{"id":8436,"date":"2026-09-05T14:40:30","date_gmt":"2026-09-05T13:40:30","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8436"},"modified":"2026-09-05T14:40:30","modified_gmt":"2026-09-05T13:40:30","slug":"le-grand-rendez-vous-de-labstention-les-legislatives-marocaines-du-23-septembre-2026-face-a-la-crise-de-la-representation-politique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/le-grand-rendez-vous-de-labstention-les-legislatives-marocaines-du-23-septembre-2026-face-a-la-crise-de-la-representation-politique\/","title":{"rendered":"Le grand rendez-vous de l\u2019abstention ? Les l\u00e9gislatives marocaines du 23 septembre 2026 face \u00e0 la crise de la repr\u00e9sentation politique"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction : voter ou zapper, telle est la question<\/strong><\/p>\n<p>Le 23 septembre 2026, les Marocains seront appel\u00e9s aux urnes pour renouveler les 395 si\u00e8ges de la Chambre des repr\u00e9sentants. Le scrutin constituera l\u2019un des principaux rendez-vous institutionnels de l\u2019ann\u00e9e et devrait, en th\u00e9orie, permettre aux citoyens de choisir les hommes et les femmes appel\u00e9s \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer, \u00e0 contr\u00f4ler l\u2019action gouvernementale et \u00e0 participer \u00e0 la d\u00e9termination des grandes orientations publiques. Le calendrier officiel confirme le 23 septembre comme date du scrutin, avec 395 si\u00e8ges \u00e0 pourvoir au suffrage universel direct au scrutin de liste, tandis que 27 partis politiques sont engag\u00e9s dans le dispositif \u00e9lectoral officiel. Derri\u00e8re cette m\u00e9canique institutionnelle parfaitement huil\u00e9e se profile pourtant une interrogation beaucoup plus fondamentale : les Marocains ont-ils encore suffisamment confiance dans le vote pour se d\u00e9placer massivement, ou l\u2019abstention risque-t-elle une nouvelle fois de constituer le v\u00e9ritable premier parti du pays ?<\/p>\n<p>La question n\u2019est ni provocatrice ni simplement rh\u00e9torique. Elle se situe au c\u0153ur du probl\u00e8me de la repr\u00e9sentation politique marocaine et renvoie \u00e0 une \u00e9volution qui d\u00e9passe largement le seul scrutin de 2026. Depuis plusieurs d\u00e9cennies, la participation aux \u00e9lections l\u00e9gislatives demeure structurellement inf\u00e9rieure \u00e0 ce que l\u2019on pourrait attendre d\u2019un syst\u00e8me qui fait de l\u2019\u00e9lection l\u2019un des principaux instruments de l\u00e9gitimation politique. Apr\u00e8s avoir atteint 67 % en 1984, 62 % en 1993 et 58 % en 1997, la participation est tomb\u00e9e \u00e0 51,6 % en 2002, puis \u00e0 seulement 37 % en 2007, avant de remonter \u00e0 45,4 % en 2011 et de redescendre \u00e0 environ 42,3 % en 2016. En 2021, elle remonta \u00e0 environ 50,2\u201350,35 %, mais ce chiffre doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 avec prudence puisque, pour la premi\u00e8re fois, les \u00e9lections l\u00e9gislatives, communales et r\u00e9gionales furent organis\u00e9es simultan\u00e9ment, ce qui a n\u00e9cessairement renforc\u00e9 l\u2019incitation \u00e0 participer. Le probl\u00e8me de 2026 ne consiste donc pas simplement \u00e0 d\u00e9terminer si le taux de participation sera sup\u00e9rieur ou inf\u00e9rieur \u00e0 celui de 2021, mais \u00e0 comprendre ce que signifie politiquement l\u2019abstention dans un syst\u00e8me o\u00f9 l\u2019\u00e9lection existe, o\u00f9 les partis sont nombreux et o\u00f9 les campagnes sont visibles, mais o\u00f9 une partie importante de la population ne consid\u00e8re plus n\u00e9cessairement le bulletin de vote comme le moyen privil\u00e9gi\u00e9 de transformer ses conditions d\u2019existence.<\/p>\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se centrale de cette analyse est que l\u2019abstention marocaine ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une pr\u00e9tendue \u00ab apathie \u00bb du citoyen. Elle constitue, dans une mesure importante, une forme de d\u00e9saffiliation politique, c\u2019est-\u00e0-dire un \u00e9loignement progressif \u00e0 l\u2019\u00e9gard des organisations et des m\u00e9canismes par lesquels la politique institutionnelle cherche \u00e0 \u00e9tablir un lien avec la soci\u00e9t\u00e9. Le citoyen ne se d\u00e9tourne pas n\u00e9cessairement de la politique en tant que telle ; il peut se d\u00e9tourner d\u2019un syst\u00e8me partisan qu\u2019il juge incapable de traduire ses pr\u00e9occupations en programmes cr\u00e9dibles, en alternatives clairement identifiables et en r\u00e9sultats tangibles. La distance entre citoyen et parti tend ainsi \u00e0 se transformer en distance entre citoyen et urne. Cette d\u00e9saffiliation r\u00e9sulte d\u2019une combinaison de facteurs qui se renforcent mutuellement : fragmentation excessive de l\u2019offre partisane, faible diff\u00e9renciation id\u00e9ologique, personnalisation des candidatures, client\u00e9lisme \u00e9lectoral, poids des r\u00e9seaux familiaux et locaux, persistance de solidarit\u00e9s communautaires et n\u00e9o-tribales, perception du r\u00f4le d\u00e9terminant de l\u2019argent dans la comp\u00e9tition, d\u00e9ficit de confiance dans les institutions repr\u00e9sentatives, faible responsabilisation des \u00e9lus et sentiment que les grandes orientations du pays se d\u00e9cident largement au-del\u00e0 de l\u2019ar\u00e8ne parlementaire.<\/p>\n<p>La Banque mondiale a effectivement relev\u00e9 un \u00e9cart important entre la confiance accord\u00e9e aux institutions repr\u00e9sentatives et celle accord\u00e9e aux institutions charg\u00e9es de l\u2019ordre et de la s\u00e9curit\u00e9 : dans les donn\u00e9es qu\u2019elle mobilise pour le Maroc, 39 % des personnes interrog\u00e9es faisaient confiance au l\u00e9gislatif, contre 73 % \u00e0 la police et 97 % \u00e0 l\u2019arm\u00e9e. Il serait toutefois erron\u00e9 d\u2019en d\u00e9duire que le Marocain ne croit plus \u00e0 la politique. Le probl\u00e8me est plus subtil : il croit de moins en moins que les partis politiques constituent l\u2019instrument le plus efficace pour faire de la politique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette contradiction qui sera au c\u0153ur des l\u00e9gislatives de 2026.<\/p>\n<p><strong>L\u2019abstention : une vieille maladie de la d\u00e9mocratie \u00e9lectorale marocaine<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire \u00e9lectorale r\u00e9cente du Maroc montre que la participation n\u2019a jamais constitu\u00e9 une constante. Elle est au contraire marqu\u00e9e par des fluctuations consid\u00e9rables et par une tendance g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la d\u00e9saffection, particuli\u00e8rement lorsque l\u2019\u00e9lection appara\u00eet d\u00e9pourvue d\u2019enjeu v\u00e9ritable ou lorsque l\u2019\u00e9lecteur ne per\u00e7oit pas clairement le lien entre son vote et l\u2019am\u00e9lioration de sa situation. En 2007, seulement 37 % des \u00e9lecteurs inscrits particip\u00e8rent aux l\u00e9gislatives. En 2011, dans le contexte exceptionnel du Printemps arabe et apr\u00e8s l\u2019adoption de la Constitution de 2011, le taux remonta \u00e0 45,4 %. Cette progression pouvait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le signe d\u2019un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat politique : la nouvelle Constitution semblait ouvrir une phase de transformation institutionnelle et le Parti de la justice et du d\u00e9veloppement (PJD) apparaissait alors comme une force susceptible d\u2019incarner une v\u00e9ritable alternance gouvernementale. L\u2019enthousiasme fut cependant de courte dur\u00e9e. En 2016, la participation retomba \u00e0 42,29 %, ce qui d\u00e9montrait d\u00e9j\u00e0 que l\u2019existence d\u2019une comp\u00e9tition \u00e9lectorale visible ne suffisait pas \u00e0 provoquer une mobilisation massive.<\/p>\n<p>En 2021, la participation remonta \u00e0 50,18 %, chiffre officiel annonc\u00e9 par le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, et autour de 50,35 % selon certaines s\u00e9ries statistiques. Cette progression doit \u00eatre contextualis\u00e9e. Les \u00e9lecteurs votaient le m\u00eame jour pour la Chambre des repr\u00e9sentants, les conseils communaux et les conseils r\u00e9gionaux, de sorte qu\u2019il serait m\u00e9thodologiquement fragile d\u2019utiliser directement le taux de 2021 comme r\u00e9f\u00e9rence m\u00e9canique pour pr\u00e9voir celui de 2026. Surtout, l\u2019augmentation quantitative de la participation ne signifia pas n\u00e9cessairement une revitalisation qualitative de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative. Le scrutin de 2021 produisit un bouleversement spectaculaire : le PJD, qui d\u00e9tenait 125 si\u00e8ges, s\u2019effondra \u00e0 13, tandis que le RNI obtenait 102 si\u00e8ges, le PAM 87 et l\u2019Istiqlal 81. Le r\u00e9sultat d\u00e9montrait certes que les \u00e9lecteurs marocains \u00e9taient capables de sanctionner lourdement une formation politique, mais il r\u00e9v\u00e9lait \u00e9galement la volatilit\u00e9 consid\u00e9rable du vote et la faiblesse des fid\u00e9lit\u00e9s partisanes. La v\u00e9ritable question de 2026 devient d\u00e8s lors celle de la nature m\u00eame du vote : les Marocains voteront-ils pour un projet, pour un parti, pour un candidat ou essentiellement contre quelqu\u2019un ? Si la r\u00e9ponse demeure principalement \u00ab pour le candidat \u00bb, l\u2019\u00e9lection continuera de fonctionner davantage comme une comp\u00e9tition entre notabilit\u00e9s que comme une confrontation programmatique.<\/p>\n<p><strong>Une sc\u00e8ne politique extraordinairement fragment\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Le premier obstacle \u00e0 une mobilisation \u00e9lectorale durable r\u00e9side dans la fragmentation de l\u2019offre politique. Le Maroc compte officiellement un nombre important de formations politiques, tandis que 27 partis sont actuellement associ\u00e9s au dispositif officiel de campagne audiovisuelle et au scrutin du 23 septembre 2026. Cette multiplication peut, \u00e0 premi\u00e8re vue, \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une manifestation de pluralisme. Pourtant, le nombre de partis ne garantit nullement la pluralit\u00e9 effective des choix. La pluralit\u00e9 d\u00e9mocratique suppose que plusieurs visions de la soci\u00e9t\u00e9 s\u2019affrontent autour de programmes distincts, que les \u00e9lecteurs puissent identifier les alternatives et que chaque formation assume une responsabilit\u00e9 politique identifiable. Lorsque les partis se multiplient sans que leurs diff\u00e9rences programmatiques soient suffisamment lisibles, le pluralisme quantitatif peut produire exactement l\u2019effet inverse de celui recherch\u00e9 : il transforme le choix en confusion.<\/p>\n<p>Le paradoxe marocain est particuli\u00e8rement frappant. La sc\u00e8ne politique offre une abondance de partis alors que le citoyen rencontre une p\u00e9nurie d\u2019alternatives clairement identifiables. Les sigles se succ\u00e8dent, les alliances changent, les dirigeants circulent, les candidatures se n\u00e9gocient, les coalitions se recomposent, mais les diff\u00e9rences id\u00e9ologiques deviennent souvent difficiles \u00e0 discerner pour l\u2019\u00e9lecteur ordinaire. Cette fragmentation n\u2019est pas enti\u00e8rement accidentelle. La litt\u00e9rature consacr\u00e9e au syst\u00e8me politique marocain a montr\u00e9 que les r\u00e8gles \u00e9lectorales et institutionnelles ont historiquement contribu\u00e9 \u00e0 la multiplication des acteurs et limit\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une force partisane capable de monopoliser durablement la repr\u00e9sentation. Les transformations successives du syst\u00e8me \u00e9lectoral ont contribu\u00e9 \u00e0 une repr\u00e9sentation fragment\u00e9e, rendant n\u00e9cessaires les coalitions et renfor\u00e7ant indirectement le r\u00f4le d\u2019arbitre du centre monarchique dans la formation des gouvernements (Chtatou, 2026). La logique est paradoxale : plus les partis sont nombreux, moins chacun d\u2019entre eux para\u00eet indispensable au citoyen. L\u2019\u00e9lecteur se trouve face \u00e0 une multitude de formations dont certaines disposent d\u2019une implantation historique, d\u2019autres d\u2019un enracinement local, certaines d\u2019une personnalit\u00e9 m\u00e9diatique forte et d\u2019autres encore d\u2019un r\u00e9seau d\u2019\u00e9lus, mais dont les programmes apparaissent souvent interchangeables sur plusieurs grandes questions \u00e9conomiques et sociales. Le probl\u00e8me n\u2019est donc pas seulement le nombre de partis ; il r\u00e9side surtout dans la faible lisibilit\u00e9 du syst\u00e8me partisan.<\/p>\n<p><strong>Quand le parti cesse d\u2019\u00eatre une vision du monde<\/strong><\/p>\n<p>Un parti politique devrait normalement remplir au moins quatre fonctions essentielles : agr\u00e9ger les int\u00e9r\u00eats sociaux, produire une vision de la soci\u00e9t\u00e9, s\u00e9lectionner les \u00e9lites et organiser la responsabilit\u00e9 politique. Lorsque ces fonctions s\u2019affaiblissent, le parti cesse progressivement d\u2019\u00eatre un m\u00e9diateur entre la soci\u00e9t\u00e9 et l\u2019\u00c9tat pour devenir principalement une machine \u00e9lectorale. C\u2019est ici que se situe l\u2019un des probl\u00e8mes majeurs du Maroc contemporain. Les programmes \u00e9lectoraux pr\u00e9sentent r\u00e9guli\u00e8rement des objectifs s\u00e9duisants : cr\u00e9ation d\u2019emplois, am\u00e9lioration de l\u2019\u00e9cole, r\u00e9forme du syst\u00e8me de sant\u00e9, r\u00e9duction des disparit\u00e9s sociales, lutte contre la corruption, soutien aux classes moyennes, d\u00e9veloppement rural, modernisation administrative, transition num\u00e9rique et promotion de l\u2019investissement. Mais l\u2019\u00e9lecteur peut avoir l\u2019impression d\u2019entendre le m\u00eame discours sous des logos diff\u00e9rents. Tout le monde promet l\u2019emploi, la sant\u00e9, l\u2019\u00e9cole et la justice sociale ; ce qui manque souvent est la diff\u00e9renciation concr\u00e8te des moyens, des priorit\u00e9s, des financements, des calendriers et des m\u00e9canismes d\u2019\u00e9valuation.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce niveau que se situe la crise du programme politique. Un programme s\u00e9rieux devrait permettre au citoyen de r\u00e9pondre \u00e0 une question \u00e9l\u00e9mentaire : pourquoi voter pour ce parti plut\u00f4t que pour un autre ? Si cette distinction devient impossible, l\u2019\u00e9lection perd une partie essentielle de sa fonction d\u00e9lib\u00e9rative. Le probl\u00e8me est aggrav\u00e9 par la personnalisation croissante de la politique. Dans de nombreuses circonscriptions, la comp\u00e9tition oppose moins des doctrines que des personnes : tel notable contre tel notable, telle famille contre telle famille, tel r\u00e9seau contre tel r\u00e9seau. Le parti fournit alors le v\u00e9hicule juridique et symbolique, tandis que le candidat fournit la v\u00e9ritable structure de mobilisation. Le ph\u00e9nom\u00e8ne rejoint ce qui est appel\u00e9 la cooptation politique : le syst\u00e8me marocain ne peut \u00eatre compris uniquement \u00e0 travers ses institutions formelles, mais doit \u00e9galement \u00eatre analys\u00e9 \u00e0 travers les r\u00e9seaux sociaux, \u00e9conomiques, administratifs et personnels qui structurent l\u2019acc\u00e8s au pouvoir (Chtatou, 2019). La cooptation ne signifie pas que toute comp\u00e9tition \u00e9lectorale soit fictive ; elle signifie plut\u00f4t que cette comp\u00e9tition se d\u00e9roule dans un environnement o\u00f9 l\u2019acc\u00e8s aux ressources, aux r\u00e9seaux et aux positions d\u2019influence demeure profond\u00e9ment in\u00e9gal.<\/p>\n<p><strong>Le candidat avant le programme : la revanche de la notabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019une des caract\u00e9ristiques les plus importantes de la politique \u00e9lectorale marocaine r\u00e9side dans la place accord\u00e9e \u00e0 la personnalit\u00e9 du candidat. Dans de nombreuses circonscriptions, l\u2019\u00e9lecteur conna\u00eet le candidat bien avant de conna\u00eetre son programme. Il conna\u00eet sa famille, son m\u00e9tier, ses r\u00e9seaux, son influence locale, ses relations avec l\u2019administration, ses moyens financiers, son appartenance territoriale et sa capacit\u00e9 suppos\u00e9e \u00e0 \u00ab rendre service \u00bb. Cette politique de proximit\u00e9 n\u2019est pas en elle-m\u00eame n\u00e9gative. Toute d\u00e9mocratie a besoin de repr\u00e9sentants enracin\u00e9s dans leurs communaut\u00e9s. Elle devient toutefois probl\u00e9matique lorsque la proximit\u00e9 personnelle remplace la responsabilit\u00e9 programmatique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9put\u00e9 risque alors d\u2019\u00eatre per\u00e7u moins comme un l\u00e9gislateur national que comme un interm\u00e9diaire local. Il est sollicit\u00e9 pour faciliter une d\u00e9marche administrative, intervenir aupr\u00e8s d\u2019une institution, aider une famille, r\u00e9soudre un probl\u00e8me, favoriser un recrutement, obtenir une autorisation ou faire jouer ses relations. Le citoyen ne voit plus n\u00e9cessairement l\u2019\u00e9lu comme celui qui doit participer \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de politiques publiques universelles ; il peut le consid\u00e9rer comme celui qui est capable de r\u00e9soudre son probl\u00e8me particulier. La relation d\u00e9mocratique se transforme alors en relation transactionnelle. Le vote tend \u00e0 signifier moins \u00ab je soutiens la politique que je souhaite voir appliqu\u00e9e \u00bb que \u00ab je soutiens celui qui pourra m\u2019aider \u00bb. Cette transformation est politiquement lourde de cons\u00e9quences, car elle affaiblit la conception universelle de la citoyennet\u00e9 et renforce une conception personnalis\u00e9e de la repr\u00e9sentation. Dans un tel contexte, l\u2019abstention peut m\u00eame devenir rationnelle : si l\u2019\u00e9lecteur estime que son vote ne modifiera pas substantiellement les politiques publiques mais seulement la personne qui contr\u00f4lera l\u2019acc\u00e8s \u00e0 certains r\u00e9seaux, il peut conclure que le co\u00fbt de sa participation d\u00e9passe son b\u00e9n\u00e9fice politique.<\/p>\n<p><strong>Le n\u00e9o-tribalisme : quand les solidarit\u00e9s anciennes investissent les institutions modernes<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est ici que la notion de n\u00e9o-tribalisme devient particuli\u00e8rement utile. Il serait \u00e9videmment simpliste d\u2019affirmer que la politique marocaine de 2026 est \u00ab tribale \u00bb au sens ancien du terme. Le Maroc est un \u00c9tat moderne, urbanis\u00e9, bureaucratique, int\u00e9gr\u00e9 aux march\u00e9s mondiaux et dot\u00e9 d\u2019institutions constitutionnelles complexes. Les structures tribales anciennes ont \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment transform\u00e9es par la colonisation, la construction de l\u2019\u00c9tat national, l\u2019urbanisation, les migrations et la mobilit\u00e9 sociale. Les logiques de solidarit\u00e9 primaire n\u2019ont cependant pas disparu ; elles se sont recompos\u00e9es et adapt\u00e9es aux conditions de la modernit\u00e9 politique.<\/p>\n<p>Le n\u00e9o-tribalisme ne d\u00e9signe pas un retour m\u00e9canique \u00e0 la tribu pr\u00e9coloniale, mais la r\u00e9invention de logiques d\u2019appartenance, de loyaut\u00e9 et de solidarit\u00e9 dans le cadre de l\u2019\u00c9tat moderne (Chtatou, 2021). Dans le contexte marocain, ces logiques peuvent se manifester \u00e0 travers la famille, le clan, le village, la r\u00e9gion, les r\u00e9seaux professionnels, les affinit\u00e9s \u00e9conomiques et les relations personnelles. Dans le client\u00e9lisme n\u00e9o-tribal marocain, il faut \u00e9galement souligner l\u2019importance de l\u2019expression populaire \u00ab bak sahb\u00ee \u00bb, qui r\u00e9sume une logique selon laquelle l\u2019acc\u00e8s \u00e0 certaines ressources d\u00e9pend moins de r\u00e8gles universelles que de la capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser une relation, une connaissance ou un r\u00e9seau (Chtatou, 2025).<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme poss\u00e8de une cons\u00e9quence \u00e9lectorale directe. Le vote peut devenir l\u2019expression d\u2019une solidarit\u00e9 de proximit\u00e9 : famille, fraction, quartier, village, profession, r\u00e9seau \u00e9conomique ou appartenance r\u00e9gionale. Le parti national passe alors au second plan. Il ne s\u2019agit pas n\u00e9cessairement du retour du tribalisme ancien, mais plut\u00f4t de la persistance d\u2019une logique d\u2019appartenance qui investit l\u2019institution moderne. L\u2019\u00e9lection d\u00e9mocratique devient ainsi le lieu de rencontre entre des institutions modernes et des formes de solidarit\u00e9 qui leur sont ant\u00e9rieures. Le v\u00e9ritable enjeu consiste d\u00e8s lors non pas \u00e0 abolir ces solidarit\u00e9s, qui font partie de la texture sociale du pays, mais \u00e0 les transformer en capital civique plut\u00f4t qu\u2019en instruments de mobilisation client\u00e9liste.<\/p>\n<p><strong>La tradition amazighe : ne pas confondre solidarit\u00e9 communautaire et client\u00e9lisme<\/strong><\/p>\n<p>Il importe toutefois de ne pas transformer l\u2019analyse du n\u00e9o-tribalisme en caricature des soci\u00e9t\u00e9s amazighes. Les travaux anthropologiques sur la gouvernance traditionnelle amazighe montrent pr\u00e9cis\u00e9ment que les structures communautaires anciennes ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 des m\u00e9canismes de domination ou de client\u00e9lisme. Elles comportaient \u00e9galement des m\u00e9canismes de d\u00e9lib\u00e9ration, de consensus, de limitation de l\u2019autorit\u00e9 et de responsabilit\u00e9 devant la communaut\u00e9 (Chtatou, 2020a, 2023). Dans certaines structures amazighes traditionnelles, le leadership \u00e9tait encadr\u00e9 par le groupe : l\u2019amgh\u00e2r ne disposait pas d\u2019un pouvoir absolu, puisque son autorit\u00e9 d\u00e9pendait de la reconnaissance collective, tandis que la jema\u00e2 constituait un espace de discussion, de m\u00e9diation et de repr\u00e9sentation des diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Cette tradition doit \u00eatre soigneusement distingu\u00e9e du client\u00e9lisme contemporain. Le client\u00e9lisme repose sur une relation asym\u00e9trique dans laquelle le patron dispose de ressources et le client offre en contrepartie sa loyaut\u00e9 ; la d\u00e9lib\u00e9ration communautaire peut, au contraire, reposer sur la persuasion, la recherche du consensus et la limitation du pouvoir. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que montre l\u2019analyse de la tradition d\u00e9mocratique amazighe : le consensus communautaire, la responsabilit\u00e9 du leadership et la n\u00e9cessit\u00e9 de tenir compte des diff\u00e9rents segments sociaux pouvaient constituer des m\u00e9canismes de limitation de l\u2019autorit\u00e9 (Chtatou, 2020a, 2023). Il existe donc une ironie historique dans la situation contemporaine : certaines formes anciennes de gouvernance communautaire pouvaient se r\u00e9v\u00e9ler plus exigeantes \u00e0 l\u2019\u00e9gard du d\u00e9tenteur du pouvoir que certaines pratiques \u00e9lectorales modernes domin\u00e9es par la personnalisation et le client\u00e9lisme. La question n\u2019est d\u00e8s lors pas de savoir comment abolir les solidarit\u00e9s communautaires, mais comment les convertir en ressources de participation civique et de responsabilit\u00e9 collective.<\/p>\n<p><strong>L\u2019argent \u00e9lectoral et la suspicion permanente<\/strong><\/p>\n<p>Une autre raison majeure de la d\u00e9saffection \u00e9lectorale r\u00e9side dans la perception que l\u2019argent joue un r\u00f4le excessif dans la comp\u00e9tition politique. Cette perception n\u2019est pas nouvelle. Lors des \u00e9lections de 2011, les observateurs du National Democratic Institute faisaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9tat de nombreuses accusations d\u2019achat de voix, tout en pr\u00e9cisant qu\u2019ils ne pouvaient pas v\u00e9rifier l\u2019ensemble de ces all\u00e9gations. En 2021, plusieurs partis d\u00e9nonc\u00e8rent de nouveau l\u2019utilisation de l\u2019argent et diff\u00e9rentes pratiques d\u2019influence \u00e9lectorale. Une enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e avant les \u00e9lections de 2021 indiquait par ailleurs que 81,3 % des personnes interrog\u00e9es estimaient que l\u2019argent influen\u00e7ait les r\u00e9sultats \u00e9lectoraux.<\/p>\n<p>Il faut naturellement distinguer les faits v\u00e9rifi\u00e9s des perceptions populaires. Mais, politiquement, la perception constitue elle-m\u00eame une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9terminante. Si une partie des citoyens consid\u00e8re que les \u00e9lections peuvent \u00eatre gagn\u00e9es gr\u00e2ce aux ressources financi\u00e8res plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la qualit\u00e9 des id\u00e9es ou \u00e0 la cr\u00e9dibilit\u00e9 des candidats, la valeur symbolique du bulletin de vote se d\u00e9grade. Le m\u00e9canisme peut alors prendre la forme d\u2019une spirale cumulative : l\u2019argent facilite l\u2019influence, l\u2019influence consolide les r\u00e9seaux, les r\u00e9seaux facilitent la victoire \u00e9lectorale, la victoire ouvre l\u2019acc\u00e8s aux ressources et cet acc\u00e8s renforce \u00e0 son tour les r\u00e9seaux. L\u2019\u00e9lecteur d\u00e9pourvu de ressources ou de r\u00e9seaux peut alors avoir le sentiment que le syst\u00e8me politique ne lui appartient pas. L\u2019\u00e9lection cesse d\u2019appara\u00eetre comme une confrontation de projets et devient une comp\u00e9tition entre machines sociales, financi\u00e8res et relationnelles. Dans ces conditions, l\u2019abstention peut constituer moins une manifestation d\u2019indiff\u00e9rence qu\u2019un refus silencieux d\u2019entrer dans une comp\u00e9tition dont les r\u00e8gles sont jug\u00e9es structurellement in\u00e9gales.<\/p>\n<p><strong>La crise de confiance : le vrai c\u0153ur du probl\u00e8me<\/strong><\/p>\n<p>La fragmentation, le client\u00e9lisme et la personnalisation ne seraient pas n\u00e9cessairement destructeurs si les citoyens conservaient une confiance \u00e9lev\u00e9e dans les institutions. Or cette confiance constitue pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019une des grandes faiblesses du syst\u00e8me. La Banque mondiale rel\u00e8ve un d\u00e9ficit de confiance particuli\u00e8rement marqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des institutions repr\u00e9sentatives, avec un niveau de confiance dans le l\u00e9gislatif inf\u00e9rieur \u00e0 celui accord\u00e9 aux institutions de s\u00e9curit\u00e9. Les donn\u00e9es Afrobarometer 2024 sont \u00e9galement r\u00e9v\u00e9latrices : sur 1 200 r\u00e9pondants, 34,9 % d\u00e9claraient ne faire \u00ab pas du tout \u00bb confiance au Parlement et 25,9 % lui accordaient \u00ab tr\u00e8s peu \u00bb de confiance, alors que seuls 9,6 % d\u00e9claraient lui faire \u00ab beaucoup \u00bb confiance. Pour les partis d\u2019opposition, 31,1 % d\u00e9claraient ne leur faire aucune confiance et 27,8 % seulement leur faire \u00ab un peu \u00bb confiance.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es consacr\u00e9es aux jeunes sont encore plus instructives. Une publication Afrobarometer de mars 2026 indique qu\u2019environ un tiers seulement des jeunes Marocains \u00e2g\u00e9s de 18 \u00e0 35 ans d\u00e9clarent faire \u00ab partiellement \u00bb ou \u00ab beaucoup \u00bb confiance au Parlement, au conseil municipal, au chef du gouvernement ou aux partis politiques. L\u2019\u00e9tude rel\u00e8ve \u00e9galement une perception plus \u00e9lev\u00e9e de la corruption parmi les jeunes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de certaines cat\u00e9gories d\u2019\u00e9lus et de responsables publics. Ces donn\u00e9es permettent de corriger une interpr\u00e9tation trop facile de l\u2019abstention. Le probl\u00e8me n\u2019est pas seulement que les citoyens ne veulent pas voter ; il est qu\u2019ils ne voient pas suffisamment ce que leur vote pourrait changer. La d\u00e9saffection \u00e9lectorale est donc moins une absence de rationalit\u00e9 qu\u2019une rationalit\u00e9 n\u00e9gative produite par l\u2019exp\u00e9rience accumul\u00e9e de la faible efficacit\u00e9 per\u00e7ue de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p><strong>Le traumatisme politique du PJD : voter peut sanctionner, mais que change la sanction ?<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00e9lections de 2021 constituent \u00e0 cet \u00e9gard un cas d\u2019\u00e9cole. Le PJD avait gouvern\u00e9 pendant une d\u00e9cennie, disposait d\u2019une base \u00e9lectorale importante et avait remport\u00e9 les \u00e9lections de 2011 et 2016. Pourtant, en 2021, il passa de 125 \u00e0 seulement 13 si\u00e8ges, tandis que le RNI, le PAM et l\u2019Istiqlal devinrent les principales forces parlementaires. Le r\u00e9sultat d\u00e9montre que l\u2019\u00e9lecteur marocain poss\u00e8de une r\u00e9elle capacit\u00e9 de sanction. Il r\u00e9v\u00e8le toutefois un autre ph\u00e9nom\u00e8ne : l\u2019alternance \u00e9lectorale ne s\u2019accompagne pas n\u00e9cessairement d\u2019une transformation profonde de la structure politique. La disparition presque totale du PJD n\u2019a pas donn\u00e9 naissance \u00e0 une opposition id\u00e9ologique structur\u00e9e de m\u00eame ampleur ; le syst\u00e8me a chang\u00e9 de majorit\u00e9, mais non n\u00e9cessairement de nature.<\/p>\n<p>Pour l\u2019\u00e9lecteur, cette situation peut produire une forme de scepticisme. Pourquoi investir \u00e9motionnellement et organisationnellement dans un parti si celui-ci peut \u00eatre \u00e9lectoralement d\u00e9savou\u00e9 en cinq ans sans que la structure g\u00e9n\u00e9rale de gouvernance soit profond\u00e9ment transform\u00e9e ? Le ph\u00e9nom\u00e8ne peut \u00eatre particuli\u00e8rement important chez les jeunes g\u00e9n\u00e9rations. Les donn\u00e9es Afrobarometer r\u00e9centes confirment que les jeunes Marocains entretiennent une relation de confiance fragile avec les partis et plusieurs institutions repr\u00e9sentatives. Le Maroc de 2026 se trouve ainsi confront\u00e9 \u00e0 une contradiction g\u00e9n\u00e9rationnelle majeure : une jeunesse plus connect\u00e9e, plus inform\u00e9e, plus expos\u00e9e aux exp\u00e9riences internationales et souvent plus sensible aux questions de m\u00e9rite, de transparence et d\u2019\u00e9galit\u00e9 se trouve face \u00e0 une culture politique encore fortement structur\u00e9e par les r\u00e9seaux, la notabilit\u00e9 et les m\u00e9diations personnelles.<\/p>\n<p><strong>La jeunesse : la g\u00e9n\u00e9ration qui ne veut plus \u00eatre simplement \u00e9lectrice<\/strong><\/p>\n<p>La jeunesse pourrait constituer le facteur d\u00e9cisif des \u00e9lections de 2026, mais il serait erron\u00e9 de la consid\u00e9rer comme une masse apolitique. Le probl\u00e8me est pr\u00e9cis\u00e9ment plus complexe. Une partie importante de la jeunesse manifeste une forte sensibilit\u00e9 aux questions de justice sociale, d\u2019emploi, de corruption, d\u2019\u00e9galit\u00e9 territoriale, de qualit\u00e9 des services publics et de m\u00e9rite, mais ne consid\u00e8re pas n\u00e9cessairement le parti politique traditionnel comme le meilleur instrument pour exprimer ces pr\u00e9occupations. Les r\u00e9seaux sociaux ont profond\u00e9ment transform\u00e9 la relation \u00e0 la politique : le citoyen peut aujourd\u2019hui commenter, d\u00e9noncer, organiser une campagne, produire une vid\u00e9o, mobiliser un r\u00e9seau ou exprimer publiquement son d\u00e9saccord sans appartenir \u00e0 une organisation partisane. La politique est ainsi devenue moins partisane sans \u00eatre n\u00e9cessairement moins politique.<\/p>\n<p>Ce changement est fondamental. Le parti traditionnel suppose une organisation hi\u00e9rarchique, une adh\u00e9sion, une discipline, une permanence et une implantation territoriale. Les nouvelles formes de mobilisation privil\u00e9gient davantage la fluidit\u00e9, la spontan\u00e9it\u00e9, la circulation horizontale de l\u2019information et la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9agir rapidement \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement. Dans mon analyse de la \u00ab cyber-d\u00e9mocratie \u00bb au Maroc, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 que les citoyens pouvaient utiliser les nouveaux espaces num\u00e9riques pour contourner les canaux politiques traditionnels et exprimer directement leur m\u00e9contentement (Chtatou, 2018). Le ph\u00e9nom\u00e8ne est aujourd\u2019hui plus profond. La question n\u2019est donc plus simplement de savoir pourquoi les jeunes ne font pas de politique, mais pourquoi ils feraient de la politique \u00e0 travers des organisations qu\u2019ils jugent parfois obsol\u00e8tes. Le d\u00e9fi pour les partis consiste d\u00e8s lors \u00e0 comprendre que la jeunesse ne demande pas n\u00e9cessairement moins de politique, mais une autre mani\u00e8re de faire de la politique.<\/p>\n<p><strong>Le territoire : l\u2019autre visage de la crise \u00e9lectorale<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019abstention ne peut \u00eatre s\u00e9par\u00e9e des profondes disparit\u00e9s territoriales. Le Maroc conna\u00eet depuis plusieurs d\u00e9cennies une modernisation spectaculaire de ses infrastructures, de ses r\u00e9seaux de transport, de ses ports, de ses zones industrielles et de ses m\u00e9tropoles, mais cette modernisation n\u2019a pas produit une convergence territoriale compl\u00e8te. Le probl\u00e8me marocain n\u2019est plus seulement celui du volume de la croissance, mais celui de la g\u00e9ographie de la croissance : certaines r\u00e9gions concentrent les emplois qualifi\u00e9s, les investissements, les infrastructures et les opportunit\u00e9s, tandis que d\u2019autres demeurent confront\u00e9es \u00e0 des d\u00e9ficits persistants en mati\u00e8re de sant\u00e9, d\u2019\u00e9ducation, de mobilit\u00e9 et d\u2019emploi (Chtatou, 2026a).<\/p>\n<p>Cette question poss\u00e8de une dimension \u00e9lectorale directe. L\u2019\u00e9lecteur rural ou montagnard ne juge pas n\u00e9cessairement la d\u00e9mocratie \u00e0 partir de crit\u00e8res constitutionnels abstraits ; il la juge aussi \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tat de son \u00e9cole, de son dispensaire, de sa route, de son acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau, de ses possibilit\u00e9s d\u2019emploi et de la capacit\u00e9 de l\u2019administration \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 ses besoins. La d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative devient cr\u00e9dible lorsque le citoyen peut \u00e9tablir un lien entre son vote et son territoire. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de transformer les programmes \u00e9lectoraux nationaux en v\u00e9ritables programmes territorialis\u00e9s. Le prochain scrutin devrait \u00eatre l\u2019occasion de passer d\u2019un \u00ab Maroc des centres \u00bb \u00e0 un \u00ab Maroc des territoires \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un syst\u00e8me dans lequel chaque r\u00e9gion dispose des moyens institutionnels, financiers et humains lui permettant de participer r\u00e9ellement au d\u00e9veloppement national (Chtatou, 2026a). Si les partis se contentent de promettre abstraitement le d\u00e9veloppement, ils manqueront probablement l\u2019une des principales attentes de l\u2019\u00e9lectorat.<\/p>\n<p><strong>Le paradoxe de la fragmentation : beaucoup de partis, peu de repr\u00e9sentation<\/strong><\/p>\n<p>La fragmentation politique produit un autre effet pervers : elle dilue la responsabilit\u00e9. Dans un syst\u00e8me fortement bipartite ou domin\u00e9 par deux grandes formations, l\u2019\u00e9lecteur sait g\u00e9n\u00e9ralement qui gouverne et qui s\u2019oppose ; la responsabilit\u00e9 politique est relativement claire. Dans un syst\u00e8me fragment\u00e9, elle devient diffuse. Lorsque plusieurs partis participent au gouvernement, chacun peut attribuer les \u00e9checs aux autres partenaires ; lorsque l\u2019opposition est elle-m\u00eame divis\u00e9e, aucune formation ne peut pr\u00e9tendre repr\u00e9senter seule l\u2019alternative. La coalition devient ainsi une n\u00e9cessit\u00e9 arithm\u00e9tique, mais peut devenir une faiblesse politique lorsqu\u2019elle n\u2019est pas accompagn\u00e9e d\u2019une diff\u00e9renciation programmatique suffisamment claire.<\/p>\n<p>Le gouvernement issu des \u00e9lections de 2021 repose sur une coalition domin\u00e9e par le RNI, le PAM et l\u2019Istiqlal, trois forces qui occupent ensemble une place centrale dans le syst\u00e8me parlementaire actuel. Le rapport BTI 2026 souligne pr\u00e9cis\u00e9ment les limites de l\u2019autonomie des partis marocains dans un syst\u00e8me o\u00f9 la monarchie conserve une pr\u00e9\u00e9minence importante. Cette configuration contribue \u00e0 une perception politiquement corrosive : les partis se combattent pendant la campagne, puis gouvernent ensemble apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection. Les coalitions sont \u00e9videmment normales dans les d\u00e9mocraties parlementaires, mais elles deviennent probl\u00e9matiques lorsque les diff\u00e9rences entre partenaires n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 clairement expliqu\u00e9es aux \u00e9lecteurs. Celui-ci peut alors conclure que son choix \u00e9lectoral importe moins qu\u2019il ne le pensait, ce qui renforce \u00e0 son tour le scepticisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard du vote.<\/p>\n<p><strong>La campagne \u00e9lectorale : spectacle, personnalisation et promesses<\/strong><\/p>\n<p>Le danger pour 2026 est donc celui d\u2019une campagne \u00e9lectorale transform\u00e9e en spectacle de personnalit\u00e9s. Le candidat appara\u00eetra sur les affiches, les r\u00e9seaux sociaux, les r\u00e9unions publiques et les rencontres locales ; les partis annonceront des plans ambitieux et les slogans promettront le changement. Mais l\u2019\u00e9lecteur exp\u00e9riment\u00e9 conna\u00eet d\u00e9sormais le sc\u00e9nario. Il a d\u00e9j\u00e0 entendu parler de la r\u00e9forme de l\u2019\u00e9ducation, de la lutte contre la corruption, de la cr\u00e9ation massive d\u2019emplois, de la r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s, du d\u00e9veloppement rural et de la r\u00e9forme administrative. Ce qui lui manque n\u2019est pas n\u00e9cessairement la promesse, mais la preuve.<\/p>\n<p>Un programme cr\u00e9dible devrait comporter des indicateurs v\u00e9rifiables : nombre d\u2019emplois cr\u00e9\u00e9s, nombre d\u2019\u00e9tablissements scolaires r\u00e9habilit\u00e9s, nombre de m\u00e9decins affect\u00e9s aux territoires sous-dot\u00e9s, d\u00e9lai moyen d\u2019acc\u00e8s aux services administratifs, r\u00e9duction mesurable des in\u00e9galit\u00e9s territoriales, calendrier de mise en \u0153uvre et co\u00fbt budg\u00e9taire. Sans ces \u00e9l\u00e9ments, le programme demeure essentiellement rh\u00e9torique. La prochaine campagne devrait donc \u00eatre \u00e9valu\u00e9e selon une question simple mais exigeante : combien de promesses pourront \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9es cinq ans plus tard ? La d\u00e9mocratie programmatique suppose en effet que l\u2019\u00e9lecteur puisse comparer, choisir et ensuite \u00e9valuer. Sans cette cha\u00eene de responsabilit\u00e9, le programme n\u2019est qu\u2019un instrument de communication \u00e9lectorale.<\/p>\n<p><strong>Le bulletin de vote comme acte de citoyennet\u00e9 ou comme transaction ?<\/strong><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me fondamental de la politique \u00e9lectorale marocaine r\u00e9side peut-\u00eatre dans la coexistence de deux conceptions concurrentes du vote. La premi\u00e8re est civique : le citoyen vote pour contribuer \u00e0 d\u00e9terminer l\u2019orientation collective du pays. La seconde est transactionnelle : il vote parce qu\u2019il esp\u00e8re obtenir quelque chose, pr\u00e9server une relation ou soutenir un candidat capable de lui rendre un service. La premi\u00e8re construit la citoyennet\u00e9 ; la seconde nourrit le client\u00e9lisme.<\/p>\n<p>Le n\u00e9o-tribalisme et le client\u00e9lisme prosp\u00e8rent lorsque la relation universelle entre citoyen et \u00c9tat demeure insuffisamment institutionnalis\u00e9e. Si l\u2019individu croit que ses droits peuvent \u00eatre obtenus normalement par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019institutions efficaces, il n\u2019a pas besoin d\u2019un patron. Mais si l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi, \u00e0 l\u2019administration, \u00e0 la sant\u00e9 ou \u00e0 certaines opportunit\u00e9s est per\u00e7u comme d\u00e9pendant de l\u2019intervention d\u2019un interm\u00e9diaire, les r\u00e9seaux personnels deviennent rationnels. C\u2019est pourquoi la lutte contre le client\u00e9lisme ne peut pas \u00eatre uniquement morale. Il ne suffit pas d\u2019exhorter les citoyens \u00e0 ne pas voter pour l\u2019argent ; il faut construire des institutions suffisamment efficaces pour que chacun puisse obtenir ses droits sans avoir besoin de conna\u00eetre quelqu\u2019un. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que j\u2019ai appel\u00e9, dans mon analyse du n\u00e9o-tribalisme et du \u00ab bak sahb\u00ee \u00bb, le passage n\u00e9cessaire d\u2019une citoyennet\u00e9 m\u00e9diatis\u00e9e par les r\u00e9seaux \u00e0 une citoyennet\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la r\u00e8gle commune (Chtatou, 2025).<\/p>\n<p><strong>L\u2019Amazighit\u00e9 et la repr\u00e9sentation : reconnaissance constitutionnelle, repr\u00e9sentation politique incertaine<\/strong><\/p>\n<p>La question amazighe constitue un autre r\u00e9v\u00e9lateur de cette crise. La Constitution de 2011 reconna\u00eet explicitement l\u2019identit\u00e9 plurielle du Maroc et fait de Tamazight une langue officielle de l\u2019\u00c9tat et un patrimoine commun de tous les Marocains. Cette reconnaissance constitue une avanc\u00e9e historique, mais la reconnaissance constitutionnelle ne signifie pas automatiquement repr\u00e9sentation politique effective. L\u2019une des questions qui devraient \u00eatre pos\u00e9es aux candidats en 2026 est donc la suivante : quelle politique concr\u00e8te les partis proposent-ils pour donner un contenu institutionnel \u00e0 la reconnaissance de Tamazight ?<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas uniquement de langue. La question concerne simultan\u00e9ment l\u2019\u00e9ducation, l\u2019administration, la justice, les m\u00e9dias, la culture, le d\u00e9veloppement territorial et la participation politique. Les r\u00e9gions amazighes ont souvent \u00e9t\u00e9 historiquement associ\u00e9es \u00e0 des espaces ruraux, montagneux ou p\u00e9riph\u00e9riques qui connaissent eux-m\u00eames des difficult\u00e9s particuli\u00e8res de d\u00e9veloppement. La question amazighe rejoint donc directement la question territoriale. Comme je l\u2019ai \u00e9crit r\u00e9cemment, la politique amazighe ne devrait pas \u00eatre trait\u00e9e comme une simple politique culturelle ; elle devrait \u00eatre int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 une politique plus large de justice territoriale et de citoyennet\u00e9 inclusive (Chtatou, 2026a). L\u2019absence de r\u00e9ponses pr\u00e9cises sur ces questions risque de renforcer le sentiment que la reconnaissance officielle demeure davantage symbolique que politique.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi les Marocains pourraient-ils quand m\u00eame voter massivement ?<\/strong><\/p>\n<p>Il serait cependant trop facile de pr\u00e9dire une abstention massive. Plusieurs facteurs peuvent au contraire favoriser une participation significative. Les \u00e9lections de 2026 se d\u00e9roulent d\u2019abord dans un contexte marqu\u00e9 par de grands projets nationaux : d\u00e9veloppement des infrastructures, pr\u00e9paration de la Coupe du monde 2030, transformation \u00e9conomique, politique africaine, diplomatie internationale, d\u00e9veloppement territorial et consolidation de la position du Maroc sur la sc\u00e8ne r\u00e9gionale. La possibilit\u00e9 de sanctionner les gouvernants peut ensuite constituer une incitation r\u00e9elle. L\u2019exemple de 2021 montre que les \u00e9lecteurs peuvent modifier radicalement la carte parlementaire. Enfin, les partis disposent encore de r\u00e9seaux territoriaux puissants. Les \u00e9lections marocaines ne sont pas uniquement des \u00e9lections m\u00e9diatiques ; elles reposent sur une implantation locale dense, sur les notabilit\u00e9s, les associations, les familles politiques et les r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p>Il existe donc une diff\u00e9rence importante entre d\u00e9senchantement politique et d\u00e9sengagement \u00e9lectoral absolu. Un \u00e9lecteur peut \u00eatre profond\u00e9ment critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du syst\u00e8me tout en allant voter pour emp\u00eacher un candidat particulier de gagner. Le vote de 2026 pourrait ainsi \u00eatre largement n\u00e9gatif : non pas \u00ab je soutiens ce parti \u00bb, mais \u00ab je veux emp\u00eacher celui-ci de gagner \u00bb. Ce type de mobilisation demeure politiquement significatif, mais il ne suffit pas \u00e0 construire une d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative durable. Une d\u00e9mocratie peut fonctionner pendant un certain temps sur la base de votes de sanction ; elle ne peut cependant se consolider sans produire une identification positive aux institutions, aux programmes et aux repr\u00e9sentants.<\/p>\n<p><strong>Trois sc\u00e9narios pour le 23 septembre<\/strong><\/p>\n<p>Trois sc\u00e9narios principaux peuvent \u00eatre envisag\u00e9s pour le scrutin de 2026. Le premier serait celui d\u2019une participation moyenne, proche de celle de 2021, avec une mobilisation assur\u00e9e par les r\u00e9seaux locaux, les partis et les candidats. Le scrutin produirait alors une nouvelle recomposition parlementaire sans transformation majeure du comportement \u00e9lectoral. Ce sc\u00e9nario serait probablement le plus confortable pour les institutions, puisqu\u2019il permettrait de pr\u00e9server une apparence de continuit\u00e9 tout en renouvelant la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me sc\u00e9nario serait celui d\u2019une abstention renforc\u00e9e, avec un retour vers les niveaux de 2016 ou \u00e9ventuellement plus bas. Les \u00e9lecteurs urbains, jeunes et dipl\u00f4m\u00e9s pourraient alors se d\u00e9tourner largement des urnes, tandis que la participation resterait relativement plus \u00e9lev\u00e9e dans les territoires o\u00f9 les r\u00e9seaux locaux, familiaux et communautaires sont plus structur\u00e9s. Le r\u00e9sultat serait paradoxal : les groupes les mieux organis\u00e9s p\u00e8seraient davantage dans la composition du Parlement que les groupes les plus nombreux mais les moins mobilis\u00e9s. Une telle configuration ne signifierait pas n\u00e9cessairement une crise institutionnelle imm\u00e9diate, mais elle accentuerait le probl\u00e8me de la repr\u00e9sentativit\u00e9 sociale du Parlement.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me sc\u00e9nario serait celui d\u2019une mobilisation de rupture. Une question particuli\u00e8re, un \u00e9v\u00e9nement politique, une personnalit\u00e9 ou une controverse pourrait provoquer une mobilisation inattendue des jeunes, des classes moyennes urbaines et des \u00e9lecteurs jusque-l\u00e0 distants. Ce sc\u00e9nario est moins pr\u00e9visible, mais il ne doit pas \u00eatre exclu. Les soci\u00e9t\u00e9s politiquement d\u00e9senchant\u00e9es peuvent conna\u00eetre des phases soudaines de remobilisation lorsqu\u2019elles per\u00e7oivent un enjeu suffisamment fort. Le d\u00e9senchantement n\u2019est donc pas toujours synonyme de passivit\u00e9 ; il peut \u00e9galement constituer une r\u00e9serve de mobilisation susceptible de se lib\u00e9rer lorsqu\u2019une offre politique cr\u00e9dible appara\u00eet.<\/p>\n<p><strong>Le v\u00e9ritable enjeu : r\u00e9concilier le citoyen avec la repr\u00e9sentation<\/strong><\/p>\n<p>La question fondamentale des l\u00e9gislatives de 2026 n\u2019est donc pas seulement de savoir qui remportera les \u00e9lections, mais combien de Marocains consid\u00e9reront que leur vote vaut encore la peine d\u2019\u00eatre exprim\u00e9. Cette interrogation est beaucoup plus importante que le simple classement des partis. Un syst\u00e8me \u00e9lectoral peut produire une majorit\u00e9 parlementaire parfaitement l\u00e9gale tout en souffrant d\u2019un d\u00e9ficit profond de l\u00e9gitimit\u00e9 sociale si une grande partie de la population ne participe pas. La l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique ne se r\u00e9sume pas \u00e0 la r\u00e9gularit\u00e9 juridique du scrutin ; elle d\u00e9pend \u00e9galement de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e0 convaincre les citoyens que leur vote compte, que leurs repr\u00e9sentants peuvent agir, que les partis pr\u00e9sentent de v\u00e9ritables alternatives, que les programmes peuvent \u00eatre \u00e9valu\u00e9s, que les \u00e9lus rendent des comptes, que l\u2019argent ne d\u00e9termine pas excessivement la comp\u00e9tition et que les citoyens sont trait\u00e9s comme des citoyens plut\u00f4t que comme des clients.<\/p>\n<p>Sans ces conditions, l\u2019\u00e9lection risque de devenir une c\u00e9r\u00e9monie p\u00e9riodique de renouvellement des \u00e9lites plut\u00f4t qu\u2019un m\u00e9canisme effectif de transformation de la repr\u00e9sentation. C\u2019est pourquoi la question de l\u2019abstention doit \u00eatre replac\u00e9e dans une r\u00e9flexion plus large sur la qualit\u00e9 de la m\u00e9diation politique. L\u2019\u00e9lecteur ne demande pas n\u00e9cessairement une d\u00e9mocratie abstraitement parfaite ; il demande que son exp\u00e9rience quotidienne puisse trouver un d\u00e9bouch\u00e9 institutionnel. Il veut pouvoir \u00e9tablir un rapport intelligible entre ses pr\u00e9occupations, son vote, son repr\u00e9sentant et les politiques publiques qui en r\u00e9sultent. Lorsque cette cha\u00eene de causalit\u00e9 dispara\u00eet, la participation devient difficile \u00e0 justifier.<\/p>\n<p><strong>Que faudrait-il changer ?<\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9ponse ne r\u00e9side certainement pas dans une simple r\u00e9duction m\u00e9canique du nombre de partis. Le probl\u00e8me est plus profond et touche \u00e0 la nature m\u00eame de la repr\u00e9sentation. Il faudrait d\u2019abord reconstruire une v\u00e9ritable diff\u00e9renciation programmatique. Chaque parti devrait pr\u00e9senter un programme court, chiffr\u00e9, hi\u00e9rarchis\u00e9 et v\u00e9rifiable permettant aux citoyens de comparer les propositions en mati\u00e8re d\u2019emploi, d\u2019\u00e9ducation, de sant\u00e9, de fiscalit\u00e9, d\u2019investissement, de protection sociale et de politique territoriale. Il faudrait ensuite renforcer la responsabilit\u00e9 des \u00e9lus. Un d\u00e9put\u00e9 devrait pouvoir \u00eatre \u00e9valu\u00e9 \u00e0 partir de crit\u00e8res objectifs : pr\u00e9sence parlementaire, participation aux commissions, questions pos\u00e9es au gouvernement, propositions l\u00e9gislatives, interventions publiques et d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats collectifs.<\/p>\n<p>La r\u00e9duction de la d\u00e9pendance au client\u00e9lisme constitue une troisi\u00e8me priorit\u00e9. L\u2019efficacit\u00e9 et l\u2019impartialit\u00e9 de l\u2019administration doivent devenir les premi\u00e8res armes contre le \u00ab bak sahb\u00ee \u00bb. Plus l\u2019\u00c9tat fonctionne selon des r\u00e8gles impersonnelles, transparentes et pr\u00e9visibles, moins le citoyen a besoin d\u2019un patron, d\u2019un interm\u00e9diaire ou d\u2019un r\u00e9seau. Il faudrait \u00e9galement territorialiser davantage les programmes. Les \u00e9lections de 2026 devraient \u00eatre l\u2019occasion de transformer la question des disparit\u00e9s territoriales en enjeu central de la comp\u00e9tition politique. Les partis devraient expliquer de mani\u00e8re pr\u00e9cise comment ils comptent r\u00e9duire les \u00e9carts entre les grandes m\u00e9tropoles et les r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques, entre les espaces ruraux et urbains, entre les plaines et les montagnes, et comment ils entendent r\u00e9partir les ressources publiques en fonction des besoins territoriaux.<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9gration r\u00e9elle de la jeunesse constitue une autre condition essentielle. Les jeunes ne devraient pas \u00eatre mobilis\u00e9s uniquement comme d\u00e9cor \u00e9lectoral, client\u00e8le num\u00e9rique ou r\u00e9servoir de voix ; ils devraient participer \u00e0 la d\u00e9finition des programmes, \u00e0 la s\u00e9lection des candidats et aux structures de d\u00e9cision. De m\u00eame, la reconnaissance amazighe doit recevoir un contenu effectif dans les domaines de l\u2019\u00e9ducation, de l\u2019administration, de la culture, de la justice, des m\u00e9dias et du d\u00e9veloppement territorial. Enfin, la fonction parlementaire elle-m\u00eame doit \u00eatre r\u00e9habilit\u00e9e. Le citoyen doit comprendre ce que fait concr\u00e8tement son d\u00e9put\u00e9, quelles sont ses comp\u00e9tences, comment il peut le contr\u00f4ler et selon quels crit\u00e8res son mandat peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9. Tant que le Parlement restera per\u00e7u comme une institution \u00e9loign\u00e9e des pr\u00e9occupations quotidiennes, la mobilisation \u00e9lectorale demeurera fragile.<\/p>\n<p><strong>Conclusion : l\u2019abstention n\u2019est pas le silence, c\u2019est un message<\/strong><\/p>\n<p>Les l\u00e9gislatives marocaines du 23 septembre 2026 constituent bien davantage qu\u2019une op\u00e9ration r\u00e9guli\u00e8re de renouvellement de la Chambre des repr\u00e9sentants. Elles repr\u00e9sentent un test de la relation entre citoyennet\u00e9, repr\u00e9sentation et confiance. Le Maroc dispose aujourd\u2019hui d\u2019une architecture institutionnelle sophistiqu\u00e9e, d\u2019une sc\u00e8ne partisane pluraliste, d\u2019un Parlement \u00e9lu, d\u2019une exp\u00e9rience \u00e9lectorale importante et d\u2019une Constitution qui a renforc\u00e9 le r\u00f4le des institutions repr\u00e9sentatives. Mais l\u2019existence des institutions ne suffit pas. Une d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative ne devient v\u00e9ritablement vivante que lorsque les citoyens consid\u00e8rent ces institutions comme capables de transformer leurs pr\u00e9f\u00e9rences en politiques publiques et leurs attentes en d\u00e9cisions collectives.<\/p>\n<p>Or le principal danger de 2026 n\u2019est peut-\u00eatre pas une victoire \u00e9crasante de tel ou tel parti, la disparition d\u2019une formation historique ou l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle force. Le v\u00e9ritable danger est plus silencieux : que l\u2019abstention devienne la forme ordinaire de la relation entre le citoyen marocain et la politique institutionnelle. Le Maroc ne souffre pas d\u2019un d\u00e9ficit de partis au sens quantitatif ; il souffre davantage d\u2019un d\u00e9ficit de diff\u00e9renciation politique. Il ne souffre pas d\u2019un manque de programmes, mais d\u2019un d\u00e9ficit de programmes cr\u00e9dibles, chiffr\u00e9s et \u00e9valuables. Il ne souffre pas d\u2019un manque de candidats, mais d\u2019un d\u00e9ficit de s\u00e9lection m\u00e9ritocratique des candidats. Il ne souffre pas d\u2019un manque de r\u00e9seaux, mais pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019un exc\u00e8s de r\u00e9seaux personnels dans la m\u00e9diation politique. Il ne souffre pas n\u00e9cessairement d\u2019une absence de politique chez les jeunes, mais d\u2019un \u00e9cart croissant entre les formes traditionnelles de la politique partisane et les nouvelles formes de mobilisation citoyenne. Enfin, il ne souffre pas d\u2019une absence de citoyennet\u00e9, mais d\u2019un d\u00e9ficit de confiance dans la capacit\u00e9 de cette citoyennet\u00e9 \u00e0 produire des r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>La fragmentation partisane, le client\u00e9lisme, la personnalisation, la notabilit\u00e9 locale et le n\u00e9o-tribalisme ne sont donc pas des ph\u00e9nom\u00e8nes s\u00e9par\u00e9s. Ils participent d\u2019un m\u00eame processus de transformation de la repr\u00e9sentation politique en relation interpersonnelle. Lorsque le citoyen vote pour un parti sans v\u00e9ritable vision, pour un candidat plut\u00f4t que pour un programme, pour un r\u00e9seau plut\u00f4t que pour une politique publique, la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative perd progressivement sa substance. C\u2019est pourquoi l\u2019\u00e9lection de 2026 devrait \u00eatre l\u2019occasion d\u2019un changement de perspective. Le Maroc n\u2019a pas besoin de davantage de partis simplement parce qu\u2019il souhaite davantage de pluralisme ; il a besoin de partis plus repr\u00e9sentatifs, plus programmatiques, plus d\u00e9mocratiques et plus responsables.<\/p>\n<p>Il ne suffit plus de demander aux Marocains de voter. Il faut leur donner une raison de voter. Cette raison ne pourra \u00eatre construite ni par les slogans, ni par les affiches, ni par les promesses g\u00e9n\u00e9rales, ni par les r\u00e9seaux client\u00e9listes. Elle devra \u00eatre construite par une politique permettant au citoyen de r\u00e9pondre positivement \u00e0 trois questions fondamentales : mon vote peut-il changer quelque chose ? Mon d\u00e9put\u00e9 peut-il r\u00e9ellement agir ? Le parti pour lequel je vote d\u00e9fend-il r\u00e9ellement mes int\u00e9r\u00eats et ma vision du Maroc ? Si la r\u00e9ponse demeure n\u00e9gative, l\u2019abstention continuera de constituer une menace structurelle, m\u00eame lorsque les institutions organiseront des \u00e9lections r\u00e9guli\u00e8res et m\u00eame lorsque des dizaines de partis solliciteront les suffrages.<\/p>\n<p>Si, en revanche, le scrutin du 23 septembre 2026 parvient \u00e0 replacer le programme, la comp\u00e9tence, la responsabilit\u00e9, la justice territoriale, la m\u00e9ritocratie et la citoyennet\u00e9 au centre de la comp\u00e9tition politique, il pourrait marquer le d\u00e9but d\u2019une nouvelle phase. Le v\u00e9ritable enjeu du 23 septembre ne sera donc pas seulement de savoir qui entrera au Parlement, mais de savoir si le Parlement r\u00e9ussira \u00e0 faire revenir les citoyens vers la politique. Une d\u00e9mocratie peut survivre \u00e0 une alternance, \u00e0 une coalition et m\u00eame \u00e0 la fragmentation ; elle ne peut durablement prosp\u00e9rer lorsque les citoyens cessent de croire que leur voix m\u00e9rite d\u2019\u00eatre entendue. L\u2019abstention n\u2019est, dans cette perspective, ni un simple vide statistique ni une manifestation d\u2019indiff\u00e9rence : elle est un message politique. La question d\u00e9cisive est de savoir si les institutions, les partis et les \u00e9lites sauront enfin l\u2019\u00e9couter.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Afrobarometer. (2025). Afrobarometer Round 10 survey: Morocco, 2024. Ghana Center for Democratic Development.<\/li>\n<li>Afrobarometer. (2026, March 16). Les jeunes Marocains expriment peu de confiance aux dirigeants et partis politiques. Afrobarometer.<\/li>\n<li>Al Jazeera Centre for Studies. 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Le scrutin constituera l\u2019un des principaux rendez-vous institutionnels de l\u2019ann\u00e9e et devrait, en th\u00e9orie, permettre aux citoyens de choisir les hommes et les femmes appel\u00e9s \u00e0 &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4424,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_feature_clip_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[13],"tags":[],"class_list":["post-8436","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-opinions"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9uxE2-2c4","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?fit=450%2C278&ssl=1","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8436","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8436"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8436\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8437,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8436\/revisions\/8437"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4424"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8436"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8436"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8436"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}