MAROC

À l’UPJV, un atelier de conversation inédit pour célébrer les langues et cultures amazighes : rencontre avec EL AYADI Wahiba, l’enseignante qui ouvre la voie

À seulement 31 ans, enseignante d’anglais et de FLE à l’Université de Picardie Jules Verne, jeune mère et femme engagée, EL AYADI Wahiba crée un espace inédit dans l’enseignement supérieur français : un atelier “Langues et Cultures Amazigh”. Selon elle, c’est la première fois qu’un tel dispositif est proposé dans une université française. Une initiative pionnière, porteuse d’identité, de savoirs et de transmission.

Un atelier unique en France pour redonner sa place à l’amazighité

« À ma connaissance, c’est la première fois qu’un atelier entièrement dédié aux langues et cultures amazighes est animé dans une université française », explique EL AYADI Wahiba.

Pour elle, l’université doit être un lieu où l’on transmet des savoirs, mais aussi où l’on réhabilite des cultures et des langues longtemps invisibilisées. Son atelier vise ainsi à faire découvrir l’histoire millénaire, les traditions, les coutumes et les variantes linguistiques du peuple amazigh, de manière vivante, rigoureuse et inclusive.

Valoriser les langues maternelles : une démarche profondément humaniste

Parmi les objectifs centraux de l’atelier, la valorisation des langues maternelles occupe une place majeure.

« Cet espace permet à chacun de comprendre que sa langue, même minorée, possède une beauté, une histoire, une dignité. Notre diversité culturelle est notre force », insiste EL AYADI Wahiba.

Les trois étudiantes rencontrées ce mardi 2 décembre 2025 témoignent de l’importance de cette reconnaissance.

Trois voix étudiantes : redécouvrir l’amazighité

Ghanam Nihel, 19 ans — Rifaine de Dar Kebdani (Maroc), étudiante en L1 Sciences de l’Éducation

Nihel explique d’abord son choix de rejoindre l’atelier ainsi que son lien avec cette langue:

« Même si je suis rifaine, je réalise que je connais très peu l’histoire de ma région. Cet atelier est une occasion unique de combler ce manque. Mon lien avec cette langue est identitaire, mais très ténu. Je savais que cette langue m’appartenait, sans réellement la maîtriser. »

La culture amazighe, pour elle, évoque directement sa région d’origine, la région de l’Oriental dans le Nord du Maroc. Préserver la langue est pour elle une nécessité :

« Ne pas parler cette langue crée une rupture. Je la ressens quand je tente de communiquer avec mes grands-parents qui ne parlent que le rifain. »

L’atelier a également fait évoluer son vocabulaire et sa perception historique de la langue:

« J’ai découvert l’étymologie de nombreux termes et j’ai retiré “berbère” de mon vocabulaire, car je comprends désormais sa connotation parfois négative. La mythologie amazighe et les anciennes croyances. Je ne m’attendais pas à cette richesse, et cela éclaire beaucoup de traditions encore présentes aujourd’hui. »

Hadadou Mélissa, 19 ans — Kabyle de Tizi Ouzou (Algérie), étudiante en L2 Sciences de l’éducation.

Pour Mélissa, la motivation est claire :

« Je voulais en savoir plus sur mes origines et comprendre d’où je viens. Je suis liée à cette culture par mes parents et la langue qu’ils m’ont transmise. J’essaie toujours d’en apprendre davantage, notamment via les réseaux sociaux et internet. »

La culture amazighe est pour elle une force collective  et la préservation de la langue est une évidence:

« C’est une communauté solidaire et combattante, forgée par son histoire, ses coutumes et ses traditions.C’est une langue magnifique qui se perd, surtout chez les enfants d’immigrés. Si elle disparaît, une partie de nous disparaît aussi. »

Ce qui est intéressant de souligner ici c’est également le lien que cet atelier créé entre plusieurs pays du Maghreb. C’est l’occasion de faire du lien et de se sentir similaires à d’autres communautés maghrébines:

« J’ai découvert de nombreuses similarités entre les peuples amazighs de différents pays, dans la langue comme dans les traditions. Ça crée une proximité que je ne soupçonnais pas. »

Mélissa recommande l’atelier sans hésiter mais elle a également un message pour les jeunes amazighs:

« Au-delà de la langue, on étudie l’histoire d’un peuple encore trop méconnu. Et cela redonne enfin une place aux langues maternelles à l’université.  Intéressez-vous à la pluralité des langues amazighes, ainsi qu’aux coutumes qui les accompagnent. C’est une richesse immense. »

Laanaya Wiem, 19 ans — Marocaine de Fès, originaire de Oued Amlil, étudiante en L1 Sciences pour la Santé

Wiem porte un héritage qui lui parvenait autrefois en fragments :

« Mon arrière-grand-mère amazighe utilisait parfois des mots que je ne comprenais pas. L’absence de transmission au sein de ma famille a éveillé ma curiosité. »

Pourquoi avoir intégré l’atelier ?

« Je voulais comprendre l’histoire de mes ancêtres, et après avoir entendu un cours de Wahiba EL AYADI, j’ai eu envie d’aller plus loin. Mes parents n’ont pas beaucoup d’informations sur nos origines. J’ai donc choisi de faire mes propres recherches. La communauté amazigh ? Pour moi c’est une communauté fière, profondément ancrée dans son histoire. En tant qu’arabophone, je pense que préserver les langues amazighs est essentiel. Renier cette langue reviendrait à renier une partie de l’histoire de notre pays – et même l’existence de nos ancêtres. »

Un partenariat qui s’étend au Maroc

Grâce à la dynamique créée par l’atelier, un partenariat a été établi avec Mme Fadma Boudra, enseignante à l’ISADAC de Rabat. D’origine rifaine et fervente défenseuse de la langue Amazigh elle met ses connaissances au service d’un enseignement qualitatif et reconnu dans le monde amazighophone. Cet échange ouvrira la voie à des interventions croisées et à une collaboration renforcée dès le prochain semestre. Pour les étudiantes, cela confirme la valeur du projet.

Mme Boudra s’exprime sur l’atelier : “en ce qui me concerne, je tiens simplement à ajouter que j’ai été très heureuse de participer à une telle collaboration. Le fait de constater la volonté de renouer avec la langue maternelle, exprimée par une professeure franco-marocaine et ses étudiantes d’origine maghrébine, signifie pour moi que le militantisme en faveur des droits linguistiques et culturels des Amazighs a déjà porté ses fruits. Ce passage de relais d’une génération à l’autre constitue précisément notre finalité.

À travers ce partenariat fructueux, nous avons pu développer plusieurs pistes de travail autour de la langue amazighe — en particulier la variante tarifit dans notre cas —, notamment des actions de revitalisation et de collecte de la poésie orale, des contes et des expressions figées. L’objectif est de préserver ce patrimoine afin d’éviter que toute une partie des termes qui y sont présents ne disparaisse.”

Une enseignante engagée : transmettre, honorer, valoriser

EL AYADI Wahiba, originaire du Rif, incarne une nouvelle génération d’enseignants qui mettent leur savoir au service de l’affirmation culturelle.

« Mon objectif est simple : transmettre, honorer nos ancêtres et donner aux nouvelles générations les outils pour comprendre qui elles sont », affirme-t-elle. « Transmettre l’amazighité à l’université, c’est honorer nos ancêtres et ouvrir des chemins nouveaux pour nos étudiants. » — EL AYADI Wahiba

Avec cet atelier inédit en France, elle inscrit une nouvelle page dans l’histoire de la présence amazighe dans l’enseignement supérieur : une démarche académique, culturelle, identitaire et profondément humaine.

Nadia BOUDRA

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