
Introduction : Un positionnement stratégique singulier
Dans le paysage géopolitique sahélien en profonde mutation, le Maroc s’impose progressivement comme un acteur incontournable, articulant diplomatie royale, coopération sécuritaire et partenariats de développement. Alors que la région traverse une crise multidimensionnelle – instabilité politique, menaces terroristes, défis climatiques et migrations massives – Rabat déploie une stratégie africaine ambitieuse qui transcende les cadres traditionnels de l’influence régionale. Ce positionnement n’est ni fortuit ni improvisé : il s’inscrit dans une vision à long terme initiée dès le retour du Royaume au sein de l’Union africaine en 2017, après plus de trois décennies d’absence.
Le Sahel, cette bande semi-aride s’étendant de l’Atlantique à la mer Rouge, cristallise aujourd’hui les enjeux de sécurité internationale. Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad, Mauritanie : ces États confrontés à l’hydre djihadiste et aux coups d’État à répétition cherchent des partenaires fiables, capables d’offrir une alternative aux modèles occidentaux contestés et aux nouvelles puissances émergentes comme la Russie. C’est dans cette brèche que le Maroc s’engouffre, fort de sa stabilité institutionnelle, de son expérience en matière de lutte antiterroriste et de sa proximité géographique et culturelle avec la région.
Cette stratégie marocaine intervient dans un contexte de recomposition géopolitique majeure. Le retrait progressif de la France, ancienne puissance coloniale dont l’influence est désormais ouvertement contestée par les opinions publiques et les nouveaux dirigeants sahéliens, crée un vide que plusieurs acteurs tentent de combler. La Russie, via le groupe Wagner puis Africa Corps, propose un modèle sécuritaire brutal mais efficace à court terme. La Chine investit massivement dans les infrastructures sans conditionnalité politique. La Turquie multiplie les partenariats commerciaux et religieux. Dans ce grand jeu d’influences, le Maroc se distingue par une approche plus nuancée, moins ostentatoire, fondée sur une compréhension fine des réalités locales et une patience stratégique héritée de siècles de diplomatie chérifienne.
L’engagement marocain au Sahel s’inscrit également dans une ambition plus large : redéfinir la place du Royaume sur l’échiquier africain et mondial. Longtemps perçu comme un État maghrébin tourné vers l’Europe et le monde arabe, le Maroc opère depuis deux décennies un « retour à l’Afrique » qui dépasse la simple rhétorique. Les provinces du Sud marocain, jadis périphériques, sont désormais présentées comme des portes d’entrée vers l’Afrique subsaharienne. Les investissements économiques marocains sur le continent ont été multipliés par dix en quinze ans. Et surtout, le discours officiel ne cesse de réaffirmer l’africanité fondamentale du Maroc, État à la fois méditerranéen, atlantique, saharien et subsaharien.
Une diplomatie religieuse au service de la stabilité
L’un des piliers les plus originaux de l’engagement marocain dans le Sahel réside dans sa diplomatie religieuse, orchestrée autour de la formation d’imams et de guides religieux. Face à la radicalisation croissante et à la propagation d’idéologies extrémistes véhiculées par des groupes comme al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), Rabat propose un contre-narratif théologique fondé sur le malékisme et le soufisme, traditions dominantes au Maghreb et en Afrique de l’Ouest.
L’Institut Mohammed VI de formation des imams, morchidines et morchidates, inauguré en 2015, est devenu le fer de lance de cette stratégie. Des centaines d’imams maliens, guinéens, ivoiriens, nigériens ou tchadiens y suivent des cursus alliant théologie, sciences humaines et formation civique. L’objectif affiché : promouvoir un islam du juste milieu, tolérant et compatible avec les valeurs démocratiques, capable de contrer le discours séduisant des recruteurs djihadistes auprès des jeunes désœuvrés du Sahel.
Le programme de formation, d’une durée variant de quelques semaines à une année complète selon les profils, ne se limite pas à l’enseignement religieux stricto sensu. Il intègre des modules sur la gouvernance, les droits humains, le dialogue interreligieux et même la communication moderne. Cette approche globale vise à former des leaders religieux capables de jouer un rôle social et civique dans leurs communautés, dépassant la simple fonction liturgique. Les morchidates, prédicatrices formées pour intervenir auprès des femmes et des jeunes filles, constituent une innovation particulièrement appréciée dans des sociétés où les femmes sont souvent ciblées par la propagande extrémiste ou marginalisées par les lectures rigoristes de l’islam.
Cette approche ne se limite pas à la formation. Le Maroc a conclu des accords de coopération religieuse avec plusieurs pays sahéliens, supervisant la rénovation de mosquées, l’édition d’ouvrages religieux et l’organisation de conférences réunissant oulémas africains. La Fondation Mohammed VI des oulémas africains, créée en 2016 à Fès, fédère ces initiatives et institutionnalise le leadership religieux marocain sur le continent. Réunissant des savants de plus de trente pays africains, elle se veut une plateforme de dialogue et de coordination face aux défis communs : radicalisation, sectarisme, ignorance religieuse.
L’impact de cette diplomatie spirituelle reste difficile à quantifier précisément, mais plusieurs indicateurs suggèrent une réception positive. Les autorités maliennes ont multiplié les demandes de formation après les attaques dévastatrices de 2015-2016. Le Sénégal, pays de tradition soufie, a développé un partenariat approfondi avec Rabat pour contrer l’influence wahhabite. Même des pays non francophones comme le Nigeria ont manifesté leur intérêt pour ce modèle marocain d’islam modéré.
Si cette diplomatie spirituelle suscite parfois des interrogations sur ses arrière-pensées politiques, notamment l’instrumentalisation de la religion au service d’objectifs géopolitiques, elle n’en demeure pas moins une réponse pragmatique à un besoin réel : combler le vide idéologique que les mouvements terroristes exploitent. Dans des sociétés où la religion structure profondément le tissu social, ignorer cette dimension serait une erreur stratégique majeure. Le Maroc, commanderie des croyants selon sa Constitution, dispose d’une légitimité religieuse que n’ont ni les puissances occidentales laïques, ni les États autoritaires du Golfe pratiquant un islam différent de celui traditionnellement pratiqué en Afrique de l’Ouest.
Coopération sécuritaire : formation et renseignement
Au-delà de la dimension religieuse, le Maroc développe une coopération sécuritaire substantielle avec les pays du Sahel. Le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), surnommé le « FBI marocain », partage son expertise en matière de lutte antiterroriste, fruit d’une expérience forgée après les attentats de Casablanca en 2003. Des officiers maliens, burkinabés et mauritaniens participent régulièrement à des sessions de formation au Maroc, portant sur le démantèlement de cellules terroristes, le renseignement préventif et la cybersurveillance.
Les forces armées royales (FAR) contribuent également à cette coopération par des exercices militaires conjoints et le transfert de compétences en matière de guerre asymétrique. Le Maroc, qui gère depuis des décennies une situation complexe dans ses provinces sahariennes, a développé une expertise reconnue en matière de contrôle territorial, de pacification et de lutte contre les trafics transfrontaliers – armes, drogues, êtres humains – qui alimentent l’économie de guerre des groupes armés.
Cette dimension sécuritaire s’accompagne d’une discrétion remarquable. Contrairement aux interventions militaires directes de puissances occidentales ou aux déploiements de groupes paramilitaires russes, l’approche marocaine privilégie l’accompagnement, le renforcement des capacités locales et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Cette posture « soft power sécuritaire » contraste avec les modèles plus intrusifs et contribue à la crédibilité du Royaume auprès d’États sahéliens jaloux de leur souveraineté, particulièrement dans le contexte post-colonial.
Développement économique et intégration régionale
Le volet économique constitue le troisième axe de la stratégie marocaine au Sahel. Conscient que la sécurité ne peut être durablement assurée sans développement, le Maroc multiplie les investissements dans les infrastructures, l’agriculture, la banque et les télécommunications. Des groupes comme l’Office chérifien des phosphates (OCP), Attijariwafa Bank, Maroc Telecom ou Royal Air Maroc sont à l’avant-garde de cette offensive économique.
L’OCP, leader mondial des phosphates et géant industriel marocain, a lancé plusieurs programmes de fertilisation des sols au Mali, en Éthiopie et au Nigeria, visant à améliorer les rendements agricoles et la sécurité alimentaire. Ces initiatives s’inscrivent dans une logique gagnant-gagnant : le Maroc élargit son marché continental tout en contribuant à la résilience économique de pays où l’agriculture demeure le principal secteur d’emploi. Le programme « Partenariat Afrique » de l’OCP, doté de centaines de millions de dollars, va au-delà de la simple vente d’engrais. Il comprend des formations agronomiques, la création de laboratoires d’analyse des sols, le transfert de technologies et même le financement de startups agricoles. Au Mali notamment, où la désertification menace les zones cultivables, ces programmes ont permis d’augmenter significativement les rendements du riz et du mil, cultures vivrières essentielles.
Le secteur bancaire illustre également cette pénétration économique. Attijariwafa Bank, désormais présente dans une quinzaine de pays africains dont plusieurs États sahéliens, finance des PME locales, soutient l’entrepreneuriat et facilite les échanges commerciaux intra-africains. Cette présence bancaire structure les flux économiques et crée une interdépendance profitable aux deux parties. La banque a développé des produits spécifiques pour les marchés sahéliens : microcrédits agricoles adaptés aux cycles de culture, financement de l’agrobusiness, services de mobile banking pour atteindre les populations rurales non bancarisées. Banque of Africa (BOA), autre groupe bancaire marocain, suit une trajectoire similaire, faisant du Maroc une puissance financière régionale capable de rivaliser avec les établissements européens traditionnellement dominants.
Les infrastructures ne sont pas en reste. Des entreprises de BTP marocaines remportent des marchés de construction de routes, ponts, barrages et centrales solaires dans toute la région. Ces projets, souvent financés par des mécanismes de coopération Sud-Sud, génèrent des emplois locaux et renforcent la connectivité régionale, facteur essentiel de développement. La construction de l’autoroute Dakar-Thiès au Sénégal par des entreprises marocaines, l’aménagement de ports en Guinée, ou encore la réalisation de barrages hydroélectriques en Côte d’Ivoire témoignent de cette présence tous azimuts.
Le secteur des télécommunications connaît également une expansion remarquable. Maroc Telecom, via ses filiales ouest-africaines, dessert des dizaines de millions d’abonnés au Mali, Burkina Faso, Gabon, Mauritanie et Bénin. Cette présence dans le secteur stratégique des télécoms permet au Maroc de participer à la révolution numérique africaine, créant les infrastructures de connectivité indispensables à l’économie moderne. La téléphonie mobile, qui a bouleversé les économies africaines en permettant les paiements dématérialisés, le commerce électronique et l’accès à l’information, constitue un vecteur d’influence considérable.
Royal Air Maroc, pour sa part, développe son réseau africain et se positionne comme hub continental, connectant l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique centrale, à l’Europe et au Moyen-Orient. Casablanca aspire à devenir ce que Dubaï est pour le Moyen-Orient : une plateforme de correspondance incontournable. Cette connectivité aérienne facilite les échanges commerciaux, le tourisme et la circulation des élites, renforçant l’influence culturelle et économique marocaine.
Au-delà des investissements directs, le Maroc promeut une vision d’intégration régionale articulée autour du gazoduc Afrique atlantique, projet pharaonique visant à acheminer le gaz nigérian vers l’Europe via onze pays d’Afrique de l’Ouest. Cette infrastructure énergétique, estimée à plus de 25 milliards de dollars et s’étendant sur 5 660 kilomètres, transformerait radicalement les équilibres économiques régionaux et positionnerait le Maroc comme hub énergétique continental. Bien que les défis techniques, financiers et géopolitiques soient immenses, ce projet illustre l’ambition stratégique marocaine : devenir un pays-pont entre l’Afrique subsaharienne et les marchés mondiaux.
Cette présence économique multisectorielle crée des liens d’interdépendance difficiles à défaire. Les élites sahéliennes utilisent les banques marocaines, voyagent avec Royal Air Maroc, envoient leurs enfants étudier à Casablanca ou Rabat. Cette capillarité économique et sociale constitue un soft power redoutable, plus durable que les alliances politiques conjoncturelles.
La dimension diplomatique : entre médiation et leadership continental
Sur le plan strictement diplomatique, le Maroc cultive son image de médiateur crédible. Le Royaume a accueilli plusieurs rounds de négociations entre factions maliennes, facilité des dialogues intercommunautaires et proposé sa médiation dans divers conflits régionaux. Cette posture de facilitateur s’appuie sur sa non-appartenance aux anciennes puissances coloniales, atout majeur dans un contexte de rejet croissant de la Françafrique.
Le retour au sein de l’Union africaine en 2017 a constitué un tournant. Après 33 ans d’absence en raison du contentieux sur le Sahara occidental, le Maroc a réintégré l’organisation panafricaine avec l’ambition affichée de peser sur les orientations continentales. Cette réintégration s’est accompagnée d’une offensive diplomatique tous azimuts : multiplication des visites royales, ouverture de nouvelles ambassades, octroi de bourses d’études à des milliers d’étudiants africains.
Le lobbying pour l’adhésion à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) symbolise cette volonté d’ancrage sahélo-ouest-africain. Bien que géographiquement non membre de la sous-région, le Maroc argue de ses liens économiques, historiques et culturels pour justifier cette candidature, déposée en 2017. Si cette demande reste en suspens, elle illustre la détermination de Rabat à s’intégrer pleinement aux dynamiques régionales.
Parallèlement, le Royaume instrumentalise habilement la question migratoire. En se positionnant comme rempart contre les flux migratoires irréguliers vers l’Europe, le Maroc négocie des soutiens diplomatiques, notamment sur le dossier saharien. Plusieurs pays africains ont ouvert des consulats à Laâyoune ou Dakhla, reconnaissant de facto la souveraineté marocaine sur ces territoires, en échange de facilités diverses.
Les limites et contradictions d’une stratégie ambitieuse
Cette stratégie multidimensionnelle n’est pas exempte de limites. D’abord, la question du Sahara occidental demeure un handicap majeur dans les relations avec certains pays. L’Algérie, soutien indéfectible du Front Polisario, perçoit l’activisme marocain au Sahel comme une manœuvre d’encerclement et multiplie les contre-offensives diplomatiques. Cette rivalité structurelle limite la marge de manœuvre marocaine et alimente une compétition d’influence coûteuse et parfois stérile.
Ensuite, les capacités financières du Maroc, bien que supérieures à celles de nombreux pays africains, restent modestes comparées à celles de puissances comme la Chine, la Turquie ou les États du Golfe, également très actives au Sahel. Les investissements marocains, bien que significatifs, ne peuvent rivaliser avec les montants colossaux déployés par Pékin dans le cadre des « Routes de la soie » ou par Abou Dhabi et Doha.
La question de la réciprocité se pose également. Si le Maroc offre formation, investissements et coopération, les retombées concrètes en termes de soutien diplomatique sur le Sahara occidental restent parfois en deçà des espérances. Certains pays africains pratiquent une diplomatie pragmatique, jouant sur plusieurs tableaux et n’hésitant pas à réviser leurs positions selon les circonstances.
Enfin, la détérioration sécuritaire au Sahel central, marquée par l’expansion des groupes djihadistes et la multiplication des coups d’État, fragilise les partenariats établis. Les juntes militaires au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey affichent une méfiance accrue envers les partenaires traditionnels et se tournent vers de nouveaux alliés comme la Russie, compliquant le positionnement marocain.
Perspectives : vers un rôle accru ou un essoufflement ?
L’avenir du rôle marocain au Sahel dépendra de plusieurs facteurs. D’abord, la capacité du Royaume à maintenir sa propre stabilité intérieure, socle indispensable de toute projection régionale. Les défis économiques postpandémie, les tensions sociales et les questions de succession monarchique constituent autant de variables susceptibles d’affecter la politique africaine.
Ensuite, l’évolution du contexte géopolitique sahélien sera déterminante. Si les nouvelles juntes militaires consolident leur pouvoir et leurs alliances avec Moscou, l’espace pour l’influence marocaine pourrait se rétrécir. À l’inverse, si ces régimes s’avèrent incapables de contenir l’insécurité et de relancer le développement, un retour de balancier vers des partenaires plus diversifiés pourrait bénéficier à Rabat.
La normalisation avec l’Algérie constituerait un game-changer. Bien qu’improbable à court terme, un dégel des relations entre les deux géants maghrébins libérerait des énergies considérables et permettrait une approche régionale concertée, infiniment plus efficace que les logiques de compétition actuelles.
Enfin, la capacité du Maroc à articuler son action avec celle d’autres partenaires internationaux – Union européenne, États-Unis, institutions multilatérales – conditionnera son impact réel. Une approche coordonnée, évitant les duplications et capitalisant sur les avantages comparatifs de chacun, maximiserait les chances de succès.
Conclusion : un acteur africain assumé, entre pragmatisme et ambition
Le Maroc au Sahel incarne une forme renouvelée de diplomatie africaine, combinant soft power religieux, coopération sécuritaire discrète, investissements économiques ciblés et médiation politique. Cette approche holistique, qui refuse la hiérarchisation entre sécurité et développement, entre spirituel et matériel, correspond aux aspirations de nombreux pays sahéliens en quête de partenariats équilibrés.
Loin des postures néocoloniales ou des interventions militaires massives, le modèle marocain propose une alternative fondée sur l’accompagnement, le transfert de compétences et la construction de relations gagnant-gagnant. Cette stratégie, portée au plus haut niveau par le Roi Mohammed VI et relayée par une diplomatie agile, a permis au Royaume de s’imposer comme interlocuteur crédible dans une région en quête de stabilité.
L’originalité de l’approche marocaine réside dans sa capacité à mobiliser simultanément plusieurs registres d’influence. Là où d’autres puissances privilégient un seul levier – militaire pour la Russie, économique pour la Chine, religieux pour la Turquie ou les pays du Golfe – le Maroc orchestre une symphonie diplomatique complexe. Cette multipolarité rend la stratégie plus résiliente : si un axe rencontre des obstacles, les autres peuvent compenser.
De plus, le Maroc bénéficie d’un atout psychologique non négligeable : il n’est pas perçu comme une puissance impérialiste. N’ayant jamais colonisé d’autres territoires africains, le Royaume échappe au ressentiment postcolonial qui handicape la France. N’étant pas une superpuissance mondiale, il n’inspire pas la méfiance que suscitent les États-Unis ou la Chine. Cette position intermédiaire, entre grande puissance régionale et pays du Sud, lui permet de dialoguer d’égal à égal avec les dirigeants sahéliens.
Toutefois, les obstacles demeurent nombreux : rivalités régionales, contraintes budgétaires, volatilité politique sahélienne, compétition internationale exacerbée. Le succès de l’entreprise marocaine dépendra de sa capacité à naviguer entre ces écueils, à adapter sa stratégie aux évolutions rapides du terrain et à démontrer que son engagement dépasse la seule instrumentalisation diplomatique pour s’ancrer dans une vision authentiquement panafricaine.
La question de la durabilité financière se pose avec acuité. Le Maroc, bien que relativement prospère à l’échelle africaine, n’est pas un État riche. Son PIB représente une fraction de celui de la France ou de l’Allemagne. Ses capacités d’investissement, quoique significatives, ne peuvent égaler celles de la Chine ou des monarchies pétrolières. Cette contrainte budgétaire impose une sélectivité stratégique : le Maroc ne peut être partout, faire tout, pour tous. Il doit identifier les niches où son avantage comparatif est maximal et concentrer ses ressources sur ces segments.
La dimension humaine ne doit pas être sous-estimée. Le succès de la diplomatie marocaine repose largement sur des relations personnelles tissées entre le Roi Mohammed VI et ses homologues africains, entre diplomates, entre hommes d’affaires. Ces réseaux, construits patiemment lors de dizaines de tournées royales, constituent un capital social précieux mais fragile. Les changements de régime, fréquents au Sahel, peuvent anéantir ces relations du jour au lendemain, obligeant Rabat à reconstruire ses partenariats avec de nouveaux interlocuteurs pas toujours bien disposés.
L’avenir révélera également si le modèle marocain peut s’adapter aux nouvelles réalités sahéliennes. Les juntes militaires au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey incarnent une génération de dirigeants plus nationalistes, plus méfiants envers les influences extérieures, fussent-elles africaines. Leur rhétorique anti-occidentale n’épargne pas toujours le Maroc, parfois perçu comme trop proche de Paris ou de Washington. Dans ce contexte, maintenir et approfondir les partenariats exigera des ajustements tactiques, peut-être même idéologiques.
Dans un Sahel à la croisée des chemins, entre chaos durable et possible renaissance, le Maroc parie sur sa capacité à être non pas un acteur extérieur de plus, mais un partenaire africain à part entière, enraciné dans un même espace civilisationnel et engagé dans un destin partagé. Ce récit d’une africanité commune, qui transcende les frontières héritées de la colonisation, constitue peut-être l’atout le plus puissant du Royaume. Dans un continent obsédé par la quête d’authenticité et de souveraineté, être perçu comme un frère africain plutôt qu’un tuteur externe change radicalement la nature de la relation.
L’histoire jugera si ce pari était réaliste ou si l’ambition aura dépassé les moyens. Les défis sont immenses : insurrections djihadistes qui semblent incontrôlables, États faillis incapables d’assurer les fonctions régaliennes, démographie galopante créant des bataillons de jeunes sans avenir, changement climatique exacerbant les tensions sur les ressources, trafics en tous genres gangrenant les économies. Face à ces fléaux, les réponses marocaines – former des imams, construire des routes, ouvrir des agences bancaires – peuvent sembler dérisoires.
Pourtant, l’alternative est le statu quo : laisser le Sahel sombrer dans l’anomie totale, devenir un sanctuaire djihadiste permanent, une zone grise aux portes de l’Europe et du Maghreb. Cette perspective cauchemardesque justifie l’engagement marocain, même imparfait, même insuffisant. Dans un monde où les puissances occidentales se désengagent progressivement d’Afrique et où les nouvelles puissances (Russie, Chine, Turquie) poursuivent des agendas purement extractifs, le modèle marocain – avec tous ses défauts – représente peut-être une des options les moins mauvaises pour un Sahel en détresse.
Pour l’heure, le Royaume chérifien poursuit méthodiquement sa marche vers le Sud, conscient que son propre avenir se joue aussi dans les sables du Sahel. Car si le Sahel s’embrase définitivement, si les frontières s’effondrent, si des millions de réfugiés prennent les routes de l’exode, le Maroc ne sera pas épargné. Cette interdépendance existentielle, cette communauté de destin, explique pourquoi Rabat investit autant d’énergie dans une région dont les retours immédiats sont modestes. Il s’agit d’un pari sur le long terme, d’un investissement dans la stabilité régionale dont les dividendes ne se mesureront que dans une ou deux décennies.
Le Sahel marocain se construit pierre après pierre, imam après imam, kilomètre de route après kilomètre de route. Loin des effets d’annonce spectaculaires, cette diplomatie de l’enracinement privilégie la durée sur l’immédiateté, la profondeur sur la surface, l’influence sur la domination. Reste à savoir si cette patience stratégique sera récompensée par l’Histoire, ou si les forces centrifuges déchirant le Sahel emporteront aussi les espoirs marocains.
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