
Le pouvoir oublié du désert
L’histoire est souvent injuste envers les Almoravides. On se souvient d’eux, quand on se souvient d’eux, comme d’une dynastie de guerriers fanatiques, austères et illettrés, une parenthèse sombre entre la splendeur du califat de Cordoue et la culture raffinée du royaume nasride. C’est un oubli qui en dit plus long sur nous que sur eux. Car ces Berbères venus des confins du Sahara ont changé à jamais l’histoire de l’Espagne, bien plus que les Almohades ou les Mérinides qui leur ont succédé. Ils ont en effet été les protagonistes d’un exploit sans pareil : la seule fois dans l’histoire où une puissance née au cœur de l’Afrique a gouverné, pendant près d’un siècle, un vaste territoire européen.
Ils ont dominé du Sénégal jusqu’à l’Èbre. Ils ont unifié le Maroc, fondé Marrakech en 1070 et sont devenus l’empire le plus étendu de leur époque sur les deux rives du détroit. Ils ont par ailleurs paralysé la Reconquista, ce qui fut très positif pour l’Andalousie, car s’ils ne l’avaient pas fait, le royaume nasride de Grenade n’aurait jamais vu le jour et l’Alhambra n’existerait pas. En ce sens, on peut ajouter qu’à la suite de cette conquête, le royaume du Maroc a été la nation qui a le plus influencé l’histoire de l’Espagne, et vice versa. Il convient de garder à l’esprit que la redécouverte de cette histoire et de ces relations – même si elles ont souvent été marquées par des alliances et parfois par des affrontements – est très importante pour les deux nations.
Permets-moi, cher lecteur, une petite parenthèse : en 2005, à la demande de Sa Majesté le roi Juan Carlos, ce grand diplomate qu’est Alfonso Sanz m’a demandé que la Fondation du Legado Andalusí, basée à Grenade et que je dirigeais alors, conçoive et réalise une exposition sur l’histoire commune des deux pays, à l’occasion de l’inauguration du Grand Théâtre de Marrakech. L’exposition a été inaugurée et, pendant une heure et demie, j’ai eu l’honneur de la présenter à Leurs Majestés les Rois d’Espagne et du Maroc. À la fin de la visite, avant de prendre congé, je leur ai dit : « Comme vous pouvez le constater, je pense qu’il était très important de parler de l’histoire commune de nos deux pays. » Leurs Majestés Juan Carlos et Sofia ont acquiescé avec un sourire aimable et le Roi Mohammed VI a fait la déclaration suivante : « J’étais très reconnaissant envers l’exposition que l’Espagne avait présentée à Marrakech » et il a ajouté que les Marocains connaissent bien cette histoire commune et en sont fiers, et qu’il aimait savoir que de nombreux Espagnols, et surtout de nombreux Andalous, étaient d’accord avec l’ e de mettre en valeur cette histoire commune qui pouvait servir à resserrer les liens entre les deux grandes nations : le Royaume du Maroc et celui d’Espagne.
Pour revenir au fil conducteur de cet article, il est bon de savoir que le pouvoir et la force de la dynastie almoravide ne sont pas sortis de nulle part. Ils venaient du désert, et plus exactement de l’or. Les grandes routes caravanières qui traversaient le Sahara comme des navires voguant sur un océan de sable reliaient les mines du Soudan, du Mali, du Ghana, les terres de l’or, et des villes comme Awlil, Awdagust, Siyilmasa et Fès, à Ceuta et à al-Andalus. Par ces routes montaient l’or, le sel, l’ivoire et les esclaves ; en descendaient les tissus, les chevaux et les livres de Cordoue et du Caire. C’est sur ce flux de métal précieux que s’est édifié le pouvoir almoravide, et c’est avec cet or africain qu’a été frappée une monnaie qui allait inonder l’Europe médiévale. Peu de gens se souviennent aujourd’hui que la fortune du sud de l’Europe s’est forgée, en grande partie, dans des villes perdues du désert dont les noms figurent à peine sur les cartes.
Le 23 octobre 1086, dans les plaines de Sagrajas, près de Badajoz, l’émir Yusuf Ibn Tashfin, un homme du désert qui, selon la tradition, vécut près d’un siècle, infligea à Alphonse VI de León et de Castille l’une des défaites les plus sanglantes de la Reconquista. Le roi qui, un an plus tôt, avait pris Tolède, le monarque qui se faisait appeler empereur des trois religions, vit son armée anéantie. Le champ de bataille fut tellement imprégné de sang que les Arabes l’appelèrent al-Zallaqa, le sol glissant. Cette bataille stoppa l’avancée chrétienne pendant des générations et permit la naissance du royaume de Grenade ainsi que la construction de l’Alhambra.
Mais sa conséquence la plus durable se produisit loin du champ de bataille, à l’autre bout de la péninsule. La crainte des Almoravides obligea Alphonse VI à repenser entièrement sa frontière occidentale. Pour la défendre, il fit appel à la noblesse franque liée à Cluny, le grand moteur religieux de l’Europe des croisades, et scella des alliances matrimoniales avec la maison de Bourgogne. Il maria sa fille légitime, Urraca, à Raymond de Bourgogne, qui reçut la Galice. Il maria sa fille naturelle, Thérèse, à Henri de Bourgogne, et lui donna en dot une marche frontalière nouvellement créée : le comté de Portucale.
C’est de ce comté, et d’aucun autre endroit, que naquit le Portugal. Il ne s’agit pas d’une relation de cause à effet, subtile et discutable, mais d’une réalité génétique : sans la présence almoravide, cette marque n’aurait pas existé, et sans cette marque, le royaume indépendant du Portugal n’aurait pas vu le jour. Le fils de Teresa et d’Henri, Afonso Henriques, a déplacé son élan de la frontière nord vers le sud, aux dépens d’al-Andalus, et y a forgé sa propre couronne, reconnue par l’empereur en 1143 et par la papauté en 1179. Les meilleurs historiens portugais, António Resende de Oliveira et João Gouveia Monteiro, l’ont écrit sans détours : « Le Portugal était né de la peur des Almoravides ». Né. Pas influencé ni favorisé. Le Maroc, à travers ces guerriers du désert, figure sur l’acte de naissance même de la nation portugaise.
Cette graine du XIe siècle mettra quatre cents ans à porter ses fruits. Et lorsqu’elle le fit, elle changea le monde. Le Portugal, premier État-nation indépendant d’Europe, détaché de la Galice et de León, se tourna vers le seul horizon qui s’offrait à lui : l’Atlantique. Tandis que la Castille se tournait vers l’intérieur, vers la longue guerre contre Grenade, les Portugais regardaient vers l’extérieur, vers un océan que personne n’avait osé dompter. Ils descendirent le long de la côte africaine, doublèrent le cap de Bonne-Espérance et ouvrirent, enfin, la route maritime vers les richesses de l’Orient qui, pendant des siècles, avaient voyagé par voie terrestre à dos de caravane.
Vasco de Gama atteignit l’Inde. Alfonso de Albuquerque, conquérant cruel et visionnaire, tissa un réseau de forteresses s’étendant de l’Afrique orientale à Malacca, et planta le drapeau portugais dans le détroit d’Ormuz, la clé du golfe Persique, le goulet d’étranglement par lequel devait passer tout le commerce entre l’Orient et l’Occident. En à peine deux générations, un petit royaume pauvre du Finistère européen était devenu le plus grand empire naval que le monde ait connu.
Le paradoxe est vertigineux. Le Portugal, né de la crainte du Maroc, s’était retourné contre son géniteur : il conquit Ceuta en 1415, s’étendit le long du littoral atlantique marocain et ferma au royaume du Maroc la porte de sa propre expansion océanique. L’élève avait surpassé, et emprisonné, le maître qui l’avait engendré. Et pendant ce temps, à l’autre bout de la péninsule, la Castille se lançait dans sa propre aventure atlantique : les Canaries, le voyage de Colomb, et ce partage de la planète entre les deux couronnes ibériques qu’était le traité de Tordesillas. Pour la première fois dans l’histoire, deux petits royaumes du sud de l’Europe se permettaient de tracer une ligne sur la carte du monde et de se le partager.
La boucle se referma là où elle s’était ouverte : au Maroc. En 1578, le jeune roi Sébastien de Portugal, rêveur et téméraire, décida d’envahir le pays d’où provenait sa propre couronne. Le 4 août, à Alcazarquivir, lors de la bataille dite des Trois Rois, son armée fut anéantie. Le roi mourut sans laisser d’héritier, la crème de la crème de l’aristocratie portugaise périt, et les soldats des tercios que Philippe II, son parent, lui avait envoyés malgré son désaccord avec cette folie, trouvèrent également la mort. Le Portugal, né d’une défaite marocaine d’ e en 1086, perdait son indépendance à cause d’une autre témérité sur le sol marocain près de cinq siècles plus tard.
E.W. Bovill, dans « The Battle of Alcazar », nous dit que trois rois périrent, dont le roi Sébastien du Portugal. Et parmi d’autres nobles, le duc d’Aveiro, Cristóvão de Távora, les évêques de Porto et de Coimbra, et bien d’autres encore. Et parmi les milliers de prisonniers se trouvaient Juan de Silva, l’ambassadeur espagnol, et le duc de Barcelos, etc.
Les conséquences furent impressionnantes. Philippe II revendiqua l’héritage et, en 1580, il porta les deux couronnes ibériques. L’Espagne et le Portugal, ainsi que leurs deux empires, furent unis sous un seul sceptre. C’est ainsi que naquit le plus grand empire que le monde ait jamais connu, un empire sur lequel, à juste titre, le soleil ne se couchait jamais, quoi qu’en disent les Britanniques, qui n’arriveraient que bien plus tard et à une échelle bien moindre. Grâce à cette union, le détroit d’Ormuz passa également aux mains des Espagnols, et la monarchie espagnole se retrouva à détenir les deux clés du commerce mondial, celle de l’Atlantique et celle de l’océan Indien.
Mais Ormuz fut à la fois une clé et une malédiction. Ce détroit isolé, difficile à approvisionner et encore plus difficile à défendre, s’est rapidement révélé être une plaie ouverte dans le flanc de l’empire. Madrid, absorbée par l’Atlantique et par son bras de fer avec les Ottomans, ne l’a jamais considéré comme une priorité ; et lorsqu’une alliance entre Perses et Britanniques s’est abattue sur lui, la monarchie l’a laissé tomber plutôt que de détourner des forces du cœur de son monde. La clé du Golfe a échappé aux mains ibériques.
Avec elle s’échappa aussi un rêve plus grand. Car au-delà d’Ormuz et des Philippines s’étendait l’horizon ultime de l’ambition impériale : la Chine, l’empire le plus peuplé et le plus riche de la terre, le but ultime de tous ceux qui avaient mis les voiles vers l’Orient depuis que le Portugal avait ouvert la route. L’Espagne en vint à rêver de l’atteindre, voire de la conquérir. C’était une chimère, bien sûr, impossible à soutenir à une telle distance et avec de tels moyens. Mais le rêve exista, et son évanouissement marque la limite exacte où la formidable énergie née dans le désert saharien cinq siècles plus tôt trouva, enfin, sa frontière. L’élan qui avait commencé avec l’or du Ghana s’épuisa aux portes de la Chine.
Il y a dans toute cette histoire une leçon qu’il convient de ne pas oublier. Ces puissances, les émirs du désert, les navigateurs portugais, les chroniqueurs espagnols qui parcoururent l’Afrique et l’Orient, agissaient sur un monde qu’ils connaissaient. Ils l’avaient foulé, exploré et enduré. Plus tard, lorsque l’Occident s’est à nouveau enfoncé dans le monde musulman et en Asie, il l’a fait encore une fois grâce à des hommes et des femmes qui le comprenaient : les Lawrence d’ -Arabie, les Richard Burton, les grands voyageurs et voyageuses arabistes. Ils étaient aussi, ne l’oublions pas, des agents de la domination ; mais derrière chaque décision se cachait un savoir humain, incarné, fruit de l’expérience et de l’étude. Le pouvoir s’exerçait en ayant compris.
C’est précisément cela qui semble aujourd’hui avoir disparu. Les dirigeants occidentaux, et pas seulement eux : ceux de Chine, de Russie et, au rythme où vont les choses, ceux de l’Inde, semblent avoir oublié l’histoire, comme si elle n’avait plus aucun sens. Le monde ne se déshumanise pas seulement : il commence à être gouverné par des algorithmes qui ne ressentent rien, qui calculent sans comprendre et décident sans avoir mis les pieds sur le terrain. Et alors on se demande ce qui est arrivé aux États-Unis pour que ces jeunes scientifiques de la Silicon Valley qui allaient changer le monde se soient transformés en empires déterminés à le dominer, à le contrôler et, le cas échéant, à le détruire. Nous sommes en train de créer un chaos absurde et le plus inquiétant, c’est que nous ne savons pas comment y remédier. Peut-être parce que nous avons oublié ce qu’une poignée de guerriers du désert avaient compris il y a mille ans : que l’histoire, lorsqu’on l’ignore, ne pardonne pas et finit toujours par faire payer le prix.



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