{"id":8565,"date":"2026-10-28T17:14:38","date_gmt":"2026-10-28T16:14:38","guid":{"rendered":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/?p=8565"},"modified":"2026-10-28T17:14:38","modified_gmt":"2026-10-28T16:14:38","slug":"du-maroc-profond-au-parlement-lirruption-dune-parole-peripherique-apres-les-elections-du-23-septembre-2026","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/du-maroc-profond-au-parlement-lirruption-dune-parole-peripherique-apres-les-elections-du-23-septembre-2026\/","title":{"rendered":"Du Maroc profond au Parlement : l\u2019irruption d\u2019une parole p\u00e9riph\u00e9rique apr\u00e8s les \u00e9lections du 23 septembre 2026"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_4424\" aria-describedby=\"caption-attachment-4424\" style=\"width: 405px\" class=\"wp-caption alignright\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4424\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743-405x250.jpg?resize=405%2C250&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"405\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?resize=405%2C250&amp;ssl=1 405w, https:\/\/i0.wp.com\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/chtatou-1-e1782134465743.jpg?w=450&amp;ssl=1 450w\" sizes=\"auto, (max-width: 405px) 100vw, 405px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-4424\" class=\"wp-caption-text\">Dr. Mohamed Chtatou<\/figcaption><\/figure>\n<p><strong>Introduction : lorsque les p\u00e9riph\u00e9ries interpellent le centre<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00e9lections l\u00e9gislatives marocaines du 23 septembre 2026 ouvrent une nouvelle s\u00e9quence de r\u00e9flexion sur la repr\u00e9sentation politique, la place de la jeunesse et les relations entre le centre et les p\u00e9riph\u00e9ries du Royaume. Au-del\u00e0 de la distribution des si\u00e8ges entre les formations partisanes, une question m\u00e9rite une attention particuli\u00e8re : que signifie l\u2019\u00e9mergence de jeunes acteurs qui entendent porter au Parlement les revendications concr\u00e8tes du Maroc profond, en privil\u00e9giant le langage direct des besoins sociaux plut\u00f4t que les formules convenues de la communication politique ? Cette question ne rel\u00e8ve pas uniquement du renouvellement g\u00e9n\u00e9rationnel. Elle touche \u00e0 la substance m\u00eame de la repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique, \u00e0 la capacit\u00e9 des institutions \u00e0 entendre les citoyens et \u00e0 la possibilit\u00e9 de transformer les frustrations territoriales en politiques publiques mesurables.<\/p>\n<p>Le scrutin a reconduit une comp\u00e9tition multipartite tout en r\u00e9v\u00e9lant les limites de la mobilisation \u00e9lectorale. Selon les r\u00e9sultats annonc\u00e9s par le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, le Parti authenticit\u00e9 et modernit\u00e9 (PAM) a obtenu 97 si\u00e8ges, devant le Rassemblement national des ind\u00e9pendants (RNI), avec 66 si\u00e8ges, l\u2019Istiqlal, avec 65, et le Parti de la justice et du d\u00e9veloppement (PJD), avec 54. Le taux de participation annonc\u00e9 \u00e9tait de 38,08 %, contre 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016 (Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco, 2026). Ces r\u00e9sultats constituent le point de d\u00e9part de l\u2019analyse, non sa conclusion : la composition du Parlement ne suffit pas, \u00e0 elle seule, \u00e0 mesurer la profondeur de la confiance citoyenne ni la qualit\u00e9 du lien entre \u00e9lus et repr\u00e9sent\u00e9s.<\/p>\n<p>Une pr\u00e9cision m\u00e9thodologique s\u2019impose. L\u2019arriv\u00e9e de jeunes candidats dans la comp\u00e9tition \u00e9lectorale et l\u2019expression de revendications nouvelles sont document\u00e9es par la presse internationale, mais l\u2019affirmation selon laquelle une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration aurait d\u00e9j\u00e0 transform\u00e9 le langage du Parlement exige une d\u00e9monstration distincte. Il faut donc diff\u00e9rencier trois ph\u00e9nom\u00e8nes : l\u2019entr\u00e9e de jeunes acteurs dans la vie politique, leur volont\u00e9 de rompre avec le discours partisan traditionnel et leur capacit\u00e9 effective \u00e0 modifier le fonctionnement de l\u2019institution parlementaire. Ces ph\u00e9nom\u00e8nes sont li\u00e9s, mais ne sont pas interchangeables.<\/p>\n<p>L\u2019analyse propos\u00e9e repose sur les r\u00e9sultats officiels, des reportages publi\u00e9s avant le scrutin, des travaux th\u00e9oriques \u00e9tablis sur la repr\u00e9sentation politique et les mouvements sociaux, ainsi que sur le Nouveau Mod\u00e8le de d\u00e9veloppement du Maroc. Elle mobilise \u00e9galement l\u2019analyse sur l\u2019abstention du 23 septembre, qui invite \u00e0 consid\u00e9rer la non-participation comme un indicateur important de la relation entre citoyens et institutions, sans l\u2019assimiler juridiquement \u00e0 un vote exprim\u00e9 (Chtatou, 2026).<\/p>\n<p>La th\u00e8se d\u00e9fendue est la suivante : la parole revendicative des jeunes issus des territoires marginalis\u00e9s peut contribuer \u00e0 transformer la repr\u00e9sentation politique marocaine, \u00e0 condition que sa force initiale \u2014 la proximit\u00e9 avec les difficult\u00e9s v\u00e9cues \u2014 se traduise en responsabilit\u00e9 institutionnelle, en contr\u00f4le parlementaire et en r\u00e9sultats tangibles. L\u2019enjeu n\u2019est pas seulement de faire entrer la p\u00e9riph\u00e9rie dans le Parlement, mais de lui permettre d\u2019influencer la d\u00e9finition des priorit\u00e9s nationales.<\/p>\n<ol>\n<li><strong> Le paradoxe \u00e9lectoral : un Parlement renouvel\u00e9 face \u00e0 une confiance fragile<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Les chiffres \u00e9lectoraux \u00e9tablissent le contexte dans lequel cette parole politique doit \u00eatre analys\u00e9e. Le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur a annonc\u00e9 un taux de participation de 38,08 %, soit une baisse de plus de douze points par rapport \u00e0 2021. Le Parlement compte 395 si\u00e8ges, r\u00e9partis entre quatorze formations politiques ou groupes ayant obtenu une repr\u00e9sentation, selon les donn\u00e9es publi\u00e9es par l\u2019Union interparlementaire (Inter-Parliamentary Union [IPU], 2026 ; Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco, 2026). Ces donn\u00e9es ne d\u00e9montrent pas, \u00e0 elles seules, une crise de l\u00e9gitimit\u00e9 constitutionnelle, mais elles imposent d\u2019interroger la capacit\u00e9 des partis \u00e0 mobiliser durablement les citoyens.<\/p>\n<p>Dans mon article publi\u00e9 le 25 septembre 2026 dans <em>Le Monde Amazigh<\/em>, \u00ab Qui repr\u00e9sente les abstentionnistes ? L\u2019abstention comme vote silencieux aux l\u00e9gislatives marocaines du 23 septembre 2026 \u00bb, (Chtatou, 2026a) je propose pr\u00e9cis\u00e9ment de consid\u00e9rer la non-participation comme un signal politique \u00e0 prendre au s\u00e9rieux, tout en rappelant qu\u2019elle ne constitue pas juridiquement un vote et ne produit aucun mandat parlementaire sp\u00e9cifique. Cette distinction est essentielle : une abstention peut traduire le d\u00e9senchantement, l\u2019indiff\u00e9rence, des obstacles pratiques ou la conviction qu\u2019aucune offre politique ne correspond aux attentes d\u2019un \u00e9lecteur. Il serait donc erron\u00e9 d\u2019attribuer une intention unique aux abstentionnistes.<\/p>\n<p>La faible participation ne signifie pas davantage que les institutions sont d\u00e9pourvues de toute l\u00e9gitimit\u00e9 juridique. Elle r\u00e9v\u00e8le plut\u00f4t un \u00e9cart possible entre la validit\u00e9 des proc\u00e9dures et la profondeur de l\u2019adh\u00e9sion citoyenne. Les \u00e9lus disposent d\u2019un mandat institutionnel, mais leur capacit\u00e9 \u00e0 convaincre les citoyens de l\u2019utilit\u00e9 de la participation d\u00e9pendra de leur aptitude \u00e0 produire des r\u00e9sultats perceptibles. Le probl\u00e8me se situe ainsi dans la relation entre repr\u00e9sentation formelle et repr\u00e9sentation substantielle : les institutions peuvent fonctionner conform\u00e9ment aux r\u00e8gles tout en \u00e9prouvant des difficult\u00e9s \u00e0 mobiliser une partie importante de la population.<\/p>\n<p>Cette tension est particuli\u00e8rement visible chez les jeunes. Dans un reportage publi\u00e9 le 22 septembre 2026, Hajar Elkahlaoui d\u00e9crit des candidats qui cherchent \u00e0 transformer les revendications issues des mobilisations de la g\u00e9n\u00e9ration Z en engagements \u00e9lectoraux. Les demandes concernent notamment la qualit\u00e9 des services publics, l\u2019emploi, la distribution \u00e9quitable des opportunit\u00e9s et la responsabilit\u00e9 des \u00e9lus (Elkahlaoui, 2026). Un reportage de l\u2019Associated Press souligne \u00e9galement que les difficult\u00e9s d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi, les d\u00e9ficiences des services publics et le sentiment d\u2019in\u00e9galit\u00e9 alimentent la d\u00e9fiance d\u2019une partie de la jeunesse, alors que quelques candidats plus jeunes tentent de p\u00e9n\u00e9trer un espace politique encore difficile d\u2019acc\u00e8s (Oubachir, 2026).<\/p>\n<p>Ces \u00e9l\u00e9ments autorisent une premi\u00e8re conclusion : le renouvellement g\u00e9n\u00e9rationnel est une r\u00e9ponse possible \u00e0 la crise de repr\u00e9sentation, mais il n\u2019en constitue pas la r\u00e9solution automatique. Les jeunes peuvent entrer dans les institutions sans convaincre ceux qui restent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de participer. Inversement, une faible participation \u00e9lectorale n\u2019emp\u00eache pas l\u2019\u00e9mergence de nouvelles formes d\u2019engagement. Le d\u00e9fi du Parlement est donc de rapprocher ces deux r\u00e9alit\u00e9s : l\u2019existence d\u2019acteurs qui souhaitent transformer le syst\u00e8me de l\u2019int\u00e9rieur et celle de citoyens qui doutent encore de son efficacit\u00e9.<\/p>\n<ol start=\"2\">\n<li><strong> Le Maroc profond : la p\u00e9riph\u00e9rie comme exp\u00e9rience de l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>L\u2019expression \u00ab Maroc profond \u00bb d\u00e9signe ici moins une cat\u00e9gorie administrative qu\u2019une exp\u00e9rience sociale et politique. Elle renvoie aux territoires et aux populations pour lesquels l\u2019acc\u00e8s aux services publics, aux infrastructures, aux emplois qualifi\u00e9s et aux centres de d\u00e9cision demeure difficile ou in\u00e9gal. Cette p\u00e9riph\u00e9rie peut \u00eatre rurale, montagneuse, oasienne, p\u00e9riurbaine ou situ\u00e9e dans de petites villes dont les perspectives \u00e9conomiques restent limit\u00e9es. Elle ne se d\u00e9finit donc pas uniquement par la distance g\u00e9ographique \u00e0 Rabat ou Casablanca, mais par la distance effective entre les droits proclam\u00e9s et les possibilit\u00e9s r\u00e9elles de les exercer.<\/p>\n<p>Cette approche permet d\u2019\u00e9viter une repr\u00e9sentation simpliste du territoire marocain, opposant un centre enti\u00e8rement privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 des p\u00e9riph\u00e9ries uniform\u00e9ment abandonn\u00e9es. Les disparit\u00e9s existent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des r\u00e9gions et des villes. Certains espaces ruraux disposent de ressources \u00e9conomiques ou touristiques importantes, tandis que des quartiers urbains restent confront\u00e9s au ch\u00f4mage, \u00e0 l\u2019insuffisance des transports ou \u00e0 l\u2019acc\u00e8s difficile aux soins. La p\u00e9riph\u00e9rie doit ainsi \u00eatre comprise comme une relation entre des territoires, des ressources et des capacit\u00e9s de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Le Nouveau Mod\u00e8le de d\u00e9veloppement, pr\u00e9sent\u00e9 en 2021 par la Commission sp\u00e9ciale sur le mod\u00e8le de d\u00e9veloppement, reconna\u00eet l\u2019importance de la convergence territoriale, de la valorisation du capital humain et de la restauration de la confiance dans les institutions (Commission sp\u00e9ciale sur le mod\u00e8le de d\u00e9veloppement [CSMD], 2021). Son diagnostic souligne la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer les approches fragment\u00e9es du d\u00e9veloppement pour construire une \u00e9conomie plus productive, am\u00e9liorer les services publics et permettre aux citoyens de b\u00e9n\u00e9ficier davantage des possibilit\u00e9s offertes par leur pays. Le probl\u00e8me central est d\u00e9sormais celui de la mise en \u0153uvre : comment transformer ces orientations en am\u00e9liorations concr\u00e8tes et \u00e9quitablement distribu\u00e9es ?<\/p>\n<p>L\u2019analyse du \u00ab Maroc des territoires \u00bb d\u00e9velopp\u00e9e (Chtatou, 2026b) dans mon travail sur les \u00e9lections et la convergence territoriale fournit un cadre pertinent pour cette interrogation. Le d\u00e9veloppement ne peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9 uniquement \u00e0 partir des performances des grands p\u00f4les \u00e9conomiques, de la r\u00e9alisation d\u2019infrastructures embl\u00e9matiques ou de la visibilit\u00e9 internationale du pays. Il doit \u00e9galement \u00eatre mesur\u00e9 \u00e0 travers les possibilit\u00e9s offertes aux habitants des territoires moins favoris\u00e9s.<\/p>\n<p>Une \u00e9cole existe-t-elle r\u00e9ellement comme service public si les enfants doivent parcourir plusieurs kilom\u00e8tres \u00e0 pied pour y acc\u00e9der ? Un centre de sant\u00e9 est-il suffisamment op\u00e9rationnel si les habitants doivent se d\u00e9placer vers une autre province pour obtenir des soins sp\u00e9cialis\u00e9s ? Un programme d\u2019investissement constitue-t-il un succ\u00e8s local si les jeunes de la r\u00e9gion ne peuvent acc\u00e9der aux emplois cr\u00e9\u00e9s ? Ces questions illustrent la diff\u00e9rence entre la pr\u00e9sence administrative d\u2019un \u00e9quipement et son efficacit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>La justice territoriale implique donc de consid\u00e9rer les infrastructures comme des moyens d\u2019\u00e9largir les possibilit\u00e9s r\u00e9elles des citoyens. Dans son ouvrage <em>Development as Freedom<\/em>, Sen (1999) explique que le d\u00e9veloppement ne doit pas \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 l\u2019accumulation de richesses, mais compris comme l\u2019expansion des libert\u00e9s effectives dont disposent les individus. Appliqu\u00e9e au Maroc, cette approche conduit \u00e0 \u00e9valuer les politiques publiques selon leur capacit\u00e9 \u00e0 rendre possibles l\u2019\u00e9ducation, la mobilit\u00e9, la sant\u00e9, l\u2019emploi, la participation et l\u2019autonomie individuelle.<\/p>\n<p>Cette perspective donne \u00e0 la parole des jeunes du Maroc profond une port\u00e9e particuli\u00e8re. Lorsqu\u2019ils r\u00e9clament un transport scolaire, un h\u00f4pital fonctionnel, des perspectives d\u2019emploi ou une administration accessible, ils ne formulent pas simplement des demandes sectorielles. Ils interrogent la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat transforme ses ressources en droits effectifs. Leur discours devient ainsi une critique de la distribution territoriale des possibilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Il serait toutefois r\u00e9ducteur de consid\u00e9rer que toutes les p\u00e9riph\u00e9ries expriment les m\u00eames priorit\u00e9s. Les besoins du Rif ne se confondent pas avec ceux du Haut Atlas ; les contraintes hydriques des oasis du Sud-Est diff\u00e8rent de celles des zones agricoles du Souss ; les probl\u00e8mes des quartiers p\u00e9riurbains ne sont pas identiques \u00e0 ceux des petites communes montagneuses. Une politique territoriale juste doit donc combiner des garanties nationales communes et des interventions adapt\u00e9es aux r\u00e9alit\u00e9s locales.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9galit\u00e9 territoriale ne signifie pas que chaque r\u00e9gion doit recevoir exactement les m\u00eames investissements. Elle exige que les diff\u00e9rences de g\u00e9ographie, de co\u00fbt et de besoins soient prises en compte pour garantir \u00e0 tous des possibilit\u00e9s comparables de d\u00e9veloppement. C\u2019est le sens d\u2019une \u00e9galit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e : traiter les territoires selon leurs besoins r\u00e9els, sans transformer leurs particularit\u00e9s en justification permanente des in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<ol start=\"3\">\n<li><strong> De la langue de bois \u00e0 la parole revendicative<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>La notion de \u00ab langue de bois \u00bb doit \u00eatre employ\u00e9e avec pr\u00e9cision. Elle ne d\u00e9signe pas tout discours institutionnel, ni l\u2019utilisation n\u00e9cessaire de concepts g\u00e9n\u00e9raux dans l\u2019\u00e9laboration des politiques publiques. Elle caract\u00e9rise plut\u00f4t une communication qui privil\u00e9gie les intentions, les formules consensuelles et les promesses g\u00e9n\u00e9rales sans pr\u00e9ciser les responsabilit\u00e9s, les \u00e9ch\u00e9ances et les r\u00e9sultats attendus.<\/p>\n<p>Les expressions relatives \u00e0 la promotion du d\u00e9veloppement, \u00e0 la mobilisation des potentialit\u00e9s ou \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration de la qualit\u00e9 de vie peuvent avoir un contenu substantiel. Elles deviennent probl\u00e9matiques lorsqu\u2019elles ne permettent pas aux citoyens de savoir ce qui sera effectivement r\u00e9alis\u00e9, dans quels d\u00e9lais, avec quelles ressources et sous quel contr\u00f4le. La critique de la langue de bois est donc une critique de l\u2019\u00e9cart entre le discours et l\u2019action.<\/p>\n<p>La parole revendicative de la p\u00e9riph\u00e9rie suit une logique diff\u00e9rente. Elle part de situations concr\u00e8tes et oblige les responsables \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des questions pr\u00e9cises. Au lieu de parler seulement de l\u2019am\u00e9lioration de l\u2019\u00e9ducation, elle demande pourquoi les \u00e9tablissements manquent d\u2019enseignants ou pourquoi certains \u00e9l\u00e8ves ne disposent pas de transports scolaires. Au lieu de promettre une meilleure couverture sanitaire, elle interroge la disponibilit\u00e9 des m\u00e9decins, les d\u00e9lais de prise en charge et les distances \u00e0 parcourir. Au lieu de c\u00e9l\u00e9brer l\u2019investissement, elle demande quels emplois sont cr\u00e9\u00e9s et si les populations locales peuvent y acc\u00e9der.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution ne doit pas \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e comme une transformation d\u00e9j\u00e0 accomplie de l\u2019ensemble du Parlement. Les sources disponibles \u00e9tablissent l\u2019existence d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration de candidats qui r\u00e9clament une politique plus concr\u00e8te et plus responsable, mais elles ne d\u00e9montrent pas encore que les pratiques discursives de la Chambre des repr\u00e9sentants ont \u00e9t\u00e9 globalement transform\u00e9es. La distinction entre une ambition politique et un changement institutionnel effectif doit \u00eatre maintenue.<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage de jeunes acteurs recueilli par Elkahlaoui (2026) est n\u00e9anmoins r\u00e9v\u00e9lateur. Certains candidats expriment le refus des promesses g\u00e9n\u00e9rales et r\u00e9clament une place r\u00e9elle dans le d\u00e9bat, la d\u00e9cision et l\u2019exercice des responsabilit\u00e9s. L\u2019enjeu n\u2019est donc pas simplement de rajeunir le personnel politique, mais de modifier les crit\u00e8res auxquels celui-ci doit r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Les travaux de Bourdieu (1981) sur la repr\u00e9sentation politique \u00e9clairent ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Le pouvoir de repr\u00e9senter consiste notamment \u00e0 parler au nom d\u2019un groupe, \u00e0 formuler ses int\u00e9r\u00eats et \u00e0 imposer une certaine d\u00e9finition des probl\u00e8mes. Cette d\u00e9l\u00e9gation peut devenir une source de distance lorsque les repr\u00e9sentants acqui\u00e8rent des int\u00e9r\u00eats, des ressources et des codes qui les \u00e9loignent de ceux qu\u2019ils pr\u00e9tendent repr\u00e9senter.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le langage direct des jeunes \u00e9lus potentiels peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une contestation du monopole des professionnels de la politique sur la formulation des probl\u00e8mes sociaux. Les citoyens concern\u00e9s souhaitent que leurs exp\u00e9riences soient exprim\u00e9es sans \u00eatre syst\u00e9matiquement reformul\u00e9es en promesses abstraites. Ils demandent que les repr\u00e9sentants connaissent les r\u00e9alit\u00e9s locales, expliquent les d\u00e9cisions et acceptent de rendre compte des r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>Cependant, la simplicit\u00e9 du discours ne garantit pas, \u00e0 elle seule, la qualit\u00e9 de la politique. Une parole directe peut aussi simplifier excessivement des probl\u00e8mes complexes, d\u00e9signer des responsables sans d\u00e9monstration ou privil\u00e9gier la d\u00e9nonciation au d\u00e9triment des solutions. La diff\u00e9rence d\u00e9cisive ne se situe donc pas entre un langage populaire et un langage institutionnel, mais entre un discours qui rend les d\u00e9cisions v\u00e9rifiables et un discours qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019\u00e9valuation.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable rupture avec la langue de bois suppose ainsi trois exigences : nommer clairement les probl\u00e8mes, identifier les responsabilit\u00e9s institutionnelles et proposer des solutions dont les r\u00e9sultats peuvent \u00eatre \u00e9valu\u00e9s. C\u2019est \u00e0 cette condition que la parole revendicative peut devenir un instrument de transformation d\u00e9mocratique plut\u00f4t qu\u2019un simple style de communication.<\/p>\n<ol start=\"4\">\n<li><strong> La g\u00e9n\u00e9ration Z : entre contestation ext\u00e9rieure et participation institutionnelle<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Les mobilisations de la g\u00e9n\u00e9ration Z en 2025 ont contribu\u00e9 \u00e0 rendre visibles les frustrations d\u2019une partie de la jeunesse marocaine concernant l\u2019\u00e9ducation, la sant\u00e9, l\u2019emploi et la responsabilit\u00e9 des gouvernants. \u00c0 l\u2019approche des \u00e9lections de septembre 2026, ces pr\u00e9occupations n\u2019avaient pas disparu. Le reportage d\u2019Elkahlaoui (2026) montre que certains jeunes ont choisi de tenter une entr\u00e9e dans le jeu \u00e9lectoral, tandis que d\u2019autres continuaient de douter de la capacit\u00e9 des partis \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 leurs demandes. Cette diversit\u00e9 des attitudes est essentielle : la jeunesse marocaine n\u2019est ni une organisation unifi\u00e9e ni un acteur dot\u00e9 d\u2019un programme politique unique.<\/p>\n<p>Dans mon article \u00ab Moroccan Youth and Party-Less Politics: Toward a New Grammar of Civic Participation \u00bb, (Chtatou, 2026b) je distingue le d\u00e9sengagement partisan du d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour la politique. Mon analyse souligne que des jeunes peuvent demeurer sensibles \u00e0 la justice sociale, \u00e0 l\u2019emploi, \u00e0 la corruption et aux in\u00e9galit\u00e9s territoriales tout en refusant de consid\u00e9rer les partis traditionnels comme leurs principaux instruments d\u2019expression. Les r\u00e9seaux sociaux leur permettent de commenter l\u2019actualit\u00e9, de diffuser des revendications et de coordonner certaines actions sans adh\u00e9sion formelle \u00e0 une organisation.<\/p>\n<p>Cette distinction permet de comprendre pourquoi une mobilisation ext\u00e9rieure aux partis peut coexister avec la volont\u00e9 de certains jeunes de devenir candidats ou \u00e9lus. Les strat\u00e9gies diff\u00e8rent, mais elles peuvent r\u00e9pondre \u00e0 un m\u00eame probl\u00e8me : la difficult\u00e9 \u00e0 convertir les pr\u00e9occupations sociales en d\u00e9cisions politiques.<\/p>\n<p>Les travaux de Tilly et Tarrow (2015) sur les politiques contestataires montrent que les mouvements sociaux ne se limitent pas \u00e0 exprimer un m\u00e9contentement. Ils construisent des revendications publiques, cr\u00e9ent des solidarit\u00e9s et cherchent \u00e0 modifier les rapports de pouvoir. La contestation peut ainsi \u00e9largir le champ des questions que les institutions sont contraintes d\u2019examiner.<\/p>\n<p>Au Maroc, la transformation d\u2019une mobilisation en participation institutionnelle soul\u00e8ve toutefois une difficult\u00e9 particuli\u00e8re. La rue et le Parlement fonctionnent selon des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes. Une mobilisation exige souvent une r\u00e9ponse rapide ; le travail parlementaire implique des proc\u00e9dures, des n\u00e9gociations, des arbitrages et des contraintes budg\u00e9taires. La contestation rend un probl\u00e8me visible, tandis que l\u2019action institutionnelle doit d\u00e9montrer sa capacit\u00e9 \u00e0 modifier les politiques qui le produisent.<\/p>\n<p>Ces deux formes d\u2019action peuvent se renforcer mutuellement. Les mouvements sociaux contribuent \u00e0 faire \u00e9merger des demandes n\u00e9glig\u00e9es, tandis que les repr\u00e9sentants peuvent les transformer en questions parlementaires, propositions de loi, amendements budg\u00e9taires et dispositifs de contr\u00f4le gouvernemental. Mais cette compl\u00e9mentarit\u00e9 suppose que les \u00e9lus conservent des liens avec les citoyens et rendent compte de leurs d\u00e9marches.<\/p>\n<p>Le risque est celui d\u2019une institutionnalisation sans transformation. Un jeune \u00e9lu peut gagner en visibilit\u00e9, ma\u00eetriser les codes parlementaires et obtenir une place dans les structures partisanes sans modifier les priorit\u00e9s de l\u2019institution. \u00c0 l\u2019inverse, il peut utiliser son mandat pour porter des probl\u00e8mes longtemps marginalis\u00e9s, documenter les insuffisances des services publics et \u00e9tablir des alliances autour de r\u00e9formes territoriales.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence ne r\u00e9side donc pas dans l\u2019\u00e2ge des repr\u00e9sentants, mais dans la mani\u00e8re dont ils exercent leur mandat. Le renouvellement g\u00e9n\u00e9rationnel ne devient une transformation d\u00e9mocratique que lorsqu\u2019il modifie les pratiques, les priorit\u00e9s et les m\u00e9canismes de responsabilit\u00e9.<\/p>\n<ol start=\"5\">\n<li><strong> La crise des interm\u00e9diaires : qui peut l\u00e9gitimement parler au nom des territoires ?<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>Les partis politiques occupent une place centrale dans les d\u00e9mocraties repr\u00e9sentatives. Ils s\u00e9lectionnent les candidats, agr\u00e8gent des int\u00e9r\u00eats, \u00e9laborent des programmes et contribuent \u00e0 la formation des majorit\u00e9s. Toutefois, lorsque les citoyens consid\u00e8rent que ces organisations sont domin\u00e9es par des notables, des r\u00e9seaux de client\u00e8le ou des dirigeants peu renouvel\u00e9s, leur fonction m\u00e9diatrice peut perdre de sa cr\u00e9dibilit\u00e9.<\/p>\n<p>La question n\u2019est pas simplement de savoir si les jeunes font confiance aux partis. Elle concerne les conditions concr\u00e8tes d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la repr\u00e9sentation : qui peut obtenir une investiture, financer une campagne, mobiliser un r\u00e9seau local et se faire conna\u00eetre des \u00e9lecteurs ? L\u2019\u00e9galit\u00e9 formelle du droit de candidature ne garantit pas une \u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle des possibilit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s aux mandats.<\/p>\n<p>Le reportage d\u2019Oubachir (2026) d\u00e9crit les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es par certains jeunes candidats, notamment le scepticisme des \u00e9lecteurs et les obstacles li\u00e9s aux ressources n\u00e9cessaires pour mener une campagne. Le reportage d\u2019Elkahlaoui (2026) montre \u00e9galement que plusieurs jeunes engag\u00e9s souhaitent d\u00e9passer la communication \u00e9lectorale ponctuelle pour participer r\u00e9ellement \u00e0 la d\u00e9cision politique.<\/p>\n<p>Ces observations invitent \u00e0 ne pas id\u00e9aliser les nouveaux acteurs. Un jeune candidat n\u2019est pas automatiquement plus repr\u00e9sentatif, plus comp\u00e9tent ou plus honn\u00eate qu\u2019un \u00e9lu exp\u00e9riment\u00e9. De m\u00eame, l\u2019origine rurale ou p\u00e9riph\u00e9rique d\u2019un repr\u00e9sentant ne garantit pas qu\u2019il d\u00e9fendra durablement les int\u00e9r\u00eats du territoire dont il est issu. La l\u00e9gitimit\u00e9 politique doit \u00eatre \u00e9valu\u00e9e \u00e0 partir de ses pratiques, de ses engagements et de ses r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>Il serait \u00e9galement erron\u00e9 de conclure que les partis sont devenus inutiles. Les mobilisations num\u00e9riques peuvent rendre visibles des probl\u00e8mes, mais elles rencontrent des difficult\u00e9s lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019agr\u00e9ger des demandes diverses en un programme coh\u00e9rent, de n\u00e9gocier des compromis et d\u2019assurer la continuit\u00e9 de l\u2019action publique. Les organisations politiques restent n\u00e9cessaires, \u00e0 condition de d\u00e9mocratiser leurs proc\u00e9dures et de renforcer leur capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9couter les citoyens.<\/p>\n<p>Une r\u00e9forme cr\u00e9dible devrait notamment am\u00e9liorer la transparence de la s\u00e9lection des candidats, ouvrir davantage les responsabilit\u00e9s internes aux jeunes, r\u00e9duire les obstacles financiers \u00e0 la candidature et permettre aux militants de participer r\u00e9ellement \u00e0 la d\u00e9finition des programmes. Elle devrait aussi renforcer la pr\u00e9sence des partis dans les territoires au-del\u00e0 des seules p\u00e9riodes \u00e9lectorales.<\/p>\n<p>Le d\u00e9put\u00e9 du Maroc profond doit ainsi r\u00e9pondre \u00e0 une double exigence. Il lui faut faire entendre des demandes que les institutions ont parfois n\u00e9glig\u00e9es, tout en d\u00e9montrant qu\u2019il peut utiliser les m\u00e9canismes parlementaires pour obtenir des r\u00e9sultats. Sa l\u00e9gitimit\u00e9 ne repose ni exclusivement sur son origine ni sur son appartenance g\u00e9n\u00e9rationnelle, mais sur sa capacit\u00e9 \u00e0 relier l\u2019exp\u00e9rience sociale, la d\u00e9lib\u00e9ration institutionnelle et la responsabilit\u00e9 publique.<\/p>\n<ol start=\"6\">\n<li><strong> La justice territoriale : de la promesse de d\u00e9veloppement \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 effective<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>La parole revendicative ne peut \u00eatre comprise sans examiner les conditions mat\u00e9rielles auxquelles elle r\u00e9pond. Les demandes relatives \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, \u00e0 la sant\u00e9, \u00e0 l\u2019emploi et aux infrastructures ne sont pas ind\u00e9pendantes les unes des autres. Elles forment un ensemble de possibilit\u00e9s dont l\u2019absence peut produire des effets cumulatifs : un transport scolaire insuffisant favorise le d\u00e9crochage, l\u2019acc\u00e8s difficile aux soins augmente les d\u00e9penses des m\u00e9nages, et le manque d\u2019emplois qualifi\u00e9s acc\u00e9l\u00e8re le d\u00e9part des jeunes vers les grandes villes ou l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n<p>Le Nouveau Mod\u00e8le de d\u00e9veloppement reconna\u00eet la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019am\u00e9liorer le capital humain, de renforcer la coh\u00e9sion sociale et de r\u00e9duire les disparit\u00e9s territoriales (CSMD, 2021). Son ambition implique cependant de d\u00e9passer l\u2019annonce de programmes nationaux pour examiner leur distribution effective, leur qualit\u00e9 et leur continuit\u00e9. Une politique publique ne peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9e uniquement par le nombre d\u2019\u00e9quipements construits ou les montants annonc\u00e9s : elle doit aussi \u00eatre \u00e9valu\u00e9e par l\u2019am\u00e9lioration concr\u00e8te des conditions de vie.<\/p>\n<p>L\u2019approche par les capabilit\u00e9s de Sen (1999) est particuli\u00e8rement utile \u00e0 cet \u00e9gard. Elle conduit \u00e0 s\u2019interroger sur les libert\u00e9s r\u00e9elles dont disposent les citoyens, et non seulement sur leurs droits formels ou les ressources th\u00e9oriquement disponibles. Dans un territoire o\u00f9 l\u2019\u00e9cole est \u00e9loign\u00e9e, o\u00f9 le transport collectif est rare et o\u00f9 les services de sant\u00e9 sont insuffisants, les possibilit\u00e9s de d\u00e9veloppement individuel restent limit\u00e9es m\u00eame si les droits sont constitutionnellement reconnus.<\/p>\n<p>L\u2019exigence de justice territoriale ne signifie pas que chaque r\u00e9gion doit recevoir un traitement identique. Elle implique au contraire que les politiques tiennent compte des diff\u00e9rences g\u00e9ographiques, \u00e9conomiques et sociales. Les co\u00fbts de fourniture des services peuvent \u00eatre plus \u00e9lev\u00e9s dans les montagnes ou les espaces faiblement peupl\u00e9s ; les besoins en eau et en infrastructures peuvent diff\u00e9rer entre les oasis, les plaines agricoles et les p\u00e9riph\u00e9ries urbaines. Une r\u00e9partition juste des ressources doit donc \u00eatre sensible aux besoins et aux d\u00e9ficits accumul\u00e9s.<\/p>\n<p>Le concept d\u2019\u00ab \u00e9galit\u00e9 diff\u00e9renci\u00e9e \u00bb permet de formuler cette exigence : garantir des droits et des possibilit\u00e9s comparables en adaptant les instruments aux r\u00e9alit\u00e9s locales. Le Maroc profond ne demande pas n\u00e9cessairement que tous les territoires soient am\u00e9nag\u00e9s selon un mod\u00e8le unique. Il exige que leurs particularit\u00e9s soient reconnues et que les habitants puissent b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019opportunit\u00e9s r\u00e9elles en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, de sant\u00e9, d\u2019emploi et de mobilit\u00e9.<\/p>\n<p>La parole revendicative peut contribuer \u00e0 cette transformation en rendant les d\u00e9ficits visibles et en obligeant les responsables \u00e0 expliquer leurs arbitrages. Mais elle doit aussi d\u00e9passer la juxtaposition des demandes locales. La justice territoriale suppose une strat\u00e9gie nationale de convergence, des m\u00e9canismes de financement transparents et une coordination effective entre l\u2019\u00c9tat et les collectivit\u00e9s territoriales.<\/p>\n<ol start=\"7\">\n<li><strong> La r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e : rapprocher les d\u00e9cisions des citoyens<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>La r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e offre un cadre institutionnel pour rapprocher l\u2019action publique des territoires. Pourtant, la d\u00e9centralisation ne garantit pas automatiquement que les collectivit\u00e9s disposent des ressources financi\u00e8res, des comp\u00e9tences humaines et des moyens administratifs n\u00e9cessaires pour r\u00e9pondre aux besoins locaux. Une responsabilit\u00e9 transf\u00e9r\u00e9e sans moyens ad\u00e9quats risque de demeurer th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Pour les jeunes repr\u00e9sentants des territoires p\u00e9riph\u00e9riques, cette question est essentielle. Lorsqu\u2019ils r\u00e9clament un centre de sant\u00e9, un \u00e9tablissement scolaire, un programme d\u2019emploi ou une route, les comp\u00e9tences concern\u00e9es peuvent relever de plusieurs institutions. L\u2019absence de coordination peut conduire chaque administration \u00e0 renvoyer la responsabilit\u00e9 vers une autre, laissant les citoyens sans r\u00e9ponse claire.<\/p>\n<p>Le Parlement national peut contribuer \u00e0 r\u00e9duire cette opacit\u00e9 en interrogeant les ministres sur les disparit\u00e9s territoriales, en examinant les budgets et en contr\u00f4lant l\u2019ex\u00e9cution des politiques publiques. Il peut \u00e9galement proposer des r\u00e9formes qui clarifient la r\u00e9partition des comp\u00e9tences et renforcent les capacit\u00e9s des collectivit\u00e9s territoriales.<\/p>\n<p>Les jeunes \u00e9lus pourraient ainsi transformer des demandes locales en dossiers document\u00e9s. Une revendication relative \u00e0 la sant\u00e9 pourrait s\u2019appuyer sur les distances \u00e0 parcourir, les d\u00e9lais de prise en charge et les effectifs disponibles. Une demande concernant l\u2019\u00e9ducation pourrait mobiliser les donn\u00e9es sur le d\u00e9crochage scolaire, les transports et les besoins en personnel. Cette m\u00e9thode permettrait de d\u00e9passer l\u2019affrontement entre promesses g\u00e9n\u00e9rales et d\u00e9nonciations g\u00e9n\u00e9rales.<\/p>\n<p>La r\u00e9gionalisation ne devrait donc pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e uniquement comme une question d\u2019organisation administrative. Elle constitue \u00e9galement un enjeu de responsabilit\u00e9 d\u00e9mocratique. Les citoyens doivent pouvoir identifier l\u2019institution responsable, conna\u00eetre les ressources affect\u00e9es \u00e0 un projet et v\u00e9rifier les r\u00e9sultats obtenus. Le rapprochement entre d\u00e9cision et territoire n\u2019a de sens que si la proximit\u00e9 rend l\u2019action publique plus accessible et plus contr\u00f4lable.<\/p>\n<ol start=\"8\">\n<li><strong> Les risques de r\u00e9cup\u00e9ration et les conditions d\u2019une transformation durable<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<p>L\u2019\u00e9mergence d\u2019une parole revendicative ne garantit pas que les institutions se transformeront. Le premier risque est celui de la r\u00e9cup\u00e9ration symbolique : les partis peuvent valoriser la pr\u00e9sence de jeunes candidats pour afficher leur modernisation tout en conservant des proc\u00e9dures de s\u00e9lection peu ouvertes et des pratiques inchang\u00e9es. Dans ce cas, la nouveaut\u00e9 g\u00e9n\u00e9rationnelle devient une ressource de communication plut\u00f4t qu\u2019un facteur de changement.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me risque est la fragmentation territoriale. Les revendications locales sont l\u00e9gitimes, mais elles peuvent entrer en concurrence lorsqu\u2019elles ne sont pas articul\u00e9es \u00e0 une r\u00e9flexion nationale sur les priorit\u00e9s et les ressources. Un repr\u00e9sentant doit d\u00e9fendre son territoire tout en contribuant \u00e0 des politiques qui b\u00e9n\u00e9ficient \u00e0 l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me risque est celui de la simplification. Les probl\u00e8mes territoriaux sont souvent le produit de facteurs \u00e9conomiques, g\u00e9ographiques, administratifs et historiques. Une parole directe peut les rendre visibles, mais elle doit aussi expliquer leurs causes et proposer des solutions r\u00e9alisables. Sans cette rigueur, la d\u00e9nonciation risque de se substituer \u00e0 l\u2019analyse.<\/p>\n<p>Enfin, le lien entre les \u00e9lus et leurs mandants peut s\u2019affaiblir apr\u00e8s l\u2019\u00e9lection. Les contraintes de la vie parlementaire, les obligations partisanes et la recherche de visibilit\u00e9 peuvent \u00e9loigner progressivement les repr\u00e9sentants des populations dont ils ont port\u00e9 les revendications. Pour limiter ce risque, il est n\u00e9cessaire d\u2019institutionnaliser la consultation territoriale, de publier r\u00e9guli\u00e8rement des comptes rendus de mandat et de suivre les engagements pris pendant la campagne.<\/p>\n<p>Cinq orientations peuvent ainsi \u00eatre d\u00e9gag\u00e9es : rendre les engagements mesurables ; d\u00e9mocratiser la s\u00e9lection des candidats ; renforcer les moyens des collectivit\u00e9s territoriales ; am\u00e9liorer la transparence budg\u00e9taire ; et \u00e9tablir une relation continue entre \u00e9lus et citoyens. Ces mesures ne garantissent pas \u00e0 elles seules une restauration de la confiance, mais elles peuvent r\u00e9duire l\u2019\u00e9cart entre la repr\u00e9sentation formelle et la responsabilit\u00e9 effective.<\/p>\n<p><strong>Conclusion : faire du Parlement un espace de convergence territoriale<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9mergence d\u2019une parole revendicative port\u00e9e par de jeunes acteurs du Maroc profond constitue un r\u00e9v\u00e9lateur des tensions qui traversent la repr\u00e9sentation politique marocaine. Elle exprime une demande de proximit\u00e9, de justice territoriale et de responsabilit\u00e9 qui ne peut \u00eatre satisfaite par le seul renouvellement des visages ou par la r\u00e9p\u00e9tition des promesses \u00e9lectorales. Les \u00e9lections du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle composition parlementaire, mais le taux de participation de 38,08 % rappelle que la capacit\u00e9 des institutions \u00e0 susciter une adh\u00e9sion citoyenne demeure un enjeu majeur (Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco, 2026).<\/p>\n<p>Mes humbles travaux\u00a0 (Chtatou, 2026a, 2026b) permettent d\u2019inscrire ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans une r\u00e9flexion plus large sur la transformation de la participation politique. L\u2019abstention peut signaler une distance entre les citoyens et les organisations partisanes, tandis que les mobilisations num\u00e9riques permettent \u00e0 certains jeunes de s\u2019exprimer sans adh\u00e9rer aux structures traditionnelles. Ces formes de participation ne sont ni \u00e9quivalentes ni n\u00e9cessairement convergentes, mais elles invitent toutes \u00e0 interroger l\u2019efficacit\u00e9 des m\u00e9canismes de repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p>La parole revendicative des p\u00e9riph\u00e9ries pourrait contribuer \u00e0 renouveler le contrat politique marocain si elle conserve trois caract\u00e9ristiques : l\u2019ancrage dans les r\u00e9alit\u00e9s quotidiennes, la capacit\u00e9 \u00e0 transformer les demandes en propositions concr\u00e8tes et l\u2019obligation de rendre compte des r\u00e9sultats. Elle devra \u00e9galement \u00e9viter les pi\u00e8ges de la r\u00e9cup\u00e9ration symbolique, de la simplification populiste et de la fragmentation des int\u00e9r\u00eats territoriaux.<\/p>\n<p>Le Maroc profond n\u2019est pas une p\u00e9riph\u00e9rie ext\u00e9rieure au projet national. Il constitue une composante essentielle de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine, dont les attentes interrogent la distribution des ressources, l\u2019efficacit\u00e9 des services publics et la coh\u00e9rence du d\u00e9veloppement. Le Rif, le Haut Atlas, le Souss, l\u2019Oriental, les oasis du Sud-Est et les p\u00e9riph\u00e9ries urbaines ne r\u00e9clament pas n\u00e9cessairement les m\u00eames politiques, mais leurs habitants ont droit \u00e0 des possibilit\u00e9s comparables d\u2019\u00e9ducation, de sant\u00e9, d\u2019emploi, de mobilit\u00e9 et de participation.<\/p>\n<p>La transformation d\u00e9mocratique ne consistera donc pas simplement \u00e0 remplacer une g\u00e9n\u00e9ration politique par une autre. Elle exigera de modifier les pratiques de s\u00e9lection des candidats, de renforcer la r\u00e9gionalisation avanc\u00e9e, de rendre les budgets plus transparents et de faire du contr\u00f4le parlementaire un instrument r\u00e9el de justice territoriale.<\/p>\n<p>La question d\u00e9cisive est finalement simple : les citoyens qui ont port\u00e9 ces revendications constateront-ils une am\u00e9lioration v\u00e9rifiable de leurs conditions d\u2019existence ? Si la r\u00e9ponse est positive, la parole p\u00e9riph\u00e9rique aura contribu\u00e9 \u00e0 renouveler la repr\u00e9sentation. Si elle reste sans effet, elle risque de devenir une nouvelle promesse d\u00e9\u00e7ue.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable enjeu n\u2019est donc pas seulement de faire entrer le Maroc profond au Parlement, mais de permettre \u00e0 ses r\u00e9alit\u00e9s de peser durablement sur la d\u00e9finition des priorit\u00e9s nationales. La p\u00e9riph\u00e9rie ne demande plus seulement \u00e0 \u00eatre entendue : elle exige que les institutions r\u00e9pondent de leurs d\u00e9cisions.<\/p>\n<p><strong>Bibliographie <\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Bourdieu, P. (1981). La repr\u00e9sentation politique : \u00c9l\u00e9ments pour une th\u00e9orie du champ politique. <em>Actes de la recherche en sciences sociales<\/em>, 36\u201337, 3\u201324. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3406\/arss.1981.2105?utm_source=chatgpt.com\">https:\/\/doi.org\/10.3406\/arss.1981.2105<\/a><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026a, 25 septembre). <a href=\"https:\/\/amadalamazigh.press.ma\/fr\/qui-represente-les-abstentionnistes-labstention-comme-vote-silencieux-aux-legislatives-marocaines-du-23-septembre-2026\/?utm_source=chatgpt.com\">Qui repr\u00e9sente les abstentionnistes ? L\u2019abstention comme vote silencieux aux l\u00e9gislatives marocaines du 23 septembre 2026<\/a>. <em>Le Monde Amazigh.<\/em><\/li>\n<li>Chtatou, M. (2026b, 15 septembre). <a href=\"https:\/\/www.moroccoworldnews.com\/2026\/09\/338325\/moroccan-youth-and-party-less-politics-toward-a-new-grammar-of-civic-participation\/?utm_source=chatgpt.com\">Moroccan youth and party-less politics: Toward a new grammar of civic participation<\/a>. <em>Morocco World News<\/em>.<\/li>\n<li>Commission sp\u00e9ciale sur le mod\u00e8le de d\u00e9veloppement. (2021). <a href=\"https:\/\/www.hcp.ma\/file\/243366\/?utm_source=chatgpt.com\"><em>Le Nouveau Mod\u00e8le de d\u00e9veloppement : Lib\u00e9rer les \u00e9nergies et restaurer la confiance pour acc\u00e9l\u00e9rer la marche vers le progr\u00e8s et la prosp\u00e9rit\u00e9 pour tous<\/em><\/a><em>. <\/em>Royaume du Maroc.<\/li>\n<li>Elkahlaoui, H. (2026, 22 septembre). <a href=\"https:\/\/www.aljazeera.com\/news\/2026\/9\/22\/moroccos-youth-take-gen-z-protest-demands-to-the-polls?utm_source=chatgpt.com\">Morocco\u2019s youth take Gen Z protest demands to the polls<\/a>. <em>Al Jazeera<\/em>.<\/li>\n<li>Inter-Parliamentary Union. (2026). <a href=\"https:\/\/data.ipu.org\/parliament\/MA\/MA-LC01\/election\/MA-LC01-E20260923\/?utm_source=chatgpt.com\">Morocco: House of Representatives election results, 23 September 2026<\/a>. <em>IPU Parline<\/em>.<\/li>\n<li>Ministry of the Interior, Kingdom of Morocco. (2026, September 24). <a href=\"https:\/\/www.maroc.ma\/en\/news\/2026-legislative-elections-pam-leads-97-seats-according-preliminary-results-minister-interior?utm_source=chatgpt.com\">2026 legislative elections: PAM leads with 97 seats according to preliminary results\u2014Minister of Interior<\/a>. Maroc.ma.<\/li>\n<li>Oubachir, A. (2026, September 20). <a href=\"https:\/\/apnews.com\/article\/ee9468844d7d8af0d09286b8f7baae9f?utm_source=chatgpt.com\">Young people in Morocco split over whether politics can deliver change as election draws near<\/a>. <em>Associated Press<\/em>.<\/li>\n<li>Sen, A. (1999). <em>Development as freedom<\/em>. Alfred A. Knopf.<\/li>\n<li>Tilly, C., &amp; Tarrow, S. G. (2015). <em>Contentious politics<\/em> (2nd ed.). Oxford University Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction : lorsque les p\u00e9riph\u00e9ries interpellent le centre Les \u00e9lections l\u00e9gislatives marocaines du 23 septembre 2026 ouvrent une nouvelle s\u00e9quence de r\u00e9flexion sur la repr\u00e9sentation politique, la place de la jeunesse et les relations entre le centre et les p\u00e9riph\u00e9ries du Royaume. 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