
Dans un champ de coquelicots, celui qui pousse trop haut attire les regards. Et parfois, les cisailles. Le Maroc vient d’en faire l’expérience lors de la CAN 2025, une compétition qu’il a organisée avec brio mais qui s’est achevée dans la controverse, cristallisant un phénomène sociologique bien connu : le syndrome du grand coquelicot.
Le Maroc, ce coquelicot qui dépasse
Le royaume est désormais garanti de figurer dans le top 10 du classement FIFA, à la 8ème place mondiale, un jalon symbolique confirmant sa place parmi les puissances mondiales du football. Semi-finaliste de la Coupe du Monde 2022, organisateur de la CAN 2025 avec des infrastructures ultramodernes, candidat retenu pour co-organiser le Mondial 2030, le Maroc incarne aujourd’hui l’ascension d’un pays qui refuse de rester dans le rang.
Cette trajectoire exceptionnelle ne se limite pas au football. Sur le plan économique, diplomatique et infrastructurel, le royaume chérifien multiplie les projets ambitieux qui le distinguent sur le continent africain et au-delà. Mais cette visibilité accrue a un prix : celle d’être devenu une cible.
Le syndrome du coquelicot : une mécanique bien huilée
Le syndrome du coquelicot rouge est une théorie sociologique selon laquelle, dans certains groupes ou sociétés, ceux qui dépassent les autres, réussissent trop ou se distinguent excessivement sont critiqués, rabaissés ou « coupés », afin de préserver une forme d’égalité apparente au sein du groupe.
Cette métaphore, empruntée à l’Antiquité romaine où l’empereur Tarquin coupait les têtes des coquelicots les plus hauts pour symboliser sa méthode de contrôle, trouve une résonance particulière dans le football africain. La réussite du Maroc, loin de susciter l’émulation, a déclenché une volonté de nivellement par le bas.
Lorsqu’un pays ne peut empêcher l’attribution ou le déroulement d’une compétition, la stratégie consiste à polluer son environnement narratif : remettre en cause l’équité, semer le doute sur l’arbitrage, insinuer des collusions, fabriquer du soupçon là où les faits résistent.
Une finale qui bascule dans le chaos
La finale de la CAN 2025 restera gravée dans les annales, mais pas pour les raisons espérées. À la 90e+8 minutes, après consultation de l’arbitrage vidéo, l’arbitre a accordé un penalty au Maroc pour une faute jugée de Malick Diouf sur Brahim Díaz, une décision immédiatement perçue comme extrêmement sévère par les Sénégalais.
Ce qui aurait dû être une célébration du football africain s’est transformée en psychodrame. Les joueurs sénégalais ont quitté le terrain en signe de protestation, des supporters ont envahi la pelouse, des chaises ont été lancées sur les stadiers. Sadio Mané a multiplié les appels à ses coéquipiers, répétant avec insistance « on va jouer, on va jouer« , conscient de la portée historique d’un abandon en pleine finale. Après plus de vingt minutes de chaos, Brahim Díaz a finalement raté son penalty avec une panenka maladroite, avant que le Sénégal ne l’emporte en prolongation.
La machine à dénigrer s’emballe
Au-delà de l’incident lui-même, c’est toute une campagne de dénigrement qui s’est mise en place. Une partie de la presse française idéologiquement alignée, souvent issue de milieux marqués par une hostilité ancienne au Maroc et à sa monarchie, a déversé tout au long de la compétition un venin fait d’insinuations, de procès d’intention et de mises en cause à peine voilées.
Les accusations d’arbitrage truqué, de favoritisme, de corruption ont circulé massivement sur les réseaux sociaux et dans certains médias, transformant chaque décision arbitrale en preuve supposée d’un complot. Peu importe que le Maroc ait finalement perdu la finale : l’objectif était atteint, ternir l’image d’une organisation pourtant saluée par les observateurs neutres.
Les rumeurs les plus folles ont même circulé après la finale : décès d’un ressortissant sénégalais, mort supposée d’un stadier. Selon des sources marocaines, aucun ressortissant sénégalais n’aurait été assassiné sur le territoire national dans le contexte de cette finale, mais cette divergence entre récits alimente une tension palpable sur les réseaux sociaux.
Pourquoi couper le coquelicot ?
Le syndrome se traduit par la tendance à dévaloriser les personnes qui gravissent les échelons, celles qui ont des parcours réussis, comme un grand coquelicot qui dépasserait largement en taille ses semblables. Dans le cas marocain, plusieurs facteurs expliquent cette mécanique :
Une faible estime de soi collective : certains pays africains, confrontés à leurs propres difficultés, voient dans le succès marocain un miroir de leurs propres échecs. Plutôt que de s’en inspirer, ils préfèrent le rabaisser.
Un sentiment d’injustice : la rapidité de l’ascension marocaine crée de la frustration chez ceux qui estiment mériter autant mais n’obtiennent pas les mêmes résultats.
La jalousie institutionnalisée : dans un continent où l’égalitarisme est parfois confondu avec le refus de l’excellence, toute réussite trop visible devient suspecte.
Les conséquences pour le Maroc
Le syndrome du grand coquelicot crée des difficultés chez les personnes qui le subissent : une pression pour diminuer leur réussite et ne pas se mettre en avant.
Pour le Maroc, les effets sont multiples. D’abord, une fatigue diplomatique face aux accusations constantes qui nécessitent une défense permanente de sa réputation. Ensuite, une méfiance accrue dans ses relations avec certains partenaires africains. Enfin, le risque de voir ses futures candidatures pour organiser de grands événements entachés par ces polémiques.
La Fédération Royale Marocaine de Football a annoncé qu’elle allait saisir la CAF et la FIFA concernant le retrait temporaire de l’équipe sénégalaise du terrain, estimant que cela a perturbé le déroulement normal de la rencontre. Une démarche légitime, mais qui risque d’être interprétée comme une incapacité à accepter la défaite.
Comment résister au syndrome ?
Face à ce phénomène, plusieurs postures sont possibles. Certains développent une démotivation croissante, une perte de confiance en soi, dans certains cas des problèmes nuisant à leur bien-être et à leur performance.
Mais le Maroc semble avoir choisi une autre voie : continuer à grandir malgré les critiques. Le royaume continue ses investissements dans les infrastructures sportives, poursuit ses candidatures aux grands événements, maintient son ambition d’être un leader continental.
Dans un champ de coquelicots africains, ceux qui s’acharnent à couper celui qui dépasse finissent souvent par révéler leur propre incapacité à grandir. Le beau coquelicot va continuer à pousser.
Une leçon pour le continent
Le syndrome du coquelicot n’est pas une fatalité africaine, mais un poison qui ronge la compétitivité du continent. Tant que l’excellence sera perçue comme une menace plutôt qu’un exemple, tant que la réussite d’un pays sera vue comme un affront aux autres, l’Afrique restera prisonnière de la médiocrité.
Thierry Henry a souligné que le football africain possède les ressources, le talent et la capacité organisationnelle pour rivaliser avec les meilleures compétitions mondiales, mais il souffre de failles systémiques dans la gouvernance qui menacent sa crédibilité.
La CAN 2025 aurait dû être une célébration du progrès africain, incarné par un Maroc organisateur exemplaire. Elle restera surtout dans les mémoires comme le symbole d’un continent qui peine encore à accepter que certains de ses enfants grandissent plus vite que d’autres.
Épilogue : la revanche du coquelicot
Paradoxalement, toute cette controverse pourrait renforcer le Maroc plutôt que l’affaiblir. L’adversité forge les caractères, et le royaume a démontré sa résilience face aux critiques. La défaite en finale, aussi cruelle soit-elle, n’efface pas la qualité de l’organisation ni les performances de l’équipe nationale tout au long de la compétition.
Un Maroc qui dérange parce qu’il réussit. Cette phrase résume à elle seule le paradoxe du coquelicot : sa simple existence, par sa hauteur, devient problématique pour ceux qui l’entourent. Mais contrairement au coquelicot du champ, le royaume chérifien a les racines solides et la volonté de continuer à pousser.
En définitive, le syndrome du coquelicot révèle moins les défauts de celui qui réussit que les complexes de ceux qui le critiquent. Et tant que l’Afrique n’aura pas appris à célébrer ses réussites plutôt qu’à les saborder, elle restera condamnée à voir ses meilleurs éléments briller ailleurs, ou à voir leurs accomplissements systématiquement minimisés.
Le Maroc, lui, a choisi son camp : continuer à grandir, quitte à dépasser du champ. Car un coquelicot qui refuse de pousser par peur d’être coupé n’est plus un coquelicot, c’est juste une mauvaise herbe qui accepte sa médiocrité.
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