{"id":8363,"date":"2026-08-11T15:54:35","date_gmt":"2026-08-11T14:54:35","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8363"},"modified":"2026-08-11T17:05:22","modified_gmt":"2026-08-11T16:05:22","slug":"la-crise-migratoire-et-geopolitique-de-ceuta-2026","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/la-crise-migratoire-et-geopolitique-de-ceuta-2026\/","title":{"rendered":"La crise migratoire et g\u00e9opolitique de Ceuta 2026"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4910\" aria-describedby=\"caption-attachment-4910\" style=\"width: 189px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4910\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Dr.-Mimoun-Charqi.webp?resize=189%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"189\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Dr.-Mimoun-Charqi.webp?resize=189%2C250&amp;ssl=1 189w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Dr.-Mimoun-Charqi.webp?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 189px) 100vw, 189px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4910\" class=\"wp-caption-text\">Pr. Dr. Mimoun Charqi<br \/>Expert en analyse juridique et politique<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les 29 et 30 juillet 2026 resteront grav\u00e9s comme l\u2019un des \u00e9pisodes les plus sombres de l\u2019histoire migratoire europ\u00e9enne. En l\u2019espace de quarante-huit heures, environ 72 000 personnes ont franchi les fronti\u00e8res terrestres et maritimes des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Marocains pour la plupart, mais aussi Subsahariens, Alg\u00e9riens, Tunisiens, Syriens ou Palestiniens et autres, ils ont d\u00e9ferl\u00e9 sur les digues et les plages, souvent \u00e0 la nage, empruntant un corridor que les r\u00e9seaux de trafic avaient transform\u00e9 en autoroute vers l\u2019Europe. Les autorit\u00e9s espagnoles ont d\u00e9nombr\u00e9 au moins 88 morts ; les ONG marocaines, elles, parlent de 141 noyades et asphyxies. Derri\u00e8re ces chiffres, une certitude : le statu quo \u00e0 Ceuta et Melilla n\u2019est plus tenable.<\/p>\n<p>Si les images d\u2019archives des crises de 2005, 2014 ou 2021 peuvent sembler lointaines, l\u2019ampleur in\u00e9dite de cette \u00ab avalanche \u00bb a tout chang\u00e9. Pour la premi\u00e8re fois, la question migratoire s\u2019est doubl\u00e9e d\u2019une crise de souverainet\u00e9, o\u00f9 se t\u00e9lescopent le droit marocain, le droit espagnol, le droit europ\u00e9en et le droit international, sans oublier les ing\u00e9rences diplomatiques des \u00c9tats-Unis et d\u2019Isra\u00ebl. L\u2019Union europ\u00e9enne s\u2019est retrouv\u00e9e divis\u00e9e. Retour sur un \u00e9t\u00e9 qui a fait voler en \u00e9clats les \u00e9quilibres fragiles de la M\u00e9diterran\u00e9e occidentale.<\/p>\n<p><strong>Les ressorts d\u2019une vague annonc\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Rien, ou presque, n\u2019a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 au hasard. La crise de juillet 2026 trouve sa gen\u00e8se dans une cascade d\u2019\u00e9v\u00e9nements. Le premier, juridique, est l\u2019arr\u00eat du Tribunal supr\u00eame espagnol du 8 juillet (STS 868\/2026). En excluant les migrants intercept\u00e9s en mer du r\u00e9gime du \u00ab rejet \u00e0 la fronti\u00e8re \u00bb (<em>devoluci\u00f3n en caliente<\/em>) r\u00e9serv\u00e9 aux franchissements des cl\u00f4tures terrestres, la haute cour a involontairement ouvert une br\u00e8che. Les passeurs ont aussit\u00f4t diffus\u00e9 le message : \u00ab Entrez par la mer, vous ne serez pas expuls\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<p>Le second, g\u00e9opolitique, est la d\u00e9cision du 23 juillet de la Commission de la Justice du Congr\u00e8s espagnol d\u2019accorder la nationalit\u00e9 aux Sahraouis n\u00e9s sous administration espagnole. Une provocation aux yeux de Rabat, alors que le Maroc voit dans ce texte une remise en cause directe de ses revendications sur le Sahara occidental. Pour couronner le tout, la visite du pr\u00e9sident du gouvernement espagnol, Pedro S\u00e1nchez, \u00e0 Alger le 20 juillet a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue par le palais royal marocain comme un d\u00e9s\u00e9quilibre diplomatique. Rabat, qui cultive une diplomatie migratoire depuis la crise de 2021, a laiss\u00e9 faire. Les images de gardes-fronti\u00e8res marocains, mais aussi espagnols, ouvrant les portes barbel\u00e9es ou fermant les yeux, ont fait le tour du monde.<\/p>\n<p><strong>Quatre droits en concurrence, une \u00e9quation insoluble<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui distingue Ceuta et Melilla d\u2019autres points chauds de la migration, c\u2019est leur superposition juridique unique. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019ordre juridique marocain, incarn\u00e9 par la loi n\u00b0 02-03 de 2003, qui punit le s\u00e9jour irr\u00e9gulier mais reste flou sur l\u2019asile, en d\u00e9pit de la ratification marocaine de la Convention de Gen\u00e8ve de 1951. De l\u2019autre, l\u2019ordre espagnol, avec son r\u00e9gime d\u00e9rogatoire de \u00ab renvois \u00e0 chaud \u00bb, d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9 par la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme dans l\u2019affaire\u00a0<em>N.D. et N.T. c. Espagne<\/em>\u00a0(Grande Chambre, 2020), o\u00f9 l\u2019Espagne fut finalement relax\u00e9e, mais au prix d\u2019un rappel s\u00e9v\u00e8re sur les garanties proc\u00e9durales.<\/p>\n<p>L\u2019ordre de l\u2019Union europ\u00e9enne ajoute une couche de complexit\u00e9. Selon l\u2019article 41 du code fronti\u00e8res Schengen, les contr\u00f4les se font \u00e0 la sortie des enclaves, et non \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Les migrants arriv\u00e9s \u00e0 Ceuta ou \u00e0 Melilla n\u2019ont donc aucun droit de gagner le continent. Le nouveau Pacte europ\u00e9en sur la migration et l\u2019asile, entr\u00e9 en application le 12 juin 2026, pr\u00e9voit pourtant un m\u00e9canisme de solidarit\u00e9 obligatoire, mais celui-ci n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 l\u2019implosion. Enfin, le droit international, avec le principe cardinal de non-refoulement (article 33 de la Convention de Gen\u00e8ve) et le droit \u00e0 la vie, se heurte \u00e0 la souverainet\u00e9 territoriale. Un casse-t\u00eate juridique que la politique, elle, n\u2019a pas r\u00e9solu.<\/p>\n<p><strong>Le grand \u00e9chiquier : Washington, Tel-Aviv et les divisions europ\u00e9ennes<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus spectaculaire de la crise est sans doute la prise de position des \u00c9tats-Unis. Le 1er ao\u00fbt, en pleine tourmente, le pr\u00e9sident Donald Trump a r\u00e9it\u00e9r\u00e9 la reconnaissance am\u00e9ricaine de la souverainet\u00e9 marocaine sur le Sahara occidental, tout en accusant Madrid de \u00ab faciliter l\u2019immigration ill\u00e9gale massive vers l\u2019Europe \u00bb. Quelques jours plus t\u00f4t, la commission des cr\u00e9dits de la Chambre des repr\u00e9sentants, sous l\u2019impulsion du r\u00e9publicain Mario D\u00edaz-Balart, avait qualifi\u00e9 Ceuta et Melilla de \u00ab villes administr\u00e9es par l\u2019Espagne \u00bb mais situ\u00e9es en \u00ab territoire marocain \u00bb. Ce document, vot\u00e9 \u00e0 217 voix contre 209, a provoqu\u00e9 une onde de choc fortement ressentie en Espagne.<\/p>\n<p>Pourtant, le 6 ao\u00fbt 2026, le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain a tent\u00e9 d\u2019\u00e9teindre l\u2019incendie. Le porte-parole Tommy Pigott a affirm\u00e9 un soutien \u00ab sans \u00e9quivoque \u00bb \u00e0 la souverainet\u00e9 espagnole sur les enclaves, tout en d\u00e9non\u00e7ant la \u00ab honteuse incapacit\u00e9 \u00bb de Madrid \u00e0 d\u00e9fendre ses fronti\u00e8res. Une position en \u00e9quilibriste, qui illustre les tensions au sein m\u00eame de l\u2019administration am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Isra\u00ebl est entr\u00e9 dans la danse. L\u2019ambassadeur isra\u00e9lien aupr\u00e8s des Nations unies, Danny Danon, a moqu\u00e9 l\u2019Espagne sur X (ex-Twitter), l\u2019invitant \u00e0 s\u2019expliquer sur ses \u00abenclaves coloniales en Afrique \u00bb avant de donner des le\u00e7ons sur Gaza. La charg\u00e9e d\u2019affaires isra\u00e9lienne en Espagne a d\u00fb d\u00e9savouer ce tweet, mais le mal \u00e9tait fait. Des d\u00e9put\u00e9s espagnols, comme Gabriel Rufi\u00e1n (ERC), ont d\u00e9nonc\u00e9 un \u00ab chantage \u00bb orchestr\u00e9 par le Maroc sous l\u2019\u00e9gide des \u00c9tats-Unis et d\u2019Isra\u00ebl, en repr\u00e9sailles \u00e0 la position tr\u00e8s critique de Madrid sur la guerre \u00e0 Gaza.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 europ\u00e9en, la cacophonie a \u00e9t\u00e9 totale. L\u2019Italie, sous l\u2019impulsion de Giorgia Meloni, a suspendu temporairement l\u2019accord Schengen avec l\u2019Espagne, imit\u00e9e en retour par Madrid. La France a renforc\u00e9 ses contr\u00f4les aux Pyr\u00e9n\u00e9es, tandis que le chancelier allemand Merz \u00e9voquait une exclusion pure et simple de l\u2019Espagne de l\u2019espace Schengen. La Commission europ\u00e9enne, elle, a jou\u00e9 l\u2019apaisement, refusant les sanctions, mais le message est clair : l\u2019Europe des ministres est en lambeaux face \u00e0 l\u2019urgence.<\/p>\n<p><strong>Qui est responsable des 88 morts ? La question qui f\u00e2che<\/strong><\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des consid\u00e9rations diplomatiques, le droit p\u00e9nal entre en sc\u00e8ne. La mort d\u2019au moins 88 personnes soul\u00e8ve la question des responsabilit\u00e9s directes et indirectes. Trois cat\u00e9gories d\u2019acteurs sont point\u00e9es du doigt.<\/p>\n<p>D\u2019abord, les r\u00e9seaux de trafic, qui organisent ces travers\u00e9es en connaissance des risques\u00a0; un crime au regard du Protocole de Palerme (2000). Ensuite, les agents des forces de s\u00e9curit\u00e9, dont l\u2019inaction ou les actions brutales (coups, refus de porter secours) pourraient \u00eatre qualifi\u00e9es de \u00ab non-assistance \u00e0 personne en danger \u00bb, si ce n\u2019est plus. En Espagne, l\u2019article 195 du code p\u00e9nal r\u00e9prime ce d\u00e9lit ; au Maroc, l\u2019article 431 du code p\u00e9nal le sanctionne \u00e9galement. Enfin, les civils agresseurs, dont l\u2019implication dans les violences reste \u00e0 \u00e9valuer par des enqu\u00eates ind\u00e9pendantes.<\/p>\n<p>Les familles des victimes pourraient saisir les tribunaux espagnols ou la Cour europ\u00e9enne des droits de l\u2019homme, sur le fondement des articles 2 (droit \u00e0 la vie) et 3 (interdiction des traitements inhumains). Le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur marocain a annonc\u00e9 l\u2019ouverture d\u2019une enqu\u00eate, mais la transparence reste \u00e0 prouver.<\/p>\n<p><strong>Sortir de l\u2019impasse : le condominium comme horizon ?<\/strong><\/p>\n<p>Face \u00e0 l\u2019\u00e9chec du statu quo, une solution radicale peut \u00eatre envisag\u00e9e : un trait\u00e9 bilat\u00e9ral\u00a0<em>ad hoc<\/em>\u00a0entre l\u2019Espagne et le Maroc pour refonder le statut de l\u2019ensemble des territoires contest\u00e9s\u00a0: Ceuta, Melilla, ainsi que les \u00eeles et \u00eelots (Persil, Pe\u00f1\u00f3n de V\u00e9lez, Alhucemas, Chafarinas).<\/p>\n<p>Plusieurs mod\u00e8les existent. Le condominium de l\u2019\u00eele des Faisans, instaur\u00e9 par le trait\u00e9 de Bayonne en 1856, o\u00f9 la France et l\u2019Espagne exercent une souverainet\u00e9 altern\u00e9e. La co-principaut\u00e9 d\u2019Andorre, avec ses deux coprinces. Ou encore le statut de la Principaut\u00e9 de Monaco. Ces pr\u00e9c\u00e9dents juridiques montrent qu\u2019une souverainet\u00e9 partag\u00e9e ou une neutralisation territoriale est possible.<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, un tel trait\u00e9 pourrait pr\u00e9voir : une reconnaissance mutuelle des souverainet\u00e9s (ou une cogestion), un double statut national pour les r\u00e9sidents, une autorit\u00e9 mixte de gestion des fronti\u00e8res garantissant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019asile, une zone \u00e9conomique sp\u00e9ciale, et des m\u00e9canismes de r\u00e8glement des diff\u00e9rends avec garants internationaux (ONU, UE, UA).<\/p>\n<p><strong>Recommandations strat\u00e9giques pour \u00e9viter le prochain drame<\/strong><\/p>\n<p>En attendant une hypoth\u00e9tique refonte des statuts, des mesures imm\u00e9diates s\u2019imposent :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Un accord-cadre bilat\u00e9ral <\/strong>institutionnalis\u00e9, qui d\u00e9couple la coop\u00e9ration migratoire des contentieux diplomatiques\u00a0;<\/li>\n<li><strong>Un m\u00e9canisme de crise permanent<\/strong>, avec des proc\u00e9dures pr\u00e9d\u00e9finies pour \u00e9viter l\u2019improvisation;<\/li>\n<li><strong>L\u2019application effective du Pacte europ\u00e9en <\/strong>sur la migration, notamment son volet de solidarit\u00e9 obligatoire\u00a0;<\/li>\n<li><strong>Des enqu\u00eates internationales <\/strong>sur les d\u00e9c\u00e8s, associant le HCR et le CICR\u00a0;<\/li>\n<li><strong>Une campagne d\u2019information <\/strong>massive dans les pays d\u2019origine pour contrer la d\u00e9sinformation des r\u00e9seaux sociaux.<\/li>\n<\/ol>\n<p><strong>Conclusion : le prix de l\u2019inaction<\/strong><\/p>\n<p>Les discours belliqueux des va-t-en-guerre espagnols et europ\u00e9ens, certains \u00e9voquant une \u00abattaque \u00bb marocaine imminente, trahissent une m\u00e9connaissance de la doctrine militaire du Maroc, historiquement attach\u00e9 au r\u00e8glement pacifique des diff\u00e9rends. Mais ce n\u2019est pas une raison pour minimiser le drame humain. La crise de juillet 2026 n\u2019est pas un accident ; c\u2019est le sympt\u00f4me d\u2019un contentieux s\u00e9culaire que l\u2019on a trop longtemps laiss\u00e9 pourrir sous le tapis.<\/p>\n<p>Les deux pays n\u2019ont pas le choix. Ils doivent coop\u00e9rer intelligemment, loin des surench\u00e8res patriotiques, pour le bien commun de leurs populations. Un trait\u00e9 refondateur n\u2019est pas une utopie ; c\u2019est l\u2019unique issue durable \u00e0 une \u00e9quation qui, depuis cinq si\u00e8cles, empoisonne par intermittence les relations hispano-marocaines. Le temps presse. Les vies humaines ne peuvent plus attendre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les 29 et 30 juillet 2026 resteront grav\u00e9s comme l\u2019un des \u00e9pisodes les plus sombres de l\u2019histoire migratoire europ\u00e9enne. 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