Témoignage En hommage à Michael Peyron

Par: Khalafi Abdeslam
Par: Khalafi Abdeslam

C’est un grand homme de terrain. Un homme de recherche et de science par excellence. Il a parcouru, pendant des longues années, les montagnes et les vallées de l’Atlas à la recherche d’informateurs, de témoins et de créateurs de la parole poétique. Il a su comment accéder aux Maroc profond et nous préserver un trésor précieux. Ces travaux sur la littérature amazighe et sur l’histoire du Maroc central sont considérés par les spécialistes des mines inépuisables et des références indispensables en matière de recherche académique. Grace à ces travaux et à ses recherches minutieuses, imazighen ont préservés une partie considérable de leur mémoire commune et de leur patrimoine ancestral.

Ce grand «IZM» berbérisant (tamazightisant) angliciste, né en France, éduqué en Angleterre, Docteur en Géographie et professeur aux trois Universités de Grenoble, de Rabat, et d’Alakhawayn, a prouvé un attachement profond pour le pays et les valeurs des imazighen. Il a démontré son amour pour la tradition orale amazighe, et même, il a donné l’exemple aux jeunes chercheurs d’aller sur le terrain et de descendre aux populations les plus isolées pour sauver ce qui reste de leurs patrimoine ; il les a incité, en donnant le modèle, à procéder pour accomplir la vraie mission de la recherche; celle de sauvegarder, protéger et développer l’entité culturelle nationale ; celle de préserver ce qui fait de nous des marocains et non des étrangers; il les a poussé a ne pas rester chez eux, préférant «devenir un jour les Martinets, les Chomskys, et les Halles, etc du Maghreb» (Saib).

peyron2En tant que randonneur alpin, ce Grand «IZM», attiré, depuis 1965, par la splendeur des paysages, il a exploré «les recoins les plus secrets tout au long des années suivantes» ; et durant ces longues années, il a découvert le gout de l’hospitalité des populations amazighes; il a découvert ce que nos concitoyens n’ont pas, malheureusement, découvert durant 14 siècles; il a découvert le sens et la beauté du verbe amazighe ; il à découvert l’ «izli» amazighe et l’amour que porte imazighen pour cet «izli». C’est une découverte qui forgera entre le chercheur et le peuple «une sympathie durable» ; une sympathie qui ne finira pas seulement par l’apprentissage et la maîtrise de la langue amazighe, mais de se lancer, aussi, dans les engrenages de la recherche.

Son ouvrage «isaffen ghbanin» (Rivières Profondes, Casablanca, Wallada, 1993), fruit de sa propre collecte dans la région de Tounfit / Imilchil entre 1980 et 1987, nous donne une image claire sur le travail qu’il a mené. C’est un travail qui dessine, avec une grande exactitude et authenticité, le paysage littéraire oral de la région (izlan, timawayin et timdyazin), comme il permet aux francophones, par le biais de la traduction, d’accéder au génie de la langue poétique amazighe. Partant du principe que l’expression poétique traduite ne peut être un calque de la langue poétique originelle, il a apporté un soin particulier au rapport signifiant/signifié. Sa mission n’était pas de traduire les contenus ou les idées d’Izlan et de Timawayin, mais sa grande mission était de traduire les «qualités langagières du texte d’origine» et, à travers ses qualités langagières, traduire l’essence (l’âme) de la poéticité amazighe; traduire les profondeurs de la sensibilité spirituelle ancrée dans cet imaginaire qui se manifeste, au niveau linguistique, comme étant un «raccourci de la pensée» amazighe; la mission n’était pas, donc, facile. Elle se résume dans la question: Comment peut on traduire ce que l’amazighe dit poétiquement en peu de mots dans une langue qui ne peut dire ou exprimer qu’en utilisant beaucoup de mots ?.

Notre ami, le professeur Jilali Saib, nous expose la méthodologie adoptée pour interpréter le corpus par ces mots :
«Toujours en ce qui concerne l’interprétation du corpus, il doit être félicité pour nous avoir livré une très bonne «restitution» des vers amazigh en un «français correct», voire poétique, en s’inspirant de modèles laissés par – inter alia- Chrétien de Troyes, Louis Labé, Ronsard, et en s’aidant de travaux académiques effectuées dans ce domaine par les grands tamazightisants tels Paulette Galand-Pernet, Jeanine Drouin, Tassadit Yacine et, bien sûr, le regretté Mouloud Mammeri».

peyronAu fil des années, le corpus interprété, s’enrichissait de plus en plus, et l’espace de recherche s’élargissait englobant les régions de Ksiba, Zawit Cheikh, Tighessaline, Mrirt, El Hajeb, Azrou, Itzer, Midelt, Imilchil, et l’Assif Melloul. En 2002, il publiera un autre ouvrage sur les «Poésies berbères de l’époque héroïque, Maroc central (1908-1932)» (Aix-en-Provence, Édisud, 2002). L’ouvrage ne se débarquera pas de la méthodologie adoptée. Il constituera une continuité d’ «isaffn». Fruit d’une collaboration fructueuse avec Harry Stroomer et Claude Brenier-Estrine, le chercheur se chargera de balayer la poussière entassée sur les archives Arsène Roux à Aix-en-Provence depuis de décennies. La récolte n’était pas facile. Il lui a fallu photocopier les manuscrites, les saisir, les traiter, les compléter auprès de locuteurs natifs, les traduire et les analyser. Ainsi, l’ «Izli» amazighe devient, entre ses mains, un témoignage qui n’exprime pas seulement la sensibilité poétique, mais témoigne aussi d’une époque héroïque : il nous informe sur les lieux, les personnages, les attitudes, les événements et la résistance suicidaire des combattants amazighs devant les chars et la machine destructrice de l’occupant.

En 2003, il publiera “Women as Brave as Men: Berber heroines of the Moroccan Middle Atlas” (Ifrane, AUI Press, 2003). L’ouvrage englobe des dizaines de contes recueillis auprès de plusieurs locuteurs dont l’appartenance linguistique est Ayt Warayn, variante plus proche de tarifit. Les textes traduits à l’anglais, constituent le premier travail publié dans ce parler limitrophe. En fait, il s’est focalisé sur deux sous- parler: «celui des Ayt Bou Slama de Bab ou Idir et celui des Ighezrane de la région Oued Zloul / Bou Iblane». L’originalité du travail ne se limite pas seulement à la collecte, transcription, traduction et analyse, mais il met aussi « en exergue l’action primordial des femmes dans la société amazighe ». C’est un travail qui nous rappelle de la spécificité amazighe dans une société plurielle, accueillante et donne, à la femme, une place distinguée.

Je ne vais pas vous exposer tout les ouvrages de notre « IZM », mais je vais vous citer seulement quelques uns :
1.De l’Ayachi au Koucer: randonnées dans le Haut Atlas, French Alpine Club, Rabat, 1977.
2.La Grande Traversée de l’Atlas marocain (G.T.A.M.), Rabat: Imprimatlas, 1988 (1984).
3.Great Atlas Traverse Morocco, vol.1 Moussa gorges to Ayt Bou Wgemmaz, Goring: West Col, 1989.
4.Great Atlas Traverse Morocco, vol. 2 Ayt Bu Wgemmaz to Midelt including Middle Atlas and Saghro massif, Goring: West Col,1990.
5.Isaffen Ghbanin/ Rivières Profondes, poésies du Moyen-Atlas Marocain taduites et annotéeqs, Casablanca: Wallada, 1993.
6.Vercors-Dévoluy: mountains and landscapes, Goring: West Col, 1994.
7.Provence: mountains and landscapes, Goring: West Col, 1998.
8.Annotated Berber Bibliography, AUI, 2000.
9.Poésies berbères de l’époque héroïque, Maroc central (1908-1932), Aix-en-Provence: Edisud, 2002.
10. Guide de trekking, Maroc, coffret Nathan, 2002.
11. As co-author with H. Stroomer & C. Brenier-Estrine, Catalogue des archives berbères du fonds “Arsène Roux”, Köppe-Vogel RKVK, 2003 (in the press).
12. Women braver than men: Berber heroines of the Moroccan Middle Atlas, AUI, 2003
13. Hills of Defiance, a detailed history of the Berbers of the Moroccan
14. zi ti n dzizawt ar tawada tazizawt, Middle-Atlas Berber poetry 1932-1975.

Jilali Saib énumère au mois quatre raisons qui ont poussé Michael Peyron à travailler sur le Maroc profond et à publier tant d’ouvrages et d’articles sur la culture, la langue et l’histoire des imazighens. La première raison est l’amitié qui s’était établie entre lui et la population amazighe ; la deuxième est « l’appréciation de la tradition orale de la région » du moyen atlas ; la troisième est « la dette ressentie envers le Maroc et ses amies amazigh » ; la quatrième est « le désir de fixer par écrit…une tranche représentative de la culture orale berbère ».

Ainsi, Michael Peyron a sauvegardé un trésor amazigh sans égale comme il a influencé la scène culturelle marocaine, et il a tracé aux jeunes chercheurs la voie de la recherche scientifique. Avec isaffen ghbanin, il a irrigué la mémoire des marocains, et avec the brave women il a participé à la restitution de la langue féminine. Pour cela et pour tout les autres travaux qu’il a mené durant plus de 40 ans, il mérite, non seulement notre considération et notre respect, mais aussi il mérite que l’on considère memmis n tmurt / n tmazirt, c’est-à-dire un « izm abrbac », un vrai « izm » .

*Merci Michel Peyron.

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