OPINIONS

L’architecture du gouvernement El Mansouri : arithmétique partisane, ingénierie de l’État et noyau souverain dans le Maroc de la douzième législature

Dr. Mohamed Chtatou

Introduction

Le 16 octobre 2026, le roi Mohammed VI a nommé, au Palais royal de Rabat, les membres du premier gouvernement de l’histoire du Royaume dirigé par une femme, Fatima Ezzahra El Mansouri. L’équipe compte trente-deux membres : la cheffe du gouvernement, dix-neuf ministres, le secrétaire général du gouvernement et onze ministres délégués (Le1, 2026 ; Le Desk, 2026b). La presse et les universitaires marocains ont aussitôt relevé le caractère « élargi » de cette composition et la multiplication d’intitulés nouveaux ou recomposés (Le360, 2026 ; Oukerzaz, 2026). D’où la question qui structure cet essai : pourquoi cette floraison de portefeuilles ? S’agit-il seulement de satisfaire les différentes tendances politiques d’une majorité composite, ou d’autre chose ?

Notre thèse est que l’architecture gouvernementale obéit à trois logiques superposées, dont aucune ne suffit à elle seule à rendre raison du résultat. La première est une arithmétique coalitionnelle : une majorité de 207 sièges sur 395, répartie entre quatre partis, ne se constitue et ne se conserve qu’en rendant visible la part de chacun, et le découpage des grands départements comme les ministères délégués en sont la monnaie d’échange. La deuxième est une ingénierie administrative et doctrinale : les intitulés (intelligence artificielle, performance publique, souveraineté alimentaire, préscolaire, déperdition scolaire) nomment des priorités et prétendent corriger les chevauchements de l’équipe précédente. La troisième est une logique de souveraineté : le noyau régalien demeure hors de toute négociation partisane, de sorte que la floraison se concentre dans la périphérie économique et sociale de l’exécutif. À ces trois couches s’ajoute un enjeu de légitimité, dans un pays où seuls 38,08 % des inscrits ont voté le 23 septembre (TelQuel, 2026a ; Chtatou, 2026d).

L’analyse repose sur les informations disponibles au 19 octobre 2026, jour où la cheffe du gouvernement doit présenter son programme devant les deux Chambres réunies, étape qui ouvre la procédure d’investiture (Le1, 2026 ; Kingdom of Morocco, 2011). Elle croise résultats électoraux, listes ministérielles, ventilations partisanes publiées par la presse — dont les attributions divergent parfois et ne valent ici que comme ordres de grandeur — et lectures d’universitaires marocains, puis mobilise la littérature sur les coalitions et la distribution des portefeuilles (Gamson, 1961 ; Laver & Shepsle, 1996 ; Warwick & Druckman, 2001), que le cas marocain, monarchie constitutionnelle où le Roi préside le Conseil des ministres, oblige à nuancer.

Du scrutin à la coalition : une séquence contrainte

Le cadre constitutionnel est connu. L’article 47 de la Constitution de 2011 confie au Roi la nomination du chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête aux élections de la Chambre des représentants, puis celle des ministres sur proposition de ce dernier ; l’article 87 prévoit un gouvernement composé du chef du gouvernement, des ministres et, éventuellement, de secrétaires d’État ; l’article 88 subordonne l’investiture à un vote de confiance de la Chambre sur le programme ; l’article 49 réserve au Conseil des ministres, présidé par le Roi, les orientations stratégiques de la politique de l’État (Kingdom of Morocco, 2011 ; Chtatou, 2026b). Ce cadre fixe un principe — la primauté électorale dans la désignation de l’exécutif — et un plafond — la persistance d’un centre de décision royal —, entre lesquels s’inscrit toute négociation de portefeuilles.

Le scrutin du 23 septembre 2026 a produit une Chambre fragmentée. Le PAM arrive en tête avec 97 sièges sur 395, devant le RNI (66), l’Istiqlal (65), le PJD (54), le Mouvement populaire (29), l’USFP (26), le PPS (19) et l’Union constitutionnelle (17) ; la participation n’a atteint que 38,08 % (TelQuel, 2026a). Le RNI, parti du chef du gouvernement sortant, perd trente-six sièges par rapport à 2021 ; le PAM progresse ; le PJD, évincé en 2021 lors du « retour des libéraux au pouvoir » (Chtatou, 2021), revient en force. Aucune formation n’approche la majorité absolue de 198 sièges, et un tandem PAM–Istiqlal, à 162 sièges, aurait exigé un troisième partenaire (TelQuel, 2026a).

Nommée le 29 septembre, El Mansouri a ouvert les consultations dès le lendemain, en commençant par le RNI (Hespress FR, 2026b), avant d’officialiser, le 12 octobre, un accord à quatre entre le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS, qui totalise 207 sièges, soit neuf de plus que le seuil (Bladi.net, 2026 ; El Mouden, 2026). Le choix est lourd de sens : il écarte le RNI, pourtant allié du PAM dans la majorité sortante, et réunit autour du PAM les trois composantes historiques de la Koutla — l’Istiqlal, l’USFP et le PPS —, les deux dernières venant de l’opposition (Bladi.net, 2026). Il laisse en outre hors de la majorité deux formations de poids : le centre libéral du RNI et le PJD. Le gouvernement n’est donc pas un arc-en-ciel où se retrouveraient toutes les sensibilités ; il traduit une sélection. La question de la satisfaction des tendances politiques doit être posée en ces termes : de quelles tendances s’agit-il, et pourquoi celles-là ?

Cette sélection a sa sociologie. Pour Lahrichi (2026), la formation d’un gouvernement marocain ne procède jamais d’une seule logique : elle articule la représentation de la majorité, la continuité de l’État, la compétence sectorielle et la recherche d’équilibres entre centres de pouvoir. La lecture rejoint celle d’une tradition d’analyse qui décrit le système politique marocain comme un jeu d’accommodements entre un centre monarchique stable, des partis dont l’autonomie est réelle mais bornée, et des élites territoriales dont la capacité de médiation conditionne l’accès au pouvoir (Waterbury, 1970 ; Tozy, 1999 ; Chtatou, 2026f).

Anatomie d’un exécutif élargi

Les chiffres d’abord. Avec trente-deux membres, le gouvernement El Mansouri dépasse la première équipe Akhannouch, installée en 2021 avec vingt-quatre ministres, et l’ensemble de trente membres issu de la restructuration d’octobre 2024, qui avait introduit des secrétaires d’État (Oukerzaz, 2026). Sur le temps long, le cabinet El Othmani de 2017 avait réuni trente-neuf ministres et secrétaires d’État issus de six partis (H24info, s. d.) ; il a été ramené à vingt-quatre membres en octobre 2019 (Finances News Hebdo, 2019). Le juriste Azzedine Hannoun estime que l’élargissement de 2026 est « réel, mais mesuré » : il tient pour une bonne part au passage d’une majorité de trois partis à une majorité de quatre, chaque composante devant être représentée, et à la volonté de ne pas multiplier les formules de rang intermédiaire (Oukerzaz, 2026).

La répartition hiérarchique est révélatrice. Sur les trente-deux membres, onze sont des ministres délégués, dont deux rattachés à la cheffe du gouvernement (Administration de la Défense nationale ; Relations avec le Parlement et la société civile) et neuf placés auprès de ministres de plein exercice (Le1, 2026). Il n’y a, cette fois, aucun secrétaire d’État : la formule du ministre délégué absorbe la fonction de l’échelon intermédiaire que la réforme de 2024 avait introduit. Sept femmes siègent dans l’équipe, soit environ 22 % de l’effectif (Lahrichi, 2026), proportion qui contraste avec la portée symbolique de la nomination d’une femme à la tête de l’exécutif.

Un trait mérite d’être souligné d’emblée : la prolifération n’est pas uniforme. Elle se concentre dans les secteurs économiques et sociaux — Éducation (un ministre, deux délégués), Industrie et Commerce, Agriculture et Pêche, Tourisme et Artisanat, Aménagement et Habitat, Famille et Inclusion sociale, Numérique et Réforme de l’administration —, tandis que l’Intérieur, les Affaires étrangères, la Justice, les Habous et l’Administration de la Défense nationale sont reconduits à l’identique, avec leurs titulaires (Finances News Hebdo, 2026 ; Oukerzaz, 2026). Seul le secrétariat général du gouvernement change de main dans ce noyau : Hassan Tariq, jusque-là Médiateur du Royaume, succède à Mohamed Hajoui (Le Desk, 2026b ; Finances News Hebdo, 2026). La floraison est donc un phénomène de périphérie.

Première lecture : l’arithmétique des portefeuilles

La théorie classique des coalitions pose que les partis obtiennent des portefeuilles en proportion de leur contribution en sièges à la majorité (Gamson, 1961). Les travaux ultérieurs ont montré que la proportionnalité n’est qu’approximative : les portefeuilles n’ont pas tous la même valeur, et la saillance des ministères pèse autant que leur nombre (Laver & Shepsle, 1996 ; Warwick & Druckman, 2001). Dans un système où la distribution des postes est négociée, multiplier les ministères et subdiviser les grands départements revient à accroître le nombre d’unités de compte disponibles pour la transaction : un ministère divisé en deux fournit deux monnaies là où il n’en offrait qu’une. L’expérience de 2019 le confirme : un observateur rappelait que, sous scrutin proportionnel, les partis sont représentés selon leur poids électoral et que toute réduction des postes pèse d’abord sur les petites formations (Hespress FR, 2019), et un analyste notait que certains secrétaires d’État avaient été nommés surtout pour satisfaire la majorité (Finances News Hebdo, 2019).

Appliquons cette grille à la majorité de 207 sièges, répartie ainsi : PAM 97 (47 %), Istiqlal 65 (31 %), USFP 26 (13 %), PPS 19 (9 %). D’après la ventilation partisane de Le Canard libéré (2026), qui ne fait pas l’unanimité mais fournit un ordre de grandeur, le PAM détient onze postes (cheffe du gouvernement comprise), l’Istiqlal sept, l’USFP cinq et le PPS trois, le solde revenant à des profils sans étiquette et aux ministères de souveraineté. Ramenées aux seuls postes partisans, ces parts donnent environ 42 % au PAM, 27 % à l’Istiqlal, 19 % à l’USFP et 12 % au PPS. Le calcul est approximatif, mais le sens est net : les deux grands partenaires reçoivent un peu moins que leur poids en sièges, les deux petits un peu plus. Cette surcompensation s’explique par la position pivot de ces derniers : sans l’USFP, la majorité tombe à 181 sièges ; sans le PPS, à 188 ; dans les deux cas sous le seuil de 198. Chacun des petits partenaires peut donc faire basculer la coalition, et c’est ce pouvoir de blocage, plus que son poids arithmétique, que traduit sa part de portefeuilles.

L’éclatement du portefeuille de Younes Sekkouri en offre l’illustration la plus nette. Son ministère regroupait dans les faits deux départements, l’emploi et la formation professionnelle (Médias24, 2022), auxquels s’ajoutait l’inclusion économique. En 2026, ces compétences sont distribuées entre quatre titulaires relevant de trois formations : l’Emploi et le Dialogue social à Abderrahim Chahid (USFP), l’Industrie, le Commerce, l’Investissement et l’Inclusion économique à Ryad Mezzour (Istiqlal), l’Éducation nationale, le Préscolaire, la Formation professionnelle et la Qualification à Nabil Benabdallah (PPS), auprès duquel la Formation professionnelle était confiée à une ministre déléguée istiqlalienne (Finances News Hebdo, 2026 ; Le Canard libéré, 2026 ; TelQuel, 2026b). Cette dispersion peut se défendre sur le plan administratif ; elle répond aussi à une évidence partisane : un grand ministère unique ne se partage pas entre trois partenaires, quatre ministères le permettent.

Plus significative encore est la pratique des tandems transpartisans. Selon la presse, plusieurs ministres délégués appartiennent à un parti différent de celui de leur ministre de tutelle : une istiqlalienne auprès d’un ministre PPS, formant un « attelage transpartisan » (TelQuel, 2026b) ; un cadre de l’USFP, Kamal Hachoumi, auprès du même ministre ; Ahmed Mehdi Mezouari (USFP) auprès du ministre PAM de l’Agriculture, Khalid Hatimy ; Rachid Hamouni (PPS) auprès de la ministre PAM de la Famille, Najwa Koukouss (Le Canard libéré, 2026). La littérature voit dans ce dispositif un instrument de surveillance mutuelle : le ministre délégué issu d’un autre parti est l’œil de sa formation dans le département et limite la dérive du ministre de plein exercice (Thies, 2001). Aucun document public n’atteste cette intention chez les négociateurs marocains, mais la configuration lui est conforme : le nombre de postes délégués organiserait alors le contrôle réciproque d’une majorité qui ne dispose que de neuf sièges d’avance.

La logique partisane n’épuise pas pour autant l’explication. Lahrichi (2026) rappelle que le nombre de maroquins mesure mal le poids d’un parti : capacité budgétaire, visibilité et pouvoir d’arbitrage diffèrent d’un ministère à l’autre, et des titulaires non encartés occupent parfois un département revenu au quota d’une formation. Le PAM, qui garde les Finances, la Justice, l’Agriculture, l’Enseignement supérieur, l’Aménagement du territoire (avec la fonction de porte-parole) et la Jeunesse, la Culture et les Sports, contrôle les arbitrages budgétaires et une part du récit public. L’Istiqlal reçoit un ensemble cohérent d’infrastructures, d’industrie, de commerce, de transport et de tourisme ; l’USFP et le PPS, des secteurs sociaux — santé, emploi, éducation, énergie, inclusion sociale — où les citoyens éprouvent chaque jour la présence ou l’absence de l’État (Lahrichi, 2026). Les partenaires de gauche reçoivent ainsi les portefeuilles les plus visibles, mais aussi les plus exposés à la sanction électorale.

Deuxième lecture : l’ingénierie des intitulés

Réduire la floraison à une transaction partisane serait méconnaître la dimension administrative et doctrinale de la composition. Les intitulés ne sont pas neutres. Associer la performance publique aux Finances, sous la direction de Fouzi Lekjaa, fait de l’évaluation des résultats un critère explicite de gouvernement ; inscrire la souveraineté alimentaire dans le ministère de l’Agriculture relie la production aux vulnérabilités extérieures et au changement climatique ; créer un ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration place la technologie au cœur de la modernisation de l’État (Lahrichi, 2026). Le numérique relevait jusqu’ici d’un simple ministère délégué (Finances News Hebdo, 2026).

Les ministères délégués chargés du préscolaire, de la lutte contre la déperdition scolaire, de la formation professionnelle ou de l’inclusion sociale procèdent de la même logique : nommer précisément certaines fractures pour les rendre visibles et mesurables (Lahrichi, 2026). La réorganisation de l’éducation, qui réunit Éducation nationale, Préscolaire et Formation professionnelle sous une même autorité, laisse l’Enseignement supérieur à part et rattache les sports à la Jeunesse et à la Culture (Finances News Hebdo, 2026). La disparition de la Communication de l’intitulé du ministère de la Jeunesse, de la Culture et des Sports est lue par Hannoun comme la volonté de laisser au Conseil national de la presse sa latitude de régulation ; il souligne lui-même le caractère interprétatif de cette lecture, la Communication ne recouvrant pas seulement la presse mais aussi le cinéma (Oukerzaz, 2026).

Cette ingénierie répond, en second lieu, à une ambition de cohérence affichée au cours des consultations : une analyse de presse rapporte que la philosophie de la nouvelle cheffe du gouvernement vise « moins de juxtaposition des départements, davantage de cohérence entre les politiques publiques », par contraste avec la répartition de départements entre composantes de la coalition tripartite précédente (Article19.ma, 2026a). Apparaît ici le paradoxe central de l’architecture : elle prétend à la fois intégrer les politiques et multiplier les interfaces. Les grands ministères regroupent des politiques qui ont chacune leurs acteurs et leurs temporalités ; les ministres délégués accroissent la spécialisation mais multiplient les points de coordination (Lahrichi, 2026). Hannoun avertit qu’une étiquette nouvelle ne vaut que si elle s’accompagne de structures, de moyens et d’objectifs mesurables (Oukerzaz, 2026).

Le calendrier, enfin, impose sa propre rationalité : le projet de loi de finances 2027 devait être déposé avant le 20 octobre, parallèlement à la présentation du programme devant le Parlement (Oukerzaz, 2026). On peut faire l’hypothèse qu’une équipe installée à quelques jours de ces échéances privilégie une architecture de ministres délégués, qui ne suppose pas de refonte immédiate des administrations, sur une recomposition des départements qui exigerait des mois.

Troisième lecture : le noyau souverain et la monarchie

Si la périphérie fleurit, le centre est figé. Les ministres de l’Intérieur (Abdelouafi Laftit), des Affaires étrangères (Nasser Bourita), des Habous et des Affaires islamiques (Ahmed Toufiq) et de la Justice (Abdellatif Ouahbi), ainsi que le ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale (Abdeltif Loudyi), sont reconduits (Médias24, 2026 ; Finances News Hebdo, 2026). Pour Hannoun, cette continuité assure celle de l’action de l’État (Oukerzaz, 2026) ; une autre analyse y voit une « transition maîtrisée », qui conserve la boussole stratégique de l’État tout en changeant de moteur politique par l’ouverture à la gauche (Hespress FR, 2026a).

Cette dualité est constitutive du système. Le chef du gouvernement propose, le Roi nomme et préside le Conseil des ministres, où se traitent les orientations stratégiques (Kingdom of Morocco, 2011). La catégorie de « ministères de souveraineté », d’usage politique plutôt que constitutionnel, structure pourtant l’architecture : les portefeuilles négociables se trouvent dans l’économie et le social, les portefeuilles réservés dans la souveraineté. Le gouvernement qui en résulte doit se lire comme une transformation à l’intérieur du système politique, non comme une transformation du système lui-même (Chtatou, 2026b) ; l’évolution marocaine procède par adaptation de l’architecture existante plutôt que par rupture, ce que la littérature anglo-saxonne nomme démocratisation incrémentale (Chtatou, 2026f).

Cette architecture à deux vitesses remplit une fonction que la seule arithmétique ne voit pas : elle neutralise les risques de la fragmentation. Plus la périphérie est négociée, plus le centre doit être stable pour que la coalition supporte les frictions et les incidents. On retrouve sous une forme actualisée la segmentation décrite par Waterbury (1970) : un centre arbitral, et des segments partisans qui se disputent les ressources sans remettre en cause l’arbitre. On y retrouve aussi la médiation par les notables, que les partis recrutent pour leur capital familial, foncier, associatif ou local et qui convertissent ce capital en voix (Chtatou, 2026a). Le recrutement ministériel obéit à la même logique hybride, politique et technocratique, qui n’est pas une anomalie mais une technique de gouvernement (Lahrichi, 2026).

Quatrième lecture : légitimité, abstention et coloration politique

La quatrième logique est celle de la légitimité. Une participation de 38,08 % ne permet pas de conclure que l’abstention équivaut à un rejet des partis — elle peut tenir à l’indifférence, aux contraintes pratiques, à la défiance ou à la protestation —, mais son ampleur constitue un défi de représentation pour toutes les formations (Chtatou, 2026b). Le paradoxe d’une monarchie forte et d’un Parlement dont la capacité à incarner les préférences populaires demeure contestée, où les citoyens expriment davantage de confiance envers les institutions de l’État qu’envers les partis et le Parlement (Chtatou, 2026d), éclaire le choix d’un gouvernement à la coloration plus politique.

Les observateurs relèvent en effet que, à l’exception de quelques profils issus de la haute administration ou du monde de l’entreprise, tels Ahmed Rahhou et Jalal Charaf, la plupart des membres affichent une appartenance partisane assumée (Le360, 2026). Hannoun y voit le retour de figures de l’équipe Benkirane — Nabil Benabdallah à l’Éducation, Charafat Afailal à l’Énergie — et la volonté de répondre à un reproche adressé à l’exécutif précédent, un déficit de médiation politique ; il ajoute que cette orientation ne dispense pas de l’exigence d’efficacité, l’équipe devant être jugée sur ses résultats plus que sur ses profils (Oukerzaz, 2026).

Le cas de Fouzi Lekjaa éclaire un autre pan de cette logique. Ministre délégué chargé du Budget, ayant rejoint le PAM durant l’été (Le Canard libéré, 2026), président de la Fédération royale marocaine de football, il accède aux Finances alors que des commentateurs évoquaient un « gouvernement de la Coupe du monde 2030 ». Le football, devenu instrument d’image nationale et de soft power, a procuré à son promoteur un capital d’émotion collective que les technocrates ordinaires n’accumulent pas (Chtatou, 2026c) : en lui confiant l’autorité budgétaire, le PAM convertit ce capital en ressource de gouvernement. La lecture appelle toutefois un gouvernement qui ne se réduise pas à celui du Mondial 2030, mais traite durablement les défis sociaux, économiques et territoriaux (Chtatou, 2026e).

Reste la dimension générationnelle et territoriale. L’exigence de mérite, de transparence et de citoyenneté égale portée par la jeunesse, que la mobilisation GenZ212 a rendue visible, pèse sur la composition (Chtatou, 2025) ; les départements de l’emploi, de la formation professionnelle, de la jeunesse ou du préscolaire en sont les réponses nommées. En revanche, le passage d’un « Maroc des centres » à un « Maroc des territoires » (Chtatou, 2026e) ne se traduit qu’indirectement dans l’organigramme : la territorialisation y repose pour l’essentiel sur le ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, cumulé avec le porte-parolat du gouvernement.

Les coûts de l’architecture : coordination, responsabilité et premier incident

Une architecture qui multiplie les portefeuilles multiplie aussi les points de rupture. Le premier incident est survenu avant l’investiture : nommée le 16 octobre ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle, l’istiqlalienne Madiha Khayr voit ses fonctions prendre fin le 18 octobre, à la demande de la cheffe du gouvernement, acceptée par le Roi conformément à l’article 47 (Le Desk, 2026a ; Article19.ma, 2026b). Le porte-parole du gouvernement, Samir Belfkih, a expliqué que la demande procédait d’une appréciation partagée par les partis de la majorité, après la circulation d’informations personnelles de nature judiciaire et médicale, sans se prononcer sur leur teneur ni leur authenticité (Hespress English, 2026). Nous n’entrons pas dans le fond de ces informations, qui n’est pas établi publiquement et ne relève pas de l’analyse institutionnelle.

L’épisode éclaire trois points. D’abord, la rapidité de la décision montre que la majorité préfère absorber un coût de réputation immédiat plutôt que laisser une controverse s’installer à la veille de l’investiture. Ensuite, il révèle la tension entre la logique de quota, où le parti propose son personnel, et la logique de sélection, où la cheffe du gouvernement répond de son équipe devant le Roi et la Chambre : l’article 47 lui donne un levier réel. Enfin, il pose une question d’organisation : la réattribution du poste vacant, qui reste à venir au moment où nous écrivons, constituera un premier test de la discipline de la coalition.

Le risque structurel dépasse l’incident. Dans une coalition, le dilemme classique consiste à revendiquer collectivement les succès et à individualiser les échecs ; à mesure que s’approche l’échéance de 2031, chaque partenaire cherchera à préserver son identité (Lahrichi, 2026). Le vote rétrospectif suppose que l’électeur relie une performance à un responsable, or les grands ministères transversaux, les compétences partagées et les tandems brouillent l’attribution. La clarté de la chaîne de décision devient ainsi une condition de la responsabilité démocratique : une majorité devient gouvernement, écrit Lahrichi (2026), « lorsqu’elle cesse d’être une addition de partis ». Le cycle 2017-2019 le rappelle : un cabinet élargi pour contenter six partis (H24info, s. d.) a été ramené, après un appel royal à davantage de compétence, de trente-neuf à vingt-quatre membres (Afrik.com, 2019 ; Finances News Hebdo, 2019).

Conclusion

Pourquoi cette floraison de portefeuilles ? Elle n’est ni un simple partage de dépouilles entre tendances politiques, ni une pure rationalisation administrative. Elle résulte de trois logiques qui se rencontrent dans un même organigramme. L’arithmétique d’abord : une majorité de 207 sièges où chacun des deux petits partenaires est pivot conduit à une surcompensation en postes visibles, que fournissent les subdivisions de grands départements (emploi, formation, inclusion économique) et les tandems transpartisans, instruments de contrôle réciproque. L’ingénierie ensuite : des intitulés qui nomment des priorités et prétendent à la cohérence des politiques publiques. La souveraineté enfin : un noyau reconduit, qui rend supportable la négociation de tout le reste.

Quant à savoir s’il s’agit de satisfaire les tendances politiques, la réponse est oui, mais de manière sélective : ni le RNI, ni le PJD, ni l’ensemble de la droite libérale ou de l’islam politique ne sont de la partie. Ce que le gouvernement satisfait, c’est la combinaison du PAM et de la Koutla, et il le fait en surcompensant les petits partenaires. L’intelligence artificielle, la souveraineté alimentaire ou le préscolaire sont le discours par lequel cette arithmétique se donne une justification de politique publique. Les deux dimensions ne s’excluent pas, elles se renforcent : un intitulé nouveau peut être, à la fois, une priorité et la manière la plus économique de créer un poste.

Ces hypothèses sont testables à court terme. Quatre indicateurs permettront de trancher : le programme présenté le 19 octobre et la place qu’y tiennent les chantiers nommés par les intitulés ; la loi de finances 2027, qui dira si performance publique et souveraineté alimentaire se traduisent en lignes budgétaires ; les décrets d’attributions des ministères délégués ; enfin, le pourvoi du poste vacant de la Formation professionnelle. Si, dans douze mois, les ministères délégués demeurent sans directions ni budgets propres, l’hypothèse de la monnaie d’échange l’emportera ; s’ils ont reçu structures et objectifs mesurables, celle de l’ingénierie aura raison.

Au-delà de ces tests, l’enjeu est celui de la confiance. L’arithmétique construit une majorité ; seule l’efficacité de l’action publique construit la confiance, comme le résume Lahrichi (2026). Dans un pays où six inscrits sur dix ne se sont pas déplacés, un gouvernement ne vaut pas par la taille de son organigramme mais par sa capacité à réduire la distance entre citoyens et institutions (Chtatou, 2026b) : c’est à cette aune que l’équipe El Mansouri sera jugée.

Références

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  • Article19.ma. (2026a, octobre). Éclairage | Maroc : après l’ouverture du Parlement, les tractations se poursuivent autour du gouvernement El Mansouri. Article19.ma. https://article19.ma/accueil/archives/199522
  • Article19.ma. (2026b, 18 octobre). Politique | Maroc : Madiha Khayr limogée 48 heures après sa nomination, le gouvernement évoque « des informations judiciaires et médicales ». Article19.ma. https://article19.ma/accueil/archives/199836
  • Bladi.net. (2026, octobre). Ils gouvernaient ensemble, mais El Mansouri forme sa nouvelle majorité sans Akhannouch. Bladi.net. https://www.bladi.net/gouvernaient-ensemble-el-mansouri-forme-nouvelle-majorite-akhannouch,124336.html
  • Chtatou, M. (2021, 17 septembre). The return of liberals to power in the Moroccan general elections. Fikra Forum, The Washington Institute for Near East Policy. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/return-liberals-power-moroccan-general-elections
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