OPINIONS

La crise migratoire et géopolitique de Ceuta 2026

chronique d’une crise annoncée entre droit, géopolitique et drame humain

Pr. Dr. Mimoun Charqi
Expert en analyse juridique et politique

Les 29 et 30 juillet 2026 resteront gravés comme l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire migratoire européenne. En l’espace de quarante-huit heures, environ 72 000 personnes ont franchi les frontières terrestres et maritimes des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Marocains pour la plupart, mais aussi Subsahariens, Algériens, Tunisiens, Syriens ou Palestiniens et autres, ils ont déferlé sur les digues et les plages, souvent à la nage, empruntant un corridor que les réseaux de trafic avaient transformé en autoroute vers l’Europe. Les autorités espagnoles ont dénombré au moins 88 morts ; les ONG marocaines, elles, parlent de 141 noyades et asphyxies. Derrière ces chiffres, une certitude : le statu quo à Ceuta et Melilla n’est plus tenable.

Si les images d’archives des crises de 2005, 2014 ou 2021 peuvent sembler lointaines, l’ampleur inédite de cette « avalanche » a tout changé. Pour la première fois, la question migratoire s’est doublée d’une crise de souveraineté, où se télescopent le droit marocain, le droit espagnol, le droit européen et le droit international, sans oublier les ingérences diplomatiques des États-Unis et d’Israël. L’Union européenne s’est retrouvée divisée. Retour sur un été qui a fait voler en éclats les équilibres fragiles de la Méditerranée occidentale.

Les ressorts d’une vague annoncée

Rien, ou presque, n’a été laissé au hasard. La crise de juillet 2026 trouve sa genèse dans une cascade d’événements. Le premier, juridique, est l’arrêt du Tribunal suprême espagnol du 8 juillet (STS 868/2026). En excluant les migrants interceptés en mer du régime du « rejet à la frontière » (devolución en caliente) réservé aux franchissements des clôtures terrestres, la haute cour a involontairement ouvert une brèche. Les passeurs ont aussitôt diffusé le message : « Entrez par la mer, vous ne serez pas expulsés. »

Le second, géopolitique, est la décision du 23 juillet de la Commission de la Justice du Congrès espagnol d’accorder la nationalité aux Sahraouis nés sous administration espagnole. Une provocation aux yeux de Rabat, alors que le Maroc voit dans ce texte une remise en cause directe de ses revendications sur le Sahara occidental. Pour couronner le tout, la visite du président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, à Alger le 20 juillet a été perçue par le palais royal marocain comme un déséquilibre diplomatique. Rabat, qui cultive une diplomatie migratoire depuis la crise de 2021, a laissé faire. Les images de gardes-frontières marocains, mais aussi espagnols, ouvrant les portes barbelées ou fermant les yeux, ont fait le tour du monde.

Quatre droits en concurrence, une équation insoluble

Ce qui distingue Ceuta et Melilla d’autres points chauds de la migration, c’est leur superposition juridique unique. D’un côté, l’ordre juridique marocain, incarné par la loi n° 02-03 de 2003, qui punit le séjour irrégulier mais reste flou sur l’asile, en dépit de la ratification marocaine de la Convention de Genève de 1951. De l’autre, l’ordre espagnol, avec son régime dérogatoire de « renvois à chaud », déjà éprouvé par la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire N.D. et N.T. c. Espagne (Grande Chambre, 2020), où l’Espagne fut finalement relaxée, mais au prix d’un rappel sévère sur les garanties procédurales.

L’ordre de l’Union européenne ajoute une couche de complexité. Selon l’article 41 du code frontières Schengen, les contrôles se font à la sortie des enclaves, et non à l’entrée. Les migrants arrivés à Ceuta ou à Melilla n’ont donc aucun droit de gagner le continent. Le nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en application le 12 juin 2026, prévoit pourtant un mécanisme de solidarité obligatoire, mais celui-ci n’a pas empêché l’implosion. Enfin, le droit international, avec le principe cardinal de non-refoulement (article 33 de la Convention de Genève) et le droit à la vie, se heurte à la souveraineté territoriale. Un casse-tête juridique que la politique, elle, n’a pas résolu.

Le grand échiquier : Washington, Tel-Aviv et les divisions européennes

L’élément le plus spectaculaire de la crise est sans doute la prise de position des États-Unis. Le 1er août, en pleine tourmente, le président Donald Trump a réitéré la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, tout en accusant Madrid de « faciliter l’immigration illégale massive vers l’Europe ». Quelques jours plus tôt, la commission des crédits de la Chambre des représentants, sous l’impulsion du républicain Mario Díaz-Balart, avait qualifié Ceuta et Melilla de « villes administrées par l’Espagne » mais situées en « territoire marocain ». Ce document, voté à 217 voix contre 209, a provoqué une onde de choc fortement ressentie en Espagne.

Pourtant, le 6 août 2026, le Département d’État américain a tenté d’éteindre l’incendie. Le porte-parole Tommy Pigott a affirmé un soutien « sans équivoque » à la souveraineté espagnole sur les enclaves, tout en dénonçant la « honteuse incapacité » de Madrid à défendre ses frontières. Une position en équilibriste, qui illustre les tensions au sein même de l’administration américaine.

Parallèlement, Israël est entré dans la danse. L’ambassadeur israélien auprès des Nations unies, Danny Danon, a moqué l’Espagne sur X (ex-Twitter), l’invitant à s’expliquer sur ses «enclaves coloniales en Afrique » avant de donner des leçons sur Gaza. La chargée d’affaires israélienne en Espagne a dû désavouer ce tweet, mais le mal était fait. Des députés espagnols, comme Gabriel Rufián (ERC), ont dénoncé un « chantage » orchestré par le Maroc sous l’égide des États-Unis et d’Israël, en représailles à la position très critique de Madrid sur la guerre à Gaza.

Côté européen, la cacophonie a été totale. L’Italie, sous l’impulsion de Giorgia Meloni, a suspendu temporairement l’accord Schengen avec l’Espagne, imitée en retour par Madrid. La France a renforcé ses contrôles aux Pyrénées, tandis que le chancelier allemand Merz évoquait une exclusion pure et simple de l’Espagne de l’espace Schengen. La Commission européenne, elle, a joué l’apaisement, refusant les sanctions, mais le message est clair : l’Europe des ministres est en lambeaux face à l’urgence.

Qui est responsable des 88 morts ? La question qui fâche

Au-delà des considérations diplomatiques, le droit pénal entre en scène. La mort d’au moins 88 personnes soulève la question des responsabilités directes et indirectes. Trois catégories d’acteurs sont pointées du doigt.

D’abord, les réseaux de trafic, qui organisent ces traversées en connaissance des risques ; un crime au regard du Protocole de Palerme (2000). Ensuite, les agents des forces de sécurité, dont l’inaction ou les actions brutales (coups, refus de porter secours) pourraient être qualifiées de « non-assistance à personne en danger », si ce n’est plus. En Espagne, l’article 195 du code pénal réprime ce délit ; au Maroc, l’article 431 du code pénal le sanctionne également. Enfin, les civils agresseurs, dont l’implication dans les violences reste à évaluer par des enquêtes indépendantes.

Les familles des victimes pourraient saisir les tribunaux espagnols ou la Cour européenne des droits de l’homme, sur le fondement des articles 2 (droit à la vie) et 3 (interdiction des traitements inhumains). Le ministère de l’Intérieur marocain a annoncé l’ouverture d’une enquête, mais la transparence reste à prouver.

Sortir de l’impasse : le condominium comme horizon ?

Face à l’échec du statu quo, une solution radicale peut être envisagée : un traité bilatéral ad hoc entre l’Espagne et le Maroc pour refonder le statut de l’ensemble des territoires contestés : Ceuta, Melilla, ainsi que les îles et îlots (Persil, Peñón de Vélez, Alhucemas, Chafarinas).

Plusieurs modèles existent. Le condominium de l’île des Faisans, instauré par le traité de Bayonne en 1856, où la France et l’Espagne exercent une souveraineté alternée. La co-principauté d’Andorre, avec ses deux coprinces. Ou encore le statut de la Principauté de Monaco. Ces précédents juridiques montrent qu’une souveraineté partagée ou une neutralisation territoriale est possible.

Concrètement, un tel traité pourrait prévoir : une reconnaissance mutuelle des souverainetés (ou une cogestion), un double statut national pour les résidents, une autorité mixte de gestion des frontières garantissant l’accès à l’asile, une zone économique spéciale, et des mécanismes de règlement des différends avec garants internationaux (ONU, UE, UA).

Recommandations stratégiques pour éviter le prochain drame

En attendant une hypothétique refonte des statuts, des mesures immédiates s’imposent :

  1. Un accord-cadre bilatéral institutionnalisé, qui découple la coopération migratoire des contentieux diplomatiques ;
  2. Un mécanisme de crise permanent, avec des procédures prédéfinies pour éviter l’improvisation;
  3. L’application effective du Pacte européen sur la migration, notamment son volet de solidarité obligatoire ;
  4. Des enquêtes internationales sur les décès, associant le HCR et le CICR ;
  5. Une campagne d’information massive dans les pays d’origine pour contrer la désinformation des réseaux sociaux.

Conclusion : le prix de l’inaction

Les discours belliqueux des va-t-en-guerre espagnols et européens, certains évoquant une «attaque » marocaine imminente, trahissent une méconnaissance de la doctrine militaire du Maroc, historiquement attaché au règlement pacifique des différends. Mais ce n’est pas une raison pour minimiser le drame humain. La crise de juillet 2026 n’est pas un accident ; c’est le symptôme d’un contentieux séculaire que l’on a trop longtemps laissé pourrir sous le tapis.

Les deux pays n’ont pas le choix. Ils doivent coopérer intelligemment, loin des surenchères patriotiques, pour le bien commun de leurs populations. Un traité refondateur n’est pas une utopie ; c’est l’unique issue durable à une équation qui, depuis cinq siècles, empoisonne par intermittence les relations hispano-marocaines. Le temps presse. Les vies humaines ne peuvent plus attendre.

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