A l’attention de Son Excellence Monsieur Jean-Noël BARROT
Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la République Française
Objet : Demande de reconnaissance et de réparation des préjudices résultant de l’usage d’armes chimiques durant la Guerre du Rif
(Référence : PDR/EMP/A057679)
Excellence Monsieur Le Ministre,
À l’occasion du soixante-troisième anniversaire de la disparition du grand leader et révolutionnaire Mohamed Abdelkrim El Khattabi, ainsi que du centenaire de la fin de la Guerre du Rif (1921-1926) [1], conflit ayant opposé les armées coloniales espagnole et française aux populations du nord du Maroc, nous avons l’honneur de porter à votre haute attention une requête demeurée, à ce jour, sans réponse satisfaisante.
Cette démarche vise à solliciter un examen attentif et responsable de la question du grave préjudice historique, humain et sanitaire résultant de l’utilisation d’armes chimiques contre les populations civiles du Grand Rif marocain, usage impliquant la responsabilité de la République française aux côtés de l’État espagnol [2].
Je me permets de rappeler que cette question a déjà été portée à la connaissance du Président de la République française, Monsieur Emmanuel Macron, à l’instar de son prédécesseur Monsieur François Hollande (réf. : PDR/SCP/BEAR/D026495), par notre courrier en date du 21 juillet 2021, adressé à l’occasion du centenaire de la bataille d’Anoual. Par correspondance du 10 septembre 2021, Monsieur Jean Le Roch, commissaire en chef de première classe, chef de l’État-Major particulier de la Présidence de la République, nous avait fait savoir que notre démarche avait retenu toute l’attention requise, tout en précisant le caractère sensible du sujet et sa compétence relevant de la ministre déléguée chargée de la Mémoire et des Anciens combattants.
Or, force est de constater que, malgré les relances et le temps écoulé, aucune suite concrète n’a été donnée à cette requête.
C’est dans ce contexte que nous nous adressons aujourd’hui directement à vous, en votre qualité de nouveau ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, avec l’espoir légitime que notre requête fera l’objet d’un examen approfondi et que vos services voudront bien nous informer des suites susceptibles de lui être réservées.
Permettez-nous de rappeler les propos tenus par le Président de la République française lors de son déplacement en Algérie en février 2017, lorsqu’il déclara que « la colonisation est un crime contre l’humanité », appelant à regarder ce passé en face et à en assumer les responsabilités.
Dans cette perspective, la France, à l’instar de l’Espagne, ne saurait demeurer indifférente face à l’injustice historique constituée par l’usage d’armes chimiques prohibées contre des populations civiles du Grand Rif marocain durant les années 1920. En tant que puissance exerçant alors un protectorat sur le Maroc, et en vertu du droit coutumier et conventionnel applicable aux conflits armés, la France était tenue à l’obligation de protection des populations civiles et à l’interdiction absolue de l’emploi d’armes chimiques.
Les travaux de nombreux historiens et journalistes d’investigation, allemands, britanniques, espagnols, français et marocains, fondés sur des archives inédites et des études historiques sérieuses, établissent aujourd’hui de manière incontestable l’implication directe de la France aux côtés de l’Espagne dans l’utilisation d’armes chimiques contre les populations rifaines, notamment lors des rassemblements civils et marchés hebdomadaires entre 1923 et 1926 [3]. Ces faits ont conduit, notamment, à la reddition d’Abdelkrim El Khattabi aux forces françaises le 27 mai 1926, avant son exil d’une vingtaine d’années à la Réunion.
Au-delà de la violation manifeste des règles fondamentales du droit de la guerre, les conséquences de cette guerre chimique continuent de produire leurs effets jusqu’à nos jours. De nombreuses études médicales et génétiques démontrent en effet les impacts mutagènes et cancérigènes durables des agents chimiques utilisés, tels que l’ypérite, le phosgène, le diphosgène ou la chloropicrine, affectant encore les descendants des victimes.
Dans l’attente de la réponse que vous voudrez bien apporter à cette requête légitime, je vous prie d’agréer, Excellence Monsieur le Ministre, l’expression de ma très haute considération.
Signé : Rachid RAHA, Président de l’Assemblée Mondiale Amazighe (AMA)
Notes :
[1]- https://www.cairn.info/revue-strategique-2009-1-page-319.htm
[3]- https://www.amadalamazigh.press.ma/pdf/LA%20GUERRE%20CHIMIQUE%20CONTRE%20LE%20RIF.pdf
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