
Un mouvement profond et irréversible
La réamazighisation que connaît aujourd’hui l’Afrique du Nord avec les Îles Canaries n’est pas un phénomène conjoncturel. Elle est le résultat d’un long combat culturel, linguistique et identitaire mené par des générations de militantes et militants.
Elle s’appuie sur une vérité historique : Tamazgha est amazighe dans sa profondeur, dans ses langues, dans ses structures sociales, dans sa mémoire.
L’officialisation de la langue amazighe dans plusieurs pays, son introduction dans les systèmes éducatifs, et la reconnaissance institutionnelle du Tifinagh marquent une rupture majeure avec les politiques d’effacement du passé.
Un plaidoyer fondateur : Tidmi, 1995
En octobre 1995, dans l’hebdomadaire Tidmi N°38 dirigé par feu Mass Mahdjoubi Ahardan, j’ai publié un texte intitulé « Plaidoyer pour l’usage du Tifinagh ».
Ce plaidoyer affirmait une évidence trop longtemps occultée :
une langue qui possède sa propre écriture n’a aucune raison d’en emprunter une autre.
Ce texte fondateur rappelait que le Tifinagh, écriture plurimillénaire, n’est pas un symbole folklorique mais un outil de dignité, de souveraineté culturelle et de modernité.
Il appelait à son enseignement, à sa diffusion, à sa normalisation et à son intégration dans les outils contemporains.
Le rôle pionnier d’Afus Deg Wfus
Dès les années 1990, l’association Afus Deg Wfus a joué un rôle déterminant dans la modernisation du Tifinagh.
Nous avons conçu et diffusé les premières polices Tifinagh pour Mac et PC, accompagnées de supports pédagogiques et de formations.
Ce travail a permis à des milliers de jeunes, d’enseignants et de militants d’écrire en Tifinagh sur ordinateur, bien avant que les institutions ne s’en emparent.
Le standard Azerty‑Tifinagh : une avancée décisive
Dans cette dynamique, nous avons élaboré le standard Azerty‑Tifinagh, première normalisation fonctionnelle du clavier amazigh.
Ce standard a servi de base technique et pédagogique au standard officiel adopté plus tard par l’IRCAM, aujourd’hui intégré dans le système universel Unicode.
Grâce à cette intégration :
- le Tifinagh est présent dans les systèmes d’exploitation,
- il est utilisable sur les claviers, les téléphones et les logiciels,
- il est enseigné officiellement au Maroc,
- il est introduit officiellement dans les régions amazighophones de Libye,
- l circule dans le numérique, les médias et les institutions.
Cette normalisation a permis de sortir le Tifinagh du cadre militant pour l’inscrire dans la modernité technologique.
La réamazighisation aujourd’hui
La réamazighisation actuelle repose sur trois piliers :
1. La reconnaissance institutionnelle
La langue amazighe est désormais reconnue, enseignée, étudiée, médiatisée.
Cette reconnaissance, longtemps attendue, ouvre la voie à une reconstruction culturelle profonde.
2. La renaissance du Tifinagh
L’écriture amazighe est aujourd’hui visible dans les écoles, les universités, les administrations, les panneaux, les logos, les créations artistiques et numériques.
Elle est devenue un symbole d’unité, de fierté et de continuité historique.
3. L’appropriation populaire
Les jeunes générations s’emparent du Tifinagh avec naturel.
Elles l’utilisent dans les réseaux sociaux, les affiches, les projets culturels, les créations graphiques.
Le Tifinagh n’est plus un héritage : il est un avenir.
Conclusion : écrire pour exister
La réamazighisation n’est pas un retour en arrière.
C’est une réconciliation avec soi-même, une reconstruction de la dignité, une ouverture vers la modernité.
Le Tifinagh, intégré dans l’Unicode, enseigné dans les écoles, utilisé dans le numérique, n’est pas seulement un alphabet.
C’est un acte de liberté.
Et chaque lettre tracée aujourd’hui prolonge le combat de celles et ceux qui, depuis des décennies, ont refusé l’effacement.
Le Monde Amazigh La Voix Des Hommes Libres