{"id":8478,"date":"2026-09-20T15:26:49","date_gmt":"2026-09-20T14:26:49","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8478"},"modified":"2026-09-20T15:26:49","modified_gmt":"2026-09-20T14:26:49","slug":"les-imazighen-du-maroc-entre-reconnaissance-constitutionnelle-verrouillage-partisan-et-impasse-territoriale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/les-imazighen-du-maroc-entre-reconnaissance-constitutionnelle-verrouillage-partisan-et-impasse-territoriale\/","title":{"rendered":"Les Imazighen du Maroc : entre reconnaissance constitutionnelle, verrouillage partisan et impasse territoriale"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction : une reconnaissance constitutionnelle \u00e0 la recherche de sa traduction politique<\/strong><\/p>\n<p>La question amazighe demeure l\u2019une des grandes contradictions de la construction politique du Maroc contemporain. Elle se situe \u00e0 la rencontre de trois dynamiques qui ne progressent pas toujours au m\u00eame rythme : la reconnaissance constitutionnelle de la pluralit\u00e9 de l\u2019identit\u00e9 marocaine, l\u2019organisation d\u2019un syst\u00e8me partisan fond\u00e9 sur une conception nationale et non communautaire de la repr\u00e9sentation, et la persistance de profondes disparit\u00e9s territoriales qui affectent particuli\u00e8rement plusieurs r\u00e9gions \u00e0 forte pr\u00e9sence amazighe. La Constitution de 2011 a ind\u00e9niablement constitu\u00e9 une rupture historique en reconnaissant, dans son article 5, l\u2019amazighe comme langue officielle de l\u2019\u00c9tat, au m\u00eame titre que l\u2019arabe, et comme patrimoine commun de tous les Marocains. La loi organique n\u00b0 26-16 de 2019 a ensuite \u00e9tabli le processus de mise en \u0153uvre de ce caract\u00e8re officiel et son int\u00e9gration progressive dans l\u2019enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. Mais cette reconnaissance linguistique et culturelle coexiste avec l\u2019article 7 de la m\u00eame Constitution, qui interdit que les partis politiques soient fond\u00e9s sur une base religieuse, linguistique, ethnique ou r\u00e9gionale. Le paradoxe est donc moins celui d\u2019une exclusion juridique des Imazighen de la citoyennet\u00e9 que celui d\u2019une dissociation entre reconnaissance identitaire et possibilit\u00e9 de traduire directement cette identit\u00e9 en organisation partisane.<\/p>\n<p>Cette dissociation m\u00e9rite d\u2019\u00eatre examin\u00e9e avec d\u2019autant plus d\u2019attention que l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9cente de l\u2019islamisme politique marocain semble, \u00e0 premi\u00e8re vue, produire un contraste saisissant. Le Parti de la justice et du d\u00e9veloppement (PJD), qui se d\u00e9finit comme un parti \u00e0 r\u00e9f\u00e9rence islamique, a remport\u00e9 les \u00e9lections l\u00e9gislatives de 2011 et de 2016 et a dirig\u00e9 le gouvernement pendant environ une d\u00e9cennie, avec Abdelilah Benkirane puis Saadeddine El Othmani \u00e0 sa t\u00eate. Les archives officielles marocaines confirment que Benkirane a dirig\u00e9 le gouvernement de novembre 2011 \u00e0 avril 2017, puis qu\u2019El Othmani lui a succ\u00e9d\u00e9 jusqu\u2019en septembre 2021. Cette exp\u00e9rience ne signifie pas que le PJD ait b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une exemption juridique \u00e0 l\u2019article 7 : son \u00e9volution institutionnelle s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment fond\u00e9e sur la distinction entre une r\u00e9f\u00e9rence islamique et la constitution d\u2019un parti juridiquement r\u00e9serv\u00e9 aux croyants ou fond\u00e9 sur une appartenance religieuse. Elle pose n\u00e9anmoins une question politique fondamentale : pourquoi une r\u00e9f\u00e9rence religieuse a-t-elle pu \u00eatre transform\u00e9e en force partisane nationale et gouvernementale, alors qu\u2019une organisation explicitement fond\u00e9e sur une identit\u00e9 linguistique ou ethnique amazighe demeure constitutionnellement exclue ?<\/p>\n<p>La question ne doit \u00e9videmment pas \u00eatre formul\u00e9e comme une opposition simpliste entre \u00ab Arabes \u00bb et \u00ab Amazighs \u00bb. Le Maroc est une soci\u00e9t\u00e9 historiquement m\u00e9tiss\u00e9e, dans laquelle les identit\u00e9s linguistiques, familiales, r\u00e9gionales, religieuses et culturelles se chevauchent constamment. Beaucoup de Marocains arabophones poss\u00e8dent des origines amazighes, tandis que de nombreux Amazighophones se d\u00e9finissent simultan\u00e9ment comme Amazighs et Marocains. La v\u00e9ritable interrogation est donc institutionnelle : comment organiser une d\u00e9mocratie pluraliste dans laquelle les diff\u00e9rentes composantes de l\u2019identit\u00e9 nationale peuvent faire entendre leurs int\u00e9r\u00eats sans que la repr\u00e9sentation politique se transforme en comp\u00e9tition communautaire ?<\/p>\n<p>\u00c0 cette question institutionnelle s\u2019ajoute la question territoriale. Plusieurs espaces \u00e0 forte pr\u00e9sence amazighe \u2014 Rif, Moyen Atlas, Haut Atlas, Anti-Atlas, Souss int\u00e9rieur, certaines zones de l\u2019Oriental et territoires pr\u00e9sahariens \u2014 connaissent des contraintes li\u00e9es \u00e0 la ruralit\u00e9, \u00e0 la montagne, \u00e0 l\u2019\u00e9loignement des grands centres \u00e9conomiques, \u00e0 l\u2019emploi, \u00e0 l\u2019acc\u00e8s aux services publics et \u00e0 l\u2019investissement. Il serait toutefois excessif de pr\u00e9senter toutes les difficult\u00e9s territoriales marocaines comme exclusivement amazighes : les fractures urbain-rural et centre-p\u00e9riph\u00e9rie concernent l\u2019ensemble du Royaume. L\u2019OCDE constate n\u00e9anmoins que les populations rurales ont un acc\u00e8s plus limit\u00e9 \u00e0 des services publics de qualit\u00e9, que les opportunit\u00e9s d\u2019emploi non agricoles y sont plus faibles et que les trois quarts des personnes pauvres vivent en milieu rural.<\/p>\n<p>La question amazighe doit donc \u00eatre replac\u00e9e dans une probl\u00e9matique plus large : celle du passage d\u2019une \u00e9galit\u00e9 constitutionnelle formelle \u00e0 une \u00e9galit\u00e9 politique, sociale et territoriale effective.<\/p>\n<p><strong>De la marginalisation historique \u00e0 la reconnaissance constitutionnelle<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire contemporaine de l\u2019amazighit\u00e9 marocaine est celle d\u2019un passage progressif de la marginalisation symbolique \u00e0 la reconnaissance institutionnelle. La construction de l\u2019\u00c9tat-nation apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance a largement privil\u00e9gi\u00e9 une conception arabo-islamique de l\u2019identit\u00e9 nationale, alors m\u00eame que la soci\u00e9t\u00e9 marocaine avait toujours \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e par plusieurs composantes : amazighe, arabe, saharo-hassanie, africaine, andalouse, h\u00e9bra\u00efque et m\u00e9diterran\u00e9enne. La Constitution de 2011 a explicitement reconnu cette pluralit\u00e9 en affirmant que l\u2019identit\u00e9 nationale est une et indivisible, mais enrichie par ces diff\u00e9rents affluents.<\/p>\n<p>La cr\u00e9ation de l\u2019Institut Royal de la Culture Amazighe en 2001 avait constitu\u00e9 une premi\u00e8re institutionnalisation majeure de cette reconnaissance. La Constitution de 2011 a ensuite franchi un seuil d\u00e9cisif en faisant de l\u2019amazighe une langue officielle de l\u2019\u00c9tat. La loi organique n\u00b0 26-16 de 2019 a donn\u00e9 \u00e0 cette reconnaissance une architecture juridique en pr\u00e9voyant son int\u00e9gration progressive dans l\u2019enseignement et les diff\u00e9rents domaines prioritaires de la vie publique. Elle pr\u00e9cise notamment que l\u2019amazighe est un patrimoine commun de tous les Marocains et pr\u00e9voit le renforcement de son utilisation, son enseignement, sa diffusion et sa sauvegarde.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution est consid\u00e9rable. Elle signifie que l\u2019amazighit\u00e9 n\u2019est plus simplement une r\u00e9alit\u00e9 anthropologique ou culturelle ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019\u00c9tat : elle fait d\u00e9sormais partie de la d\u00e9finition constitutionnelle de la nation. Mais la reconnaissance juridique ne garantit pas automatiquement l\u2019\u00e9galit\u00e9 substantielle. Une langue peut \u00eatre officielle sans \u00eatre utilis\u00e9e de mani\u00e8re homog\u00e8ne dans les administrations ; une culture peut \u00eatre reconnue sans que les territoires qui la portent disposent des m\u00eames infrastructures ; une population peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e \u00e9lectoralement sans que ses revendications collectives deviennent des priorit\u00e9s permanentes des politiques publiques.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable enjeu de la p\u00e9riode post-2011 est donc celui de l\u2019effectivit\u00e9. La question n\u2019est plus seulement de savoir si l\u2019\u00c9tat reconna\u00eet l\u2019amazighit\u00e9, mais dans quelle mesure cette reconnaissance transforme l\u2019\u00e9cole, l\u2019administration, la justice, les m\u00e9dias, l\u2019\u00e9conomie et les territoires.<\/p>\n<p><strong>L\u2019article 7 : unit\u00e9 nationale et limites de la repr\u00e9sentation identitaire<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019article 7 de la Constitution constitue le c\u0153ur juridique du paradoxe. Il reconna\u00eet aux partis politiques un r\u00f4le essentiel dans l\u2019expression de la volont\u00e9 des \u00e9lecteurs et la participation \u00e0 l\u2019exercice du pouvoir, mais interdit qu\u2019ils soient fond\u00e9s sur une base religieuse, linguistique, ethnique ou r\u00e9gionale. La logique est compr\u00e9hensible : emp\u00eacher que le syst\u00e8me politique marocain ne se transforme en une comp\u00e9tition institutionnalis\u00e9e entre communaut\u00e9s et pr\u00e9server une conception indivisible de la citoyennet\u00e9.<\/p>\n<p>Mais cette r\u00e8gle produit une difficult\u00e9 particuli\u00e8re pour l\u2019amazighit\u00e9. Lorsque l\u2019identit\u00e9 linguistique et culturelle constitue pr\u00e9cis\u00e9ment le support d\u2019une mobilisation collective, comment cette mobilisation peut-elle trouver une expression politique institutionnelle sans \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme fond\u00e9e sur une base linguistique ou ethnique ? La question n\u2019est pas th\u00e9orique. L\u2019exp\u00e9rience du Parti d\u00e9mocrate amazigh marocain, emp\u00each\u00e9 de poursuivre son activit\u00e9 en tant que formation politique explicitement amazighe, illustre historiquement cette limite de l\u2019espace partisan.<\/p>\n<p>Il faut cependant \u00e9viter une formulation trop absolue : les citoyens amazighs ne sont nullement interdits de participer \u00e0 la vie politique. Ils peuvent voter, \u00eatre candidats, cr\u00e9er des associations, exercer des responsabilit\u00e9s locales, devenir parlementaires, ministres ou hauts responsables de l\u2019\u00c9tat. Ce qui est interdit est la constitution d\u2019un parti dont le fondement juridique serait explicitement linguistique, ethnique ou r\u00e9gional. La distinction est capitale, car elle permet de d\u00e9placer le d\u00e9bat de la pr\u00e9tendue \u00ab exclusion des Amazighs \u00bb vers la question plus pr\u00e9cise de la traduction institutionnelle de leurs revendications collectives.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce niveau que le syst\u00e8me marocain rencontre une tension entre deux conceptions de la d\u00e9mocratie. La premi\u00e8re consid\u00e8re que tous les citoyens doivent \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9s par des partis nationaux transcendant les appartenances communautaires. La seconde consid\u00e8re que les groupes historiquement marginalis\u00e9s ont besoin de m\u00e9canismes particuliers de repr\u00e9sentation pour que l\u2019\u00e9galit\u00e9 formelle ne masque pas des asym\u00e9tries r\u00e9elles. Le Maroc n\u2019a pas enti\u00e8rement r\u00e9solu cette tension.<\/p>\n<p><strong>Le paradoxe du PJD : quand une r\u00e9f\u00e9rence islamique devient une force gouvernementale<\/strong><\/p>\n<p>Le contraste avec l\u2019exp\u00e9rience du Parti de la justice et du d\u00e9veloppement est particuli\u00e8rement instructif. Le PJD se d\u00e9finit comme un parti \u00e0 r\u00e9f\u00e9rence islamique, et son histoire est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la mouvance islamiste marocaine. Pourtant, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 juridiquement constitu\u00e9 comme un parti r\u00e9serv\u00e9 aux musulmans ou comme une organisation dont l\u2019adh\u00e9sion serait conditionn\u00e9e par une confession religieuse. Cette distinction lui a permis d\u2019\u00e9voluer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me partisan et de transformer progressivement sa r\u00e9f\u00e9rence islamique en langage politique national. Des travaux de Carnegie ont montr\u00e9 comment le parti avait progressivement mod\u00e9r\u00e9 et institutionnalis\u00e9 sa dimension religieuse, notamment apr\u00e8s les attentats de Casablanca de 2003, afin de s\u2019inscrire durablement dans la comp\u00e9tition \u00e9lectorale.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat fut spectaculaire. Lors des \u00e9lections l\u00e9gislatives de 2011, le PJD arriva en t\u00eate avec 107 si\u00e8ges sur 395 et Abdelilah Benkirane fut charg\u00e9 de former le gouvernement. En 2016, le parti remporta de nouveau les \u00e9lections avec 125 si\u00e8ges. Apr\u00e8s les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es par Benkirane pour constituer une coalition, Saadeddine El Othmani prit la t\u00eate du gouvernement en 2017 et conserva cette fonction jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9faite \u00e9lectorale du parti en septembre 2021.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cennie est importante pour la r\u00e9flexion sur l\u2019amazighit\u00e9 parce qu\u2019elle d\u00e9montre qu\u2019une identit\u00e9 ou une r\u00e9f\u00e9rence id\u00e9ologique peut \u00eatre convertie en force \u00e9lectorale nationale \u00e0 condition de parvenir \u00e0 la reformuler dans le langage g\u00e9n\u00e9raliste du parti politique. Le PJD n\u2019a pas demand\u00e9 un syst\u00e8me politique s\u00e9par\u00e9 pour les musulmans pratiquants ; il a construit une organisation nationale susceptible de s\u2019adresser \u00e0 l\u2019ensemble des \u00e9lecteurs tout en conservant une r\u00e9f\u00e9rence islamique. Son exp\u00e9rience montre donc que la fronti\u00e8re entre identit\u00e9, id\u00e9ologie et repr\u00e9sentation politique peut \u00eatre n\u00e9goci\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est ici que la comparaison avec l\u2019amazighit\u00e9 devient particuli\u00e8rement int\u00e9ressante. La question n\u2019est pas de dire que les Amazighs devraient n\u00e9cessairement obtenir un parti ethnique sur le mod\u00e8le d\u2019un parti confessionnel. Une telle comparaison serait juridiquement et politiquement imparfaite. La question est plut\u00f4t de comprendre pourquoi l\u2019islamisme politique a pu trouver une voie de conversion de sa r\u00e9f\u00e9rence religieuse en programme national, alors que l\u2019amazighit\u00e9 rencontre davantage de difficult\u00e9s \u00e0 convertir sa reconnaissance linguistique et culturelle en repr\u00e9sentation politique sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence tient en partie \u00e0 la capacit\u00e9 du PJD \u00e0 pr\u00e9senter son projet comme une proposition de gouvernement national plut\u00f4t que comme la repr\u00e9sentation institutionnelle d&rsquo;une communaut\u00e9. Les analyses de l&rsquo;exp\u00e9rience du PJD soulignent d&rsquo;ailleurs que le parti a progressivement att\u00e9nu\u00e9 sa dimension religieuse explicite et qu&rsquo;au gouvernement il a d\u00fb fonctionner dans le cadre de compromis avec la monarchie, les autres partis et les institutions de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience permet donc de poser une question fondamentale : pourquoi les partis g\u00e9n\u00e9ralistes marocains ne pourraient-ils pas effectuer pour l\u2019amazighit\u00e9 ce que le PJD a effectu\u00e9 pour la r\u00e9f\u00e9rence islamique, \u00e0 savoir transformer une identit\u00e9 particuli\u00e8re en programme national plut\u00f4t qu\u2019en revendication communautaire ? L\u2019amazighit\u00e9 pourrait ainsi devenir non pas le monopole d\u2019un parti identitaire, mais une composante transversale de tous les programmes politiques.<\/p>\n<p><strong>La d\u00e9cennie gouvernementale du PJD : repr\u00e9sentation ne signifie pas automatiquement transformation<\/strong><\/p>\n<p>Il serait toutefois erron\u00e9 de tirer de l\u2019exp\u00e9rience du PJD la conclusion qu\u2019un acc\u00e8s au pouvoir suffit \u00e0 transformer profond\u00e9ment la soci\u00e9t\u00e9. La d\u00e9cennie gouvernementale islamiste a elle-m\u00eame r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les contraintes du syst\u00e8me politique marocain. Les travaux de Fakir montrent que le PJD a cherch\u00e9 \u00e0 accro\u00eetre le r\u00f4le du gouvernement tout en n\u00e9gociant constamment les pr\u00e9rogatives de la monarchie et les rapports de force avec les autres acteurs politiques. Son bilan a \u00e9t\u00e9 contrast\u00e9 : certaines r\u00e9formes ont \u00e9t\u00e9 engag\u00e9es, tandis que d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 ralenties ou abandonn\u00e9es face aux r\u00e9sistances institutionnelles et politiques.<\/p>\n<p>Cette observation est fondamentale pour la question amazighe. Disposer d\u2019un parti, m\u00eame puissant, ne garantit pas automatiquement la r\u00e9alisation des aspirations de ses \u00e9lecteurs. Inversement, ne pas disposer d\u2019un parti explicitement identitaire ne signifie pas n\u00e9cessairement \u00eatre priv\u00e9 de toute repr\u00e9sentation. Le probl\u00e8me v\u00e9ritable est celui de la capacit\u00e9 des institutions \u00e0 convertir les revendications citoyennes en politiques publiques mesurables.<\/p>\n<p>Le cas du PJD montre \u00e9galement qu\u2019un parti peut gagner des \u00e9lections sans disposer d\u2019une ma\u00eetrise compl\u00e8te de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat. La monarchie demeure un acteur central du syst\u00e8me politique marocain et conserve des pr\u00e9rogatives constitutionnelles majeures. Le PJD a donc exerc\u00e9 le gouvernement dans un syst\u00e8me de pouvoir partag\u00e9 et n\u00e9goci\u00e9, plut\u00f4t que dans un syst\u00e8me parlementaire dans lequel la majorit\u00e9 gouvernementale disposerait de l\u2019ensemble des leviers de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>La comparaison avec les Imazighen doit donc rester prudente. Le probl\u00e8me n\u2019est pas simplement qu\u2019un groupe aurait \u00ab son parti \u00bb tandis qu\u2019un autre n\u2019en aurait pas. Il est plut\u00f4t que certaines r\u00e9f\u00e9rences collectives ont r\u00e9ussi \u00e0 devenir des instruments de mobilisation nationale, tandis que d\u2019autres demeurent davantage cantonn\u00e9es \u00e0 l\u2019espace culturel, associatif ou territorial. C\u2019est cette diff\u00e9rence de capacit\u00e9 de traduction politique qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre interrog\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Le paradoxe des partis g\u00e9n\u00e9ralistes<\/strong><\/p>\n<p>Les revendications amazighes doivent aujourd\u2019hui \u00eatre principalement port\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des partis g\u00e9n\u00e9ralistes. Des personnalit\u00e9s amazighes ont exerc\u00e9 et exercent des responsabilit\u00e9s dans diff\u00e9rents partis et institutions. Certaines formations ont historiquement entretenu des liens particuli\u00e8rement forts avec les r\u00e9gions rurales et amazighophones, notamment le Mouvement populaire. Mais la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9lus amazighs ne garantit pas automatiquement une repr\u00e9sentation substantielle de la question amazighe.<\/p>\n<p>Il faut distinguer ici la repr\u00e9sentation descriptive de la repr\u00e9sentation substantielle. La premi\u00e8re renvoie \u00e0 la pr\u00e9sence de personnes appartenant \u00e0 un groupe dans les institutions ; la seconde \u00e0 la capacit\u00e9 de ces institutions \u00e0 d\u00e9fendre effectivement les int\u00e9r\u00eats associ\u00e9s \u00e0 ce groupe. Un d\u00e9put\u00e9 originaire du Rif peut privil\u00e9gier les infrastructures et l\u2019emploi de sa circonscription sans faire de la politique linguistique amazighe une priorit\u00e9. Inversement, un \u00e9lu arabophone peut devenir un d\u00e9fenseur convaincu de l\u2019officialisation de l\u2019amazighe. L&rsquo;identit\u00e9 individuelle d&rsquo;un repr\u00e9sentant ne constitue donc jamais une garantie suffisante de repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est accentu\u00e9 par la logique de notabilisation de la politique locale. Dans mes travaux consacr\u00e9s \u00e0 la cooptation des notables, j\u2019ai montr\u00e9 comment les partis peuvent rechercher des personnalit\u00e9s disposant d\u00e9j\u00e0 de r\u00e9seaux familiaux, \u00e9conomiques, associatifs ou territoriaux susceptibles de convertir rapidement leur influence en voix \u00e9lectorales (Chtatou, 2026a). Dans ce syst\u00e8me, le parti fournit l\u2019\u00e9tiquette nationale tandis que le notable fournit le r\u00e9seau territorial. Cette relation peut faciliter l\u2019implantation \u00e9lectorale, mais elle peut aussi r\u00e9duire l\u2019importance du programme et renforcer la personnalisation de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne rejoint ce que j\u2019ai appel\u00e9 le n\u00e9o-tribalisme politique : non pas le retour de la tribu pr\u00e9coloniale dans sa forme ancienne, mais la r\u00e9activation de solidarit\u00e9s familiales, territoriales et relationnelles au sein des institutions modernes (Chtatou, 2021, 2025). Le \u00ab bak sahbi \u00bb devient alors une m\u00e9taphore d\u2019un syst\u00e8me dans lequel l\u2019acc\u00e8s aux ressources publiques et politiques peut d\u00e9pendre davantage des r\u00e9seaux que de r\u00e8gles universelles.<\/p>\n<p>Pour les territoires amazighophones, cette logique pr\u00e9sente une difficult\u00e9 particuli\u00e8re. Lorsque les revendications collectives ne disposent pas d\u2019un canal partisan autonome, elles peuvent \u00eatre m\u00e9di\u00e9es par les notables locaux. La question amazighe risque alors d\u2019\u00eatre transform\u00e9e en simple mobilisation \u00e9lectorale ponctuelle plut\u00f4t qu\u2019en programme durable de d\u00e9veloppement territorial.<\/p>\n<p><strong>Le territoire : l\u00e0 o\u00f9 la question amazighe rejoint la question sociale<\/strong><\/p>\n<p>La question amazighe ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la langue. Elle est \u00e9galement territoriale. Une part importante des populations amazighophones vit dans des espaces ruraux, montagneux ou p\u00e9riph\u00e9riques confront\u00e9s \u00e0 des contraintes structurelles : \u00e9loignement des march\u00e9s, infrastructures insuffisantes, faiblesse de l\u2019emploi non agricole, acc\u00e8s in\u00e9gal aux soins et \u00e0 l\u2019enseignement, difficult\u00e9s de mobilit\u00e9 et exode des jeunes.<\/p>\n<p>L\u2019OCDE confirme que les disparit\u00e9s territoriales et sociales demeurent importantes au Maroc. Les populations rurales, qui repr\u00e9sentent plus d\u2019un tiers de la population, disposent d\u2019un acc\u00e8s plus limit\u00e9 \u00e0 des services publics de qualit\u00e9 et connaissent des possibilit\u00e9s d\u2019emploi hors agriculture plus r\u00e9duites. L\u2019OCDE souligne \u00e9galement que les investissements \u00e9trangers restent fortement concentr\u00e9s dans certaines r\u00e9gions c\u00f4ti\u00e8res et m\u00e9tropolitaines et que la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e, engag\u00e9e depuis 2015, demeure incompl\u00e8tement mise en \u0153uvre.<\/p>\n<p>Il faut donc r\u00e9sister \u00e0 deux simplifications oppos\u00e9es. La premi\u00e8re consisterait \u00e0 affirmer que tous les territoires amazighs sont sous-d\u00e9velopp\u00e9s. Ce serait factuellement faux : le Souss, notamment autour d\u2019Agadir, constitue un important p\u00f4le agricole, touristique, industriel et commercial, et les populations amazighes sont largement pr\u00e9sentes dans les grandes m\u00e9tropoles marocaines. La seconde consisterait \u00e0 nier tout lien entre amazighit\u00e9 et marginalit\u00e9 territoriale. Cela ignorerait l\u2019exp\u00e9rience historique de certaines r\u00e9gions montagneuses et rurales o\u00f9 la langue, l\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique et la faiblesse des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques se combinent.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable probl\u00e8me est donc celui de la convergence territoriale. Dans mon analyse du \u00ab Maroc des territoires \u00bb, j\u2019ai soutenu que la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e ne devrait pas \u00eatre con\u00e7ue comme une simple redistribution administrative des comp\u00e9tences, mais comme une transformation de la relation entre l\u2019\u00c9tat, les territoires et les citoyens (Chtatou, 2026b).<\/p>\n<p><strong>De l\u2019\u00e9galit\u00e9 uniforme \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>Le Maroc ne peut pas r\u00e9duire les disparit\u00e9s territoriales en appliquant exactement les m\u00eames instruments partout. Le Rif n\u2019est pas le Haut Atlas ; le Haut Atlas n\u2019est pas le Souss ; le Souss int\u00e9rieur n\u2019est pas l\u2019Oriental ; les oasis pr\u00e9sahariennes ne sont pas les plaines atlantiques. L\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle exige parfois des politiques diff\u00e9renci\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e d\u2019\u00ab \u00e9galit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e \u00bb ne signifie pas accorder des droits diff\u00e9rents aux citoyens selon leur origine. Elle signifie adapter les instruments de la politique publique aux conditions objectives des territoires. Une r\u00e9gion montagneuse a besoin de routes adapt\u00e9es, de services mobiles, de connectivit\u00e9 num\u00e9rique et de m\u00e9canismes sp\u00e9cifiques de soutien \u00e0 l\u2019agriculture de montagne. Une r\u00e9gion oasienne a des besoins particuliers en mati\u00e8re d\u2019eau et de r\u00e9silience climatique. Une r\u00e9gion rurale amazighophone peut avoir besoin d\u2019une politique \u00e9ducative et administrative permettant un acc\u00e8s r\u00e9el aux services publics en amazighe.<\/p>\n<p>La justice territoriale consiste donc moins \u00e0 rendre tous les territoires identiques qu\u2019\u00e0 faire en sorte que le lieu de naissance d\u00e9termine de moins en moins les chances de r\u00e9ussite. Cette conception rejoint directement la perspective du \u00ab Maroc des territoires \u00bb : un \u00c9tat national fort peut parfaitement \u00eatre compatible avec des r\u00e9gions plus capables, des territoires ruraux mieux connect\u00e9s et des citoyens davantage associ\u00e9s \u00e0 la gestion des affaires publiques.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9ducation : de l\u2019officialisation linguistique \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole repr\u00e9sente le premier test de l\u2019effectivit\u00e9 de l\u2019officialisation. La loi organique n\u00b0 26-16 ne se contente pas de proclamer le caract\u00e8re officiel de l\u2019amazighe ; elle pr\u00e9voit son int\u00e9gration progressive dans l\u2019enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. La question essentielle devient donc celle des moyens : enseignants form\u00e9s, continuit\u00e9 p\u00e9dagogique, mat\u00e9riel didactique, formation universitaire, production scientifique, ressources num\u00e9riques et pr\u00e9sence \u00e9quilibr\u00e9e de l\u2019amazighe dans les diff\u00e9rentes r\u00e9gions.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu ne devrait pas \u00eatre de cr\u00e9er deux syst\u00e8mes \u00e9ducatifs s\u00e9par\u00e9s, l\u2019un arabe et l\u2019autre amazighe, mais de construire une \u00e9cole marocaine capable de transmettre la pluralit\u00e9 historique et culturelle du Royaume. L\u2019amazighe peut \u00eatre enseign\u00e9 comme une langue officielle et comme une composante de la culture civique commune. La promotion de Tamazight ne devrait donc pas \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e comme une politique destin\u00e9e exclusivement aux Amazighs, mais comme une politique nationale de pluralisme.<\/p>\n<p>Cette approche permettrait \u00e9galement de d\u00e9passer la conception folklorique de l\u2019amazighit\u00e9. Une culture ne se r\u00e9duit pas \u00e0 ses festivals, \u00e0 son artisanat, \u00e0 ses costumes ou \u00e0 son patrimoine architectural. Elle comprend une langue, une m\u00e9moire, des formes de solidarit\u00e9, une litt\u00e9rature, une production intellectuelle, une conception du territoire et des traditions institutionnelles telles que l\u2019azerf, la tajma\u00e2t ou les formes historiques de gouvernance communautaire. Reconna\u00eetre cette richesse signifie int\u00e9grer l\u2019amazighit\u00e9 dans la d\u00e9finition m\u00eame de la modernit\u00e9 marocaine.<\/p>\n<p><strong>Jeunesse amazighe, migration et crise de la repr\u00e9sentation<\/strong><\/p>\n<p>La jeunesse constitue le deuxi\u00e8me grand enjeu. Dans de nombreuses zones rurales et montagneuses, les jeunes quittent leur territoire pour les grands centres urbains ou pour l\u2019\u00e9tranger \u00e0 la recherche d\u2019\u00e9ducation, d\u2019emploi et de mobilit\u00e9 sociale. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne peut \u00eatre \u00e9conomiquement rationnel \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle, mais il peut affaiblir les territoires \u00e0 long terme en provoquant une perte de capital humain.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence politique est importante. Lorsqu\u2019un jeune estime que son avenir d\u00e9pend n\u00e9cessairement du d\u00e9part de son territoire, la promesse de d\u00e9veloppement local perd de sa cr\u00e9dibilit\u00e9. Le vote peut alors \u00eatre per\u00e7u comme insuffisant pour transformer les conditions structurelles de la vie quotidienne.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte que mes travaux r\u00e9cents sur l\u2019abstention prennent une dimension particuli\u00e8re. L\u2019abstention ne doit pas automatiquement \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme de l\u2019indiff\u00e9rence politique. Elle peut \u00e9galement exprimer une distance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des institutions ou le sentiment que l\u2019offre politique ne correspond pas aux pr\u00e9occupations quotidiennes (Chtatou, 2026c). Dans l\u2019analyse de la cooptation des notables, j\u2019ai \u00e9galement soulign\u00e9 que lorsque les citoyens ont l\u2019impression que les candidats sont s\u00e9lectionn\u00e9s par des r\u00e9seaux auxquels ils n\u2019ont pas acc\u00e8s, la question cesse d\u2019\u00eatre simplement \u00ab pour qui voter ? \u00bb et devient \u00ab que changera mon vote ? \u00bb.<\/p>\n<p>La question amazighe rencontre ainsi la crise plus g\u00e9n\u00e9rale de la repr\u00e9sentation politique marocaine. Le probl\u00e8me n\u2019est pas seulement linguistique ou culturel ; il concerne la confiance dans les institutions, la mobilit\u00e9 sociale, la transparence et la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 produire des r\u00e9sultats tangibles.<\/p>\n<p><strong>Au-del\u00e0 du parti amazigh : vers une repr\u00e9sentation territoriale renouvel\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p>La cr\u00e9ation d\u2019un parti explicitement amazigh n\u2019est donc pas la seule solution imaginable, et elle pourrait elle-m\u00eame soulever des questions complexes concernant les fronti\u00e8res de l\u2019identit\u00e9, les crit\u00e8res d\u2019appartenance et la communautarisation de la comp\u00e9tition politique. Une autre voie consiste \u00e0 renforcer consid\u00e9rablement la repr\u00e9sentation territoriale \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des partis nationaux.<\/p>\n<p>Les partis devraient \u00eatre conduits \u00e0 pr\u00e9senter des programmes territoriaux pr\u00e9cis : infrastructures, acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau, sant\u00e9, \u00e9ducation, emploi, mobilit\u00e9, num\u00e9rique, tourisme rural, agriculture, protection des montagnes et officialisation effective de l\u2019amazighe. Les engagements devraient \u00eatre mesurables et \u00e9valuables.<\/p>\n<p>Une telle transformation permettrait de passer d\u2019une d\u00e9mocratie de promesses \u00e0 une d\u00e9mocratie de contrats territoriaux. Le candidat ne viendrait plus seulement demander un vote ; il pr\u00e9senterait un engagement v\u00e9rifiable envers son territoire.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution est particuli\u00e8rement importante pour les territoires amazighophones parce qu\u2019elle permettrait de d\u00e9passer le dilemme entre l\u2019identit\u00e9 et l\u2019unit\u00e9 nationale. Il ne serait plus n\u00e9cessaire de choisir entre un parti ethnique et la dilution de l\u2019amazighit\u00e9. Les revendications amazighes pourraient \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es dans une conception plus large de la justice territoriale.<\/p>\n<p><strong>L\u2019amazighit\u00e9 comme composante de la modernit\u00e9 marocaine<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019avenir de l\u2019amazighit\u00e9 d\u00e9pendra donc de la capacit\u00e9 du Maroc \u00e0 d\u00e9passer une opposition artificielle entre particularisme et uniformit\u00e9. D\u00e9fendre l\u2019amazighe ne signifie pas rejeter l\u2019arabe ; revendiquer le d\u00e9veloppement du Rif ou du Haut Atlas ne signifie pas remettre en cause l\u2019unit\u00e9 du Royaume ; demander une meilleure repr\u00e9sentation des populations amazighophones ne signifie pas vouloir une d\u00e9mocratie communautaire.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 construire une conception plurielle de la citoyennet\u00e9. Le Maroc peut \u00eatre un \u00c9tat national unifi\u00e9 tout en reconnaissant plusieurs h\u00e9ritages linguistiques et culturels. La pluralit\u00e9 n\u2019est pas n\u00e9cessairement synonyme de fragmentation.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, l\u2019amazighit\u00e9 devrait sortir du registre de la \u00ab question culturelle \u00bb pour entrer pleinement dans celui de la politique publique. Une politique amazighe v\u00e9ritablement moderne devrait comporter quatre dimensions compl\u00e9mentaires : la langue, la culture, la repr\u00e9sentation et le d\u00e9veloppement territorial. La langue sans d\u00e9veloppement risque de devenir symbolique ; le d\u00e9veloppement sans reconnaissance culturelle peut reproduire un sentiment d\u2019effacement ; la repr\u00e9sentation sans politiques publiques peut devenir purement \u00e9lectorale ; la culture sans jeunesse et sans emploi risque de se transformer en patrimoine mus\u00e9al.<\/p>\n<p><strong>Conclusion : de la reconnaissance symbolique \u00e0 la citoyennet\u00e9 territoriale<\/strong><\/p>\n<p>Les Imazighen du Maroc ne sont donc pas juridiquement sans voix. Ils participent \u00e0 la vie \u00e9lectorale, peuvent \u00eatre candidats, \u00e9lus, responsables associatifs, fonctionnaires, parlementaires et ministres. Ce qui leur est interdit est la constitution d\u2019un parti fond\u00e9 explicitement sur une base linguistique, ethnique ou r\u00e9gionale. Cette distinction juridique doit \u00eatre maintenue pour \u00e9viter une lecture excessive de la Constitution. Mais elle ne fait pas dispara\u00eetre la question politique essentielle : comment une identit\u00e9 reconnue constitutionnellement peut-elle transformer cette reconnaissance en repr\u00e9sentation substantielle et en d\u00e9veloppement territorial ?<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience du PJD apporte \u00e0 cet \u00e9gard un \u00e9clairage particuli\u00e8rement utile. Le parti, issu de la mouvance islamiste et se d\u00e9finissant comme une formation \u00e0 r\u00e9f\u00e9rence islamique, a r\u00e9ussi \u00e0 transformer cette r\u00e9f\u00e9rence en force politique nationale, puis \u00e0 diriger le gouvernement pendant une d\u00e9cennie. Mais cette exp\u00e9rience ne doit pas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme la preuve que l\u2019islamisme b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un droit constitutionnel sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019amazighit\u00e9. Elle montre plut\u00f4t qu\u2019une r\u00e9f\u00e9rence identitaire peut \u00eatre convertie en langage politique g\u00e9n\u00e9raliste lorsque son organisation renonce \u00e0 faire de l\u2019appartenance particuli\u00e8re la condition juridique de la participation politique.<\/p>\n<p>La question fondamentale devient alors : pourquoi les partis g\u00e9n\u00e9ralistes marocains ne pourraient-ils pas accomplir une transformation analogue pour l\u2019amazighit\u00e9 ? Pourquoi la reconnaissance constitutionnelle de Tamazight ne se traduirait-elle pas automatiquement par des programmes politiques nationaux consacrant des moyens pr\u00e9cis \u00e0 l\u2019enseignement, \u00e0 l\u2019administration, \u00e0 la culture, \u00e0 la recherche, aux m\u00e9dias et surtout au d\u00e9veloppement des territoires amazighophones ?<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable d\u00e9ficit n\u2019est peut-\u00eatre donc pas l\u2019absence d\u2019un \u00ab parti amazigh \u00bb. Il est l\u2019insuffisance d\u2019une repr\u00e9sentation politique capable de transformer la reconnaissance constitutionnelle en politiques publiques durables. Si les partis sollicitent les voix amazighes pendant les campagnes \u00e9lectorales mais ne pr\u00e9sentent pas ensuite des politiques territoriales suffisamment ambitieuses, l\u2019\u00e9cart entre citoyennet\u00e9 \u00e9lectorale et citoyennet\u00e9 substantielle continuera de nourrir la frustration.<\/p>\n<p>Cette question doit \u00e9galement \u00eatre replac\u00e9e dans la dynamique de la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e. L\u2019OCDE souligne que le processus demeure incomplet et que les r\u00e9gions ont encore besoin de ressources financi\u00e8res, de capacit\u00e9s institutionnelles et d\u2019une meilleure coordination pour r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s territoriales. Le \u00ab Maroc des territoires \u00bb que j\u2019ai propos\u00e9 dans mes travaux r\u00e9cents devrait donc \u00eatre compris comme une nouvelle conception de la citoyennet\u00e9 : chaque citoyen doit pouvoir b\u00e9n\u00e9ficier des m\u00eames droits fondamentaux, mais chaque territoire doit pouvoir disposer des instruments adapt\u00e9s \u00e0 ses r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques, g\u00e9ographiques et culturelles (Chtatou, 2026b).<\/p>\n<p>La question amazighe devient alors un test de la maturit\u00e9 d\u00e9mocratique du Maroc. Si l\u2019amazighe est une langue officielle et une composante constitutionnelle de l\u2019identit\u00e9 nationale, son statut doit \u00eatre visible dans l\u2019\u00e9cole, l\u2019administration, la justice, les m\u00e9dias et l\u2019espace public. Si les territoires amazighophones font partie int\u00e9grante du Royaume, leur \u00e9loignement g\u00e9ographique ne doit pas devenir un \u00e9loignement \u00e9conomique ou politique. Si les citoyens amazighs disposent du droit de vote, leur participation ne devrait pas se limiter \u00e0 fournir p\u00e9riodiquement des voix aux partis nationaux.<\/p>\n<p>Il faut ainsi passer d\u2019une logique de reconnaissance \u00e0 une logique d\u2019effectivit\u00e9. La reconnaissance symbolique est une \u00e9tape ; la citoyennet\u00e9 substantielle en est l\u2019aboutissement. Une langue officielle doit pouvoir \u00eatre utilis\u00e9e. Une identit\u00e9 reconnue doit pouvoir \u00eatre valoris\u00e9e. Un territoire int\u00e9gr\u00e9 doit pouvoir se d\u00e9velopper. Un citoyen doit pouvoir participer sans d\u00e9pendre d\u2019un notable, d\u2019un r\u00e9seau familial ou d\u2019un interm\u00e9diaire.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable \u00ab no man&rsquo;s land \u00bb n\u2019est donc pas culturel : l\u2019amazighit\u00e9 marocaine poss\u00e8de une histoire ancienne, une langue, une litt\u00e9rature, des institutions, une production intellectuelle et d\u00e9sormais une reconnaissance constitutionnelle. Le v\u00e9ritable espace ind\u00e9termin\u00e9 se situe entre cette reconnaissance et son effectivit\u00e9 politique, \u00e9conomique et territoriale.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi la question amazighe ne devrait plus \u00eatre pos\u00e9e uniquement comme une question de langue ou de culture, encore moins comme une opposition entre Amazighs et Arabes. Elle devrait \u00eatre pos\u00e9e comme une question de citoyennet\u00e9, de repr\u00e9sentation et de justice territoriale. Le Maroc de demain ne sera v\u00e9ritablement moderne que lorsqu\u2019il pourra faire de sa pluralit\u00e9 non pas une source de fragmentation, mais une ressource pour construire un \u00c9tat plus inclusif, des territoires plus \u00e9quilibr\u00e9s et une d\u00e9mocratie plus substantielle.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable modernit\u00e9 politique ne consiste donc pas \u00e0 choisir entre un Maroc amazigh et un Maroc arabe, entre un parti identitaire et des partis g\u00e9n\u00e9ralistes, ou entre centralisation et r\u00e9gionalisation. Elle consiste \u00e0 construire un Maroc dans lequel l\u2019amazighit\u00e9 n\u2019a plus besoin de r\u00e9clamer une exception parce qu\u2019elle est devenue une composante normale, visible et effective de la citoyennet\u00e9 nationale. C\u2019est \u00e0 cette condition que l\u2019officialisation constitutionnelle de 2011 pourra d\u00e9passer le symbole pour devenir une r\u00e9alit\u00e9 quotidienne, et que les territoires amazighophones pourront sortir d\u00e9finitivement de cet entre-deux politique et territorial o\u00f9 la reconnaissance existe, mais o\u00f9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle reste encore \u00e0 accomplir.<\/p>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Carnegie Endowment for International Peace. (2015). <em>His Majesty\u2019s Islamists: The Moroccan experience<\/em>. Mohammed Masbah.<\/li>\n<li>Carnegie Endowment for International Peace. (2018). <em>Morocco\u2019s Islamist Party: Redefining politics under pressure<\/em>. Intissar Fakir.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2021, July 9). <em>Tribalism and neo-tribalism in the Maghreb<\/em>. Eurasia Review.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2025, October 7). <em>Aspects of clientelism due to neo-tribalism in Moroccan political system: Preeminence of this state of affairs and current protests by GENZ212 group<\/em>. Eurasia Review.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026a, September 15). <em>The co-optation of notables by political parties in Moroccan elections<\/em>. Eurafrica Press &amp; News.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026b, August 24). <em>Morocco of territories: The 2026 legislative elections and the urgency of a new territorial convergence policy<\/em>. International Foresight Professionals.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026c). <em>The great rendezvous with abstention? The Moroccan legislative elections of September 23, 2026 and the crisis of political representation<\/em>. Le Monde Amazigh.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026). <em>From ballot boxes to balanced territories: Rethinking Morocco\u2019s next government<\/em>. Morocco World News.<\/li>\n<li>Organisation for Economic Co-operation and Development. (2024). <em>\u00c9tudes \u00e9conomiques de l\u2019OCDE : Maroc 2024<\/em>. OECD Publishing.<\/li>\n<li>Organisation for Economic Co-operation and Development. (2024). <em>Examen de l\u2019OCDE des politiques de l\u2019investissement : Maroc 2024<\/em>. OECD Publishing.<\/li>\n<li>Royaume du Maroc. (2011). <em>Constitution du Royaume du Maroc<\/em>.<\/li>\n<li>Royaume du Maroc. (2019). <em>Loi organique n\u00b0 26-16 fixant le processus de mise en \u0153uvre du caract\u00e8re officiel de l\u2019amazighe, ainsi que les modalit\u00e9s de son int\u00e9gration dans l\u2019enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique<\/em>. Bulletin officiel.<\/li>\n<li>Tozy, M. (1999). <em>Monarchie et islam politique au Maroc<\/em>. Presses de Sciences Po.<\/li>\n<li>Waterbury, J. (1970). <em>The Commander of the Faithful: The Moroccan political elite\u2014A study in segmented politics<\/em>. Weidenfeld &amp; Nicolson.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction : une reconnaissance constitutionnelle \u00e0 la recherche de sa traduction politique La question amazighe demeure l\u2019une des grandes contradictions de la construction politique du Maroc contemporain. 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