{"id":8505,"date":"2026-09-30T21:01:01","date_gmt":"2026-09-30T20:01:01","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8505"},"modified":"2026-09-30T22:51:57","modified_gmt":"2026-09-30T21:51:57","slug":"fatima-ezzahra-el-mansouri-et-levolution-de-larchitecture-du-pouvoir-politique-au-maroc-genre-establishment-capital-politique-et-limites-de-la-transformation-executive","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/fatima-ezzahra-el-mansouri-et-levolution-de-larchitecture-du-pouvoir-politique-au-maroc-genre-establishment-capital-politique-et-limites-de-la-transformation-executive\/","title":{"rendered":"Fatima Ezzahra El Mansouri et l\u2019\u00e9volution de l\u2019architecture du pouvoir politique au Maroc : genre, establishment, capital politique et limites de la transformation ex\u00e9cutive"},"content":{"rendered":"<p><strong><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-8506 size-full\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/images.jpg?resize=663%2C462&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"663\" height=\"462\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/images.jpg?w=663&amp;ssl=1 663w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/images.jpg?resize=359%2C250&amp;ssl=1 359w\" sizes=\"auto, (max-width: 663px) 100vw, 663px\" \/>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri \u00e0 la t\u00eate du gouvernement le 29 septembre 2026 constitue l\u2019un des d\u00e9veloppements les plus symboliquement importants de la politique marocaine contemporaine. Pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire du Royaume, une femme a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e de former et de diriger le gouvernement national. Sa nomination est intervenue \u00e0 la suite des \u00e9lections l\u00e9gislatives du 23 septembre 2026, au cours desquelles le Parti authenticit\u00e9 et modernit\u00e9 (PAM), dont El Mansouri coordonne d\u00e9sormais la direction collective, est arriv\u00e9 en t\u00eate avec 97 si\u00e8ges sur les 395 que compte la Chambre des repr\u00e9sentants. Le taux de participation \u00e9lectorale, cependant, n\u2019a atteint que 38,08 %, soit un niveau nettement inf\u00e9rieur \u00e0 celui enregistr\u00e9 lors des scrutins de 2016 et 2021, pla\u00e7ant le nouveau gouvernement devant un double d\u00e9fi : construire une majorit\u00e9 parlementaire et r\u00e9pondre \u00e0 une crise plus large de la repr\u00e9sentation politique (Royaume du Maroc, 2026 ; Chtatou, 2026a). Le m\u00e9canisme constitutionnel est clair : l\u2019article 47 de la Constitution de 2011 dispose que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arriv\u00e9 en t\u00eate des \u00e9lections \u00e0 la Chambre des repr\u00e9sentants, tandis que l\u2019article 48 \u00e9tablit que le Roi pr\u00e9side le Conseil des ministres et que l\u2019article 49 r\u00e9serve \u00e0 celui-ci un certain nombre de questions strat\u00e9giques (Royaume du Maroc, 2011). La nomination d\u2019El Mansouri est donc simultan\u00e9ment une cons\u00e9quence \u00e9lectorale, un acte constitutionnel et une d\u00e9cision royale.<\/p>\n<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p>Toutefois, la port\u00e9e historique d\u2019El Mansouri ne saurait \u00eatre r\u00e9duite au fait qu\u2019elle soit la premi\u00e8re femme \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 la fonction de Chef du gouvernement. Sa trajectoire politique soul\u00e8ve une question plus complexe concernant l\u2019\u00e9volution de la nature du pouvoir politique au Maroc : qui peut acc\u00e9der aux niveaux les plus \u00e9lev\u00e9s du gouvernement, \u00e0 travers quels r\u00e9seaux, avec quel type de capital politique et avec quel degr\u00e9 d\u2019autonomie par rapport \u00e0 l\u2019institution centrale du pays, \u00e0 savoir la monarchie ? La trajectoire d\u2019El Mansouri est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice parce qu\u2019elle r\u00e9unit plusieurs dimensions apparemment contradictoires de la vie politique marocaine. Elle est une professionnelle hautement dipl\u00f4m\u00e9e et juriste, une \u00e9lue municipale, une ancienne parlementaire, une ministre et une dirigeante partisane, mais elle appartient \u00e9galement \u00e0 un milieu social \u00e9tabli et fait partie des figures fondatrices du PAM, parti dont les origines sont \u00e9troitement associ\u00e9es \u00e0 Fouad Ali El Himma, conseiller influent du roi Mohammed VI. Sa trajectoire ne peut donc \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e de mani\u00e8re convaincante ni comme la conqu\u00eate ind\u00e9pendante de l\u2019establishment politique par une outsider, ni comme la simple promotion d\u2019un instrument politique du Palais. Elle illustre plut\u00f4t la mani\u00e8re dont les \u00e9lites politiques marocaines contemporaines se construisent \u00e0 travers l\u2019interaction entre l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9lectorale, enracinement local, comp\u00e9tence professionnelle, organisation partisane, r\u00e9seaux d\u2019\u00e9lite et proximit\u00e9 avec la monarchie.<\/p>\n<p>L\u2019ascension d\u2019El Mansouri doit ainsi \u00eatre comprise comme un processus d\u2019incorporation et d\u2019accumulation politiques. Elle a toujours \u00e9volu\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019ordre politique \u00e9tabli, mais elle y a \u00e9galement accumul\u00e9 des ressources politiques qui lui sont propres. Sa longue exp\u00e9rience \u00e0 Marrakech, notamment ses deux p\u00e9riodes \u00e0 la pr\u00e9sidence du conseil communal de la ville, lui a procur\u00e9 une identit\u00e9 \u00e9lectorale et territoriale qui ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 sa relation avec le Palais. Son exp\u00e9rience en tant que ministre de l\u2019Am\u00e9nagement du territoire national, de l\u2019Urbanisme, de l\u2019Habitat et de la Politique de la ville entre 2021 et 2026 a par ailleurs renforc\u00e9 son profil de responsable politique sp\u00e9cialis\u00e9e dans l\u2019administration, le d\u00e9veloppement urbain et la gouvernance territoriale (SNRT, 2026). Son ascension illustre ainsi une transformation plus g\u00e9n\u00e9rale de la politique marocaine, dans laquelle la distinction entre \u00ab establishment \u00bb et \u00ab homme ou femme politique ind\u00e9pendant(e) \u00bb devient de plus en plus difficile \u00e0 maintenir.<\/p>\n<p><strong>De Marrakech \u00e0 l\u2019ex\u00e9cutif national<\/strong><\/p>\n<p>La biographie d\u2019El Mansouri est importante parce qu\u2019elle montre que son ascension politique n\u2019a \u00e9t\u00e9 ni soudaine ni exclusivement nationale. N\u00e9e \u00e0 Marrakech en 1976, elle a \u00e9tudi\u00e9 le droit priv\u00e9 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Mohammed V de Rabat, obtenu un dipl\u00f4me d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures en droit des contrats et des affaires \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montpellier et un certificat en droit anglo-saxon \u00e0 Pace University aux \u00c9tats-Unis. Elle a ensuite exerc\u00e9 comme avocate sp\u00e9cialis\u00e9e dans les questions fonci\u00e8res et immobili\u00e8res et a \u00e9t\u00e9 inscrite au barreau de Marrakech \u00e0 partir de 2005 (SNRT, 2026). Cette formation professionnelle rev\u00eat une importance politique particuli\u00e8re parce que le foncier, l\u2019habitat, l\u2019urbanisation et l\u2019am\u00e9nagement territorial constituent certains des domaines les plus sensibles de l\u2019action publique marocaine. Son portefeuille minist\u00e9riel ult\u00e9rieur correspondait donc directement \u00e0 un domaine dans lequel elle poss\u00e9dait d\u00e9j\u00e0 une expertise professionnelle.<\/p>\n<p>Sa carri\u00e8re politique commence en 2007 avec le Mouvement pour tous les d\u00e9mocrates, avant sa participation en tant que membre fondatrice du PAM en 2008. En 2009, elle est \u00e9lue pr\u00e9sidente du conseil communal de Marrakech, devenant la premi\u00e8re femme \u00e0 occuper la fonction de maire de la ville. Elle entre ensuite au Parlement, o\u00f9 elle si\u00e8ge de 2011 \u00e0 2016 puis de 2016 \u00e0 2021. Elle pr\u00e9side le Conseil national du PAM de 2015 \u00e0 2024 et retrouve la pr\u00e9sidence du conseil communal de Marrakech en 2021. En octobre de la m\u00eame ann\u00e9e, elle entre au gouvernement en tant que ministre de l\u2019Am\u00e9nagement du territoire national, de l\u2019Urbanisme, de l\u2019Habitat et de la Politique de la ville. Depuis 2024, elle coordonne la direction collective du PAM (SNRT, 2026). Sa trajectoire repr\u00e9sente donc une accumulation remarquable d\u2019exp\u00e9riences institutionnelles : gouvernement local, Parlement, organisation partisane, administration minist\u00e9rielle et, finalement, fonction de Chef du gouvernement.<\/p>\n<p>Sa premi\u00e8re \u00e9lection \u00e0 la t\u00eate de la municipalit\u00e9 de Marrakech est particuli\u00e8rement significative parce qu\u2019elle montre que son identit\u00e9 politique s\u2019est construite dans un territoire \u00e9lectoral avant d\u2019atteindre l\u2019ex\u00e9cutif national. En juin 2009, elle bat le maire sortant Omar Jazouli lors d\u2019un scrutin municipal au cours duquel le PAM participe \u00e0 une coalition impliquant plusieurs formations politiques (Le Matin, 2009). L\u2019importance de cet \u00e9pisode ne r\u00e9side pas uniquement dans le fait qu\u2019une femme devienne maire, mais aussi dans le fait que Marrakech devient le principal socle territorial de sa carri\u00e8re politique. Elle n\u2019est donc pas simplement une personnalit\u00e9 nationale affect\u00e9e \u00e0 une fonction locale ; elle a construit une partie substantielle de sa l\u00e9gitimit\u00e9 politique dans une ville qui poss\u00e8de une importance \u00e9conomique, culturelle, touristique et administrative consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Son retour \u00e0 la pr\u00e9sidence du conseil communal de Marrakech en 2021 est encore plus r\u00e9v\u00e9lateur. La capacit\u00e9 \u00e0 reconqu\u00e9rir une fonction \u00e9lective majeure apr\u00e8s l\u2019avoir perdue d\u00e9montre une certaine r\u00e9silience politique et une capacit\u00e9 organisationnelle qui ne peuvent \u00eatre expliqu\u00e9es uniquement par la proximit\u00e9 avec le Palais. Cette trajectoire sugg\u00e8re qu\u2019El Mansouri a d\u00e9velopp\u00e9 une base politique, une connaissance institutionnelle et une capacit\u00e9 de n\u00e9gociation au niveau local qui lui sont propres.<\/p>\n<p>Cette trajectoire rejoint les recherches consacr\u00e9es au genre et au recrutement politique au Maroc. Des travaux exp\u00e9rimentaux sur les attitudes \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes politiques ont notamment identifi\u00e9 El Mansouri comme l\u2019exemple d\u2019une femme ayant d\u00e9pass\u00e9 le cadre de la repr\u00e9sentation fond\u00e9e sur les quotas pour obtenir une investiture dans une circonscription non r\u00e9serv\u00e9e apr\u00e8s avoir \u00e9tabli sa r\u00e9putation dans la politique municipale (Lloren, 2024). Sa carri\u00e8re remet donc en question l\u2019id\u00e9e selon laquelle la repr\u00e9sentation politique f\u00e9minine au Maroc serait principalement le produit des quotas. Les m\u00e9canismes institutionnels destin\u00e9s \u00e0 renforcer la repr\u00e9sentation des femmes peuvent ouvrir des portes politiques, mais l\u2019exp\u00e9rience individuelle, la visibilit\u00e9 locale et le soutien partisan peuvent ensuite g\u00e9n\u00e9rer un capital politique autonome.<\/p>\n<p><strong>Establishment et autonomie politique<\/strong><\/p>\n<p>La question de savoir si El Mansouri est une femme politique de l\u2019establishment ou une actrice politique autonome doit donc \u00eatre r\u00e9solue en rejetant cette opposition binaire. Elle est clairement une personnalit\u00e9 de l\u2019establishment au sens sociologique et institutionnel. Son milieu familial, sa formation professionnelle, son association pr\u00e9coce au Mouvement pour tous les d\u00e9mocrates, son appartenance \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration fondatrice du PAM et sa proximit\u00e9 avec Fouad Ali El Himma la situent dans les cercles qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le central dans la reconfiguration de la vie politique marocaine sous Mohammed VI. Fond\u00e9 en 2008, le PAM est rapidement devenu l\u2019un des principaux v\u00e9hicules politiques de l\u2019ordre politique post\u00e9rieur aux ann\u00e9es 2000. Sa relation historique avec El Himma, proche conseiller royal, a r\u00e9guli\u00e8rement suscit\u00e9 des d\u00e9bats sur les fronti\u00e8res entre politique partisane et establishment royal.<\/p>\n<p>Toutefois, la proximit\u00e9 avec l\u2019establishment ne doit pas automatiquement \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 une absence d\u2019autonomie politique. Le pouvoir politique marocain a historiquement fonctionn\u00e9 \u00e0 travers des r\u00e9seaux qui se chevauchent plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 travers une distinction simple entre institutions \u00e9tatiques formelles et autorit\u00e9 royale informelle. L\u2019analyse classique de Waterbury sur les \u00e9lites politiques marocaines insistait d\u00e9j\u00e0 sur la segmentation des structures politiques, les m\u00e9canismes de m\u00e9diation des \u00e9lites et l\u2019importance des r\u00e9seaux reliant le centre aux soci\u00e9t\u00e9s locales (Waterbury, 1970). Tozy a \u00e9galement montr\u00e9 l\u2019importance du courtage politique, du pluralisme institutionnel et de la relation complexe entre monarchie, partis politiques et \u00e9lites sociales (Tozy, 1999). Dans ce contexte, la trajectoire d\u2019El Mansouri peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une forme contemporaine d\u2019int\u00e9gration des \u00e9lites : elle agit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me tout en d\u00e9veloppant ses propres ressources au sein de celui-ci.<\/p>\n<p>Cette distinction est particuli\u00e8rement importante lorsqu\u2019on aborde la notion de cooptation. La cooptation ne signifie pas n\u00e9cessairement que l\u2019individu int\u00e9gr\u00e9 ne poss\u00e8de aucune capacit\u00e9 d\u2019action propre. Elle d\u00e9crit plut\u00f4t un processus politique par lequel les centres de pouvoir \u00e9tablis int\u00e8grent des individus influents, des \u00e9lites locales et de nouveaux acteurs politiques dans les structures institutionnelles. Le d\u00e9veloppement politique marocain est caract\u00e9ris\u00e9 par des r\u00e9formes progressives et une architecture politique dans laquelle monarchie, institutions \u00e9lues et \u00e9lites politiques interagissent sans d\u00e9placement complet de la monarchie au profit d\u2019un gouvernement domin\u00e9 par les partis. La carri\u00e8re d\u2019El Mansouri s\u2019inscrit remarquablement dans ce mod\u00e8le (Chtatou, 2026b).<\/p>\n<p>Son parcours illustre \u00e9galement la persistance de ce que l\u2019on pourrait appeler une nouvelle forme de notabilit\u00e9. Les partis marocains ont besoin de candidats capables de mobiliser des r\u00e9seaux territoriaux, des relations sociales et une reconnaissance locale. Le notable politique n\u2019est donc pas simplement une personne riche ou influente ; il ou elle peut incarner un territoire et servir d\u2019interm\u00e9diaire entre les citoyens et les institutions. Les partis marocains recrutent fr\u00e9quemment des personnalit\u00e9s disposant d\u2019un capital territorial et relationnel susceptible d\u2019\u00eatre transform\u00e9 en force \u00e9lectorale. Cette logique est pertinente pour comprendre El Mansouri, puisque Marrakech a constitu\u00e9 non seulement le lieu o\u00f9 elle a exerc\u00e9 des responsabilit\u00e9s, mais \u00e9galement une ressource politique qui a renforc\u00e9 sa visibilit\u00e9 nationale (Chtatou, 2026c).<\/p>\n<p>Son capital politique est donc multidimensionnel. Il comprend l\u2019expertise professionnelle, l\u2019exp\u00e9rience \u00e9lectorale, l\u2019autorit\u00e9 partisane, la l\u00e9gitimit\u00e9 locale, les r\u00e9seaux d\u2019\u00e9lite et l\u2019exp\u00e9rience gouvernementale. C\u2019est cette accumulation qui explique pourquoi sa trajectoire ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 sa relation avec le Palais.<\/p>\n<p><strong>Style politique : entre statut d\u2019\u00e9lite et proximit\u00e9 citoyenne<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019une des dimensions les plus int\u00e9ressantes de la personnalit\u00e9 politique d\u2019El Mansouri r\u00e9side dans la combinaison entre origine \u00e9litaire et proximit\u00e9 politique. Sa formation, son environnement familial et sa carri\u00e8re professionnelle la situent dans les cat\u00e9gories sup\u00e9rieures et \u00e9duqu\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine ; cependant, son principal laboratoire politique a \u00e9t\u00e9 la gestion municipale, domaine dans lequel la l\u00e9gitimit\u00e9 politique exige une interaction constante avec les citoyens, les quartiers, les associations locales, les entreprises et les autorit\u00e9s administratives.<\/p>\n<p>Cette dualit\u00e9 est particuli\u00e8rement visible dans sa r\u00e9action au s\u00e9isme d\u2019Al Haouz de 2023. Le soir du 8 septembre 2023, El Mansouri se trouvait \u00e0 Rabat lorsque le s\u00e9isme a frapp\u00e9. Selon son propre t\u00e9moignage, elle est arriv\u00e9e aupr\u00e8s des populations affect\u00e9es environ trois heures plus tard. Sa situation institutionnelle \u00e9tait particuli\u00e8re puisqu\u2019elle \u00e9tait simultan\u00e9ment maire de Marrakech et ministre charg\u00e9e de l\u2019Habitat et de l\u2019Urbanisme. Elle se trouvait ainsi \u00e0 l\u2019intersection entre gestion locale de crise et m\u00e9canismes gouvernementaux nationaux (M\u00e9dias24, 2023). Cet \u00e9pisode a contribu\u00e9 \u00e0 construire une image publique fond\u00e9e sur la pr\u00e9sence, la capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle et la coordination administrative plut\u00f4t que sur la seule communication politique.<\/p>\n<p>Ces \u00e9pisodes ne doivent \u00e9videmment pas \u00eatre automatiquement interpr\u00e9t\u00e9s comme la preuve d\u2019une performance gouvernementale sup\u00e9rieure ; visibilit\u00e9 politique et efficacit\u00e9 administrative ne sont pas synonymes. Ils permettent n\u00e9anmoins de comprendre la construction de son image publique. La communication politique d\u2019El Mansouri privil\u00e9gie g\u00e9n\u00e9ralement la gestion, les projets, le d\u00e9veloppement territorial et les solutions pratiques plut\u00f4t que la polarisation id\u00e9ologique. Elle n\u2019est pas principalement identifi\u00e9e \u00e0 une doctrine id\u00e9ologique traditionnelle telle que l\u2019islamisme politique, le nationalisme arabe ou le socialisme classique. Son identit\u00e9 politique est plut\u00f4t associ\u00e9e \u00e0 la modernisation, \u00e0 la gouvernance urbaine, \u00e0 la gestion institutionnelle et au langage de la comp\u00e9tence.<\/p>\n<p>Cette caract\u00e9ristique est particuli\u00e8rement pertinente dans un environnement politique marocain o\u00f9 la d\u00e9fiance envers les partis est devenue un ph\u00e9nom\u00e8ne important. Le taux de participation de 38,08 % aux \u00e9lections de 2026 signifie qu\u2019une majorit\u00e9 des \u00e9lecteurs inscrits ne s\u2019est pas d\u00e9plac\u00e9e. Ce chiffre ne permet \u00e9videmment pas de conclure que toute l\u2019abstention repr\u00e9sente un rejet des partis politiques, car la non-participation peut r\u00e9sulter de l\u2019indiff\u00e9rence, de contraintes logistiques, de la d\u00e9fiance, de la protestation, du d\u00e9sengagement ou d\u2019autres motivations. N\u00e9anmoins, l\u2019ampleur de la non-participation constitue un d\u00e9fi majeur pour la repr\u00e9sentation politique (Royaume du Maroc, 2026 ; Chtatou, 2026a).<\/p>\n<p>Le concept de n\u00e9o-tribalisme d\u00e9velopp\u00e9 est ici particuli\u00e8rement utile. Le n\u00e9o-tribalisme ne signifie pas la survivance litt\u00e9rale des tribus pr\u00e9coloniales ; il d\u00e9signe plut\u00f4t l\u2019adaptation des formes de solidarit\u00e9 familiales, territoriales, relationnelles et interpersonnelles aux institutions modernes. L\u2019expression \u00ab <em>bak sahbi<\/em> \u00bb, par exemple, renvoie \u00e0 une logique dans laquelle l\u2019acc\u00e8s aux opportunit\u00e9s peut \u00eatre m\u00e9diatis\u00e9 par les relations personnelles et les r\u00e9seaux plut\u00f4t que par des r\u00e8gles institutionnelles impersonnelles (Chtatou, 2021, 2025). De telles pratiques peuvent parfaitement coexister avec une administration moderne, des \u00e9lections, des institutions parlementaires et une citoyennet\u00e9 num\u00e9rique.<\/p>\n<p>Le style politique d\u2019El Mansouri occupe une position int\u00e9ressante dans cet environnement. Son origine dans l\u2019establishment lui procure un acc\u00e8s aux r\u00e9seaux d\u2019\u00e9lite, tandis que sa carri\u00e8re locale lui donne une visibilit\u00e9 territoriale. Le d\u00e9fi politique consiste donc \u00e0 savoir si elle pourra transformer ces formes de capital relationnel en une forme plus large de l\u00e9gitimit\u00e9 institutionnelle fond\u00e9e sur la comp\u00e9tence, la transparence et l\u2019\u00e9galit\u00e9 citoyenne. Cette question rev\u00eat une importance particuli\u00e8re parce que les jeunes g\u00e9n\u00e9rations attendent de plus en plus des institutions publiques qu\u2019elles fonctionnent selon les principes du m\u00e9rite, de la responsabilit\u00e9 et de l\u2019acc\u00e8s \u00e9gal plut\u00f4t que selon des m\u00e9canismes de m\u00e9diation personnelle (Chtatou, 2025).<\/p>\n<p><strong>Le notable, le territoire et le nouveau Maroc<\/strong><\/p>\n<p>La biographie politique d\u2019El Mansouri illustre \u00e9galement l\u2019importance persistante du territoire dans la repr\u00e9sentation politique marocaine. Marrakech n\u2019est pas seulement une circonscription \u00e9lectorale ; c\u2019est une ville mondialement connue, un centre touristique majeur et un territoire \u00e9conomique et culturel strat\u00e9gique. La l\u00e9gitimit\u00e9 politique acquise dans cette ville peut ensuite \u00eatre transform\u00e9e en visibilit\u00e9 nationale.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que le d\u00e9bat \u00e9mergent autour d\u2019un \u00ab Maroc des territoires \u00bb est pertinent pour comprendre l\u2019ascension d\u2019El Mansouri. La r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e ne doit pas \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e uniquement comme une d\u00e9centralisation administrative des fonctions de l\u2019\u00c9tat. Elle doit \u00e9galement produire de nouvelles formes de citoyennet\u00e9 territoriale et de repr\u00e9sentation politique. Dans le cas contraire, la r\u00e9gionalisation risque simplement de reproduire les r\u00e9seaux existants \u00e0 un autre niveau administratif (Chtatou, 2026d).<\/p>\n<p>La carri\u00e8re d\u2019El Mansouri pr\u00e9sente les deux dimensions de ce dilemme. D\u2019une part, elle repr\u00e9sente une femme politique dont la l\u00e9gitimit\u00e9 est fortement enracin\u00e9e dans un territoire. D\u2019autre part, son parcours montre comment le capital politique territorial peut \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 aux institutions nationales. Cette dynamique n\u2019est en elle-m\u00eame ni positive ni n\u00e9gative ; elle constitue une caract\u00e9ristique structurelle de l\u2019\u00e9volution politique marocaine. La question consiste \u00e0 savoir si l\u2019enracinement territorial renforce la repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique ou s\u2019il contribue \u00e0 reproduire un syst\u00e8me dans lequel les r\u00e9seaux \u00e9tablis conservent une influence disproportionn\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, son ascension doit \u00eatre examin\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de la persistance de la notabilit\u00e9 politique marocaine. Les partis recherchent fr\u00e9quemment des candidats capables de gagner les \u00e9lections gr\u00e2ce \u00e0 leur capital social et territorial pr\u00e9existant. Cela produit un paradoxe : les partis ont besoin de notables pour mobiliser les \u00e9lecteurs, mais une d\u00e9pendance excessive \u00e0 l\u2019\u00e9gard des notables peut affaiblir la politique programmatique et renforcer la personnalisation du pouvoir (Chtatou, 2026c).<\/p>\n<p>La carri\u00e8re d\u2019El Mansouri ne correspond \u00e9videmment pas au mod\u00e8le du notable rural traditionnel. Son profil est urbain, professionnel, f\u00e9minin et internationalement form\u00e9. N\u00e9anmoins, le m\u00e9canisme d\u2019accumulation du capital politique pr\u00e9sente une similitude fondamentale : la l\u00e9gitimit\u00e9 politique se construit \u00e0 travers la capacit\u00e9 \u00e0 relier les institutions \u00e0 un territoire donn\u00e9 et \u00e0 ses r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p>Son ascension peut ainsi \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme une modernisation de la notabilit\u00e9 politique marocaine. Le notable contemporain ne poss\u00e8de plus n\u00e9cessairement les caract\u00e9ristiques de l\u2019interm\u00e9diaire local traditionnel. Il peut \u00eatre avocat, entrepreneur, professionnel, maire, ministre ou dirigeant partisan dont le capital politique provient simultan\u00e9ment de l\u2019\u00e9ducation, de la comp\u00e9tence administrative, de la visibilit\u00e9 urbaine et des r\u00e9seaux. La forme sociale a chang\u00e9, mais l\u2019importance de la m\u00e9diation entre le centre et les territoires demeure.<\/p>\n<p><strong>Une femme au sommet : transformation ou continuit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>La nomination d\u2019El Mansouri est incontestablement transformatrice sur le plan de la repr\u00e9sentation politique. Le Maroc n\u2019avait encore jamais eu de femme \u00e0 la t\u00eate du gouvernement. Elle est seulement la deuxi\u00e8me femme \u00e0 diriger un gouvernement dans le monde arabe, apr\u00e8s la Tunisienne Najla Bouden (Al Jazeera, 2026). Sa nomination poss\u00e8de donc une importante port\u00e9e symbolique pour les femmes marocaines et pour l\u2019\u00e9volution plus g\u00e9n\u00e9rale de la repr\u00e9sentation des femmes dans les syst\u00e8mes politiques arabes et musulmans.<\/p>\n<p>Toutefois, transformation symbolique et transformation institutionnelle ne sont pas synonymes. La pr\u00e9sence d\u2019une femme au sommet du gouvernement n\u2019implique pas automatiquement une redistribution de la souverainet\u00e9 politique. Le Maroc demeure une monarchie constitutionnelle dans laquelle le Roi conserve d\u2019importantes responsabilit\u00e9s et pr\u00e9rogatives constitutionnelles. L\u2019article 42 de la Constitution d\u00e9crit le Roi comme Chef de l\u2019\u00c9tat, repr\u00e9sentant supr\u00eame de la Nation et arbitre supr\u00eame entre ses institutions. L\u2019article 47 \u00e9tablit le m\u00e9canisme de nomination du Chef du gouvernement, tandis que l\u2019article 48 place le Conseil des ministres sous la pr\u00e9sidence royale et que l\u2019article 49 lui conf\u00e8re des comp\u00e9tences dans plusieurs domaines strat\u00e9giques (Royaume du Maroc, 2011).<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, le gouvernement d\u2019El Mansouri doit \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une transformation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me politique marocain plut\u00f4t que comme une transformation du syst\u00e8me lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Cette distinction est fondamentale. Une femme peut occuper la fonction la plus \u00e9lev\u00e9e de l\u2019ex\u00e9cutif gouvernemental alors que la monarchie conserve sa position centrale dans l\u2019architecture politique. Il n\u2019existe aucune contradiction n\u00e9cessaire entre ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes. L\u2019\u00e9volution politique du Maroc s\u2019est fr\u00e9quemment op\u00e9r\u00e9e par adaptation institutionnelle plut\u00f4t que par rupture r\u00e9volutionnaire. Ce processus est une d\u00e9mocratisation progressive, dans laquelle les \u00e9lections, les institutions parlementaires, la soci\u00e9t\u00e9 civile et la modernisation administrative se d\u00e9veloppent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cadre monarchique, ce que les anglo-saxonnes appellent\u00a0: <strong><em>incrimental democracy<\/em><\/strong> (Chtatou, 2026b).<\/p>\n<p>La nomination d\u2019El Mansouri constitue donc \u00e0 la fois une avanc\u00e9e majeure en mati\u00e8re de repr\u00e9sentation f\u00e9minine et un exemple de continuit\u00e9 institutionnelle. La femme qui acc\u00e8de \u00e0 la fonction de Chef du gouvernement n\u2019est pas une outsider contestant le syst\u00e8me politique depuis l\u2019ext\u00e9rieur ; elle est une femme politique produite par l\u2019\u00e9volution institutionnelle du syst\u00e8me lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui rend sa nomination particuli\u00e8rement int\u00e9ressante. Elle d\u00e9montre qu\u2019une modernisation politique ne n\u00e9cessite pas n\u00e9cessairement le d\u00e9placement des institutions politiques \u00e9tablies. Un syst\u00e8me politique peut int\u00e9grer de nouvelles cat\u00e9gories sociales tout en conservant son architecture centrale.<\/p>\n<p>La question essentielle n\u2019est donc pas de savoir si El Mansouri transforme la monarchie. Elle ne le fait pas. La question pertinente est plut\u00f4t de savoir si la pr\u00e9sence d\u2019une femme \u00e0 la t\u00eate du gouvernement transformera les pratiques et les attentes relatives \u00e0 l\u2019action ex\u00e9cutive, \u00e0 l\u2019administration publique, au recrutement politique et \u00e0 la participation des femmes \u00e0 la vie publique.<\/p>\n<p>Cette question demeure ouverte.<\/p>\n<p><strong>La question du genre au-del\u00e0 du symbole<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019importance de la nomination d\u2019El Mansouri d\u00e9pend \u00e9galement de sa capacit\u00e9 \u00e0 produire une normalisation plus large de la pr\u00e9sence des femmes aux postes de responsabilit\u00e9 politique. Le Maroc a adopt\u00e9 d\u2019importantes mesures institutionnelles destin\u00e9es \u00e0 renforcer la participation politique des femmes, notamment des m\u00e9canismes visant \u00e0 accro\u00eetre leur repr\u00e9sentation au Parlement et dans les collectivit\u00e9s territoriales. Toutefois, la repr\u00e9sentation descriptive ne produit pas automatiquement une repr\u00e9sentation substantielle.<\/p>\n<p>Une femme peut occuper une fonction politique sans transformer n\u00e9cessairement les politiques ou les pratiques institutionnelles du syst\u00e8me auquel elle appartient. Inversement, des femmes qui acc\u00e8dent aux institutions politiques par l\u2019interm\u00e9diaire de r\u00e9seaux d\u2019\u00e9lite peuvent devenir des agents importants du changement institutionnel m\u00eame lorsque leur trajectoire personnelle ne repose pas sur une mobilisation f\u00e9ministe.<\/p>\n<p>Le cas d\u2019El Mansouri est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant parce qu\u2019elle ne se pr\u00e9sente pas principalement comme une femme politique f\u00e9ministe au sens id\u00e9ologique. Sa carri\u00e8re publique s\u2019est construite autour de la comp\u00e9tence, de la gouvernance municipale, de l\u2019am\u00e9nagement territorial, de l\u2019expertise professionnelle et du leadership partisan. Son genre constitue donc une dimension importante de son identit\u00e9 politique sans en \u00eatre le fondement exclusif.<\/p>\n<p>Cela pourrait \u00eatre l\u2019un des aspects les plus importants de sa nomination. La normalisation des femmes dans les hautes fonctions politiques ne se produit pas uniquement lorsque les femmes sont \u00e9lues ou nomm\u00e9es comme repr\u00e9sentantes des int\u00e9r\u00eats f\u00e9minins ; elle intervient \u00e9galement lorsque les femmes deviennent des acteurs ordinaires du syst\u00e8me institutionnel : les avocates deviennent ministres, les maires deviennent dirigeantes de partis, les parlementaires deviennent cheffes de gouvernement et les femmes interviennent \u00e0 tous les niveaux de la cha\u00eene politique.<\/p>\n<p>La carri\u00e8re d\u2019El Mansouri illustre pr\u00e9cis\u00e9ment ce processus.<\/p>\n<p><strong>Le d\u00e9fi de gouverner apr\u00e8s une \u00e9lection marqu\u00e9e par une faible participation<\/strong><\/p>\n<p>Les circonstances politiques entourant sa nomination compliquent n\u00e9anmoins sa port\u00e9e symbolique. Le PAM a remport\u00e9 97 si\u00e8ges, mais ce r\u00e9sultat constitue une pluralit\u00e9 et non une majorit\u00e9 parlementaire. Le RNI a obtenu 66 si\u00e8ges, l\u2019Istiqlal 65, le PJD 54, les autres si\u00e8ges \u00e9tant r\u00e9partis entre plusieurs formations. El Mansouri doit donc imm\u00e9diatement construire une coalition gouvernementale (Royaume du Maroc, 2026). L\u2019arithm\u00e9tique de la nouvelle Chambre signifie que ses comp\u00e9tences seront mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par la n\u00e9gociation et la construction de coalitions plut\u00f4t que par la domination parlementaire d\u2019un seul parti.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement, elle h\u00e9rite d\u2019un syst\u00e8me politique confront\u00e9 \u00e0 une baisse de la participation \u00e9lectorale. Un taux de 38,08 % signifie qu\u2019une majorit\u00e9 des \u00e9lecteurs inscrits ne s\u2019est pas d\u00e9plac\u00e9e. On peut analyser cette \u00e9lection \u00e0 travers le prisme de l\u2019abstention et de la crise de la repr\u00e9sentation politique (Chtatou, 2026a). L\u2019abstention ne peut juridiquement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un vote et ne peut sociologiquement \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un message politique unique. N\u00e9anmoins, son ampleur constitue un d\u00e9fi de l\u00e9gitimit\u00e9 pour l\u2019ensemble des partis politiques, y compris pour celui qui a permis l\u2019accession de la nouvelle Cheffe du gouvernement.<\/p>\n<p>Cette question est particuli\u00e8rement importante pour El Mansouri parce que son identit\u00e9 politique repose en partie sur la proximit\u00e9 et la comp\u00e9tence. Si le nouveau gouvernement veut restaurer la confiance, il devra d\u00e9montrer que l\u2019action publique peut produire des am\u00e9liorations tangibles dans les services publics, l\u2019emploi, le logement, l\u2019\u00e9galit\u00e9 territoriale, l\u2019\u00e9ducation et la sant\u00e9.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi est particuli\u00e8rement aigu chez les jeunes Marocains. L\u2019analyse sur GENZ212 et le client\u00e9lisme n\u00e9o-tribal met en \u00e9vidence une demande g\u00e9n\u00e9rationnelle accrue de transparence, de m\u00e9ritocratie et d\u2019\u00e9galit\u00e9 citoyenne (Chtatou, 2025). Tous les jeunes abstentionnistes ou protestataires ne partagent \u00e9videmment pas n\u00e9cessairement ces motivations, mais le ph\u00e9nom\u00e8ne plus large indique que la l\u00e9gitimit\u00e9 politique d\u00e9pend de plus en plus de la performance institutionnelle et pas uniquement du rituel \u00e9lectoral.<\/p>\n<p>Le gouvernement d\u2019El Mansouri sera donc \u00e9valu\u00e9 non seulement \u00e0 partir du caract\u00e8re historique de son accession au pouvoir, mais \u00e9galement en fonction de sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire certaines des distances qui s\u00e9parent les citoyens des institutions.<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ascension de Fatima Ezzahra El Mansouri ne repr\u00e9sente ni une simple nomination du Palais ni une histoire sans ambigu\u00eft\u00e9 de conqu\u00eate ind\u00e9pendante du pouvoir politique. Elle doit plut\u00f4t \u00eatre comprise comme l\u2019aboutissement d\u2019un long processus d\u2019accumulation politique au sein de l\u2019ordre institutionnel marocain. Sa carri\u00e8re combine origine sociale \u00e9litaire, expertise professionnelle, enracinement territorial, exp\u00e9rience \u00e9lectorale, organisation partisane, responsabilit\u00e9 minist\u00e9rielle et proximit\u00e9 avec l\u2019establishment royal. Ces \u00e9l\u00e9ments ne sont pas contradictoires ; ensemble, ils expliquent le capital politique particulier qui lui a permis d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la fonction de Cheffe du gouvernement.<\/p>\n<p>Sa trajectoire d\u00e9montre \u00e9galement l\u2019\u00e9volution de la nature des \u00e9lites politiques marocaines. Le notable politique contemporain n\u2019est plus n\u00e9cessairement un interm\u00e9diaire local traditionnel. Il peut \u00eatre une avocate hautement dipl\u00f4m\u00e9e, une maire, une parlementaire, une ministre et une dirigeante partisane dont le capital politique est simultan\u00e9ment professionnel, territorial, institutionnel et relationnel. El Mansouri incarne de mani\u00e8re particuli\u00e8rement claire cette nouvelle forme d\u2019\u00e9litisme politique.<\/p>\n<p>Son style politique est \u00e9galement hybride. Elle associe les attributs de l\u2019establishment \u00e0 la proximit\u00e9 citoyenne, la formation \u00e9litaire \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience locale, l\u2019expertise administrative \u00e0 la politique \u00e9lectorale et la responsabilit\u00e9 nationale \u00e0 un fort enracinement territorial \u00e0 Marrakech. Son r\u00f4le lors du s\u00e9isme de 2023, son exp\u00e9rience municipale et son passage au gouvernement ont contribu\u00e9 \u00e0 construire une image de proximit\u00e9 pratique plut\u00f4t que de politique strictement id\u00e9ologique. La question de savoir si cette image se traduira par une gouvernance nationale efficace reste cependant \u00e0 d\u00e9montrer.<\/p>\n<p>La dimension de genre est tout aussi complexe. Sa nomination constitue incontestablement un \u00e9v\u00e9nement historique : le Maroc a franchi un seuil symbolique qui \u00e9tait rest\u00e9 intact pendant des d\u00e9cennies. Une femme peut d\u00e9sormais occuper la plus haute fonction gouvernementale. Toutefois, cela ne signifie pas que la position centrale de la monarchie ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9e. Le gouvernement d\u2019El Mansouri doit donc \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme la preuve de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me politique marocain \u00e0 int\u00e9grer une transformation de genre dans une architecture institutionnelle caract\u00e9ris\u00e9e par une forte continuit\u00e9.<\/p>\n<p>La signification profonde de son ascension r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette combinaison de changement et de continuit\u00e9. Le Maroc \u00e9volue, mais cette \u00e9volution ne s\u2019effectue pas n\u00e9cessairement par remplacement de son architecture politique. Elle se r\u00e9alise par l\u2019adaptation de cette architecture \u00e0 de nouvelles r\u00e9alit\u00e9s sociales, \u00e0 de nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, \u00e0 de nouvelles formes de repr\u00e9sentation politique et \u00e0 de nouvelles attentes concernant le genre et la gouvernance.<\/p>\n<p>Le test d\u00e9cisif du gouvernement d\u2019El Mansouri ne sera donc pas de savoir si elle entre dans l\u2019histoire : elle y est d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9e. La question plus difficile sera de savoir si elle pourra transformer cette repr\u00e9sentation historique en l\u00e9gitimit\u00e9 gouvernementale. Elle h\u00e9rite d\u2019un Parlement fragment\u00e9, d\u2019une faible participation \u00e9lectorale, d\u2019une importante insatisfaction de la jeunesse, d\u2019in\u00e9galit\u00e9s territoriales et d\u2019un environnement politique dans lequel les citoyens demandent de plus en plus de m\u00e9rite, de transparence et d\u2019efficacit\u00e9 publique. Son principal d\u00e9fi politique consistera \u00e0 d\u00e9montrer que la proximit\u00e9 avec l\u2019establishment peut \u00eatre transform\u00e9e en action publique efficace plut\u00f4t qu\u2019en simple continuit\u00e9 institutionnelle.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, le gouvernement d\u2019El Mansouri constitue un moment particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur de l\u2019\u00e9volution du pouvoir politique marocain. Elle est \u00e0 la fois un produit de l\u2019establishment et une actrice politique disposant d\u2019un capital propre ; un symbole de transformation de la repr\u00e9sentation f\u00e9minine et une expression de la continuit\u00e9 institutionnelle ; une figure nationale et une personnalit\u00e9 politique profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans un territoire particulier. Sa carri\u00e8re offre ainsi une fen\u00eatre sur un Maroc en transition, dans lequel la modernit\u00e9 politique d\u00e9pend de plus en plus non pas de la disparition des structures \u00e9tablies, mais de leur capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer de nouveaux acteurs, de nouvelles attentes et de nouvelles formes de citoyennet\u00e9.<\/p>\n<p>La question centrale qui entoure son gouvernement n\u2019est donc plus simplement de savoir si une femme peut gouverner le Maroc. Cette question a d\u00e9sormais re\u00e7u sa r\u00e9ponse. La question plus profonde est de savoir si le syst\u00e8me politique marocain peut utiliser cette ouverture historique pour construire une forme de gouvernement repr\u00e9sentatif plus efficace, plus attentive aux territoires et plus cr\u00e9dible socialement. La r\u00e9ponse d\u00e9pendra moins du genre d\u2019El Mansouri que de sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9concilier les diff\u00e9rentes sources de capital politique qui ont produit son ascension \u2014 r\u00e9seaux d\u2019\u00e9lite, organisation partisane, l\u00e9gitimit\u00e9 territoriale, comp\u00e9tence professionnelle et proximit\u00e9 institutionnelle avec la monarchie \u2014 avec la demande croissante des citoyens marocains en faveur d\u2019un gouvernement responsable et efficace.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le gouvernement d\u2019El Mansouri pourrait devenir important non pas parce qu\u2019il rompt avec l\u2019establishment politique marocain, mais parce qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le la mani\u00e8re dont cet establishment lui-m\u00eame est en train de changer.<\/p>\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Al Jazeera. (2026, 29 septembre). <em>\u2018Truly historic\u2019: Morocco\u2019s king appoints first woman prime minister<\/em>. Al Jazeera.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2021, 9 juillet). <em>Tribalism and neo-tribalism in the Maghreb<\/em>. Eurasia Review.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2025, 7 octobre). <em>Aspects of clientelism due to neo-tribalism in Moroccan political system: Preeminence of this state of affairs and current protests by GENZ212 group<\/em>. Eurasia Review.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026a, 3 septembre). <em>The great rendezvous with abstention? The Moroccan legislative elections of September 23, 2026 and the crisis of political representation<\/em>. Eurasia Review.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026b, 27 mai). <em>The political process in Morocco: Monarchy, reform, and incremental democracy<\/em>. Eurasia Review.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026c, 12 septembre). <em>The co-optation of notables by political parties in Moroccan elections: From traditional notability to the territorial fabrication of electoral power<\/em>. Le Monde Amazigh.<\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026d, 24 ao\u00fbt). <em>Morocco of territories: The 2026 legislative elections and the urgency of a new territorial convergence policy<\/em>. International Foresight Professionals.<\/li>\n<li>Desrues, T. (2013). Mobilizations in a hybrid regime: The 20th February Movement and the Moroccan regime. <em>Current Sociology, 61<\/em>(4), 409\u2013423. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0011392113479742\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0011392113479742<\/a><\/li>\n<li>Kingdom of Morocco. (2011). <em>Constitution of the Kingdom of Morocco<\/em>. Official Gazette of the Kingdom of Morocco.<\/li>\n<li>Kingdom of Morocco. (2026, 24 septembre). <em>2026 legislative elections: PAM leads with 97 seats according to preliminary results\u2014Minister of Interior<\/em>. Maroc.ma.<\/li>\n<li>Le Matin. (2009, 29 juin). <em>Le PAM dame le pion \u00e0 l\u2019UC<\/em>. Le Matin.<\/li>\n<li>Lloren, A. (2024). Competent legislators or mere pawns? Experimental evidence of attitudes toward gender quota politicians. <em>Political Science Research and Methods<\/em>.<\/li>\n<li>M\u00e9dias24. (2023, 19 septembre). <em>Nuit du s\u00e9isme, premi\u00e8res d\u00e9cisions, prochaines \u00e9tapes : Un \u00e9change avec Fatima Ezzahra El Mansouri<\/em>. M\u00e9dias24.<\/li>\n<li>SNRT. (2026, 29 septembre). <em>Biographie de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri que SM le Roi a nomm\u00e9e Cheffe du gouvernement<\/em>. Soci\u00e9t\u00e9 Nationale de Radiodiffusion et de T\u00e9l\u00e9vision.<\/li>\n<li>Tozy, M. (1999). <em>Monarchie et islam politique au Maroc<\/em>. Presses de Sciences Po.<\/li>\n<li>Waterbury, J. (1970). <em>The Commander of the Faithful: The Moroccan political elite\u2014A study in segmented politics<\/em>. Columbia University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri \u00e0 la t\u00eate du gouvernement le 29 septembre 2026 constitue l\u2019un des d\u00e9veloppements les plus symboliquement importants de la politique marocaine contemporaine. Pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire du Royaume, une femme a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e de former et de diriger le gouvernement national. 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