{"id":8444,"date":"2026-09-06T15:23:19","date_gmt":"2026-09-06T14:23:19","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8444"},"modified":"2026-09-06T15:23:19","modified_gmt":"2026-09-06T14:23:19","slug":"le-recensement-de-la-souffrance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/le-recensement-de-la-souffrance\/","title":{"rendered":"LE RECENSEMENT DE LA SOUFFRANCE"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_7652\" aria-describedby=\"caption-attachment-7652\" style=\"width: 217px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-7652\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/op.jpeg?resize=217%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/op.jpeg?resize=217%2C250&amp;ssl=1 217w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/op.jpeg?w=369&amp;ssl=1 369w\" sizes=\"auto, (max-width: 217px) 100vw, 217px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-7652\" class=\"wp-caption-text\">Jer\u00f3nimo P\u00e1ez<\/figcaption><\/figure>\n<p>Il fut un temps o\u00f9 les crimes commis par les services secrets des nations d\u00e9mocratiques, notamment des plus puissantes, devaient \u00eatre dissimul\u00e9s. La torture n\u2019\u00e9tait qu\u2019une rumeur, la disparition un dossier que personne ne signait, l\u2019assassinat cibl\u00e9 une op\u00e9ration que l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame niait, la main sur le c\u0153ur. Le secret \u00e9tait \u00e0 la fois l\u2019instrument et l\u2019aveu : on le cachait parce qu\u2019on savait qu\u2019il \u00e9tait ind\u00e9fendable. Ce monde, bien qu\u2019atroce, conservait une derni\u00e8re forme de d\u00e9cence : la honte.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, ce monde n\u2019existe plus. Ce qui fait fr\u00e9mir aujourd\u2019hui, ce n\u2019est plus le secret, mais son contraire. Presque tout est document\u00e9. Le Haut-Commissariat des Nations unies a d\u00e9crit, avec des dates et des m\u00e9thodes, la simulation de noyade et les chiens l\u00e2ch\u00e9s sur des prisonniers palestiniens dans le camp de Sde Teiman, dans le d\u00e9sert du N\u00e9guev, que la presse isra\u00e9lienne elle-m\u00eame qualifie sans ironie de \u00ab notre Guant\u00e1namo \u00bb. B\u2019Tselem \u2014 une organisation isra\u00e9lienne \u2014, qui avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9nonc\u00e9 en 2024 la politique institutionnelle et syst\u00e9matique d\u2019abus \u00e0 l\u2019encontre de tous les prisonniers, face \u00e0 la passivit\u00e9 de sa propre Cour supr\u00eame. Le Comit\u00e9 international de la Croix-Rouge a d\u00e9nonc\u00e9 le fait qu\u2019on lui refusait l\u2019acc\u00e8s aux centres de d\u00e9tention. Et rien de tout cela n\u2019a chang\u00e9 le cours des choses.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 la mutation morale de notre \u00e9poque et la th\u00e8se de ces pages : nous sommes pass\u00e9s de la terreur secr\u00e8te \u00e0 l\u2019impunit\u00e9 document\u00e9e. Presque personne ne semble se soucier des crimes commis par les m\u00e9galomanes qui nous gouvernent, tels que Trump, Netanyahou ou Poutine. Ce qui \u00e9tait autrefois cach\u00e9 est aujourd\u2019hui racont\u00e9, dat\u00e9, archiv\u00e9 \u2014 et continue. Le savoir n\u2019oblige \u00e0 rien. C\u2019est le cynisme pouss\u00e9 \u00e0 son paroxysme : il n\u2019est plus n\u00e9cessaire de dissimuler le crime si l\u2019on parvient \u00e0 vider de toute cons\u00e9quence le fait de le conna\u00eetre.<\/p>\n<p>Il convient de dissiper un malentendu. Nous imaginons la cruaut\u00e9 comme un chaos, comme le d\u00e9cha\u00eenement de soldats hors d\u2019eux-m\u00eames. C\u2019est tout le contraire : c\u2019est une proc\u00e9dure. L\u2019appareil qui emprisonne et interroge les Palestiniens n\u2019est pas une folie clandestine d\u2019espions, mais une bureaucratie l\u00e9galement prot\u00e9g\u00e9e, avec sa jurisprudence et son vocabulaire. La Commission Landau a l\u00e9galis\u00e9 en 1987 la \u00ab pression physique mod\u00e9r\u00e9e \u00bb ; la Cour supr\u00eame l\u2019a restreinte en 1999, mais a laiss\u00e9 ouverte l\u2019exception de la \u00ab n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb \u2014 cette \u00e9ternelle bombe \u00e0 retardement \u2014 ; la d\u00e9tention administrative permet d\u2019emprisonner sans inculpation ni proc\u00e8s pour une dur\u00e9e renouvelable ind\u00e9finiment ; et la loi sur les \u00ab combattants ill\u00e9gaux \u00bb, de 2002, prive le d\u00e9tenu de Gaza m\u00eame des garanties minimales offertes par les tribunaux militaires.<\/p>\n<p>Fin 2025, selon B&rsquo;Tselem, plus de neuf mille Palestiniens \u00e9taient d\u00e9tenus pour des raisons \u00ab de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb, dont pr\u00e8s d&rsquo;un tiers sans inculpation ni proc\u00e8s \u2014 des hommes enferm\u00e9s dans des cages, portant des couches, les yeux band\u00e9s pendant des semaines, selon les t\u00e9moignages recueillis par l&rsquo;ONU \u2014 ; des dizaines d&rsquo;entre eux sont morts en prison depuis octobre 2023. Derri\u00e8re chacune de ces \u00e9tiquettes administratives \u2014 \u00ab d\u00e9tenu administratif \u00bb, \u00ab combattant ill\u00e9gal \u00bb \u2014 se cache la m\u00eame man\u0153uvre : reclasser un \u00eatre humain jusqu\u2019\u00e0 le priver de son droit d\u2019\u00eatre trait\u00e9 comme tel. Ce n\u2019est pas qu\u2019on le cache ; c\u2019est qu\u2019on l\u2019 t on le classe. Et une fois class\u00e9, il cesse d\u2019exister sur le seul plan o\u00f9 sa souffrance aurait des cons\u00e9quences : notre conscience.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas une pratique exclusivement isra\u00e9lienne ; c\u2019est la grammaire contemporaine des grandes puissances qui se croient tout-puissantes et se trouvent en \u00e9tat de guerre permanent. Et qui d\u00e9cident d\u2019attaquer qui bon leur semble. La CIA elle-m\u00eame l\u2019a soigneusement consign\u00e9e : le rapport du S\u00e9nat am\u00e9ricain de 2014 a document\u00e9 les \u00ab interrogatoires renforc\u00e9s \u00bb \u2014 l\u2019euph\u00e9misme sous lequel la torture a \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9e \u2014, les vols de transfert extraordinaires, les prisons secr\u00e8tes diss\u00e9min\u00e9es \u00e0 travers le monde. La m\u00eame pudeur du langage, la m\u00eame exception invoqu\u00e9e, la m\u00eame impunit\u00e9 finale : aucune personnalit\u00e9 de premier plan n\u2019a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e. Et si l\u2019interrogatoire a sa bureaucratie, l\u2019assassinat a la sienne. Le journaliste Ronen Bergman a retrac\u00e9 dans *Rise and Kill First* \u2014 un ouvrage que l\u2019on cite \u00e0 peine et que l\u2019on lit encore moins \u2014 la tr\u00e8s longue histoire de l\u2019assassinat cibl\u00e9 en tant que politique d\u2019\u00c9tat, \u0153uvre non pas du service de s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure charg\u00e9 d\u2019interroger les prisonniers, le Shin Bet, mais du Mossad, qui op\u00e8re au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. La pr\u00e9cision est importante, car elle r\u00e9v\u00e8le que nous ne parlons pas d\u2019un exc\u00e8s, mais d\u2019un syst\u00e8me dot\u00e9 de d\u00e9partements.<\/p>\n<p>Mais s\u2019il existe une cruaut\u00e9 o\u00f9 la d\u00e9shumanisation devient intol\u00e9rable, c\u2019est bien celle des corps bris\u00e9s dont presque personne ne tient compte. Comment vivront les invalides, comment peut-on les aider \u00e0 soulager leur douleur, si tant est que cela int\u00e9resse quelqu\u2019un, et quelle aide recevront les bless\u00e9s, combien sont-ils ? Les chiffres, encore provisoires, sont d\u2019une ampleur que l\u2019esprit refuse presque de saisir.<\/p>\n<p>Selon l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9, plus de 160 000 bless\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 recens\u00e9s \u00e0 Gaza ; pr\u00e8s de 42 000 d&rsquo;entre eux souffrent de blessures qui changeront leur vie \u00e0 jamais, et un sur quatre est un enfant. Plus de 5 000 personnes ont subi des amputations. L\u2019UNICEF estime qu\u2019entre 3 000 et 4 000 mineurs ont perdu un ou plusieurs membres : Gaza est aujourd\u2019hui, selon les Nations unies, le plus grand groupe d\u2019enfants amput\u00e9s de l\u2019histoire moderne. Un comit\u00e9 de l\u2019ONU estime \u00e0 21 000 le nombre d\u2019enfants handicap\u00e9s \u00e0 la suite de cette guerre. Et pour s\u2019occuper d\u2019eux tous, il ne reste, selon l\u2019OMS, que huit proth\u00e9sistes dans toute la bande de Gaza.<\/p>\n<p>Ces chiffres ont d\u00e9sormais un visage. La \u00ab Photo de l\u2019ann\u00e9e 2025 \u00bb du World Press Photo repr\u00e9sente Mahmoud Ajjour, un gar\u00e7on de neuf ans qui a perdu ses deux bras lors d\u2019un bombardement sur la ville de Gaza ; lorsqu\u2019il a compris ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, raconte-t-on, il a demand\u00e9 comment il pourrait \u00e0 nouveau serrer sa m\u00e8re dans ses bras.\u00a0 Dimanche dernier, le 16 ao\u00fbt, le journal El Pa\u00eds titrait : \u00ab Gaza, un enfer quotidien apr\u00e8s 300 jours de tr\u00eave \u00bb, avant de raconter la trag\u00e9die de la vie d\u2019Ibrahim  Al Ghandur. \u00c2g\u00e9 de 36 ans, il a v\u00e9cu une histoire d\u2019horreur. Il y a quelque temps, son jeune fr\u00e8re a tent\u00e9 d\u2019aller chercher un sac de farine aupr\u00e8s de la Fondation humanitaire de Gaza, aujourd\u2019hui disparue\u2026 Il cherchait de quoi manger, mais il n\u2019est jamais revenu. Son corps a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 le lendemain matin, d\u00e9chiquet\u00e9 par les chiens ; il l\u2019a charg\u00e9 et l\u2019a emmen\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Apr\u00e8s l\u2019enterrement, alors qu\u2019il rentrait \u00e0 la maison familiale, une explosion l\u2019a soudainement projet\u00e9 au sol et l\u2019a laiss\u00e9 inconscient ; lorsqu\u2019il a repris connaissance, il s\u2019est rendu compte qu\u2019il avait perdu la moiti\u00e9 d\u2019une jambe et quatre doigts d\u2019une main. Al Ghandur raconte qu\u2019il n\u2019a pas vu l\u2019une de ses filles depuis deux mois, car il a du mal \u00e0 se d\u00e9placer avec une seule jambe et \u00e0 payer les trois s\u00e9queles \u2014 moins d\u2019un -euro \u2014 de transport. Parfois, dit-il, je pr\u00e9f\u00e8re m\u2019\u00e9carter du chemin pour que les gens ne me voient pas, car les regards de piti\u00e9 me font honte.<\/p>\n<p>Il existe des centaines de cas similaires.\u00a0 Cette question r\u00e9sume \u00e0 elle seule l\u2019argumentation de ces pages : derri\u00e8re chaque chiffre se cache une trag\u00e9die, et l\u2019analyser est la premi\u00e8re chose que l\u2019impunit\u00e9 nous incite \u00e0 abandonner. De mani\u00e8re incompr\u00e9hensible, des centaines et des centaines de faucons am\u00e9ricains et isra\u00e9liens continuent de soutenir la folie du massacre du peuple palestinien \u00e0 Gaza, et par la m\u00eame occasion en Cisjordanie, au Liban, en Iran et partout ailleurs o\u00f9 bon leur semble. Il leur suffit de consid\u00e9rer qu\u2019il peut y avoir des ennemis, qu\u2019ils le soient ou non, ou des terroristes, qu\u2019ils le soient ou non. On peut se demander ce qu\u2019en pensent les chefs de gouvernement de la France, de l\u2019Allemagne, de l\u2019Angleterre, de l\u2019Italie et, bien s\u00fbr, de l\u2019Espagne. Combien d\u2019entre eux se soucient aujourd\u2019hui de la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat palestinien, comme ils le r\u00e9clamaient auparavant ?<\/p>\n<p>\u00c0 cette horreur s\u2019en ajoute une autre, plus d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e : la destruction du m\u00e9tier qui consiste \u00e0 soigner les bless\u00e9s. Plus de mille cinq cents professionnels de sant\u00e9 ont trouv\u00e9 la mort \u2014 certains chiffres parlent de mille sept cents \u2014 ; environ 94 % des h\u00f4pitaux ont \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9s ou d\u00e9truits ; des m\u00e9decins de premier plan ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s sans inculpation. Les docteurs Adnan al-Bursh et Iyad al-Rantisi sont morts en d\u00e9tention, selon les Nations unies, des suites de tortures. Plus de 1 200 patients sont d\u00e9c\u00e9d\u00e9s en attendant une autorisation d\u2019\u00e9vacuation qui n\u2019est jamais arriv\u00e9e. \u00c0 cela s\u2019ajoute la mise sous s\u00e9questre du savoir : des dizaines de m\u00e9decins \u2014 chirurgiens, anesth\u00e9sistes, p\u00e9diatres \u2014 sont toujours d\u00e9tenus sans inculpation, certains depuis plus de 400 jours, privant ainsi un peuple bless\u00e9 des rares personnes capables de le soigner.<\/p>\n<p>Et il reste une autre question, peut-\u00eatre la plus difficile : comment les personnes handicap\u00e9es survivront-elles \u00e0 l\u2019avenir ? La r\u00e9ponse honn\u00eate est qu\u2019aucun syst\u00e8me ne les attend. Les services de r\u00e9\u00e9ducation se sont effondr\u00e9s et ne fonctionnent pratiquement plus que dans une poign\u00e9e d\u2019h\u00f4pitaux. Les fauteuils roulants, les proth\u00e8ses, les b\u00e9quilles ont \u00e9t\u00e9 class\u00e9s par les autorit\u00e9s comme du mat\u00e9riel \u00ab \u00e0 double usage \u00bb et exclus de l\u2019aide, de sorte qu\u2019un enfant amput\u00e9 ne re\u00e7oit m\u00eame pas l\u2019appareil qui pourrait l\u2019aider. Une g\u00e9n\u00e9ration mutil\u00e9e va grandir sur un territoire d\u00e9pourvu des moyens de la soigner, avec presque toutes les \u00e9coles d\u00e9truites et la famine ou une alimentation mis\u00e9rable partout. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une p\u00e9riode d\u2019apr\u00e8s-guerre difficile, mais d\u2019un avenir impossible et terrible. On en vient \u00e0 penser que rarement dans l\u2019histoire on a atteint un tel degr\u00e9 de cruaut\u00e9 envers les enfants.<\/p>\n<p>Je ne suis pas sans savoir que cette folie et ces massacres trouvent leur origine dans les meurtres et les enl\u00e8vements perp\u00e9tr\u00e9s le 7 octobre 2023 par le Hamas, un acte de folie criminelle. Mais il est impossible de comprendre qu\u2019on puisse continuer \u00e0 tuer des gens, et je pense qu\u2019en Palestine, toutes les limites de la cruaut\u00e9 sont d\u00e9pass\u00e9es. Je pense \u00e9galement qu\u2019on peut ajouter qu\u2019aucune atrocit\u00e9 telle que celle commise par le Hamas ne suspend la revendication que nous adresse un enfant sans jambes, qui n\u2019a m\u00eame plus de proth\u00e8se. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 le pi\u00e8ge moral du nombre : il nous invite \u00e0 compenser certains morts par d\u2019autres, alors que chacun d\u2019entre eux est un absolu. Et il convient \u00e9galement de rappeler que la trag\u00e9die palestinienne a commenc\u00e9 il y a plus de cent ans et que Gaza \u00e9tait depuis longtemps un camp de concentration. Rashid Khalidi, dans son livre \u00ab Palestine, cent ans de colonialisme et de r\u00e9sistance \u00bb, \u00e9crit : \u00ab Une fois la Premi\u00e8re Guerre mondiale termin\u00e9e, le d\u00e9mant\u00e8lement de la soci\u00e9t\u00e9 palestinienne autochtone a commenc\u00e9\u2026 La population autochtone s\u2019est retrouv\u00e9e encore plus d\u00e9cim\u00e9e par la r\u00e9pression \u00e9crasante de la Grande R\u00e9volte arabe de 1936-1999 contre la domination britannique, au cours de laquelle on estime qu\u2019entre 14 % et 17 % des hommes adultes ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s, bless\u00e9s, emprisonn\u00e9s ou contraints \u00e0 l\u2019exil, les Britanniques ayant d\u00e9ploy\u00e9 cent mille soldats, en plus de l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air, pour \u00e9craser la r\u00e9sistance palestinienne \u00bb. Et depuis lors, cette logique destructrice inqui\u00e9tante s\u2019est poursuivie jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Et elle semble sans fin.<\/p>\n<p>Il est vrai qu\u2019elle n\u2019est pas l\u2019apanage du Moyen-Orient. On la retrouve en M\u00e9diterran\u00e9e et aux fronti\u00e8res de notre Europe prosp\u00e8re, en Afrique, dans d\u2019autres pays, en Am\u00e9rique latine, etc.<\/p>\n<p>L\u2019Italie a inaugur\u00e9 en Albanie, sous le gouvernement de Giorgia Meloni, des centres pour les demandeurs d\u2019asile d\u00e9bout\u00e9s \u2014 des enceintes cl\u00f4tur\u00e9es et surveill\u00e9es dans un pays tiers \u2014 devenus d\u00e9sormais des antichambres de l\u2019expulsion. L\u2019Union europ\u00e9enne, qui se consid\u00e9rait autrefois comme la conscience juridique du continent, adopte aujourd\u2019hui \u00e0 voix basse les m\u00e9thodes du second mandat de Trump : externaliser, sous-traiter, \u00e9loigner de la vue, avec des projets pr\u00e9voyant d\u2019envoyer jusqu\u2019\u00e0 des dizaines de milliers de personnes par an dans ces \u00ab centres de retour \u00bb. Le \u00ab demandeur d\u2019asile d\u00e9bout\u00e9 \u00bb est le cousin germain du \u00ab combattant ill\u00e9gal \u00bb : une autre cat\u00e9gorie con\u00e7ue pour qu\u2019un \u00eatre humain cesse de nous imposer ses exigences. Ici aussi, le d\u00e9compte remplace la conscience ; ici aussi, on met de c\u00f4t\u00e9 ceux que l\u2019on ne veut pas voir.<\/p>\n<p>Il y a un troisi\u00e8me tour de vis : celui apport\u00e9 par la technologie. La guerre en Ukraine a consacr\u00e9 le drone comme acteur principal ; Zelenski est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme \u00ab le g\u00e9nie de la guerre des drones \u00bb, et cette expression, \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, est effrayante. Car le drone perfectionne ce que la bureaucratie avait commenc\u00e9 : tuer sans visage, mourir sans nom. Un \u00e9cran s\u2019interpose entre l\u2019op\u00e9rateur et le mort, et avec lui s\u2019efface la derni\u00e8re distance morale. Le soldat qui \u00e9gorge doit surmonter un d\u00e9go\u00fbt physique ; celui qui appuie sur un bouton devant une carte n\u2019en surmonte aucun. La technologie n\u2019a pas invent\u00e9 la cruaut\u00e9, mais elle lui a \u00e9pargn\u00e9 le remords. Le despotisme de Poutine, les revirements de Trump, l\u2019arithm\u00e9tique anonyme des victimes ukrainiennes et russes, tout converge vers une m\u00eame issue : l\u2019abstraction de celui qui meurt. Et plus loin encore, au Soudan ou au Sahel, des guerres enti\u00e8res qui ne sont m\u00eame pas rapport\u00e9es, preuve ultime qu\u2019il existe une hi\u00e9rarchie des vies : certaines sont pleur\u00e9es, d\u2019autres ignor\u00e9es.<\/p>\n<p>Je ne pr\u00e9tends pas tout englober. C\u2019est impossible. Il me suffit de souligner le fil qui relie ces \u00e9pisodes \u00e9pars : la transformation des \u00eatres humains en \u00ab chose \u00bb \u2014 en chiffre, en cat\u00e9gorie, en cible \u2014 et l\u2019impunit\u00e9 sereine de ceux qui agissent ainsi au grand jour.<\/p>\n<p>Peut-on donc se lib\u00e9rer de ces trag\u00e9dies ? Je soup\u00e7onne que non et que cette impossibilit\u00e9 est, en soi, une forme de d\u00e9cence.<\/p>\n<p>Contre cette habitude, il n\u2019existe d\u2019autre outil que la parole, modeste et tenace : redonner \u00e0 chaque chiffre son visage \u2014 le m\u00e9decin mort, l\u2019enfant sans bras, le d\u00e9tenu sans proc\u00e8s, le migrant class\u00e9 dans un camp albanais. Et pourtant, je me demande : \u00e0 quoi bon d\u00e9noncer si nous ne pouvons pas faire grand-chose, voire rien, pour l\u2019emp\u00eacher ? D\u00e9noncer n\u2019est pas agir, et confondre ces deux choses serait la complaisance ultime.<\/p>\n<p>Mais l\u2019id\u00e9e selon laquelle nous ne pouvons rien faire est fausse. Les r\u00e9gimes d\u2019impunit\u00e9 ne reposent pas seulement sur leur force, mais aussi sur notre indiff\u00e9rence ; et c\u2019est l\u00e0 le r\u00f4le qui nous incombe. L\u2019apartheid sud-africain n\u2019est pas tomb\u00e9 parce que quelqu\u2019un s\u2019est \u00e9mu, mais parce qu\u2019un refus diffus et tenace \u2014 consommateurs, universit\u00e9s, fonds d\u2019investissement, \u00e9lecteurs \u2014 l\u2019a rendu, au fil des ann\u00e9es, ingouvernable. La l\u00e9gitimit\u00e9 est la seule chose que le pouvoir ne peut se fabriquer lui-m\u00eame : c\u2019est nous qui la lui accordons ou la lui retirons. Et il y a une efficacit\u00e9 \u00e0 long terme dans le simple fait de consigner les faits, car ce qui est document\u00e9 aujourd\u2019hui servira de preuve pour juger demain ; l\u2019impunit\u00e9 est rarement \u00e9ternelle, et elle dure g\u00e9n\u00e9ralement aussi longtemps que dure notre oubli.<\/p>\n<p>D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;urgence de disposer de tribunaux internationaux dignes de ce nom. Ce n\u2019est pas qu\u2019il n\u2019y en ait pas : la Cour p\u00e9nale internationale a \u00e9mis en novembre 2024 des mandats d\u2019arr\u00eat contre Netanyahou et son ancien ministre de la D\u00e9fense \u2014 ainsi que contre un dirigeant du Hamas \u2014 pour crimes de guerre et crimes contre l\u2019humanit\u00e9, parmi lesquels l\u2019utilisation de la famine comme arme ; et devant la Cour internationale de justice, l\u2019affaire de g\u00e9nocide intent\u00e9e par l\u2019Afrique du Sud est toujours en cours. Le probl\u00e8me est ailleurs, et il mesure exactement l\u2019ampleur du mal : les puissants ne se soumettent pas, ils se retranchent derri\u00e8re leurs boucliers. La r\u00e9ponse de Washington \u00e0 ces mandats n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 de se pr\u00e9senter, mais de sanctionner les juges eux-m\u00eames \u2014 en gelant leurs comptes, en leur interdisant l\u2019entr\u00e9e sur le territoire, en les inscrivant sur les m\u00eames listes que les trafiquants de drogue \u2014 et d\u2019\u00e9carter haut et fort toute arrestation. Ceux d\u2019en haut, en effet, se sentent intouchables. Et pourtant, le m\u00e9pris de la justice n\u2019est pas encore synonyme d\u2019impunit\u00e9 d\u00e9finitive : un mandat d\u2019arr\u00eat r\u00e9tr\u00e9cit l\u2019univers de celui qui le re\u00e7oit \u2014 aujourd\u2019hui, il se peut que Netanyahou ne se sente pas tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise et n\u2019ose pas se rendre dans certains pays de l\u2019Union europ\u00e9enne. Et aucune affaire de g\u00e9nocide n\u2019est gagn\u00e9e le jour m\u00eame o\u00f9 elle est ouverte. La justice internationale n\u2019est pas encore une \u00e9p\u00e9e ; elle n\u2019est, pour l\u2019instant, qu\u2019une conscience en toge. Lui donner du tranchant \u2014 la doter de moyens, refuser de normaliser ses abus, exiger de nos gouvernements qu\u2019ils la soutiennent \u2014 est l\u2019une des rares actions concr\u00e8tes qu\u2019un citoyen puisse revendiquer.<\/p>\n<p>Nous savons que bon nombre des grandes catastrophes sont souvent le fruit de d\u00e9cisions \u00e9vitables, prises par des despotes qui auraient pu les emp\u00eacher. C\u2019est l\u00e0 \u00e0 la fois la pire nouvelle et le seul espoir. La pire, car cela nous rend nous-m\u00eames responsables dans une certaine mesure. Nous devons garder \u00e0 l\u2019esprit que nous ne sommes pas impuissants. Les citoyens du monde ne mettront pas fin \u00e0 eux seuls aux bombardements, mais ils peuvent refuser que le crime devienne une habitude et m\u00eame que les bourreaux soient parfois consid\u00e9r\u00e9s comme de grands h\u00e9ros qui mettent en \u0153uvre les folies criminelles de leurs nations.<\/p>\n<p>Il serait \u00e9galement souhaitable que nous nous opposions radicalement \u00e0 toutes ces guerres et que les dirigeants des institutions internationales, au lieu de continuer \u00e0 percevoir leur salaire et \u00e0 se taire \u2014 s\u2019ils ne parviennent pas \u00e0 mettre fin aux massacres \u2014, d\u00e9missionnent imm\u00e9diatement ou sans d\u00e9lai. Et que nous exigions tous ensemble que tous les m\u00e9galomanes qui commettent des crimes contre l\u2019humanit\u00e9 soient jug\u00e9s et condamn\u00e9s, quel que soit leur pays d\u2019origine et m\u00eame quel que soit le pouvoir dont ils disposent.<\/p>\n<p>Au fond, la soci\u00e9t\u00e9 civile mondiale aurait d\u00e9j\u00e0 d\u00fb obtenir des institutions internationales la cr\u00e9ation d\u2019un nouveau Tribunal de Nuremberg et le jugement des trois grands despotes et criminels que nous avons mentionn\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fut un temps o\u00f9 les crimes commis par les services secrets des nations d\u00e9mocratiques, notamment des plus puissantes, devaient \u00eatre dissimul\u00e9s. La torture n\u2019\u00e9tait qu\u2019une rumeur, la disparition un dossier que personne ne signait, l\u2019assassinat cibl\u00e9 une op\u00e9ration que l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame niait, la main sur le c\u0153ur. 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