{"id":8347,"date":"2026-08-07T21:04:13","date_gmt":"2026-08-07T20:04:13","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8347"},"modified":"2026-08-07T21:04:13","modified_gmt":"2026-08-07T20:04:13","slug":"de-la-manipulation-de-la-question-linguistique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/de-la-manipulation-de-la-question-linguistique\/","title":{"rendered":"De la manipulation de la question linguistique"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_8348\" aria-describedby=\"caption-attachment-8348\" style=\"width: 250px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-8348\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/image001-1.jpg?resize=250%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"250\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/image001-1.jpg?resize=250%2C250&amp;ssl=1 250w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/image001-1.jpg?w=386&amp;ssl=1 386w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-8348\" class=\"wp-caption-text\">Par: T. Khalfoune<\/figcaption><\/figure>\n<p>Rarement la question linguistique n\u2019aura fait l\u2019objet d\u2019autant de manipulations et d\u2019improvisation qu\u2019en Alg\u00e9rie. En effet, la r\u00e9forme de l&rsquo;\u00e9cole annonc\u00e9e par le ministre de l\u2019\u00c9ducation le 25 juillet dernier substitue l\u2019anglais au fran\u00e7ais comme langue \u00e9trang\u00e8re unique d\u00e8s la troisi\u00e8me ann\u00e9e du primaire, \u00e0 compter de la rentr\u00e9e de septembre prochain, alors qu&rsquo;il n&rsquo;y avait \u00e9t\u00e9 introduit qu\u2019en 2022, aux c\u00f4t\u00e9s du fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Les dirigeants alg\u00e9riens renouent ainsi, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, avec la manipulation de la question linguistique, dressant les langues les unes contre les autres et, de l\u2019autre, avec le bricolage \u00e9ducatif. L\u2019arabe, le fran\u00e7ais, le tamazight et l\u2019anglais ne sont pas des langues concurrentes, mais compl\u00e9mentaires. Leur coexistence constitue une richesse et un atout majeur pour le d\u00e9veloppement \u00e9conomique, scientifique, culturel de l\u2019Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>Les partisans de l\u2019anglais \u00e9rigent volontiers cette langue en condition du d\u00e9veloppement. Ils oublient pourtant que le d\u00e9veloppement d\u00e9pend avant tout de plusieurs facteurs\u00a0: institutionnels, \u00e9conomiques, \u00e9ducatifs et technologiques. L\u2019exp\u00e9rience de nombreux pays africains ayant adopt\u00e9 l\u2019anglais comme langue officielle depuis plusieurs d\u00e9cennies tels que le Nigeria, le Kenya, l\u2019Ouganda, le Ghana, le Zimbabwe, la Sierra Leone, le Lesotho ou encore le Botswana, montre que ce choix linguistique, \u00e0 lui seul, ne saurait constituer un rem\u00e8de au sous-d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>De m\u00eame, aborder la question linguistique \u00e0 travers le seul prisme de la colonisation fran\u00e7aise rel\u00e8ve d\u2019une lecture r\u00e9ductrice et erron\u00e9e, qui occulte les r\u00e9alit\u00e9s historiques, culturelles, \u00e9conomiques et g\u00e9opolitiques auxquelles l\u2019Alg\u00e9rie est aujourd\u2019hui confront\u00e9e. L\u2019humanit\u00e9 n\u2019a par ailleurs pas de le\u00e7ons \u00e0 se donner en mati\u00e8re d\u2019esclavage, de traite n\u00e9gri\u00e8re ou de colonisation. Quasiment tous les peuples y ont pris part, y compris les empires musulmans, dont la traite orientale, souvent pass\u00e9e sous silence, fit plus de dix millions de victimes et s\u2019\u00e9tala sur treize si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Les langues sont innocentes\u00a0; elles ne sont responsables ni des colonisations, ni des crimes coloniaux, ni de la traite des \u00eatres humains. Ces crimes sont le fait des hommes, non des langues qu&rsquo;ils parlent. Bien au contraire, les langues tissent des liens entre les cultures ; jamais elles ne dressent de fronti\u00e8res entre les peuples.<\/p>\n<p>La manipulation, le bricolage et la pr\u00e9cipitation sont des pratiques anciennes du r\u00e9gime, sans cesse renouvel\u00e9es, qui ont plong\u00e9 l&rsquo;\u00e9cole alg\u00e9rienne dans des difficult\u00e9s multiples et favoris\u00e9 un enseignement au rabais au point que le pr\u00e9sident Boudiaf qualifiait d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9cole de \u00ab sinistr\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;instar des pr\u00e9c\u00e9dentes r\u00e9formes de l&rsquo;\u00e9cole, celle pr\u00e9sent\u00e9e par le ministre de l\u2019\u00c9ducation en juillet dernier ne proc\u00e8de ni d\u2019un \u00e9tat des lieux objectif, ni d\u2019une consultation pr\u00e9alable des enseignants et des p\u00e9dagogues. Ces deux d\u00e9marches auraient sans doute permis de soustraire l\u2019\u00e9cole \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie pour l\u2019asseoir sur des principes p\u00e9dagogiques et scientifiques.<\/p>\n<p>Les mesures rendues publiques telles que la suppression du fran\u00e7ais au profit de l\u2019anglais d\u00e8s la troisi\u00e8me ann\u00e9e primaire, la r\u00e9vision des manuels d\u2019histoire et d\u2019\u00e9ducation civique\u2026, sont pr\u00e9sent\u00e9es comme des choix <strong>techniques<\/strong>, alors m\u00eame qu\u2019aucun bilan document\u00e9 des r\u00e9formes pr\u00e9c\u00e9dentes, n\u2019est rendu public pour en justifier l\u2019orientation. Qui plus est, ces choix trahissent moins un souci p\u00e9dagogique qu\u2019une volont\u00e9 de rel\u00e9guer une langue au profit d&rsquo;une autre.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 tamazight (berb\u00e8re), il n\u2019est pas log\u00e9 \u00e0 meilleure enseigne. Bien qu&rsquo;il soit la langue maternelle de millions d&rsquo;Alg\u00e9riens, son enseignement est facultatif, tandis que celui de l\u2019anglais, pourtant langue \u00e9trang\u00e8re, est obligatoire au m\u00eame titre que le fran\u00e7ais. Il n\u2019est dispens\u00e9 en outre qu\u2019\u00e0 partir de la quatri\u00e8me ann\u00e9e primaire, et uniquement dans les \u00e9tablissements o\u00f9 cette mati\u00e8re est propos\u00e9e, principalement dans certaines wilayas berb\u00e9rophones (Tizi Ouzou, B\u00e9ja\u00efa, Bouira et les Aur\u00e8s), avec, de surcro\u00eet, un volume horaire de trois heures hebdomadaires, selon la d\u00e9cision minist\u00e9rielle du 27 juillet 2026. D\u00e9cid\u00e9ment, malgr\u00e9 son statut de langue nationale et officielle, le tamazight n&rsquo;est pas encore proph\u00e8te en son pays, tant son enseignement demeure peu d\u00e9velopp\u00e9.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, le syst\u00e8me \u00e9ducatif, confi\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t aux h\u00e9ritiers de l\u2019Association des \u2018ul\u00e9ma, et son arabisation pr\u00e9coce \u00e9chappent \u00e0 toute \u00e9valuation critique, parce qu&rsquo;il s\u2019agit bien l\u00e0 d\u2019un choix strat\u00e9gique indiscutable, de long terme, m\u00eame si sa mise en \u0153uvre est progressive, alors m\u00eame que leur \u00e9chec fait, depuis longtemps, l\u2019objet d\u2019un constat largement partag\u00e9.<\/p>\n<p>La difficult\u00e9 d\u2019une vraie r\u00e9forme du syst\u00e8me \u00e9ducatif tient principalement au fait que la langue et la religion, l\u2019arabe et l&rsquo;islam en l\u2019occurrence, sont de si puissants marqueurs identitaires que ce choix officiel en devient difficilement contestable : le remettre en cause revient \u00e0 porter atteinte \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 alg\u00e9rienne elle-m\u00eame, et toute critique est donc v\u00e9cue comme telle.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1930 et 1940, Amar Imache, membre fondateur de l&rsquo;\u00c9toile nord-africaine (ENA) en 1926, ainsi que des militants r\u00e9dacteurs de la brochure <em>L&rsquo;Alg\u00e9rie libre vivra<\/em>, publi\u00e9e en 1949 sous le pseudonyme collectif \u00ab Idir El Watani \u00bb (Sadek Hadjer\u00e8s, Mabrouk Belhocine, Yahia Hennine), tent\u00e8rent de donner \u00e0 la nation alg\u00e9rienne une identit\u00e9 plurielle et s\u00e9cularis\u00e9e. Ces tentatives furent combattues par les tenants d\u2019une conception arabo-islamique du nationalisme, alors dominante au sein de la direction de l\u2019ENA et du PPA-MTLD.<\/p>\n<p>Ce choix autoritaire proc\u00e8de du projet d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation port\u00e9 par le jeune \u00c9tat d\u00e8s sa naissance, voire depuis le mouvement national, projet qui ne repose que sur la norme sacro-culturelle arabo-islamique. D\u00e8s lors, la volont\u00e9 politique de marginaliser, voire de faire dispara\u00eetre \u00e0 terme le pluralisme linguistique, culturel et cultuel, est op\u00e9r\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t, d\u00e8s 1962, en actionnant des leviers aussi puissants et structurants que l\u2019\u00e9cole, l\u2019islam \u2018ul\u00e9miste, l\u2019administration&#8230; Ainsi l&rsquo;Alg\u00e9rie s\u2019est-elle vid\u00e9e, au fil des d\u00e9cennies, de ses minorit\u00e9s confessionnelles (chr\u00e9tienne et juive), non sans marginaliser durablement le Tamazight (berb\u00e8re), avant de rel\u00e9guer, plus progressivement, le fran\u00e7ais au second plan.<\/p>\n<p>Parmi les objectifs assign\u00e9s \u00e0 l\u2019arabisation, qui rime souvent avec arabisme dissimulant en r\u00e9alit\u00e9 une vis\u00e9e id\u00e9ologique, et non un simple choix p\u00e9dagogique neutre, figure au premier rang le contr\u00f4le social des populations. En effet, c&rsquo;est en Alg\u00e9rie plus qu\u2019ailleurs que l\u2019arabisme, en tant qu\u2019id\u00e9ologie de domination, s\u2019est impos\u00e9 dans toute sa puissance, \u00e9rig\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t en instrument de lutte contre l\u2019expression de la pluralit\u00e9 linguistique et culturelle.<\/p>\n<p>Objectif que l\u2019arabisation des sciences sociales \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 a pouss\u00e9 plus loin encore, en cherchant \u00e0 se d\u00e9barrasser de la pens\u00e9e critique et \u00e0 favoriser la diffusion d\u2019un islam salafiste, au d\u00e9triment de l\u2019islam alg\u00e9rien et, plus largement, nord-africain, soufi (doctrine mystique) et confr\u00e9rique. D\u2019autant que parler d&rsquo;islam au singulier rel\u00e8ve de l\u2019abstraction, voire du leurre.<\/p>\n<p>Ce que Paul \u00c9luard \u00e9non\u00e7ait en po\u00e8te, \u00ab rien n&rsquo;est simple ni singulier \u00bb, vaut tout autant pour le chercheur en sciences sociales. Toute r\u00e9alit\u00e9 vivante, d\u00e8s lors qu\u2019on l\u2019observe de pr\u00e8s, se d\u00e9robe \u00e0 l\u2019unit\u00e9 qu\u2019on voudrait lui pr\u00eater. L&rsquo;islam n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette loi. Le chercheur, l\u2019observateur, et les \u00e9tudes en islamologie elles-m\u00eames doivent se r\u00e9soudre \u00e0 prendre le parti de la pluralit\u00e9. Il n&rsquo;y a, en fait, que des islams (sunnite, shi\u2019ite, soufi, ibadite, baha\u00ef, ahmadi, druze, alaouite\u2026) et des islamismes, au pluriel.<\/p>\n<p>Quand bien m\u00eame il n\u2019est pas exempt de toute objection, l\u2019islam soufi maghr\u00e9bin s\u2019est profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans les r\u00e9alit\u00e9s locales gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019action, durant plusieurs si\u00e8cles, des diff\u00e9rentes <em>tariqa<\/em> (confr\u00e9ries), telles que la Qadiriyya, la Rahmaniyya, la Tidjaniya, la Qacimiya, la &lsquo;Alawiyya, la Cheykhiya, la Chadhouliya ou encore la Senoussiya, cette derni\u00e8re ayant notamment donn\u00e9 naissance \u00e0 la monarchie libyenne. Les confr\u00e9ries sont si nombreuses qu&rsquo;on a pu r\u00e9sumer cette profusion par un dicton maghr\u00e9bin bien connu : \u00ab Si l\u2019Orient est la terre des Proph\u00e8tes, le Maghreb est la patrie des hommes pieux et des saints \u00bb, <em>i3assassen<\/em> ou <em>sidi<\/em>s, selon les appellations locales.<\/p>\n<p>Aussi l\u2019arabisation est-elle indissociable du projet panarabiste auquel adh\u00e8re, d\u00e8s 1962, une large partie de la direction du jeune \u00c9tat, au premier rang de laquelle Ben Bella, fortement influenc\u00e9 par le nationalisme arabe nass\u00e9rien, qui projetait d\u2019unifier la grande nation arabe, de l\u2019Atlantique au Golfe persique, notamment par la langue arabe classique ou litt\u00e9raire. Or ni l\u2019unit\u00e9 linguistique ni l\u2019unit\u00e9 religieuse ne suffisent \u00e0 faire nation.<\/p>\n<p>Nomm\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1960 \u00e0 la direction de l\u2019information du minist\u00e8re des Affaires ext\u00e9rieures du Gouvernement provisoire de la R\u00e9publique alg\u00e9rienne (GPRA) au Caire, l\u2019historien Mohammed Harbi avait souhait\u00e9 que les \u00e9missions de radio diffus\u00e9es sur la cha\u00eene \u00e9gyptienne <em>Sawt al-&lsquo;Arab<\/em> (la Voix des Arabes), destin\u00e9es \u00e0 informer et \u00e0 sensibiliser l\u2019opinion alg\u00e9rienne et, plus largement, arabe, sur la cause alg\u00e9rienne, soient pr\u00e9sent\u00e9es en arabe alg\u00e9rien, c&rsquo;est-\u00e0-dire en arabe dialectal.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la troisi\u00e8me \u00e9mission, les responsables \u00e9gyptiens, pr\u00e9cisa-t-il, s&rsquo;y \u00e9taient oppos\u00e9s. Pour ces derniers, pr\u00e9senter cette \u00e9mission en arabe classique est plus \u00e0 m\u00eame de favoriser l\u2019unit\u00e9 arabe, alors m\u00eame que les \u00c9gyptiens, fait remarquer l\u2019historien, s&rsquo;expriment et travaillent au quotidien, y compris dans les m\u00e9dias et les universit\u00e9s, en dialecte \u00e9gyptien. Cette approche visant \u00e0 construire la \u00ab\u00a0nation arabe\u00a0\u00bb par la langue n\u2019est pas sans rappeler le pangermanisme du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, qui se voulait int\u00e9grateur de tous les peuples (Allemands, Autrichiens, N\u00e9erlandais, Flamands, Scandinaves, Alsaciens, Suisses al\u00e9maniques\u2026) qui parlaient allemand.<\/p>\n<p>En fait, l\u2019objectif d\u2019unification par la langue n\u2019a \u00e9t\u00e9 atteint ni par le pangermanisme ni par le panarabisme. En effet, l\u2019\u00e9chec du premier comme du second est patent. Reposant, culturellement, sur le projet d\u2019une unit\u00e9 par la langue arabe classique, ce projet se heurtait \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 tenace : l\u2019arabe classique n\u2019est parl\u00e9e par personne au quotidien\u00a0; chaque \u00c9tat, chaque r\u00e9gion vivant avec ses propres dialectes. Le projet unitaire butait ainsi sur une pluralit\u00e9 sociologique de fond que le nationalisme arabe cherchait \u00e0 nier, voire \u00e0 effacer, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 int\u00e9grer.<\/p>\n<p>La langue ne cr\u00e9e pas la nation, elle la consolide. L&rsquo;exemple de la nation fran\u00e7aise en est l&rsquo;illustration. Depuis la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen de 1789, la conception fran\u00e7aise de la nation ne se fonde ni sur l\u2019origine ethnique, ni sur l\u2019appartenance religieuse, ni m\u00eame sur la communaut\u00e9 linguistique.<\/p>\n<p>Dans le <a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Rapport_Gr%C3%A9goire\"><em>rapport sur la n\u00e9cessit\u00e9 et les moyens d&rsquo;an\u00e9antir les patois et d&rsquo;universaliser l&rsquo;usage de la langue fran\u00e7aise<\/em><\/a>, pr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019abb\u00e9 Gr\u00e9goire le <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/4_juin\">4 juin<\/a> <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/1794\">1794<\/a> devant la Convention nationale, celui-ci estimait \u00e0 trois millions le nombre de Fran\u00e7ais parlant \u00ab purement \u00bb la langue fran\u00e7aise sur une population d\u2019environ 27 millions d&rsquo;habitants, soit un peu plus d&rsquo;un dixi\u00e8me, et l&rsquo;on ne parlait exclusivement fran\u00e7ais que dans une quinzaine de d\u00e9partements sur 83. La nation fran\u00e7aise est indissociable du projet politique de la R\u00e9volution de 1789, dont la citoyennet\u00e9 est l\u2019un des principes fondateurs.<\/p>\n<p>Sur le plan politique, l\u2019union entre l\u2019\u00c9gypte et la Syrie au sein de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re R\u00e9publique arabe unie (RAU\u00a0: 1958-1961) a vol\u00e9 en \u00e9clats apr\u00e8s trois ans \u00e0 peine. En raison de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie politique \u00e9gyptienne, la Syrie s\u2019est tr\u00e8s vite trouv\u00e9e en position de subalterne. Nasser \u00e9tait le pr\u00e9sident de la RAU, dont Le Caire \u00e9tait la capitale. Son organisation politique reposait sur le parti unique, entra\u00eenant la dissolution imm\u00e9diate des partis politiques syriens, tandis que les postes strat\u00e9giques de l\u2019administration \u00e9taient largement attribu\u00e9s \u00e0 des responsables \u00e9gyptiens. Le mode de gouvernement de Nasser, tr\u00e8s centralisateur et personnel, laissait peu de place \u00e0 une v\u00e9ritable structure f\u00e9d\u00e9rale ou \u00e0 un r\u00e9el un partage du pouvoir.<\/p>\n<p>Deux ministres et hauts dirigeants du parti Ba\u2019th syrien, Akram Al-hourani et Salah Eddine Al-bitar, avaient sign\u00e9 le 2 octobre 1961 un communiqu\u00e9 commun imputant l\u2019\u00e9chec de l\u2019union \u00ab\u00a0\u00e0 la pratique individualiste, dictatoriale et trop \u00e9gypto-centr\u00e9e d&rsquo;un ra\u00efs Abdel-nasser\u00a0\u00bb (Pierre-Robert Baduel). Finalement cette union \u00e9ph\u00e9m\u00e8re s\u2019apparente davantage \u00e0 une annexion qu\u2019\u00e0 une f\u00e9d\u00e9ration de deux \u00c9tats \u00e9gaux.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame sens, la d\u00e9faite cinglante de la guerre des Six Jours contre Isra\u00ebl, en 1967, brise d\u2019autant plus le mythe de la puissance de la grande nation arabe et de son leader charismatique qu\u2019Isra\u00ebl occupe, \u00e0 l\u2019issue du conflit, le Sina\u00ef, Gaza, le Golan et la Cisjordanie. Sur le plan symbolique, c\u2019est l\u2019effondrement du r\u00e9cit nass\u00e9rien d\u2019une grande nation arabe capable de s\u2019unir pour vaincre ses ennemis.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant dit, le pouvoir alg\u00e9rien, bien qu\u2019il ne soit pas id\u00e9ologiquement homog\u00e8ne, est domin\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t par des courants arabo-islamistes encourag\u00e9s, notamment depuis 2019 par le g\u00e9n\u00e9ral Ga\u00efd Salah jusqu\u2019\u00e0 sa disparition en d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e, puis par ses h\u00e9ritiers militaires et politiques, la pr\u00e9sence de la langue fran\u00e7aise apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance est probl\u00e9matique : elle est per\u00e7ue comme la survivance d\u2019un pass\u00e9 colonial appel\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre \u00e0 terme.<\/p>\n<p>Le courant arabo-nationaliste, empreint de relents islamistes, incarn\u00e9 aujourd\u2019hui par le mouvement dit de la \u00ab Badissia-Novembria \u00bb, est persuad\u00e9 que la g\u00e9n\u00e9ralisation de la langue arabe parach\u00e8ve la souverainet\u00e9 culturelle, tandis que l\u2019extinction de la langue fran\u00e7aise repr\u00e9sente l\u2019ultime \u00e9tape de la d\u00e9colonisation.<\/p>\n<p>S\u2019il est vrai que la pr\u00e9sence de la langue fran\u00e7aise est indissociable de la p\u00e9riode coloniale, la D\u00e9claration du 1<sup>er<\/sup> novembre 1954 fut r\u00e9dig\u00e9e en fran\u00e7ais et que l\u2019historien Gilbert Meynier a rappel\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises que plus de 80 % des textes du FLN \u00e9taient \u00e9galement \u00e9crits dans cette langue, son maintien apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance rel\u00e8ve, en revanche, d\u2019une tout autre r\u00e9alit\u00e9 : il est avant tout le produit de l\u2019\u00e9cole alg\u00e9rienne.<\/p>\n<p>La scolarisation sous la colonisation \u00e9tait en effet tr\u00e8s faible jusqu&rsquo;en 1958, avec un taux d\u2019\u00e0 peine 15 % en 1954. L\u2019\u00e9lite francophone est surtout form\u00e9e par l\u2019\u00e9cole alg\u00e9rienne postind\u00e9pendance, qui a diffus\u00e9 largement la langue fran\u00e7aise dans la soci\u00e9t\u00e9. Malgr\u00e9 son d\u00e9clin, elle reste la langue de travail de milliers d\u2019enseignants, d\u2019\u00e9tudiants, de chercheurs, d\u2019ing\u00e9nieurs, de juristes, de m\u00e9decins, d&rsquo;entrepreneurs\u2026<\/p>\n<p>La ma\u00eetrise et l\u2019usage du fran\u00e7ais dans les diff\u00e9rents secteurs de la vie \u00e9conomique, scientifique, culturelle et universitaire constituent un atout majeur \u00e0 plus d\u2019un titre. Ils permettraient \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie de consolider ses liens avec l\u2019ensemble de l\u2019espace francophone et de s\u2019affirmer comme l\u2019interface naturelle entre l\u2019Europe et l\u2019Afrique subsaharienne francophone. Ils favoriseraient \u00e9galement le renforcement des liens avec sa diaspora, dont les comp\u00e9tences, les investissements et les r\u00e9seaux sont susceptibles de contribuer activement au d\u00e9veloppement \u00e9conomique du pays.<\/p>\n<p>La promotion de la langue fran\u00e7aise faciliterait les \u00e9changes universitaires, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la production scientifique francophone, la possibilit\u00e9 de poursuite d\u2019\u00e9tudes aux enseignants, aux chercheurs et aux \u00e9tudiants en France, en Belgique ou au Qu\u00e9bec\u2026<\/p>\n<p>La langue fran\u00e7aise ouvre surtout l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un autre univers de pens\u00e9e : celui des Lumi\u00e8res, n\u00e9es en Europe au XVIII\u1d49 si\u00e8cle, qui ont profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la conception de l\u2019homme, de la libert\u00e9, de la raison et du pouvoir, au point de transformer durablement le monde.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette ouverture sur l\u2019universel que le pouvoir alg\u00e9rien s\u2019efforce de refermer progressivement, au profit d\u2019une conception arabo-islamique de l\u2019identit\u00e9 nationale, dont la promotion s\u2019op\u00e8re au d\u00e9triment des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, scientifiques, culturels et strat\u00e9giques de l\u2019Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Mohammed Harbi, M\u00e9moires film\u00e9s\u00a0: minist\u00e8re des Affaires ext\u00e9rieures, entretien n\u00b0 9 mis en ligne en 2021. La s\u00e9rie des 23 entretiens des M\u00e9moires film\u00e9s de Mohammed Harbi a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par Bernard Richard et Robi Morder.<\/li>\n<li>Pierre-Robert Baduel, \u00ab\u00a0Irakisme, arabisme, islamisme ou d\u2019un nationalisme sans nation et de ses effets pervers\u00a0\u00bb, <em>Revue du monde musulman et de la M\u00e9diterran\u00e9e<\/em>, 1991, n\u00b0 62, p. 60.<\/li>\n<li>Lahouari Addi, le nationalisme arabe radical et l\u2019islam politique, \u00c9ditions Barzakh, 2017, p. 51.<\/li>\n<li>Tahar Khalfoune, \u00c9tats-nations contre minorit\u00e9s, Editions En Toutes Lettres, 2023<\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Auteur:Henri_Gr%C3%A9goire\">Henri Gr\u00e9goire<\/a>, <a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Rapport_Gr%C3%A9goire\"><em>Rapport sur la n\u00e9cessit\u00e9 et les moyens d&rsquo;an\u00e9antir les patois et d\u2019universaliser l\u2019usage de la langue fran\u00e7aise<\/em><\/a><em>, <\/em>19 pages.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rarement la question linguistique n\u2019aura fait l\u2019objet d\u2019autant de manipulations et d\u2019improvisation qu\u2019en Alg\u00e9rie. En effet, la r\u00e9forme de l&rsquo;\u00e9cole annonc\u00e9e par le ministre de l\u2019\u00c9ducation le 25 juillet dernier substitue l\u2019anglais au fran\u00e7ais comme langue \u00e9trang\u00e8re unique d\u00e8s la troisi\u00e8me ann\u00e9e du primaire, \u00e0 compter de la rentr\u00e9e de septembre prochain, alors qu&rsquo;il n&rsquo;y &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":8348,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[19],"tags":[],"class_list":["post-8347","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-monde-amazigh"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/image001-1.jpg?fit=386%2C386&ssl=1","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9uxE2-2aD","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8347","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8347"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8347\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8349,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8347\/revisions\/8349"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8348"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8347"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8347"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8347"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}