
Introduction
L’affaire Perdicaris de 1904 occupe une place particulière dans l’histoire des relations maroco-américaines et dans le récit plus large de la diplomatie impériale du début du XXe siècle. Officiellement déclenchée par l’enlèvement d’Ion Perdicaris, un riche expatrié résidant à Tanger, par le notable marocain Ahmed al-Raissouni, l’affaire a rapidement dégénéré en crise internationale impliquant des déploiements navals, une diplomatie coercitive et une intense médiatisation. Bien que l’épisode se soit conclu sans confrontation militaire, il a eu des conséquences politiques durables pour le Maroc, a renforcé la position stratégique des États-Unis en tant que puissance mondiale émergente et a mis en lumière les asymétries inhérentes au droit international et à la souveraineté à l’aube du siècle impérial.
Loin d’être un incident marginal, l’affaire Perdicaris révèle comment l’instabilité locale, la rivalité impériale et les calculs politiques internes ont convergé pour transformer un enlèvement en un drame géopolitique. Cet article met en lumière l’érosion de la souveraineté marocaine sous la pression occidentale croissante et illustre le recours à la diplomatie de la canonnière comme instrument légitimé des relations internationales. Il démontre en outre comment les discours de protection, de civilisation et d’ordre ont été mobilisés pour justifier une intervention dans un pays non occidental de plus en plus perçu comme incapable de se gouverner lui-même.

L’affaire Perdicaris de 1904 constitue un épisode charnière des relations entre le Maroc et les États-Unis au début du XXe siècle, révélant l’imbrication des ambitions impériales, de la politique intérieure et du déclin de la souveraineté marocaine. Déclenchée par l’enlèvement d’Ion Perdicaris, un riche expatrié résidant à Tanger, par le chef rifain Ahmed al-Raissouni, la crise a rapidement dégénéré en une confrontation diplomatique majeure. Bien qu’aucune guerre formelle n’ait éclaté, l’affaire a mis en évidence l’émergence de la diplomatie de la canonnière américaine, l’instrumentalisation stratégique des crises étrangères à des fins de politique intérieure et la vulnérabilité croissante du Maroc face à l’intensification de la pression occidentale. Loin d’être un simple épisode d’enlèvement, l’affaire Perdicaris doit être replacée dans un contexte plus large : l’affaiblissement du makhzen marocain, l’intensification de la compétition impériale européenne et américaine, et la transition des États-Unis d’une puissance hémisphérique à un acteur mondial. Cette affaire illustre également comment les discours de « civilisation », de « protection des citoyens » et d’« anarchie » ont été mobilisés pour justifier une diplomatie coercitive à l’encontre d’une entité politique non occidentale.
Le Maroc au tournant du XXe siècle : fragilité interne et pressions externes
Au début du XXe siècle, le Maroc était formellement indépendant, mais matériellement contraint. Le règne du sultan Moulay Abdelaziz (1894-1908) coïncida avec une période de grave crise financière, de décentralisation administrative et d’ingérence étrangère croissante. L’autorité du makhzen s’étendait rarement au-delà des grands centres urbains, tandis que de vastes régions rurales – notamment le Rif et Jbala – étaient gouvernées par le biais d’une autonomie négociée plutôt que par un contrôle direct. La fragilité budgétaire du Maroc était aggravée par un endettement extérieur croissant et des régimes capitulatifs accordant aux Européens des privilèges extraterritoriaux. Les recettes douanières étaient de plus en plus hypothéquées auprès de créanciers étrangers, et les puissances européennes exerçaient une influence disproportionnée sur le commerce, les infrastructures et la diplomatie. Cette érosion de la souveraineté économique se traduisait directement par une vulnérabilité politique.
Sur le plan international, le Maroc était devenu un enjeu stratégique. La France recherchait une continuité territoriale entre l’Algérie et l’Afrique de l’Ouest ; l’Espagne visait à préserver ses enclaves septentrionales ; la Grande-Bretagne privilégiait la sécurité maritime près de Gibraltar ; l’Allemagne recherchait un levier commercial ; et les États-Unis, bien que dépourvus d’ambitions coloniales, cherchaient à affirmer leurs droits commerciaux et leur influence diplomatique. Dans ce contexte concurrentiel, tout incident impliquant des ressortissants étrangers risquait de dégénérer en escalade internationale.
En 1904, le Maroc occupait une position géopolitique précaire. Bien que formellement indépendant, il était devenu l’objet d’une intense rivalité entre les puissances européennes – notamment la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne et l’Allemagne – chacune cherchant des privilèges commerciaux, des points d’appui stratégiques ou une expansion territoriale. L’État marocain, sous le sultan Moulay Abdelaziz, souffrait d’insolvabilité fiscale, de fragmentation administrative et d’un contrôle limité sur les régions périphériques telles que le Rif.
L’autorité du makhzen (gouvernement central) était de plus en plus contestée par les chefs tribaux qui jouissaient d’une autonomie de fait. Parmi eux figurait Ahmed al-Raisuni, une figure complexe souvent dépeinte dans les récits occidentaux comme un « bandit » ou un « brigand », mais connue localement comme un acteur politique influent, oscillant entre rébellion et coopération avec le Sultan. Raissouni exploitait la faiblesse de l’État et la présence de résidents étrangers pour obtenir des concessions, des rançons et une reconnaissance.
Cette fragilité interne rendait le Maroc particulièrement vulnérable aux interventions extérieures. Tout incident impliquant des ressortissants étrangers pouvait facilement dégénérer en crise internationale, les puissances impériales étant promptes à affirmer leur droit de « protéger » leurs citoyens et leurs intérêts.
Ahmed al-Raissouni : Bandit ou acteur politique ?
Ahmed al-Raissouni était au cœur de l’affaire Perdicaris, une figure dont l’interprétation historique varie considérablement selon les points de vue. Les sources occidentales le décrivent généralement comme un « brigand » ou un « hors-la-loi », tandis que les récits locaux le présentent comme un chef tribal et un entrepreneur politique naviguant dans un contexte d’effondrement du pouvoir central. Raissouni opérait dans la région de Jbala, usant de la violence et de la négociation pour obtenir autonomie, reconnaissance et gains matériels. Il oscillait entre rébellion contre le makhzen et intégration à celui-ci, un schéma typique des élites périphériques du Maroc précolonial tardif. L’enlèvement de résidents étrangers n’était pas qu’une simple extorsion, mais un instrument politique – un moyen de contraindre le sultan et les puissances étrangères à reconnaître son autorité.

Il est essentiel de comprendre Raissouni comme un acteur politique et non comme un simple criminel. Ses actions étaient symptomatiques de la faiblesse de l’État, et non des anomalies, et la réaction internationale à son égard a de fait puni le Maroc pour son incapacité à exercer un contrôle centralisé qu’il ne possédait plus.
Ion Perdicaris et l’espace internationalisé de Tanger
Tanger, où résidait Ion Perdicaris, fonctionnait comme une ville semi-internationale bien avant son internationalisation formelle en 1923. Diplomates, marchands, journalistes et aventuriers coexistaient sous des juridictions qui se chevauchaient, diluant ainsi l’autorité marocaine. Les résidents étrangers bénéficiaient souvent d’une protection consulaire qui les soustrayait au droit local. Perdicaris incarnait lui-même ce statut ambigu. Né en Grèce, résidant depuis longtemps au Maroc et fortuné grâce à un héritage, il était généralement considéré comme Américain. En réalité, il avait renoncé à sa citoyenneté américaine des décennies auparavant, un fait connu des autorités américaines mais délibérément passé sous silence durant la crise.
Son enlèvement en mai 1904, en même temps que celui de son beau-fils Cromwell Varley, attira immédiatement l’attention internationale. Les exigences de Raissouni comprenaient le versement d’une rançon, la libération des prisonniers et la reconnaissance officielle – des exigences qui impliquaient directement le sultan et présentaient l’affaire comme une épreuve pour la souveraineté marocaine.
Theodore Roosevelt, la politique électorale et l’exercice du pouvoir
La réaction du président Theodore Roosevelt à l’affaire Perdicaris doit être comprise dans le cadre de sa doctrine de politique étrangère, résumée par la célèbre formule « Parlez doucement et portez un gros bâton ». Roosevelt était convaincu que des démonstrations de force navale décisives étaient essentielles pour préserver les intérêts américains et projeter le prestige national.
Le contexte politique de l’affaire était significatif. La crise éclata durant la campagne présidentielle américaine de 1904, au cours de laquelle Roosevelt cherchait à consolider son image de dirigeant fort. L’enlèvement offrait une occasion idéale de démontrer sa détermination sans les risques d’une guerre ouverte.
Roosevelt ordonna le déploiement d’une force navale considérable – sept navires de guerre au total – au large des côtes marocaines, menaçant de fait d’une intervention militaire si Perdicaris n’était pas libéré. L’administration présenta la crise comme une épreuve pour l’honneur américain et le devoir de protéger ses citoyens à l’étranger.
Le point culminant fut le message désormais célèbre de Roosevelt au Congrès : « Perdicaris vivant ou Raissouni mort. »
Bien que plus rhétorique qu’opérationnelle, cette déclaration eut un impact considérable sur l’opinion publique et la presse américaines, renforçant l’image d’homme intransigeant de Roosevelt.
La réaction américaine à l’affaire Perdicaris fut profondément marquée par la vision du monde et le contexte politique du président Theodore Roosevelt. Roosevelt était convaincu que le prestige national reposait sur une force visible et que l’hésitation était source de mépris. Sa politique étrangère alliait rhétorique morale et volonté d’employer la force, notamment navale.
La crise coïncida avec l’élection présidentielle de 1904, durant laquelle Roosevelt chercha à consolider son image de dirigeant déterminé après son accession au pouvoir suite à l’assassinat de McKinley. L’enlèvement offrit l’occasion de faire preuve de fermeté sur la scène internationale sans risquer une guerre coûteuse.
Roosevelt ordonna un important déploiement naval dans les eaux marocaines, rassemblant finalement l’une des plus grandes escadres américaines jamais envoyées dans un port étranger en temps de paix. Ce geste était indéniablement coercitif. La diplomatie se déroula sous la menace des canons, transformant les négociations en un ultimatum.
La phrase percutante attribuée à Roosevelt – « Perdicaris vivant ou Raissouni mort » – marqua les esprits. Qu’elle soit à prendre au sens littéral ou rhétorique, elle illustra la personnalisation de la politique étrangère et la fusion de la diplomatie et du spectacle.

La diplomatie de la canonnière et l’asymétrie du droit international
L’affaire Perdicaris est un cas d’école de diplomatie de la canonnière, une pratique largement acceptée par les grandes puissances mais dévastatrice pour les États plus faibles. Les États-Unis ont de fait tenu le Maroc responsable d’actions qu’il était incapable d’empêcher, lui imposant des obligations sans lui fournir les moyens de les remplir.
Cet épisode met en lumière l’application inégale du droit international. Tandis que les États occidentaux revendiquaient le droit de protéger leurs citoyens à l’étranger par la force, les États non occidentaux se voyaient refuser les conditions structurelles nécessaires pour répondre à ces attentes. La souveraineté était conditionnelle, mesurée à l’aune des normes européennes de contrôle et d’ordre.
La révélation que Perdicaris n’était pas citoyen américain n’a pas modifié la politique des États-Unis. L’exactitude juridique primait sur l’avantage politique. Cette affaire révèle ainsi comment la citoyenneté, la légalité et la préoccupation humanitaire pouvaient être instrumentalisées pour légitimer une intervention.
L’État marocain : contrainte, soumission et délégitimation
Pour le sultan Abdelaziz, la crise a mis en évidence l’impuissance structurelle du makhzen. Une action militaire contre Raissouni risquait de provoquer une rébellion ; un refus de négocier risquait d’entraîner une intervention étrangère. Le sultan a finalement cédé aux exigences de Raissouni, payant une rançon et accordant des concessions qui ont encore affaibli l’autorité centrale. La libération de Perdicaris en juin 1904 résolut la crise immédiate, mais accentua la délégitimation interne. Le makhzen semblait incapable de protéger son territoire ou de résister aux pressions étrangères, renforçant ainsi le discours sur le dysfonctionnement du Maroc, discours que les puissances européennes allaient bientôt exploiter.
Ironiquement, Raissouni en sortit renforcé, occupant par la suite des fonctions officielles au sein de l’administration marocaine. Ce dénouement mit en lumière les contradictions du discours occidental : le « bandit » devint un administrateur une fois son autorité reconnue.
Médias, orientalisme et fabrication du consentement
Le rôle des médias américains et européens fut central dans la transformation de l’affaire Perdicaris en un drame moral. Les journaux dépeignirent le Maroc comme anarchique et Raissouni comme un symbole de la barbarie orientale. Ces représentations s’appuyaient sur des clichés orientalistes de longue date qui présentaient les sociétés non occidentales comme intrinsèquement violentes et irrationnelles.
Ces récits remplissaient de multiples fonctions : ils légitimaient une diplomatie coercitive, rassuraient l’opinion publique nationale sur une supériorité morale et occultaient les causes structurelles de l’instabilité. Les complexités internes du Maroc furent réduites à la caricature, tandis que l’intervention américaine était présentée comme bienveillante et nécessaire.
Cette affaire illustre ainsi comment le discours médiatique fonctionne comme un instrument de pouvoir, façonnant la perception du public et limitant les alternatives diplomatiques.
Conséquences stratégiques et la voie vers le protectorat
L’affaire Perdicaris marqua un tournant dans l’engagement américain en Afrique du Nord. Sans rechercher la domination coloniale, les États-Unis démontrèrent leur volonté de projeter leur force au-delà de l’hémisphère occidental, s’alignant ainsi sur les normes impériales.
Pour le Maroc, cette affaire annonçait une perte d’autonomie plus profonde. La conférence d’Algésiras de 1906 institutionnalisa la tutelle étrangère sur les finances et les forces de l’ordre marocaines, et le protectorat français de 1912 officialisa l’érosion de la souveraineté déjà manifeste en 1904.
L’affaire contribua également à un consensus impérial plus large : le Maroc était de plus en plus perçu comme incapable de se gouverner lui-même, une perception moins fondée sur la réalité empirique que sur des intérêts géopolitiques. L’affaire Perdicaris fut l’un des premiers exemples d’intervention coercitive directe des États-Unis en Afrique du Nord. Si les États-Unis n’ont pas nourri d’ambitions territoriales au Maroc comparables à celles de la France ou de l’Espagne, ils ont clairement manifesté leur volonté d’utiliser la force pour protéger leurs intérêts.
Cette affaire a également renforcé la position des États-Unis au sein de l’ordre impérial mondial. En agissant avec détermination au Maroc, les États-Unis ont démontré qu’ils n’étaient plus un acteur périphérique, mais une puissance mondiale capable de projeter sa force outre-Atlantique.
Pour le Maroc, cet épisode annonçait une intervention étrangère plus profonde. Deux ans plus tard seulement, la conférence d’Algésiras (1906) officialisait l’influence européenne sur les finances et les forces de l’ordre marocaines, ouvrant la voie au protectorat français de 1912.
Conclusion
L’affaire Perdicaris de 1904 n’était pas une anomalie diplomatique, mais le symptôme d’un ordre international en pleine transformation. Elle révéla la fragilité de la souveraineté marocaine, les fondements coercitifs de la diplomatie impériale et l’émergence des États-Unis comme puissance mondiale prête à employer la force pour défendre son prestige et ses intérêts.
En examinant cette affaire à travers le prisme de l’asymétrie des pouvoirs, de la construction médiatique et de la fragilité des États, il apparaît clairement que la crise concernait moins un otage qu’une redéfinition de la souveraineté à l’ère impériale. Cette affaire nous rappelle que les crises internationales sont rarement spontanées ; elles naissent de la rencontre entre conditions locales et ambitions mondiales.
L’affaire Perdicaris de 1904 était bien plus qu’un simple enlèvement ; Ce fut un microcosme des relations de puissance impériales à l’aube du XXe siècle. L’affaire révéla la fragilité de la souveraineté marocaine, le recours stratégique à la diplomatie de la canonnière par des États-Unis en pleine ascension, et le rôle des médias et de la rhétorique politique dans la légitimation des actions coercitives.
Pour les États-Unis, cette affaire servit de répétition générale pour de futures interventions et constitua un triomphe politique intérieur pour Theodore Roosevelt. Pour le Maroc, elle marqua une nouvelle étape sur la voie de la domination extérieure, illustrant comment la faiblesse interne et la pression internationale se conjuguèrent pour saper l’indépendance.
En définitive, l’affaire Perdicaris illustre comment un incident localisé, inscrit dans les asymétries de puissance mondiales, peut devenir un moment décisif de l’histoire des relations internationales – un moment où diplomatie, force et récit convergent pour redéfinir l’équilibre entre empire et souveraineté.
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