
Rares sont les relations bilatérales, dans la diplomatie moderne, qui allient symbolisme, longévité et profondeur stratégique avec autant de force que celle qui unit les États-Unis et le Royaume du Maroc. Souvent formalisée par des traités, des exercices militaires et des accords économiques, cette relation porte également un emblème moins connu, mais néanmoins évocateur : le lion. D’un véritable cadeau diplomatique au XIXe siècle aux manœuvres militaires emblématiques actuelles connues sous le nom de Lion africain, l’animal est devenu, malgré lui, une métaphore puissante de l’évolution des relations américano-marocaines. Le « Don du Lion » représente ainsi bien plus qu’une simple anecdote ; il symbolise une alliance durable, forgée par l’histoire, le pragmatisme et des calculs géopolitiques partagés.
Une amitié plus ancienne que la République
Le Maroc occupe une place unique dans l’histoire diplomatique américaine. En 1777, le Maroc devint le premier pays à reconnaître formellement l’indépendance des États-Unis, un acte d’une importance considérable à une époque où la jeune république luttait pour sa légitimité internationale. Cette reconnaissance aboutit au traité d’amitié maroco-américain de 1786, réaffirmé en 1836, qui demeure le plus ancien traité ininterrompu de l’histoire des États-Unis.
Ce rapprochement précoce n’était pas fortuit. Pour le Maroc, l’engagement auprès des États-Unis offrait des opportunités commerciales et un contrepoids aux pressions impériales européennes. Pour Washington, le Maroc représentait à la fois une porte d’entrée vers le commerce méditerranéen et un interlocuteur stable dans une région instable, marquée par la piraterie, la rivalité coloniale et le déclin impérial. Dès le départ, les relations furent moins guidées par l’idéologie que par l’intérêt mutuel et la clairvoyance stratégique.

Le Lion Offert : La Diplomatie par le Symbole
La métaphore du lion s’est inscrite littéralement dans cette relation en 1839, lorsque le sultan Abderrahmane ben Hicham a offert un lion et une lionne aux États-Unis en signe de bonne volonté. Dans la culture diplomatique marocaine, de tels présents étaient des expressions courantes de générosité souveraine et de pouvoir symbolique. Dans le contexte américain, cependant, ils posaient problème : la loi américaine restreignait l’acceptation de cadeaux étrangers, et le fardeau logistique que représentait l’entretien de lions vivants s’avérait considérable.
Finalement, les animaux furent vendus aux enchères, mais cet épisode est resté gravé dans la mémoire diplomatique comme une illustration de la dissonance culturelle tempérée par le pragmatisme politique. Plus important encore, il a souligné que le Maroc concevait la diplomatie non pas comme une simple négociation transactionnelle, mais comme un échange symbolique. Le lion, vénéré dans l’histoire marocaine comme un symbole d’autorité, de protection et de continuité, fut offert comme gage de confiance à un partenaire lointain mais prometteur.
Le lion dans la culture politique marocaine
Pour comprendre la profonde résonance du lion dans cette relation, il est essentiel de saisir sa place dans la mémoire culturelle marocaine et amazighe. Le lion de l’Atlas (ou lion de Barbarie), autrefois originaire d’Afrique du Nord, symbolisait le pouvoir royal, le courage martial et la protection divine. Les sultans marocains étaient souvent comparés à des lions dans les chroniques et la poésie, renforçant ainsi l’association entre souveraineté et tutelle.
Bien qu’ayant disparu à l’état sauvage au milieu du XXe siècle, le lion demeure un élément central de l’iconographie et du symbolisme d’État marocains. Sa persistance témoigne d’une tradition diplomatique marocaine plus large : allier légitimité historique et art de gouverner avec adaptabilité. Cette tradition influencera plus tard l’approche du Maroc dans son partenariat avec les États-Unis, notamment lors de périodes de transition mondiale.
Du symbole à la stratégie : Guerre froide et après
Les relations américano-marocaines se sont considérablement approfondies pendant la Guerre froide, le Maroc s’imposant comme un allié occidental clé en Afrique du Nord. Accueillant des bases aériennes américaines au début de cette période et conservant une orientation résolument pro-occidentale, Rabat s’est positionné comme un partenaire fiable dans un contexte de décolonisation et de polarisation idéologique.
Cet alignement s’est maintenu après la Guerre froide, sous de nouvelles formes. La coopération antiterroriste s’est intensifiée après le 11 septembre, le Maroc devenant un partenaire essentiel en matière de renseignement et de sécurité en Afrique du Nord et au Sahel. Les programmes conjoints d’entraînement, de partage de renseignements et de modernisation de la défense se sont développés de manière constante, jetant les bases de la solide collaboration militaire actuelle.
Lion africain : La métaphore institutionnalisée
La transformation du lion, d’emblème diplomatique à marque stratégique, est particulièrement visible dans l’exercice Lion africain, lancé en 2004 et co-organisé par le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) et les Forces armées royales marocaines. Désormais le plus grand exercice militaire annuel d’Afrique, African Lion mobilise des dizaines de milliers de soldats des alliés de l’OTAN et de leurs partenaires africains.
Cet exercice remplit plusieurs fonctions :
- Interopérabilité militaire : Renforcement de la capacité opérationnelle conjointe dans les domaines terrestre, aérien, maritime et cybernétique.
- Signalement régional : Démonstration de l’engagement des États-Unis en faveur de la stabilité de l’Afrique du Nord et du Sahel face à l’influence croissante de la Russie et de la Chine.
- Leadership marocain : Positionnement du Maroc comme plaque tournante de la sécurité et médiateur entre l’Europe, l’Afrique et le monde atlantique.
En ce sens, African Lion est l’incarnation moderne du « Don du Lion » : une plateforme commune où convergent symbolisme et stratégie.
Économie, commerce et profondeur stratégique
La coopération militaire à elle seule ne définit pas le partenariat. L’Accord de libre-échange (ALE) États-Unis-Maroc, en vigueur depuis 2006, demeure le seul accord de ce type entre les États-Unis et un pays africain. Il a facilité l’expansion des échanges commerciaux, les investissements directs étrangers et l’intégration industrielle, notamment dans les secteurs de l’aérospatiale, de l’automobile et des énergies renouvelables. Les entreprises américaines se sont profondément intégrées à la transformation économique du Maroc, tandis que ce dernier sert de porte d’entrée aux entreprises américaines vers les marchés africains. Cette dimension économique renforce la pérennité de l’alliance en l’ancrant dans une prospérité mutuelle plutôt que dans des préoccupations sécuritaires ponctuelles.
Sahara occidental et reconnaissance stratégique
L’un des développements les plus importants de ces dernières années dans les relations américano-marocaines est survenu en décembre 2020, lorsque les États-Unis ont formellement reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Cette décision, liée à la normalisation des relations entre le Maroc et Israël dans le cadre des accords d’Abraham, a constitué une victoire diplomatique décisive pour Rabat.
Pour le Maroc, cette reconnaissance a validé des décennies d’efforts diplomatiques et a consolidé l’alignement des États-Unis sur ses principales priorités territoriales. Pour Washington, elle a renforcé les liens avec un allié clé tout en redessinant le paysage géopolitique régional. Si cette initiative a été jugée controversée par certains, sa logique stratégique était pourtant limpide : approfondir le partenariat avec un acteur régional stable et proactif.
Les accords d’Abraham et un nouveau rôle régional
L’adhésion du Maroc aux accords d’Abraham a renforcé son rôle de médiateur diplomatique. Contrairement à d’autres cas de normalisation, le Maroc a inscrit sa décision dans une longue histoire de coexistence judéo-musulmane et d’autonomie stratégique. Les États-Unis, quant à eux, ont vu en le Maroc un modèle de diplomatie pragmatique, exempte de rupture idéologique.
Cette relation triangulaire – États-Unis, Maroc, Israël – a conféré au Maroc une nouvelle dimension à la stratégie de coopération internationale : un levier diplomatique. Le Maroc occupe désormais une position unique, à la croisée de la sécurité atlantique, de la diplomatie au Moyen-Orient et de la stabilité africaine.
Un partenariat mis à l’épreuve, non tenu pour acquis
Malgré sa solidité, la relation n’est pas exempte de tensions. Le discours américain insiste de plus en plus sur l’autonomie africaine et le partage des responsabilités, tandis que le Maroc cherche à préserver son statut d’allié africain le plus fiable de Washington. Trouver cet équilibre exige un réajustement constant.
Pourtant, la résilience de ce partenariat suggère que c’est l’adaptation, et non la friction, qui détermine sa trajectoire. À l’image du lion lui-même – à la fois puissant et vigilant –, l’alliance prospère grâce à une force tempérée par la prudence.
Conclusion : La signification du « don du lion » aujourd’hui
De deux lions en cage traversant l’Atlantique au XIXe siècle aux exercices militaires multinationaux s’étendant des déserts aux côtes, le « don du lion » est devenu une métaphore riche de sens pour les relations américano-marocaines. Il symbolise :
- La continuité à travers les siècles de bouleversements géopolitiques
- Une reconnaissance mutuelle fondée sur le respect et le réalisme stratégique
- Une responsabilité partagée pour la stabilité régionale et la sécurité mondiale
À l’ère de la diplomatie transactionnelle et des alliances mouvantes, le partenariat États-Unis-Maroc se distingue non par son faste, mais par sa solidité discrète. Le lion, jadis offert en gage d’amitié, rugit désormais à travers une stratégie commune, une intégration économique et un alignement diplomatique. Et tant que les deux parties continueront de comprendre la valeur d’un symbolisme allié à des actes concrets, le Lion restera l’un des emblèmes les plus durables de la coopération transatlantique.
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