La poétique de l’absolutisation dans Taḥeryaḍt de A. Fauzi

L’examen du recueil Taḥeryaḍt fait apparaître une remarquable cohérence poétique, qui autorise à parler d’une véritable poétique de l’absolutisation. Loin de se limiter à l’expression d’expériences individuelles, la poésie d’Abderrahim Fauzi procède à une élévation systématique des êtres, des affects et des événements vers un horizon qui excède les limites de l’expérience ordinaire. Qu’il s’agisse de la femme, de l’amour, de la nature ou des tragédies historiques, tout est soumis à un processus d’amplification qui inscrit le réel dans une dimension cosmique. Dès lors, l’hyperbole ne relève plus d’un simple procédé rhétorique : elle constitue le principe même de l’organisation du discours poétique.
Cette dynamique d’absolutisation s’observe d’abord dans la représentation de la femme. Celle-ci n’est jamais appréhendée comme un personnage psychologique ou social, mais comme une figure archétypale qui tend progressivement vers un Absolu féminin. Le texte opère une véritable cosmisation de la figure féminine : le soleil, la lune, les étoiles, les vents et les différents éléments du cosmos cessent d’être de simples termes de comparaison pour devenir les manifestations mêmes de la beauté de la bien-aimée. Le rapport analogique s’inverse : ce n’est plus la femme qui emprunte sa beauté au cosmos, mais le cosmos qui semble recevoir sa beauté de la femme. Celle-ci apparaît ainsi comme le principe générateur du beau, dans une configuration symbolique qui confère au féminin une dimension quasi théophanique.
L’absolutisation de la figure féminine entraîne, par conséquent, celle de la relation amoureuse. L’amour cesse d’appartenir au registre de l’expérience commune pour accéder à une sphère héroïque, fusionnelle et, bien souvent, inaccessible. Les nombreuses scènes de séparation, de plainte et d’imploration qui jalonnent le recueil ne relèvent pas uniquement de la thématique élégiaque ; elles traduisent la tension permanente entre deux ordres de réalité désormais dissociés : celui, terrestre, du sujet amoureux, et celui, céleste, de la bien-aimée. L’impossibilité de la rencontre devient alors le moteur dramatique de l’écriture, tandis que la prière, la lamentation et l’invocation constituent les formes privilégiées de cette quête impossible.
Cette logique d’absolutisation repose essentiellement sur une poétique de l’hyperbole. L’écriture ne cherche pas tant à représenter le réel qu’à le dépasser. Les images se déploient selon un mouvement continu d’expansion qui conduit certaines métaphores aux limites de la lisibilité figurative. Loin d’être une faiblesse, cette saturation de l’image traduit l’ambition fondamentale du poète : faire accéder le langage à une réalité qui excède les possibilités ordinaires de la représentation. L’hyperbole devient ainsi une modalité de connaissance autant qu’une figure de style ; elle constitue le moyen privilégié par lequel le poème tente de dire l’indicible.
Cette même dynamique gouverne les poèmes consacrés aux événements historiques et aux drames collectifs. Les faits ne sont jamais restitués dans leur seule dimension documentaire ; ils font l’objet d’une véritable transfiguration poétique. Le fleuve Iɣzar u Massin est élevé au rang d’espace sacralisé où convergent mémoire historique, résistance et légende. Le drame de l’émigration clandestine, le séisme d’Al Hoceïma, la répression sanglante des événements de Nador en 1984 ou encore la mort tragique de Fatima sont tous soumis à un processus de mythification qui les arrache à leur contingence historique pour leur conférer une portée universelle. Dans cette perspective, les éléments naturels cessent d’être de simples composantes du décor ; ils deviennent des instances agissantes de l’énonciation poétique. Les vagues, les tempêtes ou la mort elle-même acquièrent une voix et participent pleinement à la dramatisation du monde.
L’une des singularités de cette poétique réside précisément dans cette cosmisation du réel. Le cosmos n’est jamais un simple cadre symbolique ; il constitue la structure profonde de l’imaginaire du recueil. Les phénomènes naturels, les corps célestes, les saisons ou les éléments participent d’un même système de correspondances qui tend à intégrer aussi bien l’expérience amoureuse que la mémoire historique dans un ordre cosmologique unique. Cette vision confère à l’ensemble du recueil une remarquable unité symbolique.
Sur le plan formel, cette entreprise poétique demeure profondément enracinée dans la tradition orale rifaine. La mesure prosodique Ralla Buya, matrice rythmique de l’izli, continue de structurer une grande partie des textes. Même lorsque le poète s’éloigne des schémas métriques traditionnels, notamment dans les compositions les plus longues, les échos de cette prosodie restent nettement perceptibles. Cette permanence rythmique explique la forte dimension performative de l’œuvre. Les poèmes semblent avoir été conçus autant pour la profération que pour la lecture silencieuse, ce que confirme la publication, parallèlement au recueil, d’un enregistrement où Abderrahim Fauzi interprète lui-même ses textes. L’oralité apparaît ainsi non comme un simple héritage esthétique, mais comme le mode d’existence privilégié de cette poésie.
Toutefois, cette fidélité à la tradition ne relève jamais de l’imitation. Fauzi renouvelle les ressources expressives de l’izli en les intégrant à une esthétique résolument moderne de l’amplification. Les images héritées de la chanson rifaine sont soumises à un processus de radicalisation qui les conduit vers une véritable cosmologie poétique. En ce sens, son œuvre présente d’indéniables affinités avec celle de Karim Kannuf, autre figure majeure de la poésie rifaine contemporaine, chez qui l’amour tend également vers une forme d’absolu. Toutefois, là où Kannuf demeure essentiellement dans le registre de l’absolu amoureux, Fauzi étend ce mouvement d’absolutisation à l’ensemble de son univers poétique. La femme, l’amour, la mémoire, l’histoire, les catastrophes naturelles et le paysage relèvent tous d’un même système symbolique régi par un mouvement continu de dépassement du réel.
Ainsi, l’unité profonde de Taḥeryaḍt ne réside ni dans l’identité de ses thèmes ni dans les circonstances de composition de ses poèmes, mais dans une même opération poétique : l’absolutisation du monde. La cohérence du recueil procède d’une écriture qui tend constamment à convertir l’expérience singulière en expérience universelle, le vécu en mythe, l’histoire en tragédie et l’amour en principe cosmologique. En articulant la puissance de l’hyperbole, le souffle épique, l’imaginaire cosmique et les ressources de l’oralité rifaine, Abderrahim Fauzi élabore une œuvre qui occupe une place singulière dans le paysage de la poésie amazighe contemporaine. Plus qu’un simple recueil lyrique, Taḥeryaḍt apparaît comme la formulation d’une véritable vision du monde, où la poésie devient l’espace privilégié de la transfiguration du réel.


