
Tamazgha, une civilisation niée mais jamais effacée
L’Afrique du Nord est amazighe dans sa profondeur millénaire.
Avant Rome, avant Byzance, avant l’Islam, avant la France, les peuples de Tamazgha parlaient, pensaient, transmettaient et écrivaient en amazigh. Cette réalité historique, attestée par la linguistique, l’archéologie et l’anthropologie, a pourtant été méthodiquement occultée au XIXᵉ siècle par la colonisation européenne. Cette évidence, que l’on a voulu effacer, fut rappelée avec force par Mouloud Mammeri. Dans sa préface à la Grammaire berbère de M. Hammouma (ACB, 1987), il écrivait : « Le débat, intervenu quelquefois sur le système d’écriture à adopter, me semble personnellement ou de pure forme ou d’opportunité. Le principe est une question de simple bon sens. Le berbère doit s’écrire en berbère, c’est-à-dire en tifinaghs aménagées. » Cette phrase, simple et lumineuse, résume une vérité fondamentale :
Une langue ne peut vivre que dans son alphabet, dans sa propre respiration graphique, dans son génie propre. La France coloniale, loin de se contenter d’une domination territoriale, entreprit une reconfiguration identitaire de l’Afrique du Nord. Sous Napoléon III, conseillé par Ismaÿl Urbain, fut imaginé un vaste projet idéologique : celui d’un « royaume arabe » associé à la France, s’étendant symboliquement d’Alger jusqu’à Bagdad.
Ce néo-arabisme colonial n’était pas une reconnaissance culturelle, mais une construction politique orientaliste, destinée à stabiliser la conquête et à donner une cohérence idéologique à l’entreprise impériale.
Les bureaux arabes, l’école coloniale, l’administration et la requalification foncière devinrent les instruments d’une désamazighisation systématique. L’arabe écrit fut imposé comme langue de prestige et de pouvoir, tandis que les structures sociales amazighes djemaa, droit coutumier, organisation tribale furent marginalisées ou détruites.
Dans la Kabylie orientale, cette politique eut des effets irréversibles : des terres privées (melk) ou religieuses (zaouïas) furent requalifiées en terres tribales (arch), ouvrant la voie à la dépossession. La néo-djemaa administrative remplaça la djemaa traditionnelle, accompagnant une arabisation linguistique accélérée.
Ainsi, une région majoritairement amazighophone au XIXᵉ siècle, de Jijel à Skikda, devint largement arabophone au XXᵉ.
Pourtant, les chiffres coloniaux eux-mêmes démentaient la fiction d’une Algérie « arabe » : environ 500 000 arabophones, 1 200 000 Amazighs arabisés et 1 000 000 d’Amazighophones.
La réalité démographique fut sciemment ignorée au profit d’un récit fabriqué.
Un combat ancien, une continuité assumée
Face à cet effacement organisé, la résistance amazighe ne s’est jamais interrompue.
Elle a pris des formes multiples culturelles, linguistiques, intellectuelles, militantes et s’est transmise de génération en génération.
En 1971, à Roubaix, j’ai fondé la Direction du Nord de l’Académie Berbère, dans un contexte de menaces, de pressions et de calomnies de l’Amicale des Algériens en France. Le 3 mai 1972, nous y avons organisé la première conférence-débat sur la civilisation amazighe, marquant le début d’un travail structuré de sensibilisation et de transmission en Europe.
Le 16 juin 1974, nous recevions Mohand Saïd Hanouz, président fondateur de l’Académie Berbère, pour une conférence historique consacrée aux origines amazighes.
En avril 1980, lors du Printemps amazigh, je cosignais avec le président de l’Académie Berbère de Paris une lettre de soutien aux manifestants, adressée au président algérien, dénonçant la répression et l’aliénation culturelle. Cette prise de position publique constitua un tournant majeur pour la visibilité internationale de la cause amazighe.
En octobre 1985, j’ai fondé l’association Afus Deg Wfus, qui reprit et amplifia ce travail. Elle devint un véritable centre de formation, d’innovation pédagogique et de création culturelle, en lien avec les mutations technologiques contemporaines.
Moderniser pour reconstruire : le Tifinagh à l’épreuve de l’histoire
La réamazighisation ne peut être effective sans une langue modernisée et des outils adaptés à son temps.
C’est dans cet esprit que nous avons engagé, dès le début des années 1989, un travail pionnier sur le Tifinagh numérique. Conception de la première police sous windows Tifinagh tamenzut
Dès 1993, Afus Deg Wfus conçut les premières polices Tifinagh Afus Deg Wfus 1 & Afus Deg Wfus 2 fonctionnelles pour Mac et PC, accompagnées de supports pédagogiques.
Nous avons ensuite élaboré le standard Azerty-Tifinagh, premier système cohérent permettant l’écriture amazighe sur clavier français. Ce standard servira plus tard de base à la normalisation adoptée par l’IRCAM, aujourd’hui intégrée dans Unicode, rendant possible l’usage du Tifinagh sur les ordinateurs, téléphones et plateformes éducatives.
Dans une démarche de vérité historique et de cohérence linguistique, j’ai également entrepris la correction du Néo-Tifinagh hérité de l’Académie Berbère de Paris, en remplaçant les caractères issus de l’araméen (arabe) par des lettres amazighes authentiques ⵞ, ⵟ, ⵡ afin de restituer à l’alphabet sa logique phonétique et son intégrité originelle.
Le Tifinagh n’est pas un vestige folklorique :
il est un outil pédagogique, un marqueur de dignité, un vecteur de modernité et un pont entre les générations. Il est notre alphabet d’orgueil.
De Tamazgha aux Îles Canaries : une même matrice coloniale
La France ne fut pas la seule à organiser cet effacement identitaire.
L’Espagne appliqua une logique similaire aux Îles Canaries, autre terre amazighe.
Le peuple guanche, amazigh insulaire, partageait avec l’Afrique du Nord une langue issue du tamazight, des structures sociales tribales, des rites funéraires communs et une organisation communautaire proche de la djemaa.
La colonisation castillane imposa l’hispanisation, la christianisation forcée, la destruction des structures sociales, l’esclavage et la déportation. En quelques générations, la langue guanche disparut.
Deux colonisations, une même stratégie :
effacer l’amazighité pour mieux dominer.
En 1964, le MPAIAC (Mouvement pour l’Autodétermination et l’Indépendance de l’Archipel Canarien) porta cette mémoire devant l’ONU sous l’impulsion de Maître Antonio Cubillo.
C’est en 1970, à Alger, au CRAPE dirigé par Mouloud Mammeri, que je rencontrai Antonio Cubillo. Cette rencontre symbolisa la convergence des luttes amazighes, au-delà des frontières.
C’est en hommage au peuple canarien et à son combat que j’ai conçu, en 1971, le drapeau amazigh à sept étoiles, symbolisant les sept îles de l’archipel.
Écrire pour exister, transmettre pour durer
Un siècle et demi après le projet colonial, l’histoire s’inverse.
Ce qui fut méthodiquement effacé ressurgit avec force.
L’officialisation de Tamazight comme langue nationale puis officielle marque une rupture historique majeure. Elle reconnaît enfin l’existence d’un peuple, d’une langue et d’une continuité civilisationnelle longtemps niées.
Elle ouvre la voie à l’enseignement, à la formation d’enseignants, à la recherche universitaire, à la production de manuels, à la présence médiatique et institutionnelle de la langue.
La renaissance du Tifinagh, l’essor des outils numériques, les créations artistiques, l’engagement des nouvelles générations sont les fruits de plus d’un demi-siècle de lutte, de pédagogie et de persévérance.
Chaque lettre tracée en Tifinagh est un acte de résistance.
Chaque mot écrit est une victoire sur l’oubli.
Chaque enfant qui apprend sa langue maternelle est un avenir qui s’affirme.
La réamazighisation n’est ni un repli, ni un retour vers le passé.
Elle est une réappropriation de soi, pour mieux marcher vers la modernité.
Sources et références
– Alain Messaoudi, Les arabisants et la France coloniale, ENS Éditions, 2015.
– Presses Universitaires de la Méditerranée, travaux sur l’hispanisation des Canaries.
– Synthèses historiques et archives archéologiques sur les Guanches.
– Archives de presse françaises (1972–2026) relatives à l’Académie Berbère, Afus Deg Wfus et au Printemps amazigh.
Le Monde Amazigh La Voix Des Hommes Libres