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« Les Silencieuses » : Wahiba El Ayadi fait parler la mémoire des femmes rifaines

À travers quelques récits transmis oralement par sa mère depuis son enfance, l’universitaire et autrice Wahiba El Ayadi redonne une voix à des femmes rifaines dont les histoires, longtemps conservées dans l’intimité familiale, risquent de disparaître avec les générations. Une démarche qui s’inscrit dans un travail plus large de transmission et de restauration de la mémoire amazighe.

Professeure à l’Université de Picardie Jules Verne, Wahiba El Ayadi est profondément attachée à ses racines rifaines et à l’héritage amazigh qui l’a construite. Son parcours dans l’enseignement des langues et du français langue étrangère l’a également amenée à travailler autour des questions de transmission, d’identité et de culture.

Cette volonté de faire vivre la mémoire amazighe dépasse aujourd’hui le cadre de son travail d’écriture. À l’UPJV, elle anime notamment un atelier de conversation en langue et culture amazighes, un espace où la langue devient un support de rencontre, de transmission et de réappropriation culturelle.

Son engagement s’inscrit ainsi dans une démarche plus globale : contribuer, à son échelle, à restaurer une mémoire collective amazighe trop souvent fragilisée par l’érosion de la transmission orale et linguistique.

C’est dans cette continuité que s’inscrit Les Silencieuses.

L’ouvrage est né de récits que l’autrice connaît depuis l’enfance. Des histoires racontées par sa mère, au fil des conversations et des souvenirs familiaux, et qui ont progressivement pris une autre dimension dans son regard d’adulte.

« Ce ne sont pas des histoires que j’ai inventées. Ce sont de vraies histoires, racontées par ma mère depuis que je suis enfant. »

Cette phrase résume l’essence du projet. Les Silencieuses n’est pas une œuvre de fiction destinée à reconstruire le passé. C’est une tentative de préserver des fragments de vies avant qu’ils ne disparaissent.

Les récits sont indépendants les uns des autres. Ils ne forment pas une histoire continue et ne reposent pas sur des personnages imaginaires. Leur point commun est plus profond : toutes les femmes qui y apparaissent sont issues de la lignée maternelle de l’autrice.

Ce sont des femmes ordinaires, mais dont les existences racontent une époque que trop peu connaisse.

Faire entrer les femmes dans la mémoire collective

À travers ces récits, Wahiba El Ayadi souhaite interroger la manière dont l’Histoire est racontée et surtout la place qu’y occupent les femmes.

Les grandes histoires du Rif ont souvent été racontées à travers les figures masculines, les résistances, les conflits, les migrations, les bouleversements politiques et sociaux. Mais derrière cette grande Histoire, il existait une autre histoire, plus discrète : celle des familles, des foyers, des mères, des épouses, des filles et des femmes qui ont traversé les mêmes périodes de bouleversements sans toujours laisser de traces écrites.

Les femmes étaient là.

Elles vivaient l’Histoire, elles aussi.

Leurs histoires ont simplement beaucoup moins souvent été consignées.

« Ces femmes ont vécu aux côtés des hommes de leur époque des épreuves souvent teintées de douleur. Mais elles ont aussi été réduites au silence par pudeur, par dignité, parfois simplement pour ne pas révéler leurs faiblesses aux yeux du monde. »

Le silence évoqué dans le titre n’est donc pas nécessairement celui d’une oppression subie. Il est aussi celui que l’on choisit parfois de conserver, par pudeur, par dignité ou par volonté de protéger les siens.

Ces femmes ont souffert, attendu, travaillé, élevé leurs enfants, affronté l’absence, la pauvreté et les bouleversements de leur temps. Elles ont fait face à des situations difficiles sans forcément les nommer, encore moins les raconter.

Et c’est précisément ce qui intéresse l’autrice : ce qui se trouve derrière ce silence.

Des existences entières.

Une femme rifaine, bien plus qu’une figure silencieuse

Si Les Silencieuses donne une place centrale aux femmes, Wahiba El Ayadi refuse toutefois de réduire son ouvrage à une lecture strictement féministe.

Elle ne cherche ni à opposer les femmes aux hommes, ni à réécrire le passé à travers les catégories de pensée du présent.

Son ambition est ailleurs : montrer la complexité de la place occupée par les femmes dans la société rifaine et rappeler qu’elles n’en furent jamais de simples spectatrices.

« Je ne voulais pas écrire un ouvrage qui réduise la place des hommes. Je voulais au contraire souligner la place réelle de la femme rifaine dans sa société. »

Une nuance importante pour l’autrice, qui estime que la société amazighe rifaine ne peut être résumée à l’image d’une société « 100 % patriarcale » dans laquelle les femmes auraient été privées de toute capacité d’action.

Les femmes de Les Silencieuses sont contraintes par leur époque, mais elles sont également courageuses, ingénieuses, résilientes et actrices de leur propre existence.

Elles vivent l’Histoire aux côtés des hommes, avec leurs propres stratégies, leurs propres formes de résistance et leur propre manière de faire face aux épreuves.

« Ces femmes n’étaient pas simplement des victimes silencieuses. Elles étaient des actrices de leur époque. »

L’ouvrage invite ainsi à regarder autrement la mémoire rifaine : non pas pour opposer les sexes, mais pour compléter le récit.

De la mémoire familiale à la mémoire collective

Le projet de Wahiba El Ayadi dépasse ainsi la seule sauvegarde d’une histoire familiale.

Ce qui commence avec les récits de sa mère devient une réflexion sur la manière dont une communauté conserve — ou perd — sa mémoire.

La transmission amazighe s’est longtemps appuyée sur l’oralité. Les histoires, les généalogies, les savoirs, les anecdotes et les expériences de vie se transmettaient d’une génération à l’autre, souvent dans la langue amazighe.

Or, dans les sociétés issues de la diaspora, cette transmission est parfois fragilisée. Lorsque la langue des grands-parents n’est plus parlée par les générations suivantes, ce ne sont pas seulement des mots qui disparaissent. Ce sont aussi les histoires, les nuances et les représentations du monde qu’ils portaient.

C’est précisément contre cet effacement que s’inscrit le travail de Wahiba El Ayadi.

Son atelier de conversation en langue et culture amazighes à l’UPJV, comme son travail d’écriture, participe d’une même volonté : créer des espaces où la langue, les récits et la mémoire peuvent continuer à circuler.

« La mémoire ne se trouve pas uniquement dans les livres. Elle existe aussi dans les langues. Et lorsque nos aînés disparaissent, si la langue et les récits ne sont plus transmis, nous perdons les deux en même temps : les mots et ce qu’ils racontaient. »

L’écrit devient alors une forme de sauvegarde.

Il ne prétend pas remplacer la transmission orale, mais peut en devenir la trace.

C’est dans cette perspective que Les Silencieuses comporte également une version anglaise. Un choix qui vise notamment les générations de la diaspora amazighe qui, parfois, ne maîtrisent plus la langue de leurs grands-parents mais souhaitent renouer avec leur histoire et leur héritage.

Le livre peut ainsi circuler au-delà du Rif et du Maroc, jusqu’aux communautés amazighes établies en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde.

Un héritage, plus qu’un livre

Au fond, Les Silencieuses est peut-être moins un livre sur le passé qu’un livre sur ce que nous risquons de perdre aujourd’hui.

Wahiba El Ayadi ne prétend pas raconter toutes les femmes rifaines. Elle livre quelques récits, quelques fragments, quelques destins issus de sa propre lignée maternelle.

Mais c’est justement cette dimension intime qui leur donne leur portée universelle.

Car derrière ces femmes se dessinent toutes celles dont les histoires n’ont jamais été écrites.

Une grand-mère dont on ne connaît que quelques anecdotes. Une arrière-grand-mère dont on ne sait presque rien. Une tante dont les épreuves ne furent jamais racontées. Des femmes dont les noms ne figureront peut-être jamais dans les livres d’Histoire, mais dont les vies ont pourtant participé à construire celles et ceux qui leur ont succédé.

« Je n’ai pas écrit ce livre pour parler à leur place. Je l’ai écrit pour que leurs histoires ne soient pas définitivement perdues. »

C’est sans doute là que réside la force de cet ouvrage disponible sur Amazon.

Dans cette volonté de transmettre sans trahir, de raconter sans juger et de regarder le passé sans lui imposer les catégories du présent.

Le livre est avant tout un geste de respect envers une culture et envers celles et ceux qui l’ont portée.

Pour Wahiba El Ayadi, profondément attachée à son identité rifaine, préserver cette mémoire relève d’une véritable démarche de restauration de la mémoire collective.

Car une culture ne survit pas uniquement à travers ses monuments, ses archives ou ses grandes figures.

Elle survit aussi dans les récits que l’on se transmet autour d’une table, dans une langue familiale, dans une anecdote racontée par une mère à son enfant.

Et lorsque cette transmission devient fragile, il faut parfois prendre une plume.

Pour que les voix s’éteignent moins vite.

Pour que les générations futures sachent d’où elles viennent.

Et pour que, derrière le silence, les femmes du Rif continuent de vivre dans la mémoire de ceux qui viennent après elles.

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