{"id":8414,"date":"2026-08-27T16:51:16","date_gmt":"2026-08-27T15:51:16","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8414"},"modified":"2026-08-27T16:51:16","modified_gmt":"2026-08-27T15:51:16","slug":"le-constitutionnalisme-coutumier-amazigh-limiter-le-pouvoir-par-la-norme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/le-constitutionnalisme-coutumier-amazigh-limiter-le-pouvoir-par-la-norme\/","title":{"rendered":"Le constitutionnalisme coutumier amazigh : limiter le pouvoir par la norme"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction : quand la coutume devient une architecture du pouvoir<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire politique du Maroc ne peut \u00eatre comprise exclusivement \u00e0 travers les institutions de l\u2019\u00c9tat moderne, les constitutions \u00e9crites, les dynasties, les administrations centrales ou les juridictions formelles. Bien avant l\u2019av\u00e8nement de l\u2019\u00c9tat-nation contemporain, les soci\u00e9t\u00e9s amazighes avaient d\u00e9velopp\u00e9 des m\u00e9canismes complexes d\u2019organisation collective, de d\u00e9lib\u00e9ration, de m\u00e9diation, de r\u00e8glement des conflits, de gestion des ressources et de limitation de l\u2019autorit\u00e9. Ces m\u00e9canismes ne constituaient \u00e9videmment pas une \u00ab constitution \u00bb au sens juridique moderne du terme. Ils ne reposaient ni sur un texte constitutionnel codifi\u00e9, ni sur une s\u00e9paration institutionnelle des pouvoirs comparable \u00e0 celle des \u00c9tats contemporains. Pourtant, ils remplissaient certaines fonctions que la th\u00e9orie constitutionnelle associe pr\u00e9cis\u00e9ment au constitutionnalisme : d\u00e9finir les comp\u00e9tences des autorit\u00e9s, encadrer l\u2019exercice du pouvoir, organiser la participation collective, prot\u00e9ger certains droits d\u2019usage, pr\u00e9voir des sanctions et soumettre les d\u00e9tenteurs de l\u2019autorit\u00e9 \u00e0 des normes qui les d\u00e9passaient.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette perspective, et avec toutes les pr\u00e9cautions historiques n\u00e9cessaires, que l\u2019on peut parler de \u00ab constitutionnalisme coutumier amazigh \u00bb. L\u2019expression ne signifie nullement que les soci\u00e9t\u00e9s amazighes auraient poss\u00e9d\u00e9 des constitutions modernes avant l\u2019Europe moderne. Elle d\u00e9signe plut\u00f4t un ordre normatif coutumier dans lequel l\u2019autorit\u00e9 politique \u00e9tait structur\u00e9e, distribu\u00e9e, contr\u00f4l\u00e9e et limit\u00e9e par des normes sociales et juridiques reconnues collectivement. Le concept doit donc \u00eatre utilis\u00e9 comme une cat\u00e9gorie analytique et non comme une projection anachronique des institutions contemporaines sur le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Cette prudence n\u2019emp\u00eache nullement de reconna\u00eetre la richesse institutionnelle de ces soci\u00e9t\u00e9s. L\u2019azerf, ou izref selon les r\u00e9gions et les traditions linguistiques, pouvait organiser des domaines aussi divers que la propri\u00e9t\u00e9, les terres collectives, l\u2019eau, les p\u00e2turages, les obligations communautaires, les sanctions, les r\u00e9parations, les alliances et le r\u00e8glement des conflits. L\u2019\u00e9tude consacr\u00e9e par Kum au syst\u00e8me izlef des Zayan met notamment en \u00e9vidence l\u2019articulation entre la jma\u00e2, l\u2019amgh\u00e2r et les instances judiciaires coutumi\u00e8res, en distinguant des fonctions administratives, d\u00e9lib\u00e9ratives et judiciaires (Kum, 2012).<\/p>\n<p>Cette organisation conduit \u00e0 une proposition essentielle : le pouvoir n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessairement con\u00e7u comme une propri\u00e9t\u00e9 personnelle du chef ; il \u00e9tait une fonction socialement encadr\u00e9e par la norme, la r\u00e9putation, la d\u00e9lib\u00e9ration et la communaut\u00e9. Dans mes travaux consacr\u00e9s \u00e0 la gouvernance et \u00e0 la tradition d\u00e9mocratique amazighes, j\u2019ai soulign\u00e9 que la culture politique amazighe ne pouvait \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 l\u2019anarchie : elle reposait au contraire sur des formes de leadership, de consensus et de contr\u00f4le social qui emp\u00eachaient g\u00e9n\u00e9ralement la concentration absolue du pouvoir (Chtatou, 2020a, 2023). Cette observation permet de d\u00e9placer le regard : l\u2019histoire politique amazighe n\u2019est pas seulement une histoire de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 centrale ; elle est aussi une histoire de production locale de l\u2019ordre politique.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me fondamental devient alors celui-ci : comment gouverner sans permettre au pouvoir de devenir arbitraire ? La r\u00e9ponse amazighe traditionnelle ne r\u00e9sidait pas dans une constitution \u00e9crite, mais dans un ensemble de normes, d&rsquo;institutions et de m\u00e9canismes sociaux qui liaient l\u2019autorit\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9.<\/p>\n<p><strong>L\u2019azerf : la primaut\u00e9 de la norme sur l\u2019arbitraire<\/strong><\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cet ordre politique se trouve l\u2019azerf, terme couramment employ\u00e9 pour d\u00e9signer le droit ou la norme coutumi\u00e8re amazighe. Salem Chaker a montr\u00e9 l\u2019importance de la notion d\u2019azref dans la d\u00e9finition du droit coutumier berb\u00e8re, tout en soulignant la diversit\u00e9 de ses formes et de ses manifestations selon les r\u00e9gions (Chaker, 1990). Cette diversit\u00e9 est essentielle : il n\u2019existait pas un \u00ab code amazigh \u00bb unique, mais une pluralit\u00e9 de syst\u00e8mes normatifs territorialis\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019azerf \u00e9tait ainsi \u00e9troitement li\u00e9 au territoire, \u00e0 l\u2019histoire et aux besoins de chaque communaut\u00e9. Le syst\u00e8me zayan \u00e9tudi\u00e9 par Kum montre par exemple que les normes coutumi\u00e8res s\u2019organisaient autour de plusieurs niveaux sociaux et territoriaux, tandis que la jma\u00e2, l\u2019amgh\u00e2r et les m\u00e9canismes judiciaires constituaient les principales institutions de leur fonctionnement (Kum, 2012).<\/p>\n<p>La norme coutumi\u00e8re poss\u00e9dait d\u00e8s lors une fonction politique fondamentale : elle constituait une limite \u00e0 l\u2019arbitraire. L\u2019autorit\u00e9 ne pouvait th\u00e9oriquement d\u00e9cider librement de tout. Elle devait agir dans un espace d\u00e9fini par des pr\u00e9c\u00e9dents, des obligations, des r\u00e8gles collectivement reconnues et des attentes sociales. Le pouvoir ne cr\u00e9ait donc pas n\u00e9cessairement la norme ; il \u00e9tait lui-m\u00eame plac\u00e9 dans un environnement normatif qui le pr\u00e9c\u00e9dait.<\/p>\n<p>Dans mon analyse du r\u00e9gime foncier amazigh, j\u2019ai insist\u00e9 sur le fait que l\u2019azerf constituait un fondement majeur de la conception communautaire de la terre et des ressources naturelles. Les pratiques coutumi\u00e8res relatives aux terres, aux p\u00e2turages et \u00e0 l\u2019eau ne constituaient pas de simples survivances folkloriques : elles \u00e9taient int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 une conception politique de la communaut\u00e9 et de son territoire (Chtatou, 2020b).<\/p>\n<p>Le premier \u00e9l\u00e9ment du constitutionnalisme coutumier se trouve donc ici : l\u2019autorit\u00e9 est l\u00e9gitime dans la mesure o\u00f9 elle respecte une norme qui lui pr\u00e9existe et qui lui survit.<\/p>\n<p><strong>La tajma\u00e2t : l\u2019assembl\u00e9e comme institution de d\u00e9lib\u00e9ration<\/strong><\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me institution fondamentale est la tajma\u00e2t, ou jma\u00e2, assembl\u00e9e communautaire. Elle constitue probablement l\u2019un des exemples les plus significatifs de l\u2019organisation collective du pouvoir dans plusieurs soci\u00e9t\u00e9s amazighes.<\/p>\n<p>Il serait toutefois historiquement incorrect de l\u2019assimiler \u00e0 un parlement moderne. La tajma\u00e2t n\u2019\u00e9tait ni une assembl\u00e9e nationale, ni une institution repr\u00e9sentative fond\u00e9e sur le suffrage universel, ni une chambre l\u00e9gislative moderne. Elle \u00e9tait avant tout une institution de d\u00e9lib\u00e9ration, de d\u00e9cision, d\u2019administration et parfois de justice, dont la composition et les comp\u00e9tences variaient consid\u00e9rablement selon les r\u00e9gions.<\/p>\n<p>Dans mon \u00e9tude sur la tradition d\u00e9mocratique amazighe, j\u2019ai montr\u00e9 que les soci\u00e9t\u00e9s concern\u00e9es \u00e9taient organis\u00e9es selon plusieurs niveaux de communaut\u00e9 et que des conseils pouvaient intervenir \u00e0 diff\u00e9rents \u00e9chelons territoriaux. Ces conseils, constitu\u00e9s de notables, d\u00e9lib\u00e9raient sur les affaires communes et participaient \u00e0 la r\u00e9gulation sociale (Chtatou, 2023).<\/p>\n<p>La tajma\u00e2t introduisait ainsi une distinction essentielle entre l\u2019autorit\u00e9 personnelle et l\u2019autorit\u00e9 collective. Le chef pouvait ex\u00e9cuter, repr\u00e9senter ou administrer, mais il ne d\u00e9tenait pas n\u00e9cessairement le monopole de la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Cette architecture permet de parler d\u2019un m\u00e9canisme de souverainet\u00e9 communautaire, \u00e0 condition de ne pas lui attribuer le contenu d\u00e9mocratique contemporain du terme. La communaut\u00e9 poss\u00e9dait un pouvoir de d\u00e9lib\u00e9ration et de contr\u00f4le, mais cette communaut\u00e9 elle-m\u00eame \u00e9tait structur\u00e9e par l\u2019\u00e2ge, le lignage, le statut social et, souvent, le genre. La participation n\u2019\u00e9tait donc ni universelle ni \u00e9galitaire au sens moderne.<\/p>\n<p>Cette limite est fondamentale. Le constitutionnalisme coutumier amazigh ne doit pas \u00eatre transform\u00e9 en mythe d\u2019une d\u00e9mocratie parfaite. Son int\u00e9r\u00eat scientifique r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la coexistence de deux r\u00e9alit\u00e9s : une capacit\u00e9 remarquable de limitation du pouvoir et des formes persistantes d\u2019in\u00e9galit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p><strong>L\u2019amgh\u00e2r : exercer une fonction sans devenir propri\u00e9taire du pouvoir<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019amgh\u00e2r occupe une place centrale dans de nombreuses formes de gouvernance amazighe. Il serait cependant trompeur de le pr\u00e9senter comme un \u00ab roi tribal \u00bb. Son autorit\u00e9 \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement fonctionnelle : administration, maintien de l\u2019ordre, repr\u00e9sentation, organisation du travail collectif, gestion de certaines affaires communes et mise en \u0153uvre des d\u00e9cisions collectives.<\/p>\n<p>Dans plusieurs syst\u00e8mes, le choix du chef r\u00e9sultait d\u2019un processus communautaire et pouvait \u00eatre associ\u00e9 \u00e0 la rotation entre fractions ou groupes. Mes travaux sur la gouvernance amazighe ont soulign\u00e9 cette dimension essentielle : le leadership r\u00e9sultait souvent d\u2019une combinaison de consensus communautaire, de r\u00e9putation, de capacit\u00e9 de persuasion et de l\u00e9gitimit\u00e9 sociale, plut\u00f4t que d\u2019une simple domination coercitive (Chtatou, 2020a).<\/p>\n<p>Cette caract\u00e9ristique est politiquement d\u00e9cisive. La fonction n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessairement assimil\u00e9e \u00e0 la personne. L\u2019amgh\u00e2r pouvait \u00eatre investi d\u2019une autorit\u00e9 importante sans que cette autorit\u00e9 devienne automatiquement une propri\u00e9t\u00e9 personnelle ou h\u00e9r\u00e9ditaire.<\/p>\n<p>La rotation constituait, dans certains contextes, un m\u00e9canisme rudimentaire mais puissant de limitation temporelle du pouvoir. Elle emp\u00eachait la permanence excessive d\u2019un m\u00eame individu ou d\u2019un m\u00eame groupe et permettait \u00e0 diff\u00e9rentes composantes de la communaut\u00e9 de participer \u00e0 l\u2019exercice de l\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n<p>Kum observe ainsi, dans le syst\u00e8me zayan, la compl\u00e9mentarit\u00e9 institutionnelle entre la jma\u00e2, qui assumait des fonctions collectives de nature normative, l\u2019amgh\u00e2r, charg\u00e9 de fonctions ex\u00e9cutives ou administratives, et les instances judiciaires (Kum, 2012). Cette diff\u00e9renciation fonctionnelle ne constitue pas une s\u00e9paration des pouvoirs au sens de Montesquieu, mais elle r\u00e9v\u00e8le une distribution des comp\u00e9tences suffisamment significative pour m\u00e9riter l\u2019attention de la th\u00e9orie politique.<\/p>\n<p><strong>Le contr\u00f4le social : la r\u00e9putation comme m\u00e9canisme de responsabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Dans un syst\u00e8me o\u00f9 les institutions judiciaires et administratives modernes n\u2019existaient pas, la r\u00e9putation constituait une ressource politique majeure. L\u2019autorit\u00e9 de l\u2019amgh\u00e2r d\u00e9pendait largement de sa capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server la confiance. Un chef incapable, injuste ou abusif risquait de perdre son prestige, son influence et \u00e9ventuellement sa fonction. Dans certains syst\u00e8mes, il pouvait m\u00eame \u00eatre remplac\u00e9 avant la fin de son mandat lorsque la communaut\u00e9 estimait qu\u2019il ne remplissait plus correctement ses obligations.<\/p>\n<p>Cette dimension appara\u00eet clairement dans mes travaux consacr\u00e9s \u00e0 la gouvernance coutumi\u00e8re et au syst\u00e8me traditionnel de m\u00e9diation. La gouvernance amazighe reposait sur une combinaison de conseil, consensus, m\u00e9diation, sanctions et responsabilit\u00e9 collective (Chtatou, 2020a, 2020c).<\/p>\n<p>La r\u00e9putation remplissait ainsi certaines fonctions que les soci\u00e9t\u00e9s modernes attribuent \u00e0 des m\u00e9canismes institutionnels formels : elle permettait de sanctionner l\u2019abus, de r\u00e9compenser la comp\u00e9tence et de maintenir la confiance n\u00e9cessaire \u00e0 la coop\u00e9ration. Il s\u2019agissait d\u2019une responsabilit\u00e9 politique socialement construite.<\/p>\n<p>Cette caract\u00e9ristique permet de comprendre pourquoi la limitation du pouvoir ne n\u00e9cessite pas toujours une constitution \u00e9crite. Une soci\u00e9t\u00e9 peut produire des m\u00e9canismes de checks and balances informels gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9putation, \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration, \u00e0 la rotation, \u00e0 la solidarit\u00e9 et \u00e0 la possibilit\u00e9 de retirer la confiance au d\u00e9tenteur d\u2019une fonction.<\/p>\n<p><strong>Un ordre politique segmentaire mais non anarchique<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019un des d\u00e9bats les plus importants de l\u2019anthropologie politique du Maghreb concerne la nature segmentaire des soci\u00e9t\u00e9s tribales. Hart a montr\u00e9 la complexit\u00e9 des structures politiques du Rif et d\u2019autres r\u00e9gions marocaines, tandis que les travaux de Gellner ont insist\u00e9 sur les m\u00e9canismes d\u2019\u00e9quilibre, d\u2019alliance et de saintet\u00e9 qui structuraient les soci\u00e9t\u00e9s tribales.<\/p>\n<p>Dans mes travaux sur le tribalisme et le n\u00e9o-tribalisme au Maghreb, j\u2019ai \u00e9galement insist\u00e9 sur le caract\u00e8re dynamique du ph\u00e9nom\u00e8ne tribal. La tribu ne doit pas \u00eatre comprise comme une structure fig\u00e9e : elle constitue une forme politique capable de s\u2019adapter aux transformations historiques et aux rapports avec les pouvoirs dominants (Chtatou, 2021).<\/p>\n<p>Cette observation est importante pour notre argument. L\u2019absence d\u2019un \u00c9tat central fortement institutionnalis\u00e9 ne signifiait pas l\u2019absence de gouvernement. Au contraire, le pouvoir pouvait \u00eatre distribu\u00e9 horizontalement entre segments, lignages, villages, fractions et assembl\u00e9es. La segmentation pouvait donc fonctionner simultan\u00e9ment comme facteur de fragmentation et comme m\u00e9canisme de limitation du pouvoir.<\/p>\n<p>Aucune autorit\u00e9 locale ne pouvait facilement absorber l\u2019ensemble des autres composantes sans provoquer des r\u00e9sistances, des alliances adverses ou une perte de l\u00e9gitimit\u00e9. Le pluralisme segmentaire produisait ainsi une forme particuli\u00e8re d\u2019\u00e9quilibre politique.<\/p>\n<p>Il serait excessif de pr\u00e9senter ce syst\u00e8me comme une d\u00e9mocratie. Mais il est tout aussi r\u00e9ducteur de le qualifier d\u2019anarchie. Il s\u2019agissait plut\u00f4t d\u2019un ordre politique polycentrique, dans lequel plusieurs centres de pouvoir se contr\u00f4laient et n\u00e9gociaient constamment.<\/p>\n<p><strong>Le territoire, la terre et l\u2019eau : constitutionnaliser les biens communs<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019un des apports les plus originaux du constitutionnalisme coutumier amazigh r\u00e9side dans sa dimension territoriale. Le droit coutumier ne r\u00e9gissait pas seulement les rapports entre personnes ; il organisait \u00e9galement les rapports entre la communaut\u00e9 et son environnement. La terre, les p\u00e2turages, les for\u00eats et l\u2019eau \u00e9taient soumis \u00e0 des droits d\u2019usage, des obligations et des m\u00e9canismes de protection.<\/p>\n<p>Dans mon \u00e9tude consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 centrale et au r\u00e9gime foncier dans les soci\u00e9t\u00e9s amazighes du Maroc, j\u2019ai montr\u00e9 que la propri\u00e9t\u00e9 coutumi\u00e8re \u00e9tait intimement li\u00e9e \u00e0 la conception communautaire du territoire. Les terres collectives et les ressources naturelles repr\u00e9sentaient non seulement une richesse \u00e9conomique, mais \u00e9galement un \u00e9l\u00e9ment essentiel de l\u2019identit\u00e9 et de la reproduction sociale du groupe (Chtatou, 2020b).<\/p>\n<p>La gestion de l\u2019eau constitue un exemple particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur. Dans des environnements o\u00f9 l\u2019eau pouvait \u00eatre rare, il \u00e9tait impossible de laisser son acc\u00e8s \u00e0 l\u2019arbitraire individuel sans provoquer des conflits permanents. La coutume d\u00e9terminait donc les droits d\u2019usage, les responsabilit\u00e9s d\u2019entretien et les sanctions. Le territoire devenait ainsi un espace juridique.<\/p>\n<p>Cette dimension permet de rapprocher l\u2019exp\u00e9rience amazighe de certaines th\u00e9ories contemporaines des biens communs. La gouvernance communautaire des ressources n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessairement primitive ou inefficace ; elle reposait sur des r\u00e8gles d\u2019acc\u00e8s, de partage, de surveillance et de sanction adapt\u00e9es aux conditions locales.<\/p>\n<p>Le constitutionnalisme coutumier amazigh contient donc une dimension \u00e9cologique : limiter le pouvoir signifie aussi emp\u00eacher l\u2019appropriation abusive des ressources communes.<\/p>\n<p><strong>Justice coutumi\u00e8re : restaurer l\u2019\u00e9quilibre plut\u00f4t que simplement punir<\/strong><\/p>\n<p>La justice coutumi\u00e8re constitue une autre dimension essentielle de cet ordre normatif. Dans plusieurs communaut\u00e9s amazighes, les conflits relatifs \u00e0 la terre, aux dommages, \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, aux obligations familiales ou \u00e0 la coexistence communautaire pouvaient \u00eatre r\u00e9gl\u00e9s par des m\u00e9canismes de m\u00e9diation, de compensation et de r\u00e9paration.<\/p>\n<p>Mes recherches sur le syst\u00e8me traditionnel de gouvernance et la pratique de la m\u00e9diation montrent l\u2019importance de cette logique restauratrice dans les soci\u00e9t\u00e9s amazighes (Chtatou, 2020c). Le conflit n\u2019\u00e9tait pas simplement consid\u00e9r\u00e9 comme une violation abstraite d\u2019une r\u00e8gle ; il constituait une perturbation de l\u2019\u00e9quilibre collectif qu\u2019il fallait r\u00e9parer. Cette approche poss\u00e8de une dimension politique consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Punir un individu sans restaurer la paix pouvait laisser subsister la vengeance, la fragmentation ou la solidarit\u00e9 lignag\u00e8re avec le fautif. La r\u00e9paration permettait au contraire de r\u00e9int\u00e9grer le conflit dans un ordre communautaire plus large. La justice devenait donc un instrument de coh\u00e9sion.<\/p>\n<p>Les institutions judiciaires coutumi\u00e8res ne doivent cependant pas \u00eatre id\u00e9alis\u00e9es. Elles pouvaient produire des sanctions s\u00e9v\u00e8res et refl\u00e9taient les hi\u00e9rarchies sociales de leur \u00e9poque. Leur int\u00e9r\u00eat historique r\u00e9side moins dans leur perfection que dans leur capacit\u00e9 \u00e0 maintenir un ordre juridique relativement autonome et pr\u00e9visible.<\/p>\n<p><strong>Solidarit\u00e9, obligation et responsabilit\u00e9 collective<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ordre coutumier reposait \u00e9galement sur une conception particuli\u00e8re du rapport entre droits et obligations. L\u2019individu n\u2019\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9 comme un sujet enti\u00e8rement ind\u00e9pendant du groupe. Il b\u00e9n\u00e9ficiait de la protection de la communaut\u00e9, mais devait en retour contribuer \u00e0 sa s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 son fonctionnement et \u00e0 sa reproduction. Les travaux collectifs, l\u2019entretien des infrastructures, la d\u00e9fense du territoire et l\u2019application des d\u00e9cisions communautaires constituaient autant d\u2019obligations.<\/p>\n<p>Cette logique ne correspond \u00e9videmment pas au contrat social moderne. Mais elle pr\u00e9sente une analogie intellectuellement f\u00e9conde : l\u2019autorit\u00e9 est l\u00e9gitime parce qu\u2019elle prot\u00e8ge la collectivit\u00e9, tandis que la collectivit\u00e9 accepte certaines contraintes parce qu\u2019elle garantit la protection de ses membres. La solidarit\u00e9 n\u2019\u00e9tait donc pas seulement une valeur morale. Elle \u00e9tait une institution politique. Elle permettait de transformer une communaut\u00e9 segment\u00e9e en collectivit\u00e9 fonctionnelle.<\/p>\n<p><strong>La m\u00e9moire orale : une constitution sans texte<\/strong><\/p>\n<p>Un autre aspect m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulign\u00e9 : la m\u00e9moire. Les soci\u00e9t\u00e9s amazighes \u00e9taient largement caract\u00e9ris\u00e9es par l\u2019oralit\u00e9. L\u2019absence de constitution \u00e9crite ne signifiait cependant pas l\u2019absence de m\u00e9moire normative. Les pr\u00e9c\u00e9dents, les d\u00e9cisions, les obligations, les g\u00e9n\u00e9alogies, les accords, les sanctions et les droits d\u2019usage pouvaient \u00eatre conserv\u00e9s et transmis par la parole.<\/p>\n<p>Dans mon travail r\u00e9cent sur les institutions politiques et sociales autochtones amazighes, j\u2019ai insist\u00e9 sur le fait que les syst\u00e8mes de gouvernance ne doivent pas \u00eatre r\u00e9duits \u00e0 des structures segmentaires abstraites. Ils reposaient \u00e9galement sur des r\u00e9pertoires de savoir, de droit coutumier, d\u2019alliances, de conseils, de m\u00e9diation et de gestion \u00e9cologique adapt\u00e9s aux r\u00e9alit\u00e9s territoriales (Chtatou, 2026). La m\u00e9moire collective pouvait ainsi jouer le r\u00f4le d\u2019une archive politique vivante.<\/p>\n<p>La force de la coutume provenait en partie de sa continuit\u00e9. Le d\u00e9tenteur du pouvoir ne pouvait pas facilement r\u00e9inventer les r\u00e8gles puisque la communaut\u00e9 connaissait les pr\u00e9c\u00e9dents et pouvait comparer le comportement pr\u00e9sent avec celui des g\u00e9n\u00e9rations ant\u00e9rieures. La tradition n\u2019\u00e9tait donc pas seulement conservatrice. Elle pouvait constituer un instrument de contr\u00f4le.<\/p>\n<p><strong>Femmes, limites et contradictions du mod\u00e8le<\/strong><\/p>\n<p>Une analyse acad\u00e9mique du constitutionnalisme coutumier amazigh doit imp\u00e9rativement prendre en consid\u00e9ration ses contradictions.<\/p>\n<p>Il serait historiquement erron\u00e9 de pr\u00e9senter les soci\u00e9t\u00e9s amazighes comme des communaut\u00e9s \u00e9galitaires au sens contemporain. Les structures politiques \u00e9taient souvent domin\u00e9es par les hommes et fortement influenc\u00e9es par l\u2019\u00e2ge, le lignage, le statut et les rapports de parent\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, cette constatation ne signifie pas que les femmes \u00e9taient d\u00e9pourvues de toute capacit\u00e9 d\u2019action sociale ou culturelle. Les travaux des anthropologues sur les femmes amazighes et la transmission de la langue et de la culture montrent au contraire leur r\u00f4le consid\u00e9rable dans la conservation et la transmission de savoirs, de pratiques, de symboles et de formes d\u2019identit\u00e9 (Chtatou, 2020d). Cette dimension est particuli\u00e8rement importante lorsqu\u2019on parle de m\u00e9moire normative.<\/p>\n<p>La constitution coutumi\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas seulement conserv\u00e9e par les chefs ou les assembl\u00e9es masculines ; elle \u00e9tait \u00e9galement reproduite dans la famille, la langue, les pratiques artisanales, les rituels et les transmissions interg\u00e9n\u00e9rationnelles.<\/p>\n<p>Il faut donc distinguer participation politique formelle et autorit\u00e9 sociale et culturelle. Cette distinction permet de rendre compte de la complexit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience amazighe sans tomber dans l\u2019id\u00e9alisation.<\/p>\n<p><strong>Le pi\u00e8ge colonial : quand la coutume devient un instrument de gouvernement<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire coloniale constitue le grand correctif \u00e0 toute vision romantique du droit coutumier. Le Protectorat fran\u00e7ais n\u2019a pas invent\u00e9 l\u2019azerf. Des syst\u00e8mes normatifs coutumiers existaient bien avant la colonisation. Mais l\u2019administration coloniale a s\u00e9lectionn\u00e9, classifi\u00e9, codifi\u00e9 et institutionnalis\u00e9 certaines pratiques afin de les int\u00e9grer dans son propre appareil de gouvernement.<\/p>\n<p>Katherine Hoffman a montr\u00e9 de mani\u00e8re particuli\u00e8rement convaincante que la standardisation du droit coutumier sous le Protectorat \u00e9tait indissociable des objectifs administratifs et politiques de la puissance coloniale. Le dahir de 1914 puis celui du 16 mai 1930 particip\u00e8rent \u00e0 la formalisation des juridictions coutumi\u00e8res sous supervision coloniale (Hoffman, 2010).<\/p>\n<p>Il faut donc distinguer deux r\u00e9alit\u00e9s :<\/p>\n<p>1. L\u2019azerf comme ordre normatif produit historiquement par les communaut\u00e9s amazighes ;<\/p>\n<p>2. Le \u00ab droit berb\u00e8re \u00bb comme cat\u00e9gorie administrative et juridique construite ou standardis\u00e9e par le pouvoir colonial.<\/p>\n<p>La confusion entre les deux est historiquement dangereuse.<\/p>\n<p>La colonisation a transform\u00e9 des normes souples, territoriales et \u00e9volutives en cat\u00e9gories administratives plus rigides. Elle a \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 produire une opposition artificielle entre \u00ab droit musulman \u00bb et \u00ab droit berb\u00e8re \u00bb, alors que les soci\u00e9t\u00e9s marocaines avaient historiquement connu des interactions et des chevauchements entre coutume et fiqh.<\/p>\n<p>La recherche r\u00e9cente sur le Protectorat montre justement que l&rsquo;administration coloniale poursuivait des objectifs de contr\u00f4le, de formalisation et de standardisation lorsqu&rsquo;elle intervenait dans la justice coutumi\u00e8re (Hoffman, 2010).<\/p>\n<p>Le constitutionnalisme coutumier amazigh doit donc \u00eatre \u00e9tudi\u00e9 contre la colonisation de la m\u00e9moire juridique, et non \u00e0 travers les seules cat\u00e9gories que celle-ci a produites.<\/p>\n<p><strong>De la coutume \u00e0 l\u2019\u00c9tat moderne : rupture et continuit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019extension de l\u2019\u00c9tat moderne marocain a progressivement r\u00e9duit l\u2019espace institutionnel des juridictions et assembl\u00e9es coutumi\u00e8res. La centralisation administrative, l\u2019unification juridique, la cr\u00e9ation d\u2019institutions nationales et l\u2019extension des tribunaux modernes r\u00e9pondaient \u00e0 des imp\u00e9ratifs propres \u00e0 la construction de l\u2019\u00c9tat. Il serait cependant simpliste de consid\u00e9rer cette \u00e9volution comme une opposition absolue entre modernit\u00e9 et tradition.<\/p>\n<p>Les normes coutumi\u00e8res n\u2019ont pas enti\u00e8rement disparu. Certaines pratiques de m\u00e9diation, certains usages fonciers et certaines formes de solidarit\u00e9 communautaire ont surv\u00e9cu, se transformant en fonction des nouvelles r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et administratives.<\/p>\n<p>Dans mon \u00e9tude sur le tribalisme et le n\u00e9o-tribalisme, j\u2019ai soulign\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment cette capacit\u00e9 d\u2019adaptation : la structure tribale ne dispara\u00eet pas n\u00e9cessairement avec la modernit\u00e9 ; elle peut changer de forme et continuer \u00e0 produire des solidarit\u00e9s et des identifications politiques (Chtatou, 2021).<\/p>\n<p>La question contemporaine n\u2019est donc pas de savoir comment \u00ab restaurer \u00bb l\u2019ancien ordre coutumier, mais comment pr\u00e9server et r\u00e9interpr\u00e9ter ses principes compatibles avec l\u2019\u00c9tat de droit contemporain.<\/p>\n<p><strong>Le constitutionnalisme coutumier et la Constitution marocaine de 2011<\/strong><\/p>\n<p>La Constitution marocaine de 2011 offre un cadre particuli\u00e8rement important pour cette r\u00e9flexion. Son pr\u00e9ambule reconna\u00eet la pluralit\u00e9 des composantes de l\u2019identit\u00e9 nationale marocaine, notamment arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, ainsi que les affluents africain, andalou, h\u00e9bra\u00efque et m\u00e9diterran\u00e9en. L\u2019article 5 \u00e9tablit en outre l\u2019amazighe comme langue officielle de l\u2019\u00c9tat et comme patrimoine commun de tous les Marocains.<\/p>\n<p>Cette reconnaissance est fondamentale parce qu\u2019elle transforme la question amazighe d\u2019un objet essentiellement culturel en une composante constitutionnelle de l\u2019identit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>La Constitution ne r\u00e9introduit \u00e9videmment pas l\u2019azerf comme syst\u00e8me juridique autonome. Le Maroc demeure un \u00c9tat unitaire dot\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me juridique national. Mais la reconnaissance constitutionnelle de l\u2019amazighit\u00e9 cr\u00e9e un espace nouveau pour une r\u00e9flexion sur les h\u00e9ritages institutionnels, linguistiques, culturels et politiques des communaut\u00e9s amazighes.<\/p>\n<p>Il existe ici une continuit\u00e9 intellectuelle particuli\u00e8rement int\u00e9ressante :<\/p>\n<p>Coutume \u2192 m\u00e9moire institutionnelle \u2192 reconnaissance culturelle \u2192 reconnaissance constitutionnelle \u2192 modernisation inclusive.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable enjeu n\u2019est donc pas de substituer la coutume au droit moderne, mais de comprendre comment l\u2019\u00c9tat de droit peut int\u00e9grer une pluralit\u00e9 historique sans renoncer \u00e0 l\u2019unit\u00e9 juridique nationale.<\/p>\n<p><strong>De la diversit\u00e9 normative \u00e0 la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion acquiert une nouvelle dimension avec la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e. La Constitution de 2011 affirme que l\u2019organisation territoriale du Royaume est d\u00e9centralis\u00e9e et fond\u00e9e sur une r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e. Cette orientation ne constitue \u00e9videmment pas une restauration des anciennes tajma\u00e2t. Elle introduit n\u00e9anmoins une probl\u00e9matique qui rappelle, \u00e0 un niveau diff\u00e9rent, l\u2019importance historique de l\u2019autonomie locale : comment rapprocher la d\u00e9cision publique des territoires et des citoyens ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse contemporaine doit passer par les institutions constitutionnelles modernes, les collectivit\u00e9s territoriales, la repr\u00e9sentation \u00e9lective, la transparence, la participation citoyenne et la responsabilit\u00e9 administrative. Mais l\u2019exp\u00e9rience amazighe peut fournir une m\u00e9moire comparative utile.<\/p>\n<p>Elle rappelle que la gouvernance territoriale n\u2019est pas une invention r\u00e9cente et que la gestion efficace des ressources d\u00e9pend souvent de la connaissance locale, de la confiance sociale et de la participation des populations concern\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Vers une nouvelle lecture de l\u2019azerf<\/strong><\/p>\n<p>Le concept d\u2019azerf m\u00e9rite ainsi d\u2019\u00eatre r\u00e9examin\u00e9 non comme un syst\u00e8me juridique que l\u2019on devrait restaurer dans sa forme ancienne, mais comme un r\u00e9servoir historique de concepts politiques.<\/p>\n<p>Parmi ceux-ci figurent :<\/p>\n<p>\u2022 La primaut\u00e9 de la norme sur l\u2019arbitraire ;<\/p>\n<p>\u2022 La responsabilit\u00e9 du d\u00e9tenteur de fonction ;<\/p>\n<p>\u2022 La rotation du leadership ;<\/p>\n<p>\u2022 La d\u00e9lib\u00e9ration communautaire ;<\/p>\n<p>\u2022 La m\u00e9diation ;<\/p>\n<p>\u2022 La r\u00e9paration ;<\/p>\n<p>\u2022 La gestion collective des ressources ;<\/p>\n<p>\u2022 La responsabilit\u00e9 sociale ;<\/p>\n<p>\u2022 La m\u00e9moire des pr\u00e9c\u00e9dents ;<\/p>\n<p>\u2022 La n\u00e9gociation entre autonomie locale et autorit\u00e9 centrale.<\/p>\n<p>Ces principes sont \u00e9tonnamment contemporains.<\/p>\n<p>Ils font \u00e9cho aux d\u00e9bats actuels sur la gouvernance participative, les communs, la d\u00e9mocratie locale, la justice restauratrice, la gouvernance environnementale et la d\u00e9centralisation. La le\u00e7on n\u2019est donc pas que le Maroc devrait revenir \u00e0 l\u2019azerf. La le\u00e7on est plut\u00f4t que la modernit\u00e9 institutionnelle peut apprendre de la m\u00e9moire institutionnelle.<\/p>\n<p><strong>Une autre conception de l\u2019\u00c9tat de droit<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat de droit est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme le produit exclusif de la tradition juridique occidentale moderne. Une telle lecture est historiquement trop \u00e9troite. Toute soci\u00e9t\u00e9 politique confront\u00e9e au probl\u00e8me du pouvoir doit trouver des moyens d\u2019emp\u00eacher celui-ci de devenir arbitraire.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales modernes, ces moyens ont progressivement pris la forme de constitutions \u00e9crites, de parlements, de cours constitutionnelles, de s\u00e9paration des pouvoirs, d\u2019\u00e9lections et de droits fondamentaux.<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s amazighes traditionnelles, la limitation du pouvoir pouvait prendre des formes diff\u00e9rentes : assembl\u00e9es, rotation, r\u00e9putation, alliances, serments, normes coutumi\u00e8res, m\u00e9diation, contr\u00f4le social et gestion communautaire des ressources. Les formes diff\u00e8rent ; le probl\u00e8me politique fondamental demeure.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi le constitutionnalisme coutumier amazigh peut \u00eatre d\u00e9fini comme une culture historique du gouvernement limit\u00e9, et non comme une constitution primitive. Cette distinction permet d\u2019\u00e9viter deux erreurs intellectuelles oppos\u00e9es : l&rsquo;anachronisme et le d\u00e9nigrement. L\u2019anachronisme consiste \u00e0 transformer la tajma\u00e2t en parlement et l\u2019amgh\u00e2r en pr\u00e9sident \u00e9lu.<\/p>\n<p>Le d\u00e9nigrement consiste \u00e0 consid\u00e9rer toute organisation politique pr\u00e9moderne comme n\u00e9cessairement d\u00e9pourvue de r\u00e8gles et de rationalit\u00e9 institutionnelle. Entre ces deux extr\u00eames existe un vaste espace d\u2019analyse scientifique.<\/p>\n<p><strong>Le constitutionnalisme coutumier comme m\u00e9moire politique du Maroc<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat ultime de ce concept d\u00e9passe donc la seule histoire amazighe. Il concerne la formation historique du Maroc lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>L\u2019histoire politique marocaine est caract\u00e9ris\u00e9e par une interaction permanente entre pouvoir central, territoires, communaut\u00e9s, autorit\u00e9s religieuses, structures tribales et formes locales d\u2019autonomie. Les rapports entre le Makhzen et les communaut\u00e9s n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 uniformes. La distinction historique entre bled al-makhzen et bled al-s\u00eeba, souvent simplifi\u00e9e dans les r\u00e9cits classiques, r\u00e9v\u00e8le justement la complexit\u00e9 des rapports entre souverainet\u00e9, all\u00e9geance, fiscalit\u00e9, autonomie et territoire.<\/p>\n<p>Dans les r\u00e9gions amazighes, cette relation pouvait prendre la forme d\u2019une reconnaissance de la l\u00e9gitimit\u00e9 religieuse du sultan sans acceptation automatique de toutes les pr\u00e9rogatives administratives ou fiscales du pouvoir central.<\/p>\n<p>Cette situation ne doit pas \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une opposition entre \u00ab Maroc \u00bb et \u00ab Amazigh \u00bb. Elle peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une n\u00e9gociation historique des modalit\u00e9s de l\u2019autorit\u00e9. Le constitutionnalisme coutumier s\u2019inscrit pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette n\u00e9gociation. Il r\u00e9v\u00e8le une soci\u00e9t\u00e9 qui ne refusait pas n\u00e9cessairement l\u2019autorit\u00e9, mais qui pouvait chercher \u00e0 d\u00e9terminer les conditions de son exercice l\u00e9gitime.<\/p>\n<p><strong>Conclusion : limiter le pouvoir par la norme<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience politique amazighe r\u00e9v\u00e8le une v\u00e9rit\u00e9 fondamentale de toute soci\u00e9t\u00e9 politique : l\u2019autorit\u00e9 ne devient l\u00e9gitime et durable que lorsqu\u2019elle accepte d\u2019\u00eatre limit\u00e9e par des normes qui la d\u00e9passent.<\/p>\n<p>L\u2019azerf, la tajma\u00e2t et les institutions associ\u00e9es \u00e0 l\u2019amgh\u00e2r ne constituaient \u00e9videmment pas une constitution moderne. Elles ne reposaient ni sur la souverainet\u00e9 populaire au sens contemporain, ni sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 politique universelle, ni sur une s\u00e9paration syst\u00e9matique des pouvoirs. Les soci\u00e9t\u00e9s amazighes traditionnelles \u00e9taient elles-m\u00eames travers\u00e9es par des hi\u00e9rarchies de sexe, d\u2019\u00e2ge, de lignage et de statut. Toute pr\u00e9sentation romantique d\u2019une \u00ab d\u00e9mocratie amazighe originelle \u00bb serait donc scientifiquement fragile.<\/p>\n<p>Mais l\u2019autre extr\u00eame serait tout aussi erron\u00e9.<\/p>\n<p>Les communaut\u00e9s amazighes avaient d\u00e9velopp\u00e9 des institutions de d\u00e9lib\u00e9ration, de m\u00e9diation, d\u2019administration, de justice et de gestion collective des ressources. L\u2019autorit\u00e9 du chef pouvait \u00eatre limit\u00e9e par la coutume, la communaut\u00e9, la r\u00e9putation, la rotation et la possibilit\u00e9 de retrait de la confiance. Les syst\u00e8mes fonciers et hydrauliques d\u00e9montrent \u00e9galement que la normativit\u00e9 coutumi\u00e8re pouvait organiser des biens communs avec un degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 de pr\u00e9cision sociale (Chtatou, 2020b; Kum, 2012).<\/p>\n<p>Mes propres recherches sur la gouvernance et la d\u00e9mocratie amazighes montrent ainsi que l\u2019absence d\u2019un \u00c9tat central fortement institutionnalis\u00e9 ne signifie nullement l\u2019absence de politique. Les Amazighs ont d\u00e9velopp\u00e9 des formes de leadership, de consensus et de contr\u00f4le collectif qui permettaient \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 de fonctionner sans se transformer n\u00e9cessairement en domination absolue (Chtatou, 2020a, 2023). Mes travaux sur la m\u00e9diation mettent parall\u00e8lement en \u00e9vidence la fonction politique de la r\u00e9solution n\u00e9goci\u00e9e des conflits et de la restauration de l\u2019\u00e9quilibre communautaire (Chtatou, 2020c). Enfin, mon analyse du r\u00e9gime foncier souligne que la terre, l\u2019eau et le territoire constituaient des objets de droit et de gouvernance autant que des ressources \u00e9conomiques (Chtatou, 2020b).<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat du concept de constitutionnalisme coutumier amazigh r\u00e9side donc moins dans une glorification du pass\u00e9 que dans une r\u00e9flexion sur les sources historiques de la limitation du pouvoir au Maroc.<\/p>\n<p>Cette perspective permet \u00e9galement de mieux comprendre la modernit\u00e9 constitutionnelle marocaine. La Constitution de 2011 ne ressuscite pas l\u2019ancienne organisation coutumi\u00e8re ; elle inscrit cependant l\u2019amazighit\u00e9 au c\u0153ur de la d\u00e9finition constitutionnelle de la nation et reconna\u00eet l\u2019amazighe comme langue officielle et patrimoine commun de tous les Marocains.<\/p>\n<p>Il existe ainsi une diff\u00e9rence fondamentale entre restaurer la coutume et reconna\u00eetre la m\u00e9moire politique de la coutume. La premi\u00e8re d\u00e9marche serait anachronique. La seconde est intellectuellement f\u00e9conde.<\/p>\n<p>Le constitutionnalisme coutumier amazigh doit donc \u00eatre \u00e9tudi\u00e9 comme une m\u00e9moire institutionnelle de la limitation du pouvoir : une m\u00e9moire dans laquelle la norme pr\u00e9c\u00e8de le gouvernant, la communaut\u00e9 surveille l\u2019autorit\u00e9, la fonction n\u2019est pas n\u00e9cessairement une propri\u00e9t\u00e9 personnelle, la r\u00e9putation constitue une forme de responsabilit\u00e9, la m\u00e9diation prot\u00e8ge la coh\u00e9sion et les ressources communes imposent des obligations collectives.<\/p>\n<p>Il nous enseigne surtout que le constitutionnalisme n\u2019est pas r\u00e9ductible au texte constitutionnel. Il est avant tout une culture du pouvoir limit\u00e9.<\/p>\n<p>Une constitution peut proclamer la s\u00e9paration des pouvoirs ; encore faut-il que la soci\u00e9t\u00e9 accepte que le pouvoir soit effectivement limit\u00e9. Une loi peut instituer la responsabilit\u00e9 ; encore faut-il qu\u2019existe une culture de la responsabilit\u00e9. Une institution peut organiser la participation ; encore faut-il que la participation soit socialement valoris\u00e9e.<\/p>\n<p>Sous cet angle, l\u2019exp\u00e9rience amazighe poss\u00e8de une valeur qui d\u00e9passe largement l\u2019histoire r\u00e9gionale. Elle rappelle que la limitation du pouvoir est d\u2019abord une pratique sociale avant d\u2019\u00eatre une architecture juridique. L\u2019azerf n\u2019est donc pas une constitution perdue. La tajma\u00e2t n\u2019est pas un parlement oubli\u00e9. L\u2019amgh\u00e2r n\u2019est pas un pr\u00e9sident archa\u00efque.<\/p>\n<p>Ils constituent plut\u00f4t les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une grammaire politique historique fond\u00e9e sur la norme, la communaut\u00e9, la responsabilit\u00e9, la m\u00e9diation, la r\u00e9putation et la n\u00e9gociation. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette grammaire qui m\u00e9rite aujourd\u2019hui d\u2019\u00eatre red\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Dans un Maroc engag\u00e9 dans la consolidation de l\u2019\u00c9tat de droit, la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e, la reconnaissance constitutionnelle de la pluralit\u00e9 identitaire et la modernisation de la gouvernance territoriale, l\u2019h\u00e9ritage amazigh peut ainsi \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 non comme une survivance folklorique, mais comme une composante de la longue histoire marocaine de la n\u00e9gociation entre unit\u00e9 et diversit\u00e9, autorit\u00e9 et autonomie, centralisation et participation, droit \u00e9crit et normativit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>Le constitutionnalisme coutumier amazigh ne demande donc pas au Maroc contemporain de revenir en arri\u00e8re. Il lui demande de se souvenir. Et cette m\u00e9moire contient une le\u00e7on politique d\u2019une remarquable actualit\u00e9 : une autorit\u00e9 v\u00e9ritablement l\u00e9gitime n\u2019est jamais celle qui peut tout faire, mais celle qui accepte de ne pas pouvoir tout faire.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Chaker, S. (1990). Azref : \u00ab Droit coutumier \u00bb. In Encyclop\u00e9die berb\u00e8re (Vol. 8). Edisud. https:\/\/doi.org\/10.4000\/encyclopedieberbere.227<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2020a, May 19). Gouvernance et d\u00e9mocratie chez les Amazighs du Maroc. AkalPress. Gouvernance et d\u00e9mocratie chez les Amazighs du Maroc<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2020b, November 9). Land tenure in Amazigh societies in Morocco \u2013 Analysis. Eurasia Review. Land Tenure in Amazigh Societies in Morocco<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2020c). Le syst\u00e8me traditionnel de gouvernance du groupe et la pratique de la m\u00e9diation. AkalPress. Le syst\u00e8me traditionnel de gouvernance du groupe et la pratique de la m\u00e9diation<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2020d, April 29). Les femmes amazighes, gardiennes de la langue et de la culture. Le Monde Amazigh.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2021, July 9). Tribalism and neo-tribalism in the Maghreb \u2013 Analysis. Eurasia Review. Tribalism and Neo-Tribalism in the Maghreb<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2023, August 25). La tradition d\u00e9mocratique chez les Imazighen du Maroc. AkalPress. La tradition d\u00e9mocratique chez les Imazighen du Maroc<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026). Imazighen : Les fiers gardiens d&rsquo;une culture ancestrale. Oulemag. Imazighen : Les Fiers Gardiens d\u2019une Culture Ancestrale<\/li>\n<li>Hart, D. M. (1967). Segmentary systems and the role of \u201cfive fifths\u201d in tribal Morocco. Revue des mondes musulmans et de la M\u00e9diterran\u00e9e, 3(1), 65\u201379.<\/li>\n<li>Hart, D. M. (1970). Conflicting models of a Berber tribal structure in the Moroccan Rif: The segmentary and alliance system of the Aith Varyaghar. Revue des mondes musulmans et de la M\u00e9diterran\u00e9e, 7(1), 135\u2013154.<\/li>\n<li>Hoffman, K. E. (2010). Berber law by French means: Customary courts in the Moroccan hinterlands, 1930\u20131956. Comparative Studies in Society and History, 52(4), 851\u2013880.<\/li>\n<li>Hoffman, K. E., &amp; Miller, S. G. (Eds.). (2010). Berbers and others: Beyond tribe and nation in the Maghrib. Indiana University Press.<\/li>\n<li>Kum, S. M. (2012). The study on the Moroccan Imazighen Izlef system: With regard to Zayan Izlef. Middle East Studies, 31(2), 21\u201348.<\/li>\n<li>Royaume du Maroc. (2011). Constitution du Royaume du Maroc. Constitution du Royaume du Maroc, texte officiel<\/li>\n<li>Saspinion, R. (2017). A study of the Amazigh customs of the Zayan tribes (A. Chaabihi, Trans.). Institut Royal de la Culture Amazighe.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction : quand la coutume devient une architecture du pouvoir L\u2019histoire politique du Maroc ne peut \u00eatre comprise exclusivement \u00e0 travers les institutions de l\u2019\u00c9tat moderne, les constitutions \u00e9crites, les dynasties, les administrations centrales ou les juridictions formelles. 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