{"id":8381,"date":"2026-08-18T14:23:25","date_gmt":"2026-08-18T13:23:25","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8381"},"modified":"2026-08-18T14:23:25","modified_gmt":"2026-08-18T13:23:25","slug":"de-la-crise-migratoire-a-la-memoire-coloniale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/de-la-crise-migratoire-a-la-memoire-coloniale\/","title":{"rendered":"De la crise migratoire \u00e0 la m\u00e9moire coloniale"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p>La signification profonde de la crise de Ceuta r\u00e9side dans la mani\u00e8re dont une urgence migratoire contemporaine a r\u00e9activ\u00e9 une ancienne grammaire historique. L\u2019arriv\u00e9e soudaine d\u2019environ 60 000 migrants \u00e0 la fin du mois de juillet 2026 a transform\u00e9 Ceuta, jusque-l\u00e0 une fronti\u00e8re europ\u00e9enne relativement p\u00e9riph\u00e9rique, en centre symbolique d\u2019une confrontation impliquant migration, souverainet\u00e9, s\u00e9curit\u00e9 et m\u00e9moire historique. Selon les informations disponibles, l\u2019\u00e9pisode aurait \u00e9t\u00e9 largement spontan\u00e9, les rumeurs diffus\u00e9es sur les r\u00e9seaux sociaux, la frustration \u00e9conomique et les malentendus concernant les proc\u00e9dures juridiques espagnoles ayant contribu\u00e9 \u00e0 cette mobilisation extraordinaire. Pourtant, la signification politique attribu\u00e9e au mouvement a rapidement d\u00e9pass\u00e9 ses causes imm\u00e9diates.<\/p>\n<p>Cette distinction est cruciale. Un mouvement migratoire spontan\u00e9 ne constitue pas automatiquement une op\u00e9ration g\u00e9opolitique. En effet, les \u00e9l\u00e9ments disponibles n\u2019\u00e9tablissent pas que le Maroc ait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment orchestr\u00e9 l\u2019afflux de juillet. N\u00e9anmoins, l\u2019\u00e9v\u00e9nement a \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 travers une grille g\u00e9opolitique parce que Ceuta n\u2019est pas une fronti\u00e8re europ\u00e9enne ordinaire. Il s\u2019agit d\u2019une ville espagnole situ\u00e9e sur le continent africain, imm\u00e9diatement adjacente au territoire marocain, dont la souverainet\u00e9 demeure contest\u00e9e par le Maroc. La g\u00e9ographie physique de l\u2019enclave rend donc la migration politiquement indissociable de l\u2019histoire non r\u00e9solue de la d\u00e9colonisation.<\/p>\n<p>Le langage employ\u00e9 apr\u00e8s la crise est r\u00e9v\u00e9lateur. Lorsque le mouvement de migrants est d\u00e9crit comme une \u00ab invasion \u00bb, une \u00ab agression \u00bb ou une menace contre l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale, les migrants cessent d\u2019\u00eatre per\u00e7us principalement comme des individus exer\u00e7ant leur libert\u00e9 de circulation et deviennent les incarnations collectives d\u2019une menace ext\u00e9rieure. Une telle terminologie est particuli\u00e8rement puissante \u00e0 Ceuta parce que la fronti\u00e8re poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 une g\u00e9n\u00e9alogie militaire et coloniale. L\u2019appareil s\u00e9curitaire contemporain acquiert ainsi une signification historique : la cl\u00f4ture ne constitue plus seulement un m\u00e9canisme de contr\u00f4le de l\u2019immigration, mais devient le p\u00e9rim\u00e8tre d\u00e9fensif d\u2019une possession europ\u00e9enne en Afrique.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que l\u2019on peut \u00e0 juste titre qualifier de <strong>r\u00e9activation du sentiment colonial<\/strong>. Il ne s\u2019agit pas n\u00e9cessairement d\u2019un d\u00e9sir de restaurer le colonialisme. Il s\u2019agit plut\u00f4t de la r\u00e9apparition d\u2019hypoth\u00e8ses h\u00e9rit\u00e9es du pass\u00e9 colonial : l\u2019id\u00e9e que la souverainet\u00e9 espagnole en Afrique du Nord va de soi, que le territoire africain environnant constitue une source potentielle d\u2019instabilit\u00e9 et que la pr\u00e9servation de l\u2019espace territorial europ\u00e9en exige des formes exceptionnelles de surveillance et de contr\u00f4le.<\/p>\n<p><strong>La fronti\u00e8re comme palimpseste colonial<\/strong><\/p>\n<p>Ceuta peut par cons\u00e9quent \u00eatre comprise comme un <strong>palimpseste colonial<\/strong> : un espace g\u00e9ographique sur lequel diff\u00e9rents ordres politiques successifs ont inscrit des significations diff\u00e9rentes sans effacer compl\u00e8tement celles qui les avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. La conqu\u00eate portugaise de Ceuta en 1415, son incorporation ult\u00e9rieure \u00e0 la monarchie espagnole, sa transformation en possession militaire fortifi\u00e9e puis son int\u00e9gration au syst\u00e8me constitutionnel espagnol constituent autant de strates historiques successives. L\u2019ind\u00e9pendance du Maroc en 1956 a supprim\u00e9 l\u2019essentiel de la pr\u00e9sence coloniale formelle de l\u2019Espagne au Maroc, mais n\u2019a pas r\u00e9gl\u00e9 le statut de Ceuta et de Melilla.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une situation postcoloniale singuli\u00e8re. L\u2019Espagne consid\u00e8re Ceuta comme une partie int\u00e9grante du territoire national ; le Maroc continue de la consid\u00e9rer comme faisant partie du processus inachev\u00e9 de d\u00e9colonisation de l\u2019Afrique du Nord. L\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne a ajout\u00e9 une nouvelle strate en transformant la fronti\u00e8re hispano-marocaine en l\u2019une des fronti\u00e8res ext\u00e9rieures les plus sensibles de l\u2019Union europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>L\u2019analyse de Ferrer-Gallardo (2008), qui consid\u00e8re la fronti\u00e8re hispano-marocaine comme un processus de <strong>reconfiguration g\u00e9opolitique, fonctionnelle et symbolique des fronti\u00e8res<\/strong> (<em>geopolitical, functional and symbolic rebordering<\/em>), est particuli\u00e8rement pertinente ici. La fronti\u00e8re n\u2019est pas simplement une ligne s\u00e9parant deux \u00c9tats. Elle est simultan\u00e9ment une fronti\u00e8re nationale, une fronti\u00e8re ext\u00e9rieure europ\u00e9enne, un dispositif s\u00e9curitaire et un symbole historique. La crise de 2026 a pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9montr\u00e9 comment ces diff\u00e9rentes fonctions peuvent soudainement converger.<\/p>\n<p>La cl\u00f4ture frontali\u00e8re acquiert ainsi une importance qui d\u00e9passe largement ses dimensions physiques. Elle constitue une repr\u00e9sentation mat\u00e9rielle de la fracture euro-africaine. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 se trouve l\u2019Union europ\u00e9enne, avec ses citoyens relativement privil\u00e9gi\u00e9s, ses syst\u00e8mes de protection sociale et sa mobilit\u00e9 internationale ; de l\u2019autre, un territoire marocain de plus en plus positionn\u00e9 comme un espace tampon entre l\u2019Europe et les migrations provenant du continent africain au sens large.<\/p>\n<p>Cette situation correspond \u00e0 l\u2019argument selon lequel le Maroc est devenu un <strong>\u00ab point de passage forc\u00e9 \u00bb vers l\u2019Eldorado europ\u00e9en<\/strong>, plut\u00f4t qu\u2019un simple pays de transit volontaire. Cette formulation est analytiquement importante parce qu\u2019elle d\u00e9tourne l\u2019attention de l\u2019image simpliste du Maroc comme simple source de pression migratoire. Le Maroc lui-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me europ\u00e9en d\u2019externalisation des fronti\u00e8res.<\/p>\n<p><strong>L\u2019externalisation de l\u2019Europe<\/strong><\/p>\n<p>La crise de Ceuta doit donc \u00eatre replac\u00e9e dans le cadre plus large de la pratique europ\u00e9enne de <strong>l\u2019externalisation des migrations<\/strong>. Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, l\u2019Union europ\u00e9enne a progressivement cherch\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher les migrations irr\u00e9guli\u00e8res avant m\u00eame que les migrants n\u2019atteignent le territoire europ\u00e9en. Cette politique a impliqu\u00e9 une assistance financi\u00e8re, une coop\u00e9ration en mati\u00e8re de surveillance, des accords de r\u00e9admission, des formations, des op\u00e9rations conjointes et des pressions politiques exerc\u00e9es sur les \u00c9tats voisins.<\/p>\n<p>Le Maroc occupe une position particuli\u00e8rement strat\u00e9gique dans cette architecture en raison de sa proximit\u00e9 g\u00e9ographique avec l\u2019Espagne et de son contr\u00f4le des approches septentrionales du d\u00e9troit de Gibraltar. Sa coop\u00e9ration avec l\u2019Espagne est devenue indispensable \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 des fronti\u00e8res europ\u00e9ennes. Cette coop\u00e9ration cr\u00e9e cependant une profonde asym\u00e9trie : l\u2019Europe obtient du Maroc une fonction s\u00e9curitaire tandis que le Maroc absorbe une grande partie des co\u00fbts sociaux, politiques et humanitaires li\u00e9s \u00e0 cette fonction.<\/p>\n<p>L\u2019analyse de la <strong>gouvernance migratoire comme \u00e9quilibre entre souverainet\u00e9, s\u00e9curit\u00e9 et droits humains<\/strong> fournit un cadre appropri\u00e9 pour comprendre cette contradiction. Le Maroc a d\u00e9velopp\u00e9 un cadre institutionnel et juridique significatif en mati\u00e8re de migration, notamment sa Strat\u00e9gie nationale d\u2019immigration et d\u2019asile, tout en fonctionnant simultan\u00e9ment comme un partenaire majeur de l\u2019Europe dans le contr\u00f4le des fronti\u00e8res. La contradiction est donc structurelle plut\u00f4t qu\u2019accidentelle.<\/p>\n<p>La crise de Ceuta a expos\u00e9 cette architecture de mani\u00e8re spectaculaire. L\u2019Europe souhaite que le Maroc emp\u00eache les migrants d\u2019atteindre le territoire espagnol ; le Maroc attend une reconnaissance de sa souverainet\u00e9 et de ses int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques ; les migrants recherchent l\u2019acc\u00e8s aux opportunit\u00e9s europ\u00e9ennes ; et Ceuta affirme son identit\u00e9 espagnole et europ\u00e9enne. Ces objectifs ne peuvent pas toujours \u00eatre concili\u00e9s.<\/p>\n<p>La tension qui en r\u00e9sulte explique pourquoi la migration peut devenir g\u00e9opolitique m\u00eame lorsque les migrants eux-m\u00eames n\u2019ont aucune intention g\u00e9opolitique.<\/p>\n<p><strong>La \u00ab question musulmane \u00bb au sein de Ceuta<\/strong><\/p>\n<p>La dimension la plus d\u00e9licate de la crise concerne peut-\u00eatre la population musulmane de Ceuta. La ville n\u2019est pas socialement homog\u00e8ne. Sa population comprend une importante communaut\u00e9 musulmane dont la pr\u00e9sence historique constitue une composante int\u00e9grale de l\u2019identit\u00e9 contemporaine de Ceuta. La crise r\u00e9cente a n\u00e9anmoins fait ressurgir des interrogations sur l\u2019appartenance et l\u2019espagnolit\u00e9. Des informations contemporaines ont fait \u00e9tat du sentiment, chez certains musulmans de Ceuta, d\u2019\u00eatre r\u00e9guli\u00e8rement contraints de d\u00e9montrer qu\u2019ils sont de <strong>\u00ab vrais Espagnols \u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution est analytiquement importante parce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le le danger de transformer une crise frontali\u00e8re en crise civilisationnelle.<\/p>\n<p>L\u2019imaginaire colonial a historiquement construit l\u2019Afrique du Nord \u00e0 travers des distinctions binaires : Europ\u00e9en\/Africain, Chr\u00e9tien\/Musulman, civilis\u00e9\/non civilis\u00e9, int\u00e9rieur\/ext\u00e9rieur. L\u2019Espagne d\u00e9mocratique contemporaine a formellement d\u00e9pass\u00e9 ces cat\u00e9gories. Pourtant, les crises frontali\u00e8res exceptionnelles peuvent les r\u00e9activer indirectement. Si les habitants musulmans de Ceuta en viennent \u00e0 \u00eatre associ\u00e9s, m\u00eame implicitement, \u00e0 la population marocaine situ\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cl\u00f4ture, leur citoyennet\u00e9 espagnole risque d\u2019acqu\u00e9rir un caract\u00e8re conditionnel.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte un paradoxe pr\u00e9occupant : <strong>plus Ceuta est intens\u00e9ment repr\u00e9sent\u00e9e comme une forteresse de l\u2019Espagne face au Maroc, plus grand est le risque que les musulmans espagnols de Ceuta soient symboliquement plac\u00e9s du mauvais c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re civilisationnelle.<\/strong><\/p>\n<p>Ce serait l\u2019une des cons\u00e9quences les plus dommageables de la crise. Elle transformerait un diff\u00e9rend territorial en une question interne d\u2019appartenance nationale.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse appropri\u00e9e ne consiste donc pas seulement \u00e0 renforcer la s\u00e9curit\u00e9 frontali\u00e8re, mais \u00e9galement \u00e0 consolider l\u2019inclusion civique. L\u2019espagnolit\u00e9 doit \u00eatre comprise comme une identit\u00e9 politique et constitutionnelle plut\u00f4t que comme une cat\u00e9gorie ethnique, religieuse ou g\u00e9ographique.<\/p>\n<p><strong>La question territoriale marocaine<\/strong><\/p>\n<p>La dimension marocaine ne peut \u00eatre ignor\u00e9e. La revendication marocaine sur Ceuta et Melilla est ancienne, m\u00eame si Rabat a historiquement g\u00e9r\u00e9 cette question avec une prudence diplomatique consid\u00e9rable. Les commentaires r\u00e9cents suscit\u00e9s par la crise de 2026 ont n\u00e9anmoins raviv\u00e9 le d\u00e9bat sur la question de savoir si les ambitions territoriales du Maroc prennent une place plus importante dans ses relations avec l\u2019Espagne.<\/p>\n<p>Il est cependant important de distinguer <strong>aspiration territoriale et causalit\u00e9 op\u00e9rationnelle<\/strong>. La revendication historique du Maroc sur les enclaves ne permet pas d\u2019\u00e9tablir que Rabat aurait organis\u00e9 le mouvement migratoire de juillet. Les informations disponibles indiquent plut\u00f4t fortement que la mobilisation spontan\u00e9e, la d\u00e9sinformation en ligne, la frustration \u00e9conomique et les malentendus concernant les proc\u00e9dures juridiques espagnoles ont constitu\u00e9 des facteurs majeurs.<\/p>\n<p>Cette distinction est essentielle pour une recherche responsable. Dans le cas contraire, l\u2019analyse risque de reproduire pr\u00e9cis\u00e9ment le r\u00e9cit s\u00e9curitaire qu\u2019elle cherche \u00e0 interroger.<\/p>\n<p>La question la plus int\u00e9ressante n\u2019est donc pas de savoir si le Maroc a \u00ab envoy\u00e9 \u00bb des migrants vers Ceuta, mais pourquoi un \u00e9v\u00e9nement migratoire essentiellement spontan\u00e9 a pu \u00eatre aussi rapidement interpr\u00e9t\u00e9 comme une extension d\u2019un diff\u00e9rend de souverainet\u00e9. La r\u00e9ponse r\u00e9side dans la structure historique du territoire lui-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>Ceuta rend presque in\u00e9vitable la production d\u2019une signification g\u00e9opolitique.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le retour de la forteresse<\/strong><\/p>\n<p>La cons\u00e9quence la plus visible de la crise a \u00e9t\u00e9 le renforcement rapide de la fronti\u00e8re. L\u2019Espagne a accru les d\u00e9ploiements de la police, de la Garde civile et des forces militaires, tandis que le Maroc a d\u00e9ploy\u00e9 d\u2019importants effectifs s\u00e9curitaires de son c\u00f4t\u00e9. Au 14 ao\u00fbt, les deux gouvernements se pr\u00e9paraient \u00e0 l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un nouveau franchissement massif \u00e0 la suite d\u2019appels diffus\u00e9s en ligne pour une nouvelle tentative le 15 ao\u00fbt.<\/p>\n<p>La m\u00e9taphore de <strong>l\u2019Europe forteresse<\/strong> acquiert ainsi une pertinence particuli\u00e8re. Ceuta devient de plus en plus l\u2019incarnation physique d\u2019une Europe qui cherche \u00e0 pr\u00e9server la libre circulation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son espace tout en limitant les mouvements \u00e0 travers ses fronti\u00e8res ext\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Pourtant, les strat\u00e9gies de forteresse contiennent un paradoxe inh\u00e9rent. Plus le mur s\u2019\u00e9l\u00e8ve, plus son pouvoir symbolique augmente. Chaque barri\u00e8re suppl\u00e9mentaire communique l\u2019id\u00e9e que l\u2019espace situ\u00e9 au-del\u00e0 est fondamentalement diff\u00e9rent de celui situ\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Les fronti\u00e8res ne se contentent pas de r\u00e9guler les mouvements ; elles produisent des identit\u00e9s politiques.<\/p>\n<p>La cl\u00f4ture de Ceuta raconte donc simultan\u00e9ment trois histoires. Du point de vue espagnol, elle prot\u00e8ge l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Du point de vue de nombreux migrants, elle repr\u00e9sente l\u2019exclusion d\u2019un ordre politique et \u00e9conomique plus prosp\u00e8re. Du point de vue marocain, elle constitue \u00e9galement un rappel physique du fait que des territoires g\u00e9ographiquement situ\u00e9s en Afrique sont gouvern\u00e9s comme un espace europ\u00e9en.<\/p>\n<p>La m\u00eame cl\u00f4ture poss\u00e8de ainsi trois significations : <strong>s\u00e9curit\u00e9, exclusion et m\u00e9moire historique<\/strong>.<\/p>\n<p><strong>Du colonialisme \u00e0 la colonialit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Le concept de <strong>colonialit\u00e9<\/strong> peut finalement \u00eatre plus utile que celui de colonialisme pour comprendre Ceuta. Le colonialisme renvoie \u00e0 une domination politique formelle ; la colonialit\u00e9 d\u00e9signe la persistance de structures, de cat\u00e9gories et de relations hi\u00e9rarchiques apr\u00e8s la disparition de la domination coloniale formelle.<\/p>\n<p>Ceuta n\u2019est pas une colonie au sens juridique conventionnel. Ses habitants disposent de la citoyennet\u00e9 espagnole, d\u2019une repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique et de droits constitutionnels. Pourtant, la relation historique entre l\u2019Europe et l\u2019Afrique du Nord demeure visible dans la g\u00e9ographie in\u00e9gale de la mobilit\u00e9, de la prosp\u00e9rit\u00e9 et de la souverainet\u00e9 qui entoure l\u2019enclave.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi la crise de 2026 ne doit pas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e simplement comme un conflit entre l\u2019Espagne et les migrants. Elle constitue \u00e9galement une rencontre entre diff\u00e9rentes g\u00e9ographies historiques.<\/p>\n<p>Les travaux plus larges consacr\u00e9s \u00e0 la <strong>transformation politique, culturelle, sociale et \u00e9conomique du Maroc<\/strong> rappellent utilement que le Maroc contemporain ne peut \u00eatre r\u00e9duit au r\u00f4le d\u2019\u00c9tat tampon de l\u2019Europe. Le Maroc est simultan\u00e9ment un acteur africain, une puissance m\u00e9diterran\u00e9enne, un royaume arabo-musulman et un partenaire strat\u00e9gique de l\u2019Europe. Sa politique migratoire refl\u00e8te pr\u00e9cis\u00e9ment cette identit\u00e9 multidimensionnelle.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi pour l\u2019Espagne consiste donc \u00e0 \u00e9viter de consid\u00e9rer le Maroc exclusivement comme un p\u00e9rim\u00e8tre s\u00e9curitaire. Pour le Maroc, le d\u00e9fi consiste \u00e0 \u00e9viter que ses griefs territoriaux ne contaminent une coop\u00e9ration bilat\u00e9rale par ailleurs productive.<\/p>\n<p><strong>Un nouveau contrat social hispano-marocain<\/strong><\/p>\n<p>La solution \u00e0 long terme exige une transformation de l\u2019imaginaire politique entourant Ceuta. L\u2019enclave ne devrait plus \u00eatre comprise exclusivement comme une forteresse, mais plut\u00f4t comme un <strong>laboratoire de coop\u00e9ration hispano-maroco-europ\u00e9enne<\/strong>.<\/p>\n<p>Une telle approche pourrait inclure une int\u00e9gration \u00e9conomique accrue de part et d\u2019autre de la fronti\u00e8re, l\u2019\u00e9largissement des voies de mobilit\u00e9 l\u00e9gale, un renforcement de la coop\u00e9ration contre les r\u00e9seaux de traite et de trafic, des m\u00e9canismes humanitaires conjoints, une am\u00e9lioration des proc\u00e9dures d\u2019asile et un dialogue bilat\u00e9ral permanent sur la gestion des fronti\u00e8res. Aucune de ces mesures n\u2019exige que l\u2019Espagne ou le Maroc renonce \u00e0 sa position officielle concernant la souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019objectif fondamental devrait \u00eatre de <strong>d\u00e9-s\u00e9curiser la mobilit\u00e9 humaine sans abandonner une s\u00e9curit\u00e9 l\u00e9gitime<\/strong>.<\/p>\n<p>Cette approche est particuli\u00e8rement importante parce que la derni\u00e8re crise a d\u00e9montr\u00e9 l\u2019extraordinaire vuln\u00e9rabilit\u00e9 des deux c\u00f4t\u00e9s. Le Maroc ne peut pas absorber ind\u00e9finiment les cons\u00e9quences de la politique migratoire europ\u00e9enne ; l\u2019Espagne ne peut pas g\u00e9rer \u00e9ternellement des chocs migratoires massifs au moyen de mesures s\u00e9curitaires d\u2019urgence ; et les migrants eux-m\u00eames ne peuvent pas \u00eatre trait\u00e9s simplement comme des instruments de la politique frontali\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique v\u00e9ritable des deux pays r\u00e9side dans la pr\u00e9vention de la transformation de la migration en une source permanente de confrontation bilat\u00e9rale.<\/p>\n<p><strong>Conclusion : le pass\u00e9 colonial \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019Europe<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019afflux de Ceuta a r\u00e9veill\u00e9 quelque chose de plus profond qu\u2019une crise migratoire. Il a r\u00e9veill\u00e9 une <strong>m\u00e9moire historique<\/strong>.<\/p>\n<p>La r\u00e9action de l\u2019Espagne r\u00e9v\u00e8le l\u2019importance symbolique persistante de ses territoires nord-africains. La r\u00e9ponse du Maroc d\u00e9montre que la question de la souverainet\u00e9 demeure inscrite dans sa conscience historique nationale. L\u2019implication de l\u2019Europe r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point la fronti\u00e8re hispano-marocaine est devenue une fronti\u00e8re europ\u00e9enne. Quant aux migrants eux-m\u00eames, ils mettent en \u00e9vidence les profondes in\u00e9galit\u00e9s de mobilit\u00e9 qui s\u00e9parent l\u2019Afrique de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>La crise de juillet 2026 ne doit donc \u00eatre comprise ni comme une simple \u00ab invasion \u00bb, ni comme un \u00e9pisode humanitaire sans autre dimension. Elle fut une <strong>collision entre migration, souverainet\u00e9, m\u00e9moire coloniale et politique europ\u00e9enne des fronti\u00e8res<\/strong>. La militarisation ult\u00e9rieure de la fronti\u00e8re, ainsi que la possibilit\u00e9 renouvel\u00e9e d\u2019un nouveau franchissement en ao\u00fbt, d\u00e9montrent que les tensions structurelles sous-jacentes demeurent irr\u00e9solues.<\/p>\n<p>L\u2019argument central peut donc \u00eatre formul\u00e9 en une seule phrase :<\/p>\n<p><strong>La crise de Ceuta n\u2019a pas fait rena\u00eetre le colonialisme ; elle a r\u00e9activ\u00e9 l\u2019imaginaire colonial autour d\u2019un territoire dont le statut postcolonial n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pleinement r\u00e9concili\u00e9 entre l\u2019Espagne, le Maroc et l\u2019Europe.<\/strong><\/p>\n<p>Le danger r\u00e9side dans le fait que cet imaginaire puisse se normaliser \u00e0 travers le langage de la s\u00e9curit\u00e9. Lorsqu\u2019une possession historique est continuellement repr\u00e9sent\u00e9e comme une forteresse, lorsque la migration est d\u00e9crite comme une agression et lorsqu\u2019un territoire africain est principalement imagin\u00e9 comme une fronti\u00e8re europ\u00e9enne, les cat\u00e9gories coloniales peuvent survivre sans administration coloniale.<\/p>\n<p>L\u2019opportunit\u00e9 est cependant tout aussi importante. L\u2019Espagne et le Maroc ont d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019une des relations strat\u00e9giques les plus importantes de la M\u00e9diterran\u00e9e occidentale. Leur coop\u00e9ration en mati\u00e8re de migration, de terrorisme, de commerce, d\u2019\u00e9nergie et de stabilit\u00e9 r\u00e9gionale d\u00e9montre que les diff\u00e9rends historiques ne doivent pas n\u00e9cessairement emp\u00eacher un partenariat contemporain. La t\u00e2che consiste d\u00e9sormais \u00e0 faire de <strong>Ceuta un pont entre l\u2019Europe et l\u2019Afrique plut\u00f4t qu\u2019un monument permanent \u00e0 leur s\u00e9paration<\/strong>.<\/p>\n<p>Ce serait l\u00e0 la v\u00e9ritable transformation postcoloniale : non pas effacer l\u2019histoire, mais la transformer d\u2019une source de suspicion en un fondement de compr\u00e9hension mutuelle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La signification profonde de la crise de Ceuta r\u00e9side dans la mani\u00e8re dont une urgence migratoire contemporaine a r\u00e9activ\u00e9 une ancienne grammaire historique. L\u2019arriv\u00e9e soudaine d\u2019environ 60 000 migrants \u00e0 la fin du mois de juillet 2026 a transform\u00e9 Ceuta, jusque-l\u00e0 une fronti\u00e8re europ\u00e9enne relativement p\u00e9riph\u00e9rique, en centre symbolique d\u2019une confrontation impliquant migration, souverainet\u00e9, s\u00e9curit\u00e9 &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4424,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-8381","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-opinions"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9uxE2-2bb","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?fit=450%2C278&ssl=1","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8381"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8381\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8382,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8381\/revisions\/8382"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4424"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8381"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8381"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}