Fatima Ezzahra El Mansouri et l’évolution de l’architecture du pouvoir politique au Maroc : genre, establishment, capital politique et limites de la transformation exécutive
Introduction
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement le 29 septembre 2026 constitue l’un des développements les plus symboliquement importants de la politique marocaine contemporaine. Pour la première fois dans l’histoire du Royaume, une femme a été chargée de former et de diriger le gouvernement national. Sa nomination est intervenue à la suite des élections législatives du 23 septembre 2026, au cours desquelles le Parti authenticité et modernité (PAM), dont El Mansouri coordonne désormais la direction collective, est arrivé en tête avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants. Le taux de participation électorale, cependant, n’a atteint que 38,08 %, soit un niveau nettement inférieur à celui enregistré lors des scrutins de 2016 et 2021, plaçant le nouveau gouvernement devant un double défi : construire une majorité parlementaire et répondre à une crise plus large de la représentation politique (Royaume du Maroc, 2026 ; Chtatou, 2026a). Le mécanisme constitutionnel est clair : l’article 47 de la Constitution de 2011 dispose que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, tandis que l’article 48 établit que le Roi préside le Conseil des ministres et que l’article 49 réserve à celui-ci un certain nombre de questions stratégiques (Royaume du Maroc, 2011). La nomination d’El Mansouri est donc simultanément une conséquence électorale, un acte constitutionnel et une décision royale.

Toutefois, la portée historique d’El Mansouri ne saurait être réduite au fait qu’elle soit la première femme à accéder à la fonction de Chef du gouvernement. Sa trajectoire politique soulève une question plus complexe concernant l’évolution de la nature du pouvoir politique au Maroc : qui peut accéder aux niveaux les plus élevés du gouvernement, à travers quels réseaux, avec quel type de capital politique et avec quel degré d’autonomie par rapport à l’institution centrale du pays, à savoir la monarchie ? La trajectoire d’El Mansouri est particulièrement révélatrice parce qu’elle réunit plusieurs dimensions apparemment contradictoires de la vie politique marocaine. Elle est une professionnelle hautement diplômée et juriste, une élue municipale, une ancienne parlementaire, une ministre et une dirigeante partisane, mais elle appartient également à un milieu social établi et fait partie des figures fondatrices du PAM, parti dont les origines sont étroitement associées à Fouad Ali El Himma, conseiller influent du roi Mohammed VI. Sa trajectoire ne peut donc être interprétée de manière convaincante ni comme la conquête indépendante de l’establishment politique par une outsider, ni comme la simple promotion d’un instrument politique du Palais. Elle illustre plutôt la manière dont les élites politiques marocaines contemporaines se construisent à travers l’interaction entre légitimité électorale, enracinement local, compétence professionnelle, organisation partisane, réseaux d’élite et proximité avec la monarchie.
L’ascension d’El Mansouri doit ainsi être comprise comme un processus d’incorporation et d’accumulation politiques. Elle a toujours évolué à l’intérieur de l’ordre politique établi, mais elle y a également accumulé des ressources politiques qui lui sont propres. Sa longue expérience à Marrakech, notamment ses deux périodes à la présidence du conseil communal de la ville, lui a procuré une identité électorale et territoriale qui ne peut être réduite à sa relation avec le Palais. Son expérience en tant que ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville entre 2021 et 2026 a par ailleurs renforcé son profil de responsable politique spécialisée dans l’administration, le développement urbain et la gouvernance territoriale (SNRT, 2026). Son ascension illustre ainsi une transformation plus générale de la politique marocaine, dans laquelle la distinction entre « establishment » et « homme ou femme politique indépendant(e) » devient de plus en plus difficile à maintenir.
De Marrakech à l’exécutif national
La biographie d’El Mansouri est importante parce qu’elle montre que son ascension politique n’a été ni soudaine ni exclusivement nationale. Née à Marrakech en 1976, elle a étudié le droit privé à l’Université Mohammed V de Rabat, obtenu un diplôme d’études supérieures en droit des contrats et des affaires à l’Université de Montpellier et un certificat en droit anglo-saxon à Pace University aux États-Unis. Elle a ensuite exercé comme avocate spécialisée dans les questions foncières et immobilières et a été inscrite au barreau de Marrakech à partir de 2005 (SNRT, 2026). Cette formation professionnelle revêt une importance politique particulière parce que le foncier, l’habitat, l’urbanisation et l’aménagement territorial constituent certains des domaines les plus sensibles de l’action publique marocaine. Son portefeuille ministériel ultérieur correspondait donc directement à un domaine dans lequel elle possédait déjà une expertise professionnelle.
Sa carrière politique commence en 2007 avec le Mouvement pour tous les démocrates, avant sa participation en tant que membre fondatrice du PAM en 2008. En 2009, elle est élue présidente du conseil communal de Marrakech, devenant la première femme à occuper la fonction de maire de la ville. Elle entre ensuite au Parlement, où elle siège de 2011 à 2016 puis de 2016 à 2021. Elle préside le Conseil national du PAM de 2015 à 2024 et retrouve la présidence du conseil communal de Marrakech en 2021. En octobre de la même année, elle entre au gouvernement en tant que ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville. Depuis 2024, elle coordonne la direction collective du PAM (SNRT, 2026). Sa trajectoire représente donc une accumulation remarquable d’expériences institutionnelles : gouvernement local, Parlement, organisation partisane, administration ministérielle et, finalement, fonction de Chef du gouvernement.
Sa première élection à la tête de la municipalité de Marrakech est particulièrement significative parce qu’elle montre que son identité politique s’est construite dans un territoire électoral avant d’atteindre l’exécutif national. En juin 2009, elle bat le maire sortant Omar Jazouli lors d’un scrutin municipal au cours duquel le PAM participe à une coalition impliquant plusieurs formations politiques (Le Matin, 2009). L’importance de cet épisode ne réside pas uniquement dans le fait qu’une femme devienne maire, mais aussi dans le fait que Marrakech devient le principal socle territorial de sa carrière politique. Elle n’est donc pas simplement une personnalité nationale affectée à une fonction locale ; elle a construit une partie substantielle de sa légitimité politique dans une ville qui possède une importance économique, culturelle, touristique et administrative considérable.
Son retour à la présidence du conseil communal de Marrakech en 2021 est encore plus révélateur. La capacité à reconquérir une fonction élective majeure après l’avoir perdue démontre une certaine résilience politique et une capacité organisationnelle qui ne peuvent être expliquées uniquement par la proximité avec le Palais. Cette trajectoire suggère qu’El Mansouri a développé une base politique, une connaissance institutionnelle et une capacité de négociation au niveau local qui lui sont propres.
Cette trajectoire rejoint les recherches consacrées au genre et au recrutement politique au Maroc. Des travaux expérimentaux sur les attitudes à l’égard des femmes politiques ont notamment identifié El Mansouri comme l’exemple d’une femme ayant dépassé le cadre de la représentation fondée sur les quotas pour obtenir une investiture dans une circonscription non réservée après avoir établi sa réputation dans la politique municipale (Lloren, 2024). Sa carrière remet donc en question l’idée selon laquelle la représentation politique féminine au Maroc serait principalement le produit des quotas. Les mécanismes institutionnels destinés à renforcer la représentation des femmes peuvent ouvrir des portes politiques, mais l’expérience individuelle, la visibilité locale et le soutien partisan peuvent ensuite générer un capital politique autonome.
Establishment et autonomie politique
La question de savoir si El Mansouri est une femme politique de l’establishment ou une actrice politique autonome doit donc être résolue en rejetant cette opposition binaire. Elle est clairement une personnalité de l’establishment au sens sociologique et institutionnel. Son milieu familial, sa formation professionnelle, son association précoce au Mouvement pour tous les démocrates, son appartenance à la génération fondatrice du PAM et sa proximité avec Fouad Ali El Himma la situent dans les cercles qui ont joué un rôle central dans la reconfiguration de la vie politique marocaine sous Mohammed VI. Fondé en 2008, le PAM est rapidement devenu l’un des principaux véhicules politiques de l’ordre politique postérieur aux années 2000. Sa relation historique avec El Himma, proche conseiller royal, a régulièrement suscité des débats sur les frontières entre politique partisane et establishment royal.
Toutefois, la proximité avec l’establishment ne doit pas automatiquement être assimilée à une absence d’autonomie politique. Le pouvoir politique marocain a historiquement fonctionné à travers des réseaux qui se chevauchent plutôt qu’à travers une distinction simple entre institutions étatiques formelles et autorité royale informelle. L’analyse classique de Waterbury sur les élites politiques marocaines insistait déjà sur la segmentation des structures politiques, les mécanismes de médiation des élites et l’importance des réseaux reliant le centre aux sociétés locales (Waterbury, 1970). Tozy a également montré l’importance du courtage politique, du pluralisme institutionnel et de la relation complexe entre monarchie, partis politiques et élites sociales (Tozy, 1999). Dans ce contexte, la trajectoire d’El Mansouri peut être interprétée comme une forme contemporaine d’intégration des élites : elle agit à l’intérieur du système tout en développant ses propres ressources au sein de celui-ci.
Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’on aborde la notion de cooptation. La cooptation ne signifie pas nécessairement que l’individu intégré ne possède aucune capacité d’action propre. Elle décrit plutôt un processus politique par lequel les centres de pouvoir établis intègrent des individus influents, des élites locales et de nouveaux acteurs politiques dans les structures institutionnelles. Le développement politique marocain est caractérisé par des réformes progressives et une architecture politique dans laquelle monarchie, institutions élues et élites politiques interagissent sans déplacement complet de la monarchie au profit d’un gouvernement dominé par les partis. La carrière d’El Mansouri s’inscrit remarquablement dans ce modèle (Chtatou, 2026b).
Son parcours illustre également la persistance de ce que l’on pourrait appeler une nouvelle forme de notabilité. Les partis marocains ont besoin de candidats capables de mobiliser des réseaux territoriaux, des relations sociales et une reconnaissance locale. Le notable politique n’est donc pas simplement une personne riche ou influente ; il ou elle peut incarner un territoire et servir d’intermédiaire entre les citoyens et les institutions. Les partis marocains recrutent fréquemment des personnalités disposant d’un capital territorial et relationnel susceptible d’être transformé en force électorale. Cette logique est pertinente pour comprendre El Mansouri, puisque Marrakech a constitué non seulement le lieu où elle a exercé des responsabilités, mais également une ressource politique qui a renforcé sa visibilité nationale (Chtatou, 2026c).
Son capital politique est donc multidimensionnel. Il comprend l’expertise professionnelle, l’expérience électorale, l’autorité partisane, la légitimité locale, les réseaux d’élite et l’expérience gouvernementale. C’est cette accumulation qui explique pourquoi sa trajectoire ne peut être réduite à sa relation avec le Palais.
Style politique : entre statut d’élite et proximité citoyenne
L’une des dimensions les plus intéressantes de la personnalité politique d’El Mansouri réside dans la combinaison entre origine élitaire et proximité politique. Sa formation, son environnement familial et sa carrière professionnelle la situent dans les catégories supérieures et éduquées de la société marocaine ; cependant, son principal laboratoire politique a été la gestion municipale, domaine dans lequel la légitimité politique exige une interaction constante avec les citoyens, les quartiers, les associations locales, les entreprises et les autorités administratives.
Cette dualité est particulièrement visible dans sa réaction au séisme d’Al Haouz de 2023. Le soir du 8 septembre 2023, El Mansouri se trouvait à Rabat lorsque le séisme a frappé. Selon son propre témoignage, elle est arrivée auprès des populations affectées environ trois heures plus tard. Sa situation institutionnelle était particulière puisqu’elle était simultanément maire de Marrakech et ministre chargée de l’Habitat et de l’Urbanisme. Elle se trouvait ainsi à l’intersection entre gestion locale de crise et mécanismes gouvernementaux nationaux (Médias24, 2023). Cet épisode a contribué à construire une image publique fondée sur la présence, la capacité opérationnelle et la coordination administrative plutôt que sur la seule communication politique.
Ces épisodes ne doivent évidemment pas être automatiquement interprétés comme la preuve d’une performance gouvernementale supérieure ; visibilité politique et efficacité administrative ne sont pas synonymes. Ils permettent néanmoins de comprendre la construction de son image publique. La communication politique d’El Mansouri privilégie généralement la gestion, les projets, le développement territorial et les solutions pratiques plutôt que la polarisation idéologique. Elle n’est pas principalement identifiée à une doctrine idéologique traditionnelle telle que l’islamisme politique, le nationalisme arabe ou le socialisme classique. Son identité politique est plutôt associée à la modernisation, à la gouvernance urbaine, à la gestion institutionnelle et au langage de la compétence.
Cette caractéristique est particulièrement pertinente dans un environnement politique marocain où la défiance envers les partis est devenue un phénomène important. Le taux de participation de 38,08 % aux élections de 2026 signifie qu’une majorité des électeurs inscrits ne s’est pas déplacée. Ce chiffre ne permet évidemment pas de conclure que toute l’abstention représente un rejet des partis politiques, car la non-participation peut résulter de l’indifférence, de contraintes logistiques, de la défiance, de la protestation, du désengagement ou d’autres motivations. Néanmoins, l’ampleur de la non-participation constitue un défi majeur pour la représentation politique (Royaume du Maroc, 2026 ; Chtatou, 2026a).
Le concept de néo-tribalisme développé est ici particulièrement utile. Le néo-tribalisme ne signifie pas la survivance littérale des tribus précoloniales ; il désigne plutôt l’adaptation des formes de solidarité familiales, territoriales, relationnelles et interpersonnelles aux institutions modernes. L’expression « bak sahbi », par exemple, renvoie à une logique dans laquelle l’accès aux opportunités peut être médiatisé par les relations personnelles et les réseaux plutôt que par des règles institutionnelles impersonnelles (Chtatou, 2021, 2025). De telles pratiques peuvent parfaitement coexister avec une administration moderne, des élections, des institutions parlementaires et une citoyenneté numérique.
Le style politique d’El Mansouri occupe une position intéressante dans cet environnement. Son origine dans l’establishment lui procure un accès aux réseaux d’élite, tandis que sa carrière locale lui donne une visibilité territoriale. Le défi politique consiste donc à savoir si elle pourra transformer ces formes de capital relationnel en une forme plus large de légitimité institutionnelle fondée sur la compétence, la transparence et l’égalité citoyenne. Cette question revêt une importance particulière parce que les jeunes générations attendent de plus en plus des institutions publiques qu’elles fonctionnent selon les principes du mérite, de la responsabilité et de l’accès égal plutôt que selon des mécanismes de médiation personnelle (Chtatou, 2025).
Le notable, le territoire et le nouveau Maroc
La biographie politique d’El Mansouri illustre également l’importance persistante du territoire dans la représentation politique marocaine. Marrakech n’est pas seulement une circonscription électorale ; c’est une ville mondialement connue, un centre touristique majeur et un territoire économique et culturel stratégique. La légitimité politique acquise dans cette ville peut ensuite être transformée en visibilité nationale.
C’est précisément pour cette raison que le débat émergent autour d’un « Maroc des territoires » est pertinent pour comprendre l’ascension d’El Mansouri. La régionalisation avancée ne doit pas être interprétée uniquement comme une décentralisation administrative des fonctions de l’État. Elle doit également produire de nouvelles formes de citoyenneté territoriale et de représentation politique. Dans le cas contraire, la régionalisation risque simplement de reproduire les réseaux existants à un autre niveau administratif (Chtatou, 2026d).
La carrière d’El Mansouri présente les deux dimensions de ce dilemme. D’une part, elle représente une femme politique dont la légitimité est fortement enracinée dans un territoire. D’autre part, son parcours montre comment le capital politique territorial peut être intégré aux institutions nationales. Cette dynamique n’est en elle-même ni positive ni négative ; elle constitue une caractéristique structurelle de l’évolution politique marocaine. La question consiste à savoir si l’enracinement territorial renforce la représentation démocratique ou s’il contribue à reproduire un système dans lequel les réseaux établis conservent une influence disproportionnée.
À cet égard, son ascension doit être examinée à la lumière de la persistance de la notabilité politique marocaine. Les partis recherchent fréquemment des candidats capables de gagner les élections grâce à leur capital social et territorial préexistant. Cela produit un paradoxe : les partis ont besoin de notables pour mobiliser les électeurs, mais une dépendance excessive à l’égard des notables peut affaiblir la politique programmatique et renforcer la personnalisation du pouvoir (Chtatou, 2026c).
La carrière d’El Mansouri ne correspond évidemment pas au modèle du notable rural traditionnel. Son profil est urbain, professionnel, féminin et internationalement formé. Néanmoins, le mécanisme d’accumulation du capital politique présente une similitude fondamentale : la légitimité politique se construit à travers la capacité à relier les institutions à un territoire donné et à ses réseaux sociaux.
Son ascension peut ainsi être interprétée comme une modernisation de la notabilité politique marocaine. Le notable contemporain ne possède plus nécessairement les caractéristiques de l’intermédiaire local traditionnel. Il peut être avocat, entrepreneur, professionnel, maire, ministre ou dirigeant partisan dont le capital politique provient simultanément de l’éducation, de la compétence administrative, de la visibilité urbaine et des réseaux. La forme sociale a changé, mais l’importance de la médiation entre le centre et les territoires demeure.
Une femme au sommet : transformation ou continuité ?
La nomination d’El Mansouri est incontestablement transformatrice sur le plan de la représentation politique. Le Maroc n’avait encore jamais eu de femme à la tête du gouvernement. Elle est seulement la deuxième femme à diriger un gouvernement dans le monde arabe, après la Tunisienne Najla Bouden (Al Jazeera, 2026). Sa nomination possède donc une importante portée symbolique pour les femmes marocaines et pour l’évolution plus générale de la représentation des femmes dans les systèmes politiques arabes et musulmans.
Toutefois, transformation symbolique et transformation institutionnelle ne sont pas synonymes. La présence d’une femme au sommet du gouvernement n’implique pas automatiquement une redistribution de la souveraineté politique. Le Maroc demeure une monarchie constitutionnelle dans laquelle le Roi conserve d’importantes responsabilités et prérogatives constitutionnelles. L’article 42 de la Constitution décrit le Roi comme Chef de l’État, représentant suprême de la Nation et arbitre suprême entre ses institutions. L’article 47 établit le mécanisme de nomination du Chef du gouvernement, tandis que l’article 48 place le Conseil des ministres sous la présidence royale et que l’article 49 lui confère des compétences dans plusieurs domaines stratégiques (Royaume du Maroc, 2011).
Par conséquent, le gouvernement d’El Mansouri doit être interprété comme une transformation à l’intérieur du système politique marocain plutôt que comme une transformation du système lui-même.
Cette distinction est fondamentale. Une femme peut occuper la fonction la plus élevée de l’exécutif gouvernemental alors que la monarchie conserve sa position centrale dans l’architecture politique. Il n’existe aucune contradiction nécessaire entre ces deux phénomènes. L’évolution politique du Maroc s’est fréquemment opérée par adaptation institutionnelle plutôt que par rupture révolutionnaire. Ce processus est une démocratisation progressive, dans laquelle les élections, les institutions parlementaires, la société civile et la modernisation administrative se développent à l’intérieur d’un cadre monarchique, ce que les anglo-saxonnes appellent : incrimental democracy (Chtatou, 2026b).
La nomination d’El Mansouri constitue donc à la fois une avancée majeure en matière de représentation féminine et un exemple de continuité institutionnelle. La femme qui accède à la fonction de Chef du gouvernement n’est pas une outsider contestant le système politique depuis l’extérieur ; elle est une femme politique produite par l’évolution institutionnelle du système lui-même.
C’est précisément ce qui rend sa nomination particulièrement intéressante. Elle démontre qu’une modernisation politique ne nécessite pas nécessairement le déplacement des institutions politiques établies. Un système politique peut intégrer de nouvelles catégories sociales tout en conservant son architecture centrale.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si El Mansouri transforme la monarchie. Elle ne le fait pas. La question pertinente est plutôt de savoir si la présence d’une femme à la tête du gouvernement transformera les pratiques et les attentes relatives à l’action exécutive, à l’administration publique, au recrutement politique et à la participation des femmes à la vie publique.
Cette question demeure ouverte.
La question du genre au-delà du symbole
L’importance de la nomination d’El Mansouri dépend également de sa capacité à produire une normalisation plus large de la présence des femmes aux postes de responsabilité politique. Le Maroc a adopté d’importantes mesures institutionnelles destinées à renforcer la participation politique des femmes, notamment des mécanismes visant à accroître leur représentation au Parlement et dans les collectivités territoriales. Toutefois, la représentation descriptive ne produit pas automatiquement une représentation substantielle.
Une femme peut occuper une fonction politique sans transformer nécessairement les politiques ou les pratiques institutionnelles du système auquel elle appartient. Inversement, des femmes qui accèdent aux institutions politiques par l’intermédiaire de réseaux d’élite peuvent devenir des agents importants du changement institutionnel même lorsque leur trajectoire personnelle ne repose pas sur une mobilisation féministe.
Le cas d’El Mansouri est particulièrement intéressant parce qu’elle ne se présente pas principalement comme une femme politique féministe au sens idéologique. Sa carrière publique s’est construite autour de la compétence, de la gouvernance municipale, de l’aménagement territorial, de l’expertise professionnelle et du leadership partisan. Son genre constitue donc une dimension importante de son identité politique sans en être le fondement exclusif.
Cela pourrait être l’un des aspects les plus importants de sa nomination. La normalisation des femmes dans les hautes fonctions politiques ne se produit pas uniquement lorsque les femmes sont élues ou nommées comme représentantes des intérêts féminins ; elle intervient également lorsque les femmes deviennent des acteurs ordinaires du système institutionnel : les avocates deviennent ministres, les maires deviennent dirigeantes de partis, les parlementaires deviennent cheffes de gouvernement et les femmes interviennent à tous les niveaux de la chaîne politique.
La carrière d’El Mansouri illustre précisément ce processus.
Le défi de gouverner après une élection marquée par une faible participation
Les circonstances politiques entourant sa nomination compliquent néanmoins sa portée symbolique. Le PAM a remporté 97 sièges, mais ce résultat constitue une pluralité et non une majorité parlementaire. Le RNI a obtenu 66 sièges, l’Istiqlal 65, le PJD 54, les autres sièges étant répartis entre plusieurs formations. El Mansouri doit donc immédiatement construire une coalition gouvernementale (Royaume du Maroc, 2026). L’arithmétique de la nouvelle Chambre signifie que ses compétences seront mises à l’épreuve par la négociation et la construction de coalitions plutôt que par la domination parlementaire d’un seul parti.
Plus fondamentalement, elle hérite d’un système politique confronté à une baisse de la participation électorale. Un taux de 38,08 % signifie qu’une majorité des électeurs inscrits ne s’est pas déplacée. On peut analyser cette élection à travers le prisme de l’abstention et de la crise de la représentation politique (Chtatou, 2026a). L’abstention ne peut juridiquement être considérée comme un vote et ne peut sociologiquement être réduite à un message politique unique. Néanmoins, son ampleur constitue un défi de légitimité pour l’ensemble des partis politiques, y compris pour celui qui a permis l’accession de la nouvelle Cheffe du gouvernement.
Cette question est particulièrement importante pour El Mansouri parce que son identité politique repose en partie sur la proximité et la compétence. Si le nouveau gouvernement veut restaurer la confiance, il devra démontrer que l’action publique peut produire des améliorations tangibles dans les services publics, l’emploi, le logement, l’égalité territoriale, l’éducation et la santé.
Le défi est particulièrement aigu chez les jeunes Marocains. L’analyse sur GENZ212 et le clientélisme néo-tribal met en évidence une demande générationnelle accrue de transparence, de méritocratie et d’égalité citoyenne (Chtatou, 2025). Tous les jeunes abstentionnistes ou protestataires ne partagent évidemment pas nécessairement ces motivations, mais le phénomène plus large indique que la légitimité politique dépend de plus en plus de la performance institutionnelle et pas uniquement du rituel électoral.
Le gouvernement d’El Mansouri sera donc évalué non seulement à partir du caractère historique de son accession au pouvoir, mais également en fonction de sa capacité à réduire certaines des distances qui séparent les citoyens des institutions.
Conclusion
L’ascension de Fatima Ezzahra El Mansouri ne représente ni une simple nomination du Palais ni une histoire sans ambiguïté de conquête indépendante du pouvoir politique. Elle doit plutôt être comprise comme l’aboutissement d’un long processus d’accumulation politique au sein de l’ordre institutionnel marocain. Sa carrière combine origine sociale élitaire, expertise professionnelle, enracinement territorial, expérience électorale, organisation partisane, responsabilité ministérielle et proximité avec l’establishment royal. Ces éléments ne sont pas contradictoires ; ensemble, ils expliquent le capital politique particulier qui lui a permis d’accéder à la fonction de Cheffe du gouvernement.
Sa trajectoire démontre également l’évolution de la nature des élites politiques marocaines. Le notable politique contemporain n’est plus nécessairement un intermédiaire local traditionnel. Il peut être une avocate hautement diplômée, une maire, une parlementaire, une ministre et une dirigeante partisane dont le capital politique est simultanément professionnel, territorial, institutionnel et relationnel. El Mansouri incarne de manière particulièrement claire cette nouvelle forme d’élitisme politique.
Son style politique est également hybride. Elle associe les attributs de l’establishment à la proximité citoyenne, la formation élitaire à l’expérience locale, l’expertise administrative à la politique électorale et la responsabilité nationale à un fort enracinement territorial à Marrakech. Son rôle lors du séisme de 2023, son expérience municipale et son passage au gouvernement ont contribué à construire une image de proximité pratique plutôt que de politique strictement idéologique. La question de savoir si cette image se traduira par une gouvernance nationale efficace reste cependant à démontrer.
La dimension de genre est tout aussi complexe. Sa nomination constitue incontestablement un événement historique : le Maroc a franchi un seuil symbolique qui était resté intact pendant des décennies. Une femme peut désormais occuper la plus haute fonction gouvernementale. Toutefois, cela ne signifie pas que la position centrale de la monarchie ait été déplacée. Le gouvernement d’El Mansouri doit donc être interprété comme la preuve de la capacité du système politique marocain à intégrer une transformation de genre dans une architecture institutionnelle caractérisée par une forte continuité.
La signification profonde de son ascension réside précisément dans cette combinaison de changement et de continuité. Le Maroc évolue, mais cette évolution ne s’effectue pas nécessairement par remplacement de son architecture politique. Elle se réalise par l’adaptation de cette architecture à de nouvelles réalités sociales, à de nouvelles générations, à de nouvelles formes de représentation politique et à de nouvelles attentes concernant le genre et la gouvernance.
Le test décisif du gouvernement d’El Mansouri ne sera donc pas de savoir si elle entre dans l’histoire : elle y est déjà entrée. La question plus difficile sera de savoir si elle pourra transformer cette représentation historique en légitimité gouvernementale. Elle hérite d’un Parlement fragmenté, d’une faible participation électorale, d’une importante insatisfaction de la jeunesse, d’inégalités territoriales et d’un environnement politique dans lequel les citoyens demandent de plus en plus de mérite, de transparence et d’efficacité publique. Son principal défi politique consistera à démontrer que la proximité avec l’establishment peut être transformée en action publique efficace plutôt qu’en simple continuité institutionnelle.
À cet égard, le gouvernement d’El Mansouri constitue un moment particulièrement révélateur de l’évolution du pouvoir politique marocain. Elle est à la fois un produit de l’establishment et une actrice politique disposant d’un capital propre ; un symbole de transformation de la représentation féminine et une expression de la continuité institutionnelle ; une figure nationale et une personnalité politique profondément enracinée dans un territoire particulier. Sa carrière offre ainsi une fenêtre sur un Maroc en transition, dans lequel la modernité politique dépend de plus en plus non pas de la disparition des structures établies, mais de leur capacité à intégrer de nouveaux acteurs, de nouvelles attentes et de nouvelles formes de citoyenneté.
La question centrale qui entoure son gouvernement n’est donc plus simplement de savoir si une femme peut gouverner le Maroc. Cette question a désormais reçu sa réponse. La question plus profonde est de savoir si le système politique marocain peut utiliser cette ouverture historique pour construire une forme de gouvernement représentatif plus efficace, plus attentive aux territoires et plus crédible socialement. La réponse dépendra moins du genre d’El Mansouri que de sa capacité à réconcilier les différentes sources de capital politique qui ont produit son ascension — réseaux d’élite, organisation partisane, légitimité territoriale, compétence professionnelle et proximité institutionnelle avec la monarchie — avec la demande croissante des citoyens marocains en faveur d’un gouvernement responsable et efficace.
Dans cette perspective, le gouvernement d’El Mansouri pourrait devenir important non pas parce qu’il rompt avec l’establishment politique marocain, mais parce qu’il révèle la manière dont cet establishment lui-même est en train de changer.
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