisations djihadistes s&rsquo;enracin\u00e8rent en outre en proposant des programmes d&rsquo;assistance sociale qui les int\u00e9gr\u00e8rent aux structures communautaires locales, strat\u00e9gie qui s&rsquo;av\u00e9ra nettement plus durable que le simple appel nationaliste du MNLA (Paradela-L\u00f3pez et Jima-Gonz\u00e1lez, 2024).<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence fut une \u00e9clipse rapide du projet nationaliste par des organisations djihadistes mieux dot\u00e9es en ressources, davantage connect\u00e9es \u00e0 des r\u00e9seaux transnationaux et plus coh\u00e9rentes sur le plan id\u00e9ologique, fragmentant le nord du Mali en sph\u00e8res d&rsquo;influence concurrentes plut\u00f4t que de le consolider sous une autorit\u00e9 s\u00e9paratiste unique. Les travaux consacr\u00e9s au r\u00f4le du Mouvement national de lib\u00e9ration de l&rsquo;Azawad dans la crise malienne plus large soulignent que le \u00ab facteur touareg \u00bb demeure analytiquement indispensable, m\u00eame si l&rsquo;attention internationale s&rsquo;est massivement d\u00e9plac\u00e9e vers les op\u00e9rations anti-djihadistes, car les griefs sous-jacents relatifs \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9, \u00e0 la d\u00e9centralisation et \u00e0 la r\u00e9partition des ressources qui animaient la r\u00e9bellion du MNLA n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9solus et continuent de fa\u00e7onner les calculs politiques des communaut\u00e9s du nord (African Security Review, 2013). Des recherches quantitatives sur la relation entre identit\u00e9 ethnique et participation au conflit lors de la r\u00e9bellion de 2012 soulignent de m\u00eame que le soul\u00e8vement ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie djihadiste, puisqu&rsquo;il constitua initialement, et fondamentalement, une mobilisation nationaliste enracin\u00e9e dans des d\u00e9cennies d&rsquo;exclusion per\u00e7ue de l&rsquo;\u00c9tat malien (ScienceDirect, 2022). La question touar\u00e8gue demeure donc, en somme, un diff\u00e9rend non r\u00e9solu portant sur la souverainet\u00e9, la d\u00e9centralisation et la r\u00e9partition \u00e9quitable des ressources, plut\u00f4t qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne purement s\u00e9paratiste ou purement religieux ; toute paix durable dans le nord du Mali devra s&rsquo;attaquer \u00e0 ces griefs politiques sous-jacents plut\u00f4t que de traiter la mobilisation touar\u00e8gue comme un simple probl\u00e8me s\u00e9curitaire ou antiterroriste.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;essor des insurrections djihadistes et de la gouvernance de l&rsquo;ombre<\/strong><\/p>\n<p>La violence djihadiste a fondamentalement transform\u00e9 le paysage strat\u00e9gique du Sahel au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Les organisations affili\u00e9es \u00e0 Al-Qa\u00efda et \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat islamique se sont d\u00e9velopp\u00e9es non pas essentiellement par le recrutement id\u00e9ologique, mais en exploitant des griefs locaux laiss\u00e9s sans r\u00e9ponse par des \u00c9tats fragiles, en s&rsquo;enracinant au sein des communaut\u00e9s comme fournisseurs alternatifs de protection, de r\u00e9solution des conflits, de fiscalit\u00e9 et de services sociaux rudimentaires (Middle East Institute, 2026). Cette strat\u00e9gie de gouvernance, plut\u00f4t que de simple pr\u00e9dation, distingue le projet djihadiste sah\u00e9lien des insurrections ant\u00e9rieures, plus purement militaires, et contribue \u00e0 expliquer sa r\u00e9silience face \u00e0 une pression antiterroriste soutenue.<\/p>\n<p>Deux organisations dominent ce paysage : Jama&rsquo;at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), fond\u00e9e en 2017 en tant que regroupement de factions affili\u00e9es \u00e0 Al-Qa\u00efda, dont Ansar Dine, et la Province de l&rsquo;\u00c9tat islamique au Sahel (ISSP), anciennement connue sous le nom d&rsquo;\u00c9tat islamique dans le Grand Sahara. Des recherches comparatives sur la gouvernance djihadiste au sein des branches sah\u00e9liennes de l&rsquo;\u00c9tat islamique montrent que les divergences id\u00e9ologiques entre les deux organisations ne sont pas de simples postures rh\u00e9toriques, mais structurent la pratique quotidienne de la gouvernance : le JNIM, en tant qu&rsquo;affili\u00e9 d&rsquo;Al-Qa\u00efda, tend vers un accommodement plus pragmatique avec les autorit\u00e9s coutumi\u00e8res locales et une plus grande tol\u00e9rance dans l&rsquo;application de la fiscalit\u00e9 religieuse (zakat), tandis que l&rsquo;ISSP a adopt\u00e9 une posture plus rigide et internationalement orient\u00e9e, rejetant ce type d&rsquo;adaptation locale (Oxford Academic, African Affairs, 2026). Les deux organisations partagent n\u00e9anmoins des interdits fondamentaux : toute coop\u00e9ration avec les acteurs \u00e9tatiques est prohib\u00e9e et punissable, souvent de mort ; les symboles \u00e9tatiques sont bannis et les institutions \u00e9tatiques ferm\u00e9es de force ; et les chefs coutumiers locaux sont contraints soit de partir, soit de se soumettre au nouvel ordre (Oxford Academic, African Affairs, 2026).<\/p>\n<p>Le JNIM s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le plus efficace des deux \u00e0 transformer son ancrage local en une emprise territoriale durable. Les analyses du Critical Threats Project documentent que le JNIM a mis en place une vaste gouvernance de l&rsquo;ombre \u00e0 travers le Mali et le Burkina Faso, par le biais d&rsquo;accords localis\u00e9s, exploitant la conjonction des tensions climatiques, de la faiblesse de la gouvernance et des tensions communautaires pour s&rsquo;enraciner au sein des populations rurales, tout en intensifiant les op\u00e9rations contre les postes douaniers et les corridors de transport reliant l&rsquo;ouest du Mali \u00e0 Bamako (Critical Threats Project, 2024). L&rsquo;International Crisis Group observe de m\u00eame que le mod\u00e8le de gouvernance le plus abouti du JNIM se trouve dans le Sahel central, o\u00f9 les villages sous son contr\u00f4le doivent observer des r\u00e8gles d\u00e9riv\u00e9es de son interpr\u00e9tation de la charia \u2014 port du voile obligatoire, interdiction des c\u00e9l\u00e9brations de mariage, s\u00e9gr\u00e9gation des sexes dans les transports \u2014, bien que les populations rurales conservent une certaine capacit\u00e9 de n\u00e9gociation quant \u00e0 l&rsquo;application pratique de ces r\u00e8gles au niveau local (International Crisis Group, 2026). Cette capacit\u00e9 de conformit\u00e9 n\u00e9goci\u00e9e, plut\u00f4t que de pure coercition, explique sans doute pourquoi le JNIM est parvenu \u00e0 un degr\u00e9 d&rsquo;acceptation locale durable que les insurrections purement coercitives atteignent rarement.<\/p>\n<p>La strat\u00e9gie organisationnelle du JNIM a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 analys\u00e9e \u00e0 travers un cadre criminologique de \u00ab transplantation \u00bb, qui conclut que l&rsquo;expansion du groupe \u00e0 travers le Sahara-Sahel a repos\u00e9 sur une adaptation strat\u00e9gique aux conditions locales : int\u00e9gration de chefs locaux au sein de sa structure de commandement, consolidation d&rsquo;alliances par le mariage, fourniture de services de base et mise en place d&rsquo;institutions de gouvernance fond\u00e9es sur la charia, tout en capitalisant sur des facteurs d&rsquo;attraction tels que la faiblesse de la pr\u00e9sence \u00e9tatique, les tensions entre \u00e9leveurs peuls et agriculteurs dogons, et les opportunit\u00e9s \u00e9conomiques offertes par l&rsquo;exploitation aurif\u00e8re ill\u00e9gale et la contrebande (Journal of Illicit Economies and Development, 2025). Ce mod\u00e8le adaptatif, intimement li\u00e9 \u00e0 la criminalit\u00e9, a permis au JNIM de recruter des combattants parmi les communaut\u00e9s touar\u00e8gues, peules, arabes et autres, unissant sous une m\u00eame banni\u00e8re organisationnelle des factions arm\u00e9es jusque-l\u00e0 disparates, tout en maintenant une flexibilit\u00e9 op\u00e9rationnelle d\u00e9centralis\u00e9e (HSToday, 2026).<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le de gouvernance poursuivi par le JNIM et, dans une moindre mesure, l&rsquo;ISSP repr\u00e9sente une rupture d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e avec le mod\u00e8le insurrectionnel purement pr\u00e9dateur observ\u00e9 dans certains conflits africains ant\u00e9rieurs. Plut\u00f4t que de traiter les populations civiles uniquement comme des cibles d&rsquo;extraction ou d&rsquo;intimidation, les deux organisations investissent \u2014 \u00e0 des degr\u00e9s et avec des degr\u00e9s de succ\u00e8s variables \u2014 dans des m\u00e9canismes de r\u00e9solution des conflits, des syst\u00e8mes fiscaux rudimentaires se substituant aux recettes \u00e9tatiques absentes, et, dans le cas du JNIM en particulier, une tol\u00e9rance n\u00e9goci\u00e9e des coutumes locales qui lui permet d&rsquo;entretenir une relation fonctionnelle avec les communaut\u00e9s sur plusieurs ann\u00e9es plut\u00f4t que quelques mois. Ce mod\u00e8le de gouvernance enracin\u00e9e contribue \u00e0 expliquer pourquoi les op\u00e9rations militaires visant les commandants ou unit\u00e9s combattantes djihadistes, aussi r\u00e9ussies soient-elles tactiquement, se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es insuffisantes pour d\u00e9loger ces organisations : l&rsquo;infrastructure sociale d&rsquo;acceptation locale, d&rsquo;alliances matrimoniales et de conformit\u00e9 n\u00e9goci\u00e9e que le JNIM en particulier a construite persiste m\u00eame lorsque des commandants individuels sont tu\u00e9s ou captur\u00e9s, la direction se reconstituant et les op\u00e9rations se poursuivant apr\u00e8s une perturbation seulement temporaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;expansion djihadiste ne s&rsquo;est pas limit\u00e9e au Sahel central. Depuis 2019, le JNIM a \u00e9tendu ses attaques vers le littoral du golfe de Guin\u00e9e, frappant des cibles en C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, au B\u00e9nin et au Togo, alors m\u00eame que ses dirigeants consid\u00e9reraient, selon plusieurs analyses, une expansion territoriale rapide avec prudence, de crainte de fragmenter leurs propres rangs (International Crisis Group, 2026). Cette strat\u00e9gie d&rsquo;expansion calcul\u00e9e et progressive \u2014 privil\u00e9giant la coh\u00e9sion organisationnelle \u00e0 l&rsquo;acquisition territoriale rapide \u2014 distingue le JNIM des mouvements insurg\u00e9s plus ouvertement expansionnistes et contribue \u00e0 expliquer sa remarquable durabilit\u00e9 apr\u00e8s pr\u00e8s d&rsquo;une d\u00e9cennie d&rsquo;op\u00e9rations antiterroristes soutenues men\u00e9es par les forces r\u00e9gionales et internationales.<\/p>\n<p><strong>\u00c9conomies criminelles et r\u00e9seaux de trafic<\/strong><\/p>\n<p>Le Sahel est devenu l&rsquo;un des corridors les plus importants au monde pour le commerce illicite, statut confirm\u00e9 par les \u00e9valuations successives de l&rsquo;Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). La coca\u00efne achemin\u00e9e depuis l&rsquo;Am\u00e9rique latine vers les march\u00e9s europ\u00e9ens transite de plus en plus par la r\u00e9gion, exploitant sa position g\u00e9ographique que les responsables de l&rsquo;ONUDC d\u00e9crivent comme une escale naturelle entre la production sud-am\u00e9ricaine et la demande europ\u00e9enne croissante (UN News, 2024). L&rsquo;ampleur de ce trafic a connu une croissance spectaculaire : les saisies de coca\u00efne au Sahel sont pass\u00e9es d&rsquo;une moyenne de 13 kilogrammes par an entre 2015 et 2020 \u00e0 1 466 kilogrammes en 2022, une centuplication que les \u00e9valuations de l&rsquo;ONUDC interpr\u00e8tent comme la preuve d&rsquo;op\u00e9rations de trafic \u00e0 grande \u00e9chelle plut\u00f4t que d&rsquo;un transit incident (ReliefWeb, 2024). D\u00e8s la mi-2023, la Mauritanie avait d\u00e9j\u00e0 saisi \u00e0 elle seule 2,3 tonnes de coca\u00efne, soulignant l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration du rythme de ce commerce (ReliefWeb, 2024).<\/p>\n<p>La r\u00e9sine de cannabis, provenant principalement du Maroc, demeure la drogue trafiqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;international la plus fr\u00e9quemment saisie dans les \u00c9tats sah\u00e9liens, dont le Burkina Faso, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger, suivie de la coca\u00efne et des opio\u00efdes pharmaceutiques d\u00e9tourn\u00e9s tels que le tramadol et la pr\u00e9gabaline, achemin\u00e9s en quantit\u00e9s consid\u00e9rables depuis des points de fabrication et de d\u00e9tournement situ\u00e9s plus au sud, puis d\u00e9plac\u00e9s vers le nord \u00e0 travers la r\u00e9gion (ONUDC, 2022). Au-del\u00e0 des stup\u00e9fiants, l&rsquo;\u00e9valuation de la menace de la criminalit\u00e9 transnationale organis\u00e9e de l&rsquo;ONUDC recense des march\u00e9s illicites parall\u00e8les pour les armes \u00e0 feu, le carburant, l&rsquo;or et le trafic de migrants, notant que les cha\u00eenes d&rsquo;approvisionnement r\u00e9guli\u00e8res ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 perturb\u00e9es par la circulation de produits m\u00e9dicaux falsifi\u00e9s \u00e0 travers des circuits de distribution par ailleurs l\u00e9gitimes (ONUDC, 2024). Ces \u00e9conomies illicites imbriqu\u00e9es g\u00e9n\u00e8rent des revenus que des entrepreneurs criminels, des fonctionnaires corrompus, des interm\u00e9diaires tribaux et des groupes arm\u00e9s n\u00e9gocient de mani\u00e8re pragmatique entre eux, produisant une \u00e9conomie de la protection et du passage qui transcende le contr\u00f4le de toute organisation unique.<\/p>\n<p>Le blanchiment d&rsquo;argent est devenu un facteur critique de ce commerce, les trafiquants dissimulant de plus en plus leurs produits illicites par des investissements dans l&rsquo;exploitation aurif\u00e8re et l&rsquo;immobilier, des secteurs dont l&rsquo;opacit\u00e9 rend les flux financiers difficiles \u00e0 tracer tout en conf\u00e9rant aux trafiquants un vernis d&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique l\u00e9gitime (ONUDC, 2024). L&rsquo;ONUDC documente en outre que le trafic de drogue dans la r\u00e9gion est facilit\u00e9 par des acteurs allant de l&rsquo;\u00e9lite politique aux dirigeants communautaires, en passant par les chefs de groupes arm\u00e9s eux-m\u00eames, permettant aux trafiquants de p\u00e9n\u00e9trer plusieurs strates de l&rsquo;\u00c9tat et d&rsquo;\u00e9chapper efficacement aux poursuites (ONUDC, 2024). Sur les sites d&rsquo;exploitation aurif\u00e8re artisanale et \u00e0 petite \u00e9chelle, des groupes criminels ont \u00e9t\u00e9 document\u00e9s recourant au travail des enfants, exposant les travailleurs \u00e0 des conditions d&rsquo;exploitation et les enfermant dans des cycles de pauvret\u00e9 par le biais d&rsquo;accords de pr\u00e9financement, tandis que l&rsquo;usage de cyanure et de mercure sur les sites d&rsquo;extraction ill\u00e9gale contamine les ressources en eau et en terres \u00e0 travers la r\u00e9gion (UNIS Vienne, 2024).<\/p>\n<p>Le trafic de migrants constitue une autre dimension de cet \u00e9cosyst\u00e8me criminel, se recoupant fr\u00e9quemment avec le trafic de drogue et l&rsquo;exploitation sexuelle ou par le travail le long des m\u00eames itin\u00e9raires, utilisant les m\u00eames v\u00e9hicules et les m\u00eames r\u00e9seaux d&rsquo;interm\u00e9diaires (ONUDC, 2023). La distinction entre insurrection politique et criminalit\u00e9 organis\u00e9e est ainsi devenue de plus en plus difficile \u00e0 soutenir analytiquement : les groupes arm\u00e9s, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;organisations djihadistes ou de factions s\u00e9paratistes r\u00e9siduelles, financent leurs op\u00e9rations en grande partie par la taxation des routes de trafic, la participation directe \u00e0 la contrebande, l&rsquo;enl\u00e8vement contre ran\u00e7on, l&rsquo;exploitation mini\u00e8re ill\u00e9gale et le racket de protection pr\u00e9lev\u00e9 aussi bien sur le commerce licite qu&rsquo;illicite. Les revenus tir\u00e9s de ces march\u00e9s illicites sont r\u00e9investis dans les armes, les v\u00e9hicules et le personnel, soutenant directement la capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle des groupes arm\u00e9s \u00e0 mener des attaques, tandis que les conflits persistants autour de n\u0153uds strat\u00e9giques de trafic dans le nord du Mali, au Niger et au Tchad illustrent comment l&rsquo;\u00e9conomie criminelle retarde activement, plut\u00f4t qu&rsquo;elle n&rsquo;accompagne simplement, la r\u00e9solution des conflits (UNIS Vienne, 2024).<\/p>\n<p>Cet enchev\u00eatrement de la violence politique et de l&rsquo;entreprise criminelle emporte d&rsquo;importantes implications pour la conception des politiques publiques. Les strat\u00e9gies d&rsquo;interdiction fond\u00e9es sur le traitement du trafic comme un simple probl\u00e8me r\u00e9pressif, dissoci\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie politique de l&rsquo;insurrection, risquent de simplement d\u00e9placer plut\u00f4t que de r\u00e9duire les flux illicites, dans la mesure o\u00f9 les structures d&rsquo;incitation sous-jacentes \u2014 faiblesse du contr\u00f4le frontalier, fonctionnaires corruptibles et absence d&rsquo;alternatives \u00e9conomiques licites pour les populations situ\u00e9es le long des corridors de trafic \u2014 demeurent inadress\u00e9es. Inversement, les strat\u00e9gies antiterroristes qui ignorent le financement criminel sous-tendant les op\u00e9rations djihadistes ont peu de chances d&rsquo;affaiblir durablement des organisations telles que le JNIM, dont la r\u00e9silience d\u00e9pend largement de flux de revenus persistant ind\u00e9pendamment de toute issue ponctuelle sur le terrain. Le cas sah\u00e9lien illustre ainsi une tendance plus large document\u00e9e dans d&rsquo;autres contextes d&rsquo;\u00c9tats fragiles : la criminalit\u00e9 organis\u00e9e et l&rsquo;insurrection politique, loin de repr\u00e9senter des menaces concurrentes \u00e0 traiter s\u00e9quentiellement, forment un syst\u00e8me unique et mutuellement renfor\u00e7ant, dont les composantes doivent \u00eatre combattues simultan\u00e9ment pour esp\u00e9rer r\u00e9duire l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de mani\u00e8re significative.<\/p>\n<p><strong>\u00c9tats faibles, coups d&rsquo;\u00c9tat militaires et d\u00e9ficits de gouvernance<\/strong><\/p>\n<p>La faiblesse institutionnelle demeure, sans doute, le trait le plus d\u00e9terminant de la crise sah\u00e9lienne. Dans les \u00c9tats les plus touch\u00e9s de la r\u00e9gion, les gouvernements n&rsquo;exercent une autorit\u00e9 administrative effective que sur les grands centres urbains, laissant de vastes territoires ruraux en dehors de tout contr\u00f4le \u00e9tatique significatif. Les citoyens de ces zones p\u00e9riph\u00e9riques rencontrent typiquement l&rsquo;\u00c9tat avant tout par le biais des forces de s\u00e9curit\u00e9 plut\u00f4t que par les services publics, un sch\u00e9ma qui a historiquement engendr\u00e9 du ressentiment et, dans certains cas, une coop\u00e9ration active avec des acteurs arm\u00e9s non \u00e9tatiques offrant des formes d&rsquo;ordre plus pr\u00e9visibles et localement r\u00e9actives.<\/p>\n<p>Cette fragilit\u00e9 institutionnelle s&rsquo;est manifest\u00e9e le plus visiblement par une vague de coups d&rsquo;\u00c9tat militaires qui a refa\u00e7onn\u00e9 la politique r\u00e9gionale entre 2020 et 2023. Le Mali connut deux coups d&rsquo;\u00c9tat en succession rapide \u2014 ao\u00fbt 2020 et mai 2021 \u2014, le second rempla\u00e7ant un gouvernement civil de transition par un r\u00e9gime militaire direct sous le colonel Assimi Go\u00efta (Fonds mon\u00e9taire international, 2024). Le Burkina Faso suivit avec des coups d&rsquo;\u00c9tat en janvier et septembre 2022, le second portant au pouvoir le capitaine Ibrahim Traor\u00e9 apr\u00e8s qu&rsquo;il eut accus\u00e9 son pr\u00e9d\u00e9cesseur, Paul-Henri Damiba, d&rsquo;avoir \u00e9chou\u00e9 \u00e0 endiguer la d\u00e9t\u00e9rioration de la situation terroriste (Harvard International Review, 2025). Le coup d&rsquo;\u00c9tat au Niger survint en juillet 2023, remarquable \u00e0 la fois parce qu&rsquo;il \u00e9vin\u00e7a ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme le dernier partenaire s\u00e9curitaire fiable de la France dans la r\u00e9gion, et parce que la situation s\u00e9curitaire du Niger avait auparavant \u00e9t\u00e9 relativement moins grave que celle du Mali ou du Burkina Faso (Fonds mon\u00e9taire international, 2024).<\/p>\n<p>Il convient de noter que la vague de coups d&rsquo;\u00c9tat qui a balay\u00e9 le Sahel central ne s&rsquo;est pas produite isol\u00e9ment du sch\u00e9ma continental plus large d&rsquo;intervention militaire document\u00e9 au cours de la m\u00eame p\u00e9riode, des putschs parall\u00e8les en Guin\u00e9e (2021), au Gabon (2023), ainsi que des ruptures constitutionnelles au Tchad et au Soudan t\u00e9moignant d&rsquo;une \u00e9rosion r\u00e9gionale du contr\u00f4le civil sur les institutions arm\u00e9es (ACCORD, 2024). Des recherches comparatives sur les transitions politiques sugg\u00e8rent que les difficult\u00e9s \u00e9conomiques accroissent sensiblement la probabilit\u00e9 de coups d&rsquo;\u00c9tat, \u00e9tablissant des parall\u00e8les avec des \u00e9pisodes historiques d&rsquo;intervention militaire lors de r\u00e9cessions \u00e9conomiques en Am\u00e9rique latine et ailleurs, et notant que le m\u00e9contentement populaire face \u00e0 la mauvaise gestion des fonds publics pr\u00e9c\u00e8de fr\u00e9quemment, et l\u00e9gitime aux yeux de segments importants de la population, l&rsquo;intervention d&rsquo;officiers militaires se pr\u00e9sentant comme les sauveurs de la nation (ACCORD, 2024). Ce sch\u00e9ma de tol\u00e9rance populaire, et dans certains cas d&rsquo;accueil favorable, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;intervention militaire complique les efforts ext\u00e9rieurs visant \u00e0 r\u00e9tablir l&rsquo;ordre constitutionnel, de tels efforts risquant d&rsquo;\u00eatre per\u00e7us localement comme la d\u00e9fense r\u00e9flexe d&rsquo;un statu quo discr\u00e9dit\u00e9 plut\u00f4t que comme un soutien de principe \u00e0 la gouvernance d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse de l&rsquo;OCDE attribue ces putschs successifs \u00e0 une logique structurelle commune aux trois pays : une col\u00e8re populaire croissante face \u00e0 l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 la corruption, une confiance publique \u00e9lev\u00e9e dans les institutions militaires par rapport \u00e0 une politique civile discr\u00e9dit\u00e9e, et un sentiment g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 que les gouvernements d\u00e9mocratiquement \u00e9lus avaient \u00e9chou\u00e9 \u00e0 contenir la menace djihadiste (OCDE, 2024 ; The Africa Report, 2025). Les difficult\u00e9s \u00e9conomiques aggrav\u00e8rent davantage ces griefs, la dette publique du Niger passant de six \u00e0 neuf milliards de dollars entre 2020 et 2023, alors m\u00eame que le pays se classait pr\u00e8s du bas de l&rsquo;Indice de d\u00e9veloppement humain et que plus de la moiti\u00e9 de sa population vivait sous le seuil de pauvret\u00e9 (Arab Center Washington DC, 2023).<\/p>\n<p>Les dividendes s\u00e9curitaires promis par ces juntes ne se sont toutefois gu\u00e8re mat\u00e9rialis\u00e9s. Les gouvernements militaires post-coup au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont privil\u00e9gi\u00e9 la survie du r\u00e9gime et l&rsquo;expulsion des partenaires s\u00e9curitaires occidentaux au d\u00e9triment d&rsquo;une r\u00e9forme institutionnelle durable, alors m\u00eame que les d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme ont continu\u00e9 d&rsquo;augmenter fortement dans plusieurs de ces \u00c9tats (Horn Institute, 2025). Les travaux consacr\u00e9s \u00e0 la vague de coups d&rsquo;\u00c9tat africaine plus large \u2014 incluant le Soudan aux c\u00f4t\u00e9s du trio sah\u00e9lien \u2014 constatent que les juntes ayant initialement expuls\u00e9 leurs partenaires antiterroristes \u00e9trangers au nom de la souverainet\u00e9 ont ensuite pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 un effritement de l&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9tatique, \u00e0 des crises humanitaires s&rsquo;aggravant, et dans certains cas \u00e0 un v\u00e9ritable revers militaire face aux insurrections m\u00eames qu&rsquo;elles promettaient de vaincre (Horn Institute, 2025). Les \u00e9lections promises \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition par ces gouvernements de transition ont \u00e9t\u00e9 report\u00e9es ou purement et simplement abandonn\u00e9es ; la junte malienne, par exemple, proposa un calendrier de transition de cinq ans qui suscita la condamnation soutenue des partis d&rsquo;opposition (Harvard International Review, 2025). Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont formellement retir\u00e9s de la Communaut\u00e9 \u00e9conomique des \u00c9tats de l&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest (CEDEAO) en janvier 2025, formant \u00e0 la place l&rsquo;Alliance des \u00c9tats du Sahel et adoptant une orientation politique explicitement souverainiste et anti-occidentale, alors m\u00eame que les conditions s\u00e9curitaires sur l&rsquo;ensemble du territoire de l&rsquo;alliance ont continu\u00e9 de se d\u00e9t\u00e9riorer plut\u00f4t que de s&rsquo;am\u00e9liorer (International Crisis Group, 2025).<\/p>\n<p><strong>Puissances \u00e9trang\u00e8res et comp\u00e9tition g\u00e9opolitique<\/strong><\/p>\n<p>Le Sahel est devenu une ar\u00e8ne de comp\u00e9tition internationale croissante, o\u00f9 le retrait d&rsquo;une puissance \u00e9trang\u00e8re a cr\u00e9\u00e9 un espace pour l&rsquo;entr\u00e9e assertive d&rsquo;autres. L&rsquo;engagement militaire de la France, d\u00e9butant avec l&rsquo;op\u00e9ration Serval en 2013 pour stopper une avanc\u00e9e djihadiste vers Bamako et s&rsquo;\u00e9tendant \u00e0 la mission de plus long terme Barkhane \u00e0 partir de 2014, d\u00e9ploya \u00e0 son apog\u00e9e environ 5 000 soldats \u00e0 travers cinq \u00c9tats sah\u00e9liens (Universidad de Navarra, 2025). Barkhane obtint des succ\u00e8s tactiques, notamment l&rsquo;\u00e9limination de commandants djihadistes de haut rang et la perturbation de r\u00e9seaux insurg\u00e9s, mais s&rsquo;av\u00e9ra incapable de stabiliser durablement la r\u00e9gion, et ses co\u00fbts financiers et humains \u2014 conjugu\u00e9s \u00e0 une d\u00e9t\u00e9rioration marqu\u00e9e du soutien de l&rsquo;opinion publique fran\u00e7aise apr\u00e8s 2021 \u2014 cr\u00e9\u00e8rent une pression croissante pour le retrait (Center for Strategic and International Studies, 2025).<\/p>\n<p>Cette pression culmina dans un d\u00e9sengagement fran\u00e7ais directement pr\u00e9cipit\u00e9 par les ruptures politiques cons\u00e9cutives aux coups d&rsquo;\u00c9tat de 2020 et 2021 au Mali. Les relations entre Paris et la junte malienne s&rsquo;effondr\u00e8rent lorsque la nouvelle direction invita des contractants militaires priv\u00e9s russes, le groupe Wagner, \u00e0 servir de partenaire s\u00e9curitaire alternatif en remplacement des forces fran\u00e7aises en cours de retrait (Universidad de Navarra, 2025). La France retira formellement ses derni\u00e8res troupes du Mali en ao\u00fbt 2022, et le pr\u00e9sident Emmanuel Macron d\u00e9clara la fin formelle de l&rsquo;op\u00e9ration Barkhane en novembre de la m\u00eame ann\u00e9e (International Institute for Strategic Studies, 2022). Le sch\u00e9ma se r\u00e9p\u00e9ta au Burkina Faso et au Niger, o\u00f9 des juntes post-coup exig\u00e8rent de m\u00eame le d\u00e9part des forces fran\u00e7aises, aboutissant \u00e0 l&rsquo;effondrement quasi total de la pr\u00e9sence militaire fran\u00e7aise \u00e0 travers son ancienne sph\u00e8re d&rsquo;influence sah\u00e9lienne d&rsquo;ici 2025 (Georgetown Journal of International Affairs, 2025).<\/p>\n<p>La Russie s&rsquo;est employ\u00e9e d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 combler le vide qui en r\u00e9sulte. Le groupe Wagner, puis sa structure successeure int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat, connue sous le nom d&rsquo;Africa Corps, a d\u00e9ploy\u00e9 des forces mercenaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, offrant aux juntes en difficult\u00e9 une assistance militaire, des fournitures d&rsquo;armes et un soutien de propagande, sans les conditions relatives aux droits humains ou \u00e0 la gouvernance d\u00e9mocratique historiquement attach\u00e9es \u00e0 l&rsquo;assistance occidentale (Counter Extremism Project, 2025). L&rsquo;analyse de cette transition sugg\u00e8re qu&rsquo;elle repr\u00e9sente moins une r\u00e9forme substantielle qu&rsquo;un exercice de changement de marque : les reportages de DefenceWeb sur le passage de Wagner \u00e0 Africa Corps notent une continuit\u00e9 dans les op\u00e9rations conjointes avec les forces arm\u00e9es nationales, des sch\u00e9mas similaires de violations des droits humains document\u00e9es, et un acc\u00e8s continu, quoique opaque, aux \u00e9quipements militaires maliens captur\u00e9s, m\u00eame si Moscou, par l&rsquo;entremise de son minist\u00e8re de la D\u00e9fense, exerce d\u00e9sormais un contr\u00f4le institutionnel direct accru (DefenceWeb, 2026). L&rsquo;int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique de la Russie d\u00e9passe la simple fourniture de s\u00e9curit\u00e9 et englobe l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;or, \u00e0 l&rsquo;uranium et \u00e0 d&rsquo;autres ressources naturelles pr\u00e9cieuses que les juntes sah\u00e9liennes ont offertes en \u00e9change d&rsquo;un soutien militaire (Universidad de Navarra, 2025).<\/p>\n<p>Le bilan empirique de ce partenariat s\u00e9curitaire russe offre peu de preuves d&rsquo;une am\u00e9lioration des r\u00e9sultats. Les travaux consacr\u00e9s aux op\u00e9rations sah\u00e9liennes de Wagner concluent que la pr\u00e9sence du groupe a fait relativement peu pour am\u00e9liorer la s\u00e9curit\u00e9 r\u00e9gionale, malgr\u00e9 son utilit\u00e9 politique pour des r\u00e9gimes assi\u00e9g\u00e9s, refl\u00e9tant un sch\u00e9ma d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9 lors des engagements ant\u00e9rieurs de Wagner en R\u00e9publique centrafricaine, o\u00f9 le groupe obtint un levier politique sur le gouvernement h\u00f4te mais livra des dividendes s\u00e9curitaires ambigus (Georgetown Journal of International Affairs, 2025). Au-del\u00e0 de la France et de la Russie, la Turquie, les \u00c9tats du Golfe, la Chine, les \u00c9tats-Unis, l&rsquo;Alg\u00e9rie et le Maroc ont chacun renforc\u00e9 leur engagement diplomatique, \u00e9conomique ou s\u00e9curitaire dans diff\u00e9rentes parties de la r\u00e9gion, refl\u00e9tant une comp\u00e9tition d&rsquo;influence de plus en plus multipolaire qui, tout bien consid\u00e9r\u00e9, a renforc\u00e9 plut\u00f4t que r\u00e9duit la polarisation politique et la prolif\u00e9ration de sph\u00e8res d&rsquo;influence concurrentes sur le territoire sah\u00e9lien (Universidad de Navarra, 2025).<\/p>\n<p><strong>Le changement climatique comme multiplicateur de conflits<\/strong><\/p>\n<p>La d\u00e9gradation environnementale intensifie consid\u00e9rablement les tensions d\u00e9j\u00e0 engendr\u00e9es par la faiblesse de la gouvernance et la comp\u00e9tition arm\u00e9e \u00e0 travers le Sahel. Les temp\u00e9ratures dans la r\u00e9gion augmentent \u00e0 un rythme environ 1,5 fois sup\u00e9rieur \u00e0 la moyenne mondiale, avec des projections indiquant des hausses de deux \u00e0 plus de quatre degr\u00e9s Celsius d&rsquo;ici 2080, tandis que le Niger perd \u00e0 lui seul environ 100 000 \u00e0 120 000 hectares de terres arables chaque ann\u00e9e en raison de l&rsquo;\u00e9rosion des sols et de la d\u00e9sertification (International Rescue Committee, 2023). Ces pressions climatiques se traduisent directement par une comp\u00e9tition pour les ressources : \u00e0 mesure que les s\u00e9cheresses s&rsquo;intensifient et que les p\u00e2turages se r\u00e9tr\u00e9cissent, les communaut\u00e9s agricoles s\u00e9dentaires per\u00e7oivent de plus en plus le d\u00e9placement saisonnier des \u00e9leveurs sur leurs terres comme une menace existentielle pour la s\u00e9curit\u00e9 de leurs r\u00e9coltes, tandis que les pasteurs, confront\u00e9s \u00e0 la perte de leurs routes de transhumance traditionnelles, sont contraints d&#8217;empi\u00e9ter davantage sur les terres agricoles \u00e0 la recherche de subsistance pour leurs troupeaux (Africa at LSE, 2022).<\/p>\n<p>Cette dynamique a engendr\u00e9 une violence croissante entre communaut\u00e9s agricoles et pastorales \u00e0 travers le Mali, le Niger et le nord du Nigeria, des affrontements document\u00e9s entre communaut\u00e9s pastorales peules et communaut\u00e9s agricoles dogon ou bambara au Mali ayant co\u00fbt\u00e9 bien plus d&rsquo;une centaine de vies en une seule ann\u00e9e, avant m\u00eame de tenir compte des sch\u00e9mas r\u00e9gionaux plus larges de violence communautaire (Global Community Engagement and Resilience Fund, 2022). Il convient toutefois d&rsquo;\u00e9viter les cadrages d\u00e9terministes traitant le changement climatique comme une cause directe du conflit ; la litt\u00e9rature empirique caract\u00e9rise syst\u00e9matiquement le stress environnemental comme un multiplicateur de menace plut\u00f4t que comme un facteur premier, qui interagit avec les vuln\u00e9rabilit\u00e9s structurelles pr\u00e9existantes \u2014 faiblesse des capacit\u00e9s \u00e9tatiques, tensions ethniques et marginalisation \u00e9conomique \u2014 et les intensifie, plut\u00f4t qu&rsquo;il n&rsquo;engendre la violence ind\u00e9pendamment de ces conditions politiques (Kwaghe International Journal of Arts, Humanities and Religious Studies, 2025). Certains travaux vont plus loin, mettant en garde contre le fait que le cadre dominant du \u00ab conflit climatique \u00bb, consolid\u00e9 par le discours du Programme des Nations unies pour l&rsquo;environnement et du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 durant les ann\u00e9es 2010, risque d&rsquo;occulter l&rsquo;\u00e9conomie politique sous-jacente de la violence sah\u00e9lienne \u2014 y compris les questions de classe et de contr\u00f4le des ressources parmi les \u00e9lites pastorales \u2014 en attribuant principalement \u00e0 des causes climatiques ce qui rel\u00e8ve en r\u00e9alit\u00e9 de luttes pour le pouvoir social et \u00e9conomique (Tricontinental, 2026).<\/p>\n<p>Les organisations djihadistes se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es habiles \u00e0 exploiter ces lignes de fracture d&rsquo;origine environnementale \u00e0 des fins de recrutement, se positionnant comme arbitres ou protecteurs dans des diff\u00e9rends portant sur l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la terre et \u00e0 l&rsquo;eau que les institutions \u00e9tatiques se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es incapables ou peu d\u00e9sireuses de r\u00e9soudre \u00e9quitablement. La croissance d\u00e9mographique aggrave davantage ces pressions : le Sahel poss\u00e8de l&rsquo;une des populations les plus jeunes et \u00e0 la croissance la plus rapide au monde, une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9mographique qui, en l&rsquo;absence d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration substantielle d&#8217;emplois, continue de fournir aux organisations djihadistes, criminelles et s\u00e9paratistes un vivier de recrues jeunes et \u00e9conomiquement marginalis\u00e9es (International Rescue Committee, 2023).<\/p>\n<p><strong>La g\u00e9ographie changeante de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>La violence autrefois concentr\u00e9e essentiellement dans le nord du Mali s&rsquo;est progressivement diffus\u00e9e vers le sud et vers l&rsquo;est, \u00e0 travers l&rsquo;ensemble de la r\u00e9gion. L&rsquo;Indice mondial du terrorisme 2025 confirme que le Sahel repr\u00e9sente d\u00e9sormais plus de la moiti\u00e9 de l&rsquo;ensemble des d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme dans le monde, le Burkina Faso, le Mali et le Niger dominant la liste des dix pays les plus touch\u00e9s par le terrorisme, alors m\u00eame que les d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme en Afrique subsaharienne hors Sahel sont tomb\u00e9s \u00e0 leur niveau le plus bas depuis 2016 (Institute for Economics and Peace, 2026). Le Burkina Faso concentrait \u00e0 lui seul environ un cinqui\u00e8me de l&rsquo;ensemble des d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme dans le monde en 2024, malgr\u00e9 une baisse annuelle des attaques et des pertes humaines, tandis que le Niger enregistra la plus forte hausse mondiale de d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme cette ann\u00e9e-l\u00e0, une augmentation de 94 % pour atteindre 930 d\u00e9c\u00e8s, la violence s&rsquo;intensifiant le long de ses fronti\u00e8res partag\u00e9es avec le Mali et le Burkina Faso (The Africa Report, 2025).<\/p>\n<p>Cette diffusion g\u00e9ographique ne rel\u00e8ve pas du hasard, mais refl\u00e8te des choix strat\u00e9giques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s des principales organisations djihadistes de la r\u00e9gion. L&rsquo;extension des op\u00e9rations du JNIM vers la C\u00f4te d&rsquo;Ivoire, le B\u00e9nin et le Togo depuis 2019 repr\u00e9sente une expansion calcul\u00e9e, quoique prudente, vers le littoral du golfe de Guin\u00e9e, alors m\u00eame que la direction du JNIM freinerait, selon plusieurs sources, le rythme de cette expansion par crainte qu&rsquo;une acquisition territoriale trop rapide ne fragmente la coh\u00e9sion interne du mouvement (International Crisis Group, 2026). L&rsquo;\u00e9chec de justesse d&rsquo;une tentative de coup d&rsquo;\u00c9tat au B\u00e9nin en 2025 \u2014 pays longtemps consid\u00e9r\u00e9 comme une exception d\u00e9mocratique relativement stable dans la r\u00e9gion \u2014 illustre \u00e0 quel point l&rsquo;instabilit\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 la ceinture de coups d&rsquo;\u00c9tat sah\u00e9lienne a commenc\u00e9 \u00e0 menacer des \u00c9tats c\u00f4tiers auparavant pr\u00e9serv\u00e9s (Dialogue Initiatives, 2025).<\/p>\n<p>La crise sah\u00e9lienne a par cons\u00e9quent \u00e9volu\u00e9 : d&rsquo;une insurrection r\u00e9gionale initialement confin\u00e9e aux fronti\u00e8res d&rsquo;un seul \u00c9tat fragile, elle est devenue un d\u00e9fi s\u00e9curitaire continental impliquant la stabilit\u00e9 politique du littoral atlantique de l&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest, du bassin du lac Tchad et, indirectement, les dynamiques migratoires et s\u00e9curitaires s&rsquo;\u00e9tendant vers l&rsquo;Europe et le bassin m\u00e9diterran\u00e9en plus large. Cette trajectoire souligne que des r\u00e9ponses politiques confin\u00e9es \u00e0 un seul th\u00e9\u00e2tre national ont peu de chances de r\u00e9pondre \u00e0 une crise dont la logique est d\u00e9sormais explicitement transnationale.<\/p>\n<p><strong>Repenser la s\u00e9curit\u00e9 : vers la l\u00e9gitimit\u00e9 institutionnelle<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;ensemble des donn\u00e9es examin\u00e9es dans cet essai indique clairement que les r\u00e9ponses purement militaires ont, \u00e0 maintes reprises, d\u00e9montr\u00e9 leurs limites au Sahel. Les succ\u00e8s tactiques de l&rsquo;op\u00e9ration Barkhane dans l&rsquo;\u00e9limination de commandants djihadistes et la perturbation de r\u00e9seaux sp\u00e9cifiques ne se sont pas traduits par une stabilisation durable, tout comme le partenariat s\u00e9curitaire russe qui lui a succ\u00e9d\u00e9 n&rsquo;est pas parvenu, selon la plupart des donn\u00e9es disponibles, \u00e0 am\u00e9liorer ce bilan, malgr\u00e9 des conditions de gouvernance nettement moins nombreuses attach\u00e9es \u00e0 son assistance (Georgetown Journal of International Affairs, 2025). Ce constat sugg\u00e8re que le d\u00e9ficit fondamental de la s\u00e9curit\u00e9 sah\u00e9lienne n&rsquo;est pas d&rsquo;abord une question de capacit\u00e9 militaire, mais de l\u00e9gitimit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>Une stabilisation \u00e0 long terme exigera la reconstruction de la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9tatique \u00e0 travers des structures de gouvernance v\u00e9ritablement inclusives, une participation locale significative aux processus d\u00e9cisionnels, une r\u00e9forme judiciaire capable de s&rsquo;attaquer \u00e0 la corruption et \u00e0 l&rsquo;impunit\u00e9, ainsi qu&rsquo;un investissement soutenu dans l&rsquo;\u00e9ducation, les infrastructures et les opportunit\u00e9s \u00e9conomiques pour des populations p\u00e9riph\u00e9riques historiquement marginalis\u00e9es, y compris les communaut\u00e9s touar\u00e8gues, peules et autres dont les griefs ont \u00e9t\u00e9 exploit\u00e9s \u00e0 plusieurs reprises tant par la mobilisation s\u00e9paratiste que djihadiste. Les m\u00e9canismes traditionnels de r\u00e9solution des conflits, les autorit\u00e9s coutumi\u00e8res locales et les processus de dialogue communautaire \u2014 ces institutions m\u00eames que les organisations djihadistes ont souvent supplant\u00e9es pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les \u00c9tats les avaient n\u00e9glig\u00e9es \u2014 devraient \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s en compl\u00e9ment, plut\u00f4t qu&rsquo;en remplacement, des strat\u00e9gies de s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>La coop\u00e9ration r\u00e9gionale entre les \u00c9tats sah\u00e9liens, m\u00eame au c\u0153ur de la pr\u00e9sente p\u00e9riode d&rsquo;\u00e9loignement entre l&rsquo;Alliance des \u00c9tats du Sahel et la CEDEAO, demeure indispensable, notamment en mati\u00e8re de gestion des fronti\u00e8res, de partage du renseignement et d&rsquo;initiatives de d\u00e9veloppement coordonn\u00e9es, qu&rsquo;aucun \u00c9tat seul ne saurait entreprendre unilat\u00e9ralement compte tenu de la nature intrins\u00e8quement transfrontali\u00e8re des routes de trafic et de la mobilit\u00e9 djihadiste. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO et leur virage vers un partenariat s\u00e9curitaire russe n&rsquo;ont pas, selon les donn\u00e9es examin\u00e9es ici, produit les dividendes s\u00e9curitaires promis par leurs juntes ; les d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au terrorisme et la contestation territoriale ont au contraire continu\u00e9 de s&rsquo;aggraver sur l&rsquo;ensemble du territoire de l&rsquo;alliance (International Crisis Group, 2025 ; Horn Institute, 2025). Cela sugg\u00e8re que, quelle que soit la configuration politique qui gouvernera in fine la r\u00e9gion, les gains s\u00e9curitaires d\u00e9pendront bien davantage du contenu substantiel de la r\u00e9forme de la gouvernance que de l&rsquo;identit\u00e9 du partenaire ext\u00e9rieur choisi pour fournir une assistance militaire.<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>Le Sahel n&rsquo;affronte pas simplement une vague de terrorisme ; il traverse une crise profonde et multidimensionnelle de l&rsquo;ordre politique. Les aspirations touar\u00e8gues \u00e0 l&rsquo;autonomie et \u00e0 la reconnaissance, les insurrections djihadistes poursuivant une gouvernance de l&rsquo;ombre, les \u00e9conomies criminelles couvrant drogues, or et trafic d&rsquo;\u00eatres humains, le stress environnemental agissant comme multiplicateur de menace, et des institutions fragiles et sujettes aux coups d&rsquo;\u00c9tat interagissent au sein d&rsquo;un \u00e9cosyst\u00e8me d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 complexe qui \u00e9chappe \u00e0 toute solution militaire simple. Chaque \u00e9l\u00e9ment examin\u00e9 dans cet essai \u2014 depuis les griefs non r\u00e9solus sous-tendant la r\u00e9bellion touar\u00e8gue de 2012, en passant par les strat\u00e9gies de gouvernance concurrentes mais adaptatives du JNIM et de l&rsquo;ISSP, les \u00e9conomies criminelles qui financent des acteurs arm\u00e9s de toutes ob\u00e9diences id\u00e9ologiques, les coups d&rsquo;\u00c9tat qui ont refa\u00e7onn\u00e9 la politique r\u00e9gionale sans am\u00e9liorer la s\u00e9curit\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 la comp\u00e9tition g\u00e9opolitique entre la France, la Russie et d&rsquo;autres puissances \u00e9trang\u00e8res \u2014 renforce une conclusion unique et sous-jacente : la crise est fondamentalement politique plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e9troitement militaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;avenir de la r\u00e9gion d\u00e9pendra bien moins des victoires sur le champ de bataille, qu&rsquo;elles soient remport\u00e9es par des forces fran\u00e7aises, sah\u00e9liennes ou soutenues par la Russie, que de la capacit\u00e9 des gouvernements \u2014 quelle que soit la configuration politique qui les incarne in fine \u2014 \u00e0 reconstruire des institutions l\u00e9gitimes capables d&rsquo;offrir justice, s\u00e9curit\u00e9 et opportunit\u00e9s \u00e9conomiques \u00e0 des populations marginalis\u00e9es depuis des g\u00e9n\u00e9rations. \u00c0 d\u00e9faut d&rsquo;une telle transformation, le Sahel demeurera une poudri\u00e8re g\u00e9opolitique dont l&rsquo;instabilit\u00e9 se r\u00e9percutera bien au-del\u00e0 de la r\u00e9gion elle-m\u00eame, fa\u00e7onnant les flux migratoires vers l&rsquo;Europe, alimentant la criminalit\u00e9 organis\u00e9e transnationale, et continuant d&rsquo;attirer l&rsquo;attention concurrentielle des grandes et moyennes puissances. Les enjeux de la r\u00e9solution, ou de l&rsquo;\u00e9chec de la r\u00e9solution, de cette crise d\u00e9passent largement les fronti\u00e8res de tout \u00c9tat sah\u00e9lien pris isol\u00e9ment.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>ACCORD. (2024, November 26). Political transition and democratic challenges in central Sahel. African Centre for the Constructive Resolution of Disputes. https:\/\/www.accord.org.za\/conflict-trends\/political-transition-and-democratic-challenges-in-central-sahel\/<\/li>\n<li>ACLED. (2025). Newly restructured, the Islamic State in the Sahel aims for regional expansion. Armed Conflict Location &amp; Event Data Project. https:\/\/acleddata.com\/report\/newly-restructured-islamic-state-sahel-aims-regional-expansion<\/li>\n<li>Africa at LSE. (2022, April 25). Climate change and pastoralism are part of the Sahel&rsquo;s conflict and insecurity. 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Tuareg rebellion (2012). https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Tuareg_rebellion_(2012)<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction S&rsquo;\u00e9tendant des c\u00f4tes atlantiques de la Mauritanie aux abords arides de la mer Rouge, le Sahel est devenu l&rsquo;une des lignes de faille g\u00e9opolitiques les plus instables du XXIe si\u00e8cle. 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