
En ce samedi 30 mai, et à l’occasion du 23ᵉ anniversaire de la disparition de mon père, Ahmed Hadj Mohammadi « Rakha », j’ai voulu lui rendre un humble hommage, vu que les responsables municipaux de ma ville natale d’Aït Nzar ou de Béni Enzar, dont il fut maire durant trois décennies, ne se sont jamais penchés sur l’idée de lui rendre cet hommage fort mérité, ne serait-ce qu’en donnant son nom à l’une des principales rues ou boulevards de la ville.
Lorsque nous avons demandé à ChatGPT des informations sur la biographie de mon défunt père, j’ai été surpris par le manque d’informations concernant cette personnalité de la tribu des Mazuja, de la confédération des Guelaya et de la région du Rif. ChatGPT le décrit comme « une figure politique et locale marquante qui a façonné l’histoire de Beni Ansar durant les dernières décennies du XXᵉ siècle. Il est surtout connu pour avoir été maire de Beni Ansar pendant près de trente ans, jusqu’en 2003, une période marquée par d’importantes transformations dans cette région frontalière limitrophe de Melilla… Considéré comme l’une des personnalités les plus influentes de la région de Nador, son nom est devenu synonyme de gestion des affaires locales durant une période délicate, caractérisée par l’expansion et la croissance démographique de la ville, dues à sa situation frontalière et portuaire. À cette époque, Beni Ansar a connu un développement lié au commerce, aux migrations et aux échanges entre le Maroc et Melilla ».

Ce manque d’informations et de documentation numérique détaillée sur sa biographie personnelle, même si son nom demeure présent dans la mémoire politique locale comme l’un des dirigeants ayant longtemps servi sa communauté, m’a encouragé à écrire cette modeste biographie.
Le journaliste nadorien Monaim Chaouki avait déjà eu le mérite de lui consacrer quelques mots. Sur sa page Facebook, il avait écrit, le 23 juin 2020 : « Nous nous souvenons de feu Si Ahmed Rakha, ancien maire de Beni Ansar à plusieurs reprises et père de notre ami et frère Rachid Rakha, militant et défenseur de la cause amazighe. Sa maison était un refuge pour les plus vulnérables et les plus démunis, qui venaient chercher son aide pour subvenir à leurs besoins. Véritable pilier, il était toujours prêt à tendre la main. Ses interventions auprès des gouverneurs successifs de la province de Nador se caractérisaient par une défense inébranlable des revendications et des préoccupations des habitants de Beni Ansar. Vous vous souvenez peut-être d’une photographie de nos archives le montrant en conversation dans la rue avec l’ancien gouverneur provincial Mohamed Allouch, discutant des problèmes d’infrastructures à Beni Ansar. Ce témoignage poignant de son profond attachement à sa région et à ses habitants est une preuve de son engagement. Lors des séances du conseil municipal de Beni Ansar, ses interventions donnaient toujours l’impression qu’il n’était pas maire, mais plutôt un membre de l’opposition, tant il défendait avec passion les intérêts des citoyens. Il en allait de même de ses interventions lors des sessions du Conseil régional ». Il a ajouté : « Que Dieu ait son âme ; il a consacré sa vie aux bonnes actions et au soutien des plus vulnérables. Il a ainsi gagné l’estime et le respect de tous ceux qui l’ont connu. Combien nous avons aujourd’hui besoin de dirigeants de conseils locaux possédant les qualités de Si Ahmed Rakha, qui se caractérisait par son intégrité, sa sincérité et son désir de servir le bien public. ».
Ce qu’ignore une grande partie de la population de Nador, c’est qu’Ahmed Rakha, né en 1934, fils de Hadj Mohammadi « Rakha », qui fournissait le charbon aux locomotives reliant les mines de Ouixane au port de Melilla, fut l’un des premiers responsables municipaux de la région après l’indépendance et également un ancien membre de l’Armée de libération du Nord.
De boxeur bagarreur à rebelle de l’Armée de libération :
Feu Ahmed Rakha, aux côtés de ses frères Mohamed, Mhamed et Abdelkader, suivit sa scolarité dans la ville de Melilla. Son père entretenait de bonnes relations avec le caïd des Mazuja, Mohamed Ameziane, ainsi qu’avec son fils, qui allait devenir Maréchal Meziane. Parmi ses camarades de jeunesse figurait également celui qui allait devenir le général Ahmed El Harchi.
Dans sa jeunesse, il était passionné de boxe et pratiquait ce sport avec enthousiasme, au point de devenir, en janvier 1971, vice-président de la Fédération de boxe de Melilla. Dans les bars et restaurants de Melilla, il était connu comme un bon bagarreur, se disputant souvent avec les Espagnols effectuant leur service militaire dans les casernes de Melilla. Connu pour son tempérament combatif, les Espagnols de l’époque l’ont surnommé «Aleman», que ses sœurs et frères préféraient utiliser au lieu de son véritable nom.

Comme beaucoup de jeunes Rifains de sa génération, il grandit dans un environnement marqué par les récits de résistance des tribus rifaines face à la présence coloniale espagnole. Depuis la conquête de l’ancienne ville de Melilla en 1497, les tribus de la confédération des Guelaya des chaînes montagneuses de Gourougou, et plus particulièrement la nôtre, les Mazuja, n’ont cessé de combattre les colons espagnols, notamment lors de la bataille de Margallo en 1894 et surtout celle du « Barranco del Lobo » de 1909, où les guérilleros rifains, sous le commandement de Chérif Mohamed Ameziane, avaient infligé une cuisante défaite à l’armée espagnole, avec notamment l’assassinat du général Pintos.
Ces récits familiaux et historiques nourrirent très tôt chez lui un profond sentiment patriotique et l’encouragèrent à s’engager dans le mouvement national pour l’indépendance du Maroc.
A ses vingt ans, il est recruté par le mari d’une de mes tantes paternelles, connu sous le nom de Mohamed Gonzales. Ce dernier possédait une épicerie au centre de la ville occupée de Melilla et achetait clandestinement des armes à des soldats et légionnaires espagnols corrompus qu’ils volaient au sein de leurs casernes.

Mon défunt père et les fils de Gonzales, Hamito et Abdelkader, travaillaient au sein des bus de la « Valenciana » qui reliaient Melilla aux villes du protectorat espagnol (Alhoceima, Tetouan, Larache…). Ils y cachaient les armes et, une fois arrivés à Tizi Oussli, dans la confédération des Gueznaya, les remettaient aux membres de l’Armée de libération du Nord dirigée par feu Abbass Messaadi.
Auparavant, je n’accordais pas beaucoup d’importance à ce trafic d’armes dont nous parlait notre père lorsque nous étions enfants, jusqu’au jour où nous avons organisé un colloque sur le rôle de la femme amazighe dans l’Armée de libération, à Béni Enzar, en octobre 2017. À cette occasion, le fils du caïd Saaliti de Midar nous révéla publiquement que 50 % des armes reçues par ladite armée passaient par les mains d’Ahmed Rakha et de ses cousins Hamito et Abdelkader.

C’est dire que la première balle tirée lors des premières opérations militaires clandestines contre le protectorat français, lancées par l’Armée de libération à Immouzzer Marmoucha les 1er et 2 octobre 1955, avait probablement été acheminée par mon défunt père. Les 50 % restants provenaient des armes que le cousin de ma mère, Mohamed Khider El Hamouti, avait débarquées du bateau « Lina » vers les côtes de Cabo de Agua, armes envoyées depuis Le Caire par Mohamed Abdelkrim El Khattabi et dont les deux tiers étaient destinés au FLN algérien.
Ce qui rend son parcours particulier, c’est qu’il choisit de rejoindre les rangs du mouvement national alors que certains membres de sa famille occupaient des fonctions au sein des institutions de l’époque (son frère aîné Mohamed était officier de police et que ses deux autres frères, Mhamed et Abdelkader, étaient lieutenants dans l’armée franquiste). Cela témoigne de la complexité de cette période historique et des choix difficiles auxquels furent confrontées de nombreuses familles rifaines. Par contre le général Meziane, qui avait fait toute sa carrière aux côtés du général Francisco Franco et s’était imposé comme son bras droit durant la guerre civile espagnole de 1936 à 1939, aidait les Rifains à se rebeller contre les colons français dans leur zone protectorale, en fermant ses yeux sur le trafic d’armes, et ces derniers n’ont jamais attaquer les soldats du protectorat espagnol !

Du fils du peuple rebelle à « homme de paix » :
Les années qui suivirent l’indépendance furent particulièrement difficiles pour la population du Rif, notamment après les événements douloureux de 1958 et 1959. Comme beaucoup d’habitants de la région, Ahmed Rakha fut profondément marqué par cette période.
À une époque où l’émigration vers l’Europe représentait l’unique espoir pour de nombreux jeunes rifains, Avant de devenir maire de Béni Enzar, il occupa des responsabilités locales au niveau de la province de Nador, qui englobait encore l’actuelle province de Driouch.
Le rêve de la jeunesse de l’époque se réduisait exclusivement à la fuite et à l’émigration vers l’Europe, où les pays industrialisés du Nord avaient besoin de main-d’œuvre. Avec les premières élections municipales, Ahmed Rakha, avant d’être élu maire de Béni Enzar, fut maire de la province de Nador, qui englobait encore l’actuelle province de Driouch. À cette époque, le maire avait la faculté d’octroyer et de signer directement des passeports.
Alors que, dans le reste du Rif, on se battait pour obtenir ce précieux sésame à coups de relations et de pots-de-vin, Ahmed Rakha s’efforçait d’aider les habitants de la région dans leurs démarches administratives.
Beaucoup de familles de la région gardent encore aujourd’hui le souvenir d’un homme proche des citoyens, attentif aux préoccupations des plus modestes et soucieux d’aider la jeunesse à construire un avenir meilleur. Lors d’une rencontre avec l’ancien ambassadeur allemand Dr Götz Schmidt-Bremme, en septembre 2020, celui-ci s’était montré intéressé par le rôle historique joué par la région de Nador dans les vagues d’émigration marocaine vers l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas.
Durant les années soixante-dix, Ahmed Rakha entretenait des liens étroits avec les membres de la communauté marocaine établie à l’étranger, qui lui manifestaient régulièrement leur reconnaissance et leur attachement. A chaque arrivée de l’été, Rakha recevait des cadeaux venus de partout. Lorsqu’il voyageait à Anvers ou aux îles Canaries, un grand nombre de personnes l’invitait chaleureusement.
En 1974, alors que les relations maroco-espagnoles traversaient une période tendue à cause du dossier du Sahara et de la construction du port de Nador, Ahmed Rakha s’était illustré par son sens de la responsabilité et son attachement à la stabilité de la région. Selon des témoignages locaux, il s’était courageusement interposé lors d’un incident frontalier afin d’éviter toute escalade. A un moment, l’armée espagnole était sur le point de provoquer une guerre frontale avec le Maroc en essayant de détruire une maison qui se trouvait au bord de la frontière. Ahmed Rakha s’était précipité à la frontière et s’était placé face au char militaire qui voulait traverser les barbelés frontaliers. Par sa témérité, il réussit à le retenir jusqu’à ce que les canaux diplomatiques s’activent pour désamorcer ce grave incident frontalier.
L’année suivante, lors de la Marche Verte du 6 novembre 1975, Ahmed Rakha participa, aux côtés de nombreux citoyens venus des différentes régions du Maroc, à cet événement historique marquant la récupération des provinces du Sud. Avec son ami Mouloud Boutanâach, il a réussi à convaincre son ami, le général Ahmed El Harchi, de les placer sur le premier char ayant franchi les barbelés et les grillages des frontières artificielles entre le Maroc et ses provinces sahariennes du Sud afin d’y brandir le drapeau national.
Si l’armée du dictateur mourant Francisco Franco avait ouvert le feu conformément à ses consignes, ils auraient été les premières victimes ! Heureusement, les généraux espagnols, ne souhaitant pas entrer en guerre, donnèrent l’ordre de ne pas tirer. Cette participation patriotique lui valut, ainsi qu’à son compagnon, d’être décoré par feu le roi Hassan II par la médaille de courage.
Je me souviens également que lors de ses campagnes électorales, notamment en 1983 dans la région des Aït Chichar, il s’exprimait naturellement en langue amazighe et insistait sur la défense des droits des travailleurs transfrontaliers et des populations modestes et en exhibant sa médaille, il avait réussi à recueillir plus de 90 % des voix exprimées !
On se rappelle qu’à l’approche de chaque échéance électorale, les représentants des partis politiques de la province recouraient à Ahmed Rakha afin de lui proposer la tête des affiches !
Malgré sa popularité locale et le respect dont il jouissait auprès des habitants, il ne put jamais accéder au Parlement. L’ancien ministre de l’intérieur, le tout-puissant Driss Basri, préférait favoriser des profils liés au narcotrafic plutôt que des profils indépendants et proches des préoccupations citoyennes !
Après un long combat contre une tumeur à la gorge, dont il s’était pourtant remis après deux années de chimiothérapie, feu mon père Ahmed Rakha nous quitta le 30 mai 2003, à l’âge de soixante-neuf ans. Qu’il repose en paix et qu’Allah l’accueille en Sa Sainte Miséricorde.
Le Monde Amazigh La Voix Des Hommes Libres