Qui représente les abstentionnistes ? L’abstention comme vote silencieux aux législatives marocaines du 23 septembre 2026

Oui. Le chiffre de 38,08 % mérite d’être retenu ici, puisqu’il a été donné dans la nuit du 23 au 24 septembre par le ministre de l’Intérieur lors de la présentation des résultats provisoires. Cela signifie qu’environ 61,92 % des inscrits n’ont pas voté, soit près de 9,8 millions de personnes sur 15,8 millions d’inscrits. Il faut toutefois distinguer deux propositions : l’abstention peut être analysée comme un signal politique collectif, mais elle n’est pas juridiquement un « vote » et ne produit pas de représentation parlementaire propre. Les députés élus ont constitutionnellement un mandat de la Nation, non seulement de leurs électeurs. (H24info)
Introduction : quand la majorité silencieuse devient l’acteur central de l’élection
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont produit une donnée politique qui risque d’être éclipsée par la distribution des 395 sièges de la Chambre des représentants : la participation nationale n’a atteint que 38,08 %. Selon les résultats provisoires annoncés par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, près de six millions d’électeurs ont participé au scrutin, sur quelque 15,8 millions d’inscrits, tandis que les résultats attribuaient provisoirement 97 sièges au Parti Authenticité et Modernité (PAM), 66 au Rassemblement national des indépendants (RNI), 65 à l’Istiqlal et 54 au Parti de la justice et du développement (PJD), entre autres formations. La participation de 38,08 % constitue donc un événement politique en soi, indépendamment de la configuration parlementaire qui en découle (Ministère de l’Intérieur, 2026 ; Hallaoui, 2026). (H24info)
La question fondamentale qui se pose alors est simple mais institutionnellement profonde : qui va représenter les citoyens qui n’ont pas voté ? Cette interrogation contient une deuxième question, plus dérangeante encore : l’abstention doit-elle être considérée comme une simple absence, ou comme une forme de participation négative, un « vote silencieux » exprimant une distance, une défiance ou un refus à l’égard de l’offre politique disponible ? Dans une démocratie représentative, l’abstention ne possède pas de siège, ne dispose d’aucun groupe parlementaire et ne participe à aucune commission. Pourtant, elle peut devenir politiquement plus importante que chacun des partis pris séparément lorsque ceux-ci ne parviennent à mobiliser qu’une minorité du corps électoral.
Il convient néanmoins d’éviter une simplification : toute abstention ne signifie pas nécessairement rejet des partis. Certains citoyens peuvent être empêchés de voter, être indifférents au scrutin, considérer qu’aucun candidat ne correspond à leurs préférences, privilégier d’autres formes d’engagement politique ou considérer que le résultat électoral changera peu leur situation. L’abstention est donc un phénomène pluriel. Elle peut cependant devenir, lorsqu’elle atteint une ampleur aussi considérable, un indicateur majeur de la relation entre citoyens et institutions représentatives. C’est précisément dans cette perspective que mon analyse antérieure du « grand rendez-vous de l’abstention » proposait de considérer la participation électorale non comme une donnée secondaire, mais comme une dimension substantielle de la crise de la représentation politique au Maroc (Chtatou, 2026a). (جريدة العالم الأمازيغي)
Le résultat du 23 septembre invite ainsi à déplacer le regard : au lieu de demander uniquement qui a gagné les élections, il faut également demander qui n’a pas trouvé de raison suffisante pour voter. Cette seconde question ne permet pas d’identifier mécaniquement les intentions des abstentionnistes, mais elle oblige à examiner la capacité du système partisan à produire de la confiance, de l’identification, de la représentation et un sentiment d’efficacité politique.
Une précision décisive : l’abstention n’est pas juridiquement un vote
Avant d’interpréter politiquement les 61,92 % de non-participation, une distinction juridique s’impose. La Constitution marocaine de 2011 dispose, dans son article 62, que les membres de la Chambre des représentants sont élus pour cinq ans au suffrage universel direct. Elle ne crée aucun mécanisme permettant de transformer l’abstention en sièges parlementaires. L’article 60 précise en outre que les membres du Parlement tiennent leur mandat de la Nation. Autrement dit, les députés élus ne sont pas juridiquement les représentants exclusifs des personnes ayant voté pour eux ; une fois élus, ils participent à la représentation nationale dans son ensemble (Royaume du Maroc, 2011). (Habous)
Cette distinction est fondamentale. Dire que l’abstention est « un vote » peut être politiquement fécond comme métaphore, mais juridiquement elle n’est pas assimilée à un suffrage exprimé. Un bulletin blanc, un bulletin nul et une absence au bureau de vote ne sont pas identiques. L’abstention ne participe pas au calcul des suffrages permettant d’attribuer les sièges. Elle ne produit donc aucun député abstentionniste.
Mais l’absence d’effet juridique direct ne signifie pas l’absence de signification politique. Les démocraties contemporaines ne se réduisent pas aux mécanismes électoraux formels. La participation politique comprend également les manifestations, les mobilisations sociales, les associations, les pétitions, les réseaux numériques, les campagnes publiques et diverses formes d’expression citoyenne non électorale (van Deth, 2020). (OUP Academic)
C’est dans cet espace entre validité juridique et signification politique que l’abstention doit être analysée.
61,92 % : une absence qui ne peut plus être considérée comme marginale
Avec une participation de 38,08 %, environ 61,92 % des électeurs inscrits n’ont pas participé au scrutin. Sur une base de 15.801.162 inscrits, cela représente approximativement 9,8 millions de personnes. Le phénomène est d’autant plus significatif que la participation avait dépassé 50 % en 2021. Les chiffres de 2026 marquent donc un recul considérable par rapport au scrutin précédent et replacent la participation parlementaire marocaine parmi les niveaux historiquement faibles depuis 1963, même si les comparaisons doivent tenir compte des différences de contexte et d’organisation entre les scrutins (El Faiz, 2026 ; Hallaoui, 2026). (Lebrief)
La comparaison avec 2021 est particulièrement importante. Cette année-là, les élections législatives, communales et régionales avaient été organisées simultanément, ce qui pouvait favoriser la mobilisation en raison de la proximité des enjeux locaux et des réseaux personnels, familiaux et territoriaux. En 2026, les législatives se sont présentées comme une échéance distincte, ce qui rend la comparaison brute imparfaite mais ne fait pas disparaître la signification du recul de la participation (Hallaoui, 2026). (Médias24)
L’ampleur de l’abstention invite donc à dépasser une lecture purement arithmétique. Une démocratie représentative peut parfaitement fonctionner juridiquement avec une participation minoritaire, mais une faible mobilisation répétée peut progressivement affecter la perception de la légitimité politique des partis et la relation psychologique entre citoyens et institutions. La question n’est pas de savoir si le Parlement est constitutionnellement légitime : il le demeure dès lors que l’élection est organisée conformément aux règles constitutionnelles et légales. La question est plutôt de savoir quelle profondeur sociale possède cette représentation.
C’est là que se trouve le paradoxe du 23 septembre : les députés sont légalement les représentants de la Nation, mais ils émergent d’un scrutin auquel moins de quatre inscrits sur dix ont participé.
L’abstention : rejet catégorique ou langage politique pluriel ?
Il serait intellectuellement séduisant de conclure que les 61,92 % d’abstention constituent un rejet catégorique de tous les partis politiques présents. Une telle conclusion serait cependant trop forte au regard des données disponibles. L’abstention ne possède pas une cause unique et les statistiques de participation ne permettent pas de distinguer automatiquement l’abstention protestataire de l’indifférence, de la démobilisation, de l’empêchement matériel ou du désintérêt.
Cependant, l’hypothèse d’un désenchantement partisan ne peut pas être écartée. Elle s’inscrit dans un contexte plus large documenté avant le scrutin. Mon analyse publiée quelques jours avant l’élection soulignait déjà que nombre de jeunes Marocains ne se considéraient pas nécessairement comme apolitiques mais pouvaient être éloignés des formes partisanes traditionnelles, tandis que les réseaux sociaux offraient de nouvelles possibilités d’expression, de dénonciation, de mobilisation et de participation sans adhésion à un parti (Chtatou, 2026b). (Morocco World News)
Cette distinction entre dépolitisation et départisanisation est particulièrement importante. Un citoyen peut être profondément préoccupé par le chômage, la santé, l’éducation, la corruption, la justice territoriale ou les inégalités tout en considérant qu’aucun parti existant ne constitue l’instrument adéquat pour porter ces préoccupations. Dans ce cas, l’abstention ne signifierait pas nécessairement « je ne m’intéresse pas à la politique », mais plutôt « je ne trouve pas dans l’offre politique actuelle le véhicule politique auquel je souhaite confier ma voix ».
Cette hypothèse correspond à une transformation plus générale de la participation politique. Les citoyens peuvent aujourd’hui commenter, contester, produire des contenus, organiser des campagnes numériques ou participer à des mobilisations ponctuelles sans passer par les organisations partisanes traditionnelles (Chtatou, 2026b). (Morocco World News)
Ainsi, l’abstention peut être simultanément silence électoral et expression politique. Elle ne permet pas de connaître précisément le contenu du message, mais elle indique que le canal électoral n’a pas mobilisé une majorité des inscrits.
Le paradoxe de la représentation : élus par une minorité, représentants de la Nation
Le problème devient particulièrement intéressant lorsqu’on confronte l’arithmétique électorale à la conception constitutionnelle de la représentation. Les parlementaires marocains « tiennent leur mandat de la Nation » et la Chambre des représentants est élue au suffrage universel direct. Le système ne prévoit donc pas que chaque député représente exclusivement ceux qui ont voté pour lui (Royaume du Maroc, 2011). (Habous)
Cette conception permet de répondre juridiquement à la question « qui représente les abstentionnistes ? » : les députés élus représentent également les citoyens qui n’ont pas voté.
Mais cette réponse constitutionnelle ne résout pas entièrement le problème politique. Représenter juridiquement quelqu’un ne signifie pas nécessairement que cette personne se reconnaît politiquement dans celui qui la représente. La représentation possède donc au moins deux dimensions : une dimension institutionnelle, fondée sur le mandat légal, et une dimension sociologique, fondée sur l’identification et la confiance.
C’est précisément dans cette seconde dimension que l’abstention devient problématique. Si près des deux tiers des inscrits ne participent pas au scrutin, le Parlement devra gouverner et légiférer pour l’ensemble de la société, y compris pour ceux qui ont refusé ou omis de participer. Son défi sera alors de transformer une représentation juridiquement valide en représentation politiquement crédible.
Cette distinction évite deux erreurs symétriques. La première consisterait à déclarer que le Parlement ne représente personne parce que la majorité des inscrits n’a pas voté. La seconde serait de considérer que l’abstention n’a aucune importance parce que la procédure électorale reste juridiquement valide. Entre ces deux positions se trouve une réalité plus complexe : la légitimité institutionnelle peut coexister avec une fragilité de la mobilisation électorale.
Qui parle au nom des abstentionnistes ?
La réponse la plus exacte est : personne ne parle automatiquement en leur nom.
Les partis élus peuvent prétendre représenter l’ensemble des citoyens, mais aucun ne peut légitimement transformer l’abstention en soutien à son programme. Un parti qui obtient des sièges ne peut pas dire : « les abstentionnistes sont avec nous », pas plus qu’un autre parti ne peut affirmer : « les abstentionnistes sont contre nous ». L’abstention ne fournit pas cette information.
C’est précisément ce qui la distingue d’un vote exprimé. Le vote établit une préférence électorale observable. L’abstention établit principalement une non-participation observable. Le passage de l’une à l’autre exige une interprétation supplémentaire.
L’abstention est donc un « vote » au sens métaphorique, mais pas au sens électoral. Elle peut être comprise comme une voix sans bulletin, une donnée politique sans traduction institutionnelle directe. Elle dit quelque chose sur le rapport entre citoyens et élections sans dire exactement ce que chaque abstentionniste pense des partis.
La véritable question pour les formations politiques ne devrait donc pas être « pour qui les abstentionnistes auraient-ils voté ? », mais plutôt : pourquoi n’ont-ils pas considéré le scrutin comme suffisamment pertinent pour se déplacer ?
Cette interrogation est beaucoup plus exigeante, car elle renvoie à la confiance, à la crédibilité des programmes, à la proximité des élus, à la perception de l’efficacité gouvernementale et à la capacité des partis à transformer les préoccupations quotidiennes en propositions politiques intelligibles.
Une crise de la représentation plus qu’une simple crise de participation
L’abstention de 2026 doit également être replacée dans une évolution plus large de la relation entre citoyens et partis. Avant même l’élection, les analyses consacrées au scrutin mettaient en évidence le risque d’une crise de la représentation politique et la distance entre une partie de la population, notamment des jeunes, et les organisations partisanes traditionnelles (Chtatou, 2026a ; LeBrief, 2026). (جريدة العالم الأمازيغي)
Cette crise ne signifie pas nécessairement que les citoyens rejettent toutes les institutions politiques. Elle peut traduire une transformation des attentes. Les citoyens contemporains demandent souvent davantage de résultats, de proximité, de transparence et de responsabilité. Ils peuvent être moins disposés à accepter une politique fondée essentiellement sur les slogans, les promesses générales ou les réseaux d’intermédiation.
La question devient alors celle de la performance représentative. Un parti n’est pas seulement évalué au moment de l’élection ; il est également évalué sur sa capacité à transformer les problèmes sociaux en politiques publiques et les promesses électorales en résultats mesurables.
C’est ici que mes travaux précédents sur le passage d’un « Maroc des centres » à un « Maroc des territoires » prennent une dimension nouvelle. La représentation politique ne peut être dissociée de la représentation territoriale. Les citoyens des métropoles, des campagnes, des montagnes, du Rif, du Haut Atlas, du Souss, de l’Oriental ou des oasis du Sud-Est n’ont pas nécessairement les mêmes priorités, les mêmes contraintes ni les mêmes attentes. Une politique territoriale efficace doit donc reconnaître cette diversité au lieu de supposer qu’une politique uniforme produira automatiquement l’égalité (Chtatou, 2026c). (Foresight Net)
L’abstention peut ainsi être interprétée, avec prudence, comme l’un des symptômes d’un décalage entre l’offre politique nationale et les expériences quotidiennes territorialisées.
Le Maroc des territoires et la géographie de l’abstention
L’un des enseignements importants du scrutin est que le taux national masque de fortes différences territoriales. Le taux de participation a notamment été beaucoup plus élevé dans certaines régions du Sud, tandis que la moyenne nationale demeurait faible (Le Matin, 2026). (Le Matin.ma)
Cette diversité territoriale est essentielle pour comprendre l’abstention. Il n’existe probablement pas un abstentionniste marocain abstrait, mais des abstentionnismes socialement et territorialement différenciés. L’abstention d’un jeune diplômé sans emploi dans une grande ville, celle d’un habitant d’une zone rurale éloignée des services publics, celle d’une personne désillusionnée par les partis et celle d’un citoyen satisfait du système mais indifférent au scrutin ne peuvent être présumées identiques.
C’est pourquoi l’analyse nationale du chiffre de 61,92 % doit être complétée par une cartographie sociale, générationnelle et territoriale de l’abstention. La question essentielle n’est pas uniquement « combien n’ont pas voté ? », mais également « où, qui, pourquoi et dans quelles conditions n’ont-ils pas voté ? »
Cette démarche rejoindrait la logique du « Maroc des territoires » que j’ai défendue avant les élections : le développement, la représentation et la participation ne doivent pas être analysés uniquement depuis le centre, mais à partir des réalités différenciées des territoires (Chtatou, 2026c). (Foresight Net)
Jeunesse, départisanisation et nouvelle citoyenneté
La jeunesse mérite une attention particulière. Les données officielles montrent que les 18–24 ans ne représentent que 4 % des inscrits sur les listes électorales, tandis que les plus de 60 ans en représentent plus de 29 % (Royaume du Maroc, 2026). (Maroc)
Cette structure du corps électoral possède une signification politique considérable. Elle signifie que la jeunesse est relativement sous-représentée dans le corps électoral inscrit, alors même qu’elle constitue une composante centrale des transformations sociales et numériques du pays. Les analyses précédant le scrutin faisaient également apparaître une distance entre une partie de la jeunesse et les organisations politiques classiques (Chtatou, 2026b ; Reuters, 2026). (Morocco World News)
La question n’est donc peut-être plus simplement celle de la mobilisation des jeunes pour les partis, mais celle de la capacité des partis à comprendre une nouvelle grammaire de la citoyenneté. Un jeune citoyen peut être politiquement actif sans être partisan, critique sans être militant, engagé sur une question particulière sans appartenir à une organisation permanente.
Dans ce contexte, vouloir interpréter l’abstention exclusivement comme de l’apathie serait réducteur. Mais l’interpréter exclusivement comme une révolte serait tout aussi réducteur. L’abstention est un contenant dans lequel peuvent se trouver plusieurs attitudes différentes.
L’abstention comme « veto silencieux »
Le concept de « veto silencieux » peut néanmoins être utile à condition de le considérer comme une catégorie analytique et non comme une description exhaustive. Lorsque les partis ne parviennent pas à mobiliser une majorité des inscrits, l’abstention peut fonctionner politiquement comme un signal négatif : aucune offre politique n’a réussi à convaincre une majorité du corps électoral de participer.
Ce signal ne sélectionne pas une alternative. Il ne désigne pas un gouvernement de remplacement. Il ne propose pas un programme. Mais il peut indiquer que les mécanismes ordinaires de la représentation ne suffisent plus à créer l’adhésion électorale.
L’idée est importante parce qu’une élection ne mesure pas uniquement la préférence entre candidats. Elle mesure également la capacité du système politique à mobiliser les citoyens autour de l’idée que le vote compte.
L’abstention massive pose donc une question d’efficacité politique perçue : les citoyens pensent-ils que leur participation peut réellement modifier les politiques publiques, améliorer les services, créer de l’emploi, réduire les inégalités territoriales ou renforcer la responsabilité des gouvernants ?
Si la réponse devient négative pour une fraction importante du corps électoral, le problème dépasse les partis pris individuellement. Il touche le fonctionnement de la représentation politique elle-même.
Le danger d’une lecture partisane de l’abstention
Il serait toutefois politiquement et scientifiquement incorrect de transformer automatiquement l’abstention en victoire imaginaire d’un « parti des abstentionnistes ». Il n’existe pas, en 2026, de Parti de l’abstention ayant présenté des listes, formulé un programme et obtenu juridiquement des sièges.
L’abstention ne constitue pas une force parlementaire homogène. Les abstentionnistes ne partagent pas nécessairement les mêmes valeurs, les mêmes préférences idéologiques ou les mêmes intérêts sociaux. Certains peuvent être proches de la gauche, d’autres de la droite, d’autres encore du conservatisme, du libéralisme, du nationalisme, de l’écologie ou d’aucune de ces catégories. Certains peuvent rejeter tous les partis ; d’autres peuvent avoir une préférence partisane mais ne pas avoir voté.
Cette hétérogénéité explique pourquoi l’abstention ne peut pas être convertie mathématiquement en sièges.
Le phénomène doit donc être traité comme une question de représentation, non comme une nouvelle catégorie électorale juridiquement constituée.
Après l’élection : le véritable test commence
Le résultat du 23 septembre ne clôt donc pas la question de l’abstention ; il l’ouvre. Les partis qui disposeront de députés devront gouverner une société dont une large majorité des inscrits n’a pas participé au scrutin. La nouvelle majorité devra donc chercher à élargir la confiance au-delà de sa base électorale immédiate.
Cette tâche implique plusieurs transformations : renforcer la proximité entre élus et citoyens, rendre les programmes mesurables, publier régulièrement les résultats de l’action publique, mieux territorialiser les politiques publiques, renforcer la responsabilité parlementaire et donner davantage de visibilité aux mécanismes permettant aux citoyens de contrôler les élus.
C’est également ici que la question territoriale devient centrale. Si l’abstention est liée, au moins en partie, à une perception d’éloignement du pouvoir, alors la régionalisation avancée doit produire davantage qu’une architecture administrative. Elle doit créer une véritable proximité politique et administrative.
Dans mon analyse consacrée au « Maroc des territoires », j’ai proposé de considérer la prochaine législature à travers la capacité du gouvernement à réduire les écarts entre centre et périphérie, métropoles et montagnes, villes et campagnes, territoires fortement connectés et territoires moins intégrés aux réseaux de développement (Chtatou, 2026c). (Foresight Net)
La représentation politique ne peut en effet être durablement crédible si le citoyen ne perçoit pas de relation entre son vote, son territoire et l’amélioration concrète de sa vie quotidienne.
Vers un nouveau contrat représentatif
Le scrutin du 23 septembre 2026 pose donc les bases d’une réflexion plus profonde sur le contrat représentatif marocain. Celui-ci ne peut plus être défini seulement par la séquence : campagne, vote, proclamation des résultats, formation du gouvernement. Il doit intégrer un cycle plus long : écoute, participation, représentation, action publique, évaluation et reddition des comptes.
Dans cette perspective, les abstentionnistes ne demandent pas nécessairement une représentation séparée. Ils posent plutôt une question à la représentation existante : êtes-vous capables de nous convaincre que nous faisons réellement partie du système politique que vous prétendez représenter ?
Cette interrogation est d’autant plus importante que le système constitutionnel marocain confère au Parlement une fonction centrale de législation et de contrôle, tandis que l’article 47 lie la nomination du Chef du Gouvernement au parti arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants, sur la base des résultats du scrutin (Royaume du Maroc, 2011). (Bdj)
Le faible niveau de participation ne remet donc pas juridiquement en cause ce mécanisme, mais il lui donne une responsabilité politique supplémentaire : celle de reconstruire le lien entre institutions élues et citoyens non mobilisés.
Conclusion : qui représentera ceux qui n’ont pas voté ?
La réponse à la question initiale est à la fois simple et complexe. Juridiquement, les abstentionnistes seront représentés par les députés élus, car ceux-ci tiennent leur mandat de la Nation. Politiquement, cependant, personne ne peut prétendre parler automatiquement au nom des 61,92 % d’inscrits qui n’ont pas participé au scrutin. (Habous)
C’est précisément cette distinction qui donne au scrutin du 23 septembre sa portée particulière.
L’abstention n’est pas un vote au sens juridique. Elle ne produit pas de sièges, ne désigne pas de représentants et ne permet pas d’identifier directement une préférence politique. Mais elle peut être un fait politique majeur, surtout lorsqu’elle concerne près des deux tiers des inscrits. Elle devient alors une donnée qu’aucun gouvernement, aucun Parlement et aucun parti ne peut raisonnablement traiter comme une simple absence.
Dire que l’abstention constitue un rejet catégorique de tous les partis serait cependant aller au-delà de ce que les données permettent d’établir. Elle peut contenir du rejet partisan, de la défiance, de l’indifférence, de la démobilisation, de l’empêchement ou d’autres motivations. Mais même cette pluralité n’annule pas sa signification : le système partisan n’a pas réussi à mobiliser une majorité des citoyens inscrits.
Le véritable message du 23 septembre n’est donc pas nécessairement « les abstentionnistes sont contre les partis ». Il est plus prudent et peut-être plus profond : les partis n’ont pas réussi à transformer leur compétition électorale en une mobilisation majoritaire du corps électoral.
Cette distinction ouvre une réflexion essentielle sur la démocratie marocaine. Une représentation institutionnellement valide peut-elle rester durablement forte si elle ne parvient pas à produire une participation significative ? La réponse dépendra moins du chiffre du 23 septembre que de la manière dont les institutions interpréteront ce chiffre et y répondront.
Le véritable défi de la prochaine législature sera ainsi de transformer l’abstention en objet d’écoute plutôt qu’en objet de mépris, en question politique plutôt qu’en statistique secondaire. Les citoyens qui n’ont pas voté n’ont pas créé un Parlement parallèle ; ils ont cependant créé, par leur absence collective, une question que le Parlement devra affronter.
Cette question pourrait être formulée ainsi : comment représenter une société dont une majorité des inscrits n’a pas jugé nécessaire de participer au mécanisme électoral censé organiser sa représentation ?
Le problème n’est finalement pas seulement de savoir qui gouvernera le Maroc après le 23 septembre. Il est de savoir comment reconstruire le désir de participer à la construction politique du Maroc.
Le prochain gouvernement sera donc confronté à une double exigence : gouverner ceux qui ont voté et reconquérir la confiance de ceux qui ne l’ont pas fait. La première tâche relève du mandat électoral ; la seconde relève de la reconstruction du contrat politique.
L’avenir de la représentation marocaine se jouera précisément dans cet espace entre les deux.
Bibliographie APA
- Chtatou, M. (2026a, 5 septembre). Le grand rendez-vous de l’abstention ? Les législatives marocaines du 23 septembre 2026 face à la crise de la représentation politique. Le Monde Amazigh. (جريدة العالم الأمازيغي)
- Chtatou, M. (2026b, 15 septembre). Moroccan youth and party-less politics: Toward a new grammar of civic participation. Morocco World News. (Morocco World News)
- Chtatou, M. (2026c, 24 août). Morocco of territories: The 2026 legislative elections and the urgency of a new territorial convergence policy. International Foresight Professionals. (Foresight Net)
- El Faiz, S. (2026, 23 septembre). Législatives au Maroc : retour sur 60 ans de taux de participation. LeBrief. (Lebrief)
- Hallaoui, A. (2026, 23 septembre). Législatives 2026. Le taux de participation final est de 38,02% (Intérieur). Médias24. (Médias24)
- Le Matin. (2026, 24 septembre). Élections 2026 : le PAM en tête avec 97 sièges, le RNI et l’Istiqlal au coude-à-coude, le PJD quatrième. (Le Matin.ma)
- LeBrief. (2026, 5 septembre). Élections 2026 : le Maroc face au risque de l’abstention. (Lebrief)
- Reuters. (2026, 17 septembre). Morocco’s political parties battle youth disenchantment ahead of election. (Reuters)
- Royaume du Maroc. (2011). Constitution du Royaume du Maroc. (Habous)
- Royaume du Maroc. (2026). Les élections législatives du 23 septembre en chiffres. Maroc.ma. (Maroc)
- van Deth, J. W. (2020). Non-electoral participation. In R. Rohrschneider & J. Thomassen (Eds.), The Oxford handbook of political representation in liberal democracies (pp. 470–489). Oxford University Press. (OUP Academic)
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