MAROC

La tragédie que le monde contemple en silence

Despotes, guerres et impunité au XXIe siècle

Jerónimo Páez

Il y a des moments dans l’histoire où l’accumulation de catastrophes simultanées dépasse la capacité du langage courant à les décrire. Nous vivons l’un de ces moments. Ce n’est ni une exagération ni un pessimisme facile : c’est le constat, froid et documenté, qu’à cet instant précis, en l’an 2026, la moitié de l’humanité est en train d’être détruite, humiliée ou réduite au silence par une série de mégalomanes, qui ont fait du pouvoir une fin en soi et de l’impunité leur principal instrument de gouvernement.

Ce qui est le plus difficile à comprendre et à accepter, ce n’est pas la cruauté de ces personnages ni leur irrationalité. L’histoire regorge de despotes. Ce qui est véritablement insupportable, c’est la passivité du monde qui les observe. C’est comme si la société civile et les droits de l’homme n’existaient pas. Les organisations internationales protestent sans agir. Les dirigeants européens se contentent de prononcer des discours et de signer des communiqués. Parfois, ils sont même complices de certaines de ces folies. Les gouvernements invoquent le droit international tout en détournant le regard. L’humanité passe depuis des siècles à tirer les leçons de ses erreurs, à construire des institutions, à rédiger des conventions et des traités pour que ce qui ne devrait pas se produire ne se répète pas. Et pourtant, cela se répète. Encore et encore. En toute impunité.

Le cas américain est peut-être le plus déconcertant, car il s’agit d’une puissance qui, pendant quatre-vingts ans, s’est présentée au monde comme la garante de l’ordre libéral, de la démocratie et des droits de l’homme. Ce récit a toujours été incomplet : le Vietnam, l’Irak, les dictatures latino-américaines soutenues par Washington ne peuvent être facilement oubliés. Mais ce qui se passe actuellement dépasse toute situation antérieure.

L’administration Trump a transformé la politique étrangère américaine en une honteuse affaire de famille. Elle a militarisé le monde au lieu de le

mettre en ordre. Elle a méprisé ses alliés historiques, démantelé les alliances qui, pendant des décennies, ont constitué l’instrument le plus efficace du pouvoir occidental, et remplacé la diplomatie par la menace. Elle a également infligé de profondes blessures aux pétro-monarchies, qui étaient ses alliées. Trump les a abandonnées, Netanyahu les a trahies. Mais c’est dans l’hémisphère américain, précisément là où la puissance du Nord a historiquement exercé sa domination la plus directe, que l’action de Washington revêt ses aspects les plus cruels.

Le Venezuela a été soumis à une intervention militaire directe, sans déclaration formelle de guerre, sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, sans mandat du Congrès américain, sous prétexte de la lutte contre le trafic de drogue. Des experts en droit international ont qualifié cette action de violation flagrante du droit international. L’objectif réel n’était pas le trafic de drogue : il s’agissait du pétrole vénézuélien et d’un changement de régime. Cuba, quant à elle, traverse une crise humanitaire dont l’ampleur a été qualifiée d’alarmante par l’ONU elle-même. Depuis plus de soixante ans, des générations de Cubains vivent sous l’embargo le plus long de l’histoire moderne. L’administration Trump l’a durci jusqu’à la limite du supportable : elle a coupé l’approvisionnement en pétrole vénézuélien qui alimentait l’île, a imposé des sanctions qui affectent la logistique de base en matière d’alimentation et de médicaments, et a ouvertement menacé d’une intervention militaire.

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a alerté sur la détérioration rapide de la situation humanitaire à Cuba. La Rapporteuse spéciale des Nations unies a demandé la levée des sanctions. Le secrétaire général António Guterres a déclaré qu’il n’existait pas de solution militaire pour Cuba. Tout cela en vain. Le monde s’exprime. Les Cubains meurent de faim et dans l’obscurité. Certains confondent la brutalité du régime de La Havane avec la légitimité d’étrangler onze millions de personnes pour le renverser. Ce n’est pas la même chose. Ça ne l’a jamais été.

Israël a détruit sa propre grande histoire. C’est une phrase dure, et je l’écris en pleine conscience de son poids, mais je n’en trouve pas d’autre qui soit plus exacte. Un État qui s’est consolidé grâce au plus grand crime

du XXe siècle, celui qui a donné naissance à l’une des cultures les plus extraordinaires du monde moderne, cette nation commet à Gaza ce que la Cour internationale de justice elle-même a qualifié en des termes parmi les plus graves du droit international : un nettoyage ethnique, qui dure depuis plus de cent ans. Et qui ne s’arrête pas.

La Palestine continue d’être détruite. Jour après jour. Mois après mois. Année après année. Le nombre de victimes dépasse tout ce que la conscience peut facilement assimiler : des dizaines de milliers de civils tués, des hôpitaux bombardés, des universités réduites en ruines, une population entière déplacée sans perspective claire de retour ni de justice. Et la communauté internationale observe, déclare, condamne dans des résolutions qui ne sont pas respectées, puis déclare à nouveau.

Où sont passés ceux qui avaient promis de défendre l’État palestinien ? Ces nombreux responsables politiques qui, pendant des mois, semblaient prêts à donner leur vie pour la cause palestinienne. Ils ont réduit leur action à des déclarations que le vent emporte. L’Europe est passée maître dans l’art de tenir un discours moralisateur tout en tempérant ses actions. La reconnaissance de l’État palestinien par certains gouvernements européens a été un geste important et courageux

; mais un geste sans conséquences concrètes n’est, en fin de compte, qu’une bonne conscience à moindre coût. La Palestine n’a pas besoin de reconnaissances. Elle a besoin que les bombardements cessent. Elle a besoin d’eau, de médicaments, de pain. Elle a besoin que quelqu’un fasse plus que simplement parler. Elle a besoin d’un État qui lui soit propre et indépendant, tout comme Israël en possède un.

Israël a également détruit la quasi-totalité du Moyen-Orient, que ce soit par ses actions directes ou par leurs répercussions en chaîne. Le Liban, un pays qui vivait déjà au bord de l’effondrement, a subi des coups qui ont accéléré sa désintégration. La Syrie, après des années de guerre civile, est aujourd’hui un territoire où l’autorité réelle est une mosaïque d’acteurs armés dépourvus de légitimité démocratique. L’Iran a connu une guerre qui a modifié l’équilibre régional d’une manière que nous ne comprenons pas encore tout à fait. Et la Turquie, toujours la Turquie, cet acteur en permanence ambigu qui joue sur tous les tableaux sans

s’engager envers aucun et qui, sous Erdogan, a consolidé un régime qui ne mérite plus le qualificatif de démocratique.

L’Ukraine est la tragédie la plus proche de nous et peut-être celle dont on comprend le moins l’ampleur réelle. Ce n’est pas une guerre au bout du monde : c’est une guerre au cœur de l’Europe, à quelques heures d’avion de Madrid ou de Grenade, et pourtant le monde commence déjà à s’y habituer avec cette indifférence morale qui est la forme la plus lâche de complicité.

La Russie a ravagé l’Ukraine. Ce n’est pas une métaphore : c’est une description littérale. Des villes entières réduites en ruines. Un réseau énergétique systématiquement détruit pour priver des millions de personnes de chauffage lors d’hivers où la température descend à moins vingt degrés. Dix millions d’Ukrainiens ont été chassés de leurs foyers. Une facture de reconstruction que la Banque mondiale estime à près de 600 milliards de dollars. Et plus d’un million de pertes russes – morts, blessés, disparus –, qui sont eux aussi les victimes d’un despote que personne n’a élu pour les entraîner dans ce carnage.

Poutine a sacrifié une génération de Russes dans une guerre qui ne peut se justifier par aucun argument, si ce n’est le délire mégalomane de celui qui a décidé que l’Ukraine n’avait pas le droit d’exister en tant que nation souveraine. Et le peuple russe paie ce prix en silence, car en Russie, le silence n’est pas de la lâcheté : c’est la seule forme de survie que le système autorise. Il faut également préciser que cette guerre était, en partie, une guerre de Biden : une guerre encouragée par une rhétorique maximaliste sans engagement de la remporter, et que Trump qualifie désormais de « guerre européenne » pour s’en laver les mains. Le résultat est que l’Ukraine saigne, l’Europe paie et le monde continue d’attendre que quelque chose ou quelqu’un mette fin à une tragédie qui aurait déjà dû prendre fin.

Et tandis que tout cela se passe en Ukraine, à Gaza, au Liban et dans le Golfe, il existe tout un continent où sont commis des crimes d’une ampleur comparable, voire supérieure, avec une impunité qui ne surprend plus personne, précisément parce que personne n’y prête attention depuis longtemps. L’Afrique est depuis des décennies le grand trou noir de la conscience morale occidentale.

Au Soudan, la guerre civile qui a éclaté en avril 2023 entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide a provoqué ce que l’ONU qualifie de plus grande crise humanitaire au monde : plus de treize millions de personnes déplacées, des dizaines de milliers de morts, et une famine qui menace de toucher des millions de personnes. Au Darfour, les mêmes milices qui, en 2003, ont perpétré ce qu’on a appelé le premier génocide du XXIe siècle sont de retour, avec les mêmes méthodes — incendies de villages, viols systématiques, massacres de civils — et avec la même impunité qu’à l’époque. La Cour pénale internationale mène l’enquête. Le monde en prend note. Et les massacres se poursuivent.

En République démocratique du Congo, le conflit dans l’est du pays, alimenté par les intérêts du Rwanda et par la cupidité pour le coltan, le cuivre et l’uranium qui font fonctionner les téléphones du monde entier, a laissé ces dernières années une traînée de morts que certains analystes chiffrent à des centaines de milliers, de communautés détruites et de femmes violées avec une systématicité qui constitue, sans aucun euphémisme possible, un crime de guerre permanent. Au Sahel, treize pays sont confrontés à des conflits armés actifs, au terrorisme djihadiste qui progresse vers le sud et à des gouvernements militaires qui ont expulsé les missions de paix de l’ONU, les considérant comme un obstacle. L’aide humanitaire des États-Unis, qui était déjà insuffisante en soi, a été drastiquement réduite avec la fermeture de l’USAID sous l’administration Trump, privant ainsi des millions de personnes du seul réseau de secours dont elles disposaient. On ne peut pas oublier aujourd’hui que ce n’est pas l’Occident qui détruit ces nations. Ce sont eux-mêmes, les Africains eux-mêmes.

Mais il faut bien tenir compte du fait que l’Afrique meurt en silence parce que ses morts ne font pas la une des journaux télévisés européens. Parce que ses ressources intéressent tout le monde et que ses tragédies n’intéressent presque personne. Parce que le système international qui se dit fondé sur la dignité humaine universelle démontre depuis des décennies que cette universalité comporte des exceptions géographiques très précises. C’est là l’hypocrisie la plus ancienne et la plus difficile à admettre de la civilisation occidentale, mais aussi de grandes nations

comme la Chine, l’Inde, le Canada et l’Australie : que les droits de l’homme sont pour les riches et non pour les pauvres.

Ce qui unit toutes ces tragédies, ce n’est pas seulement la cruauté de ceux qui les provoquent. C’est la passivité de ceux qui pourraient agir et ne le font pas. C’est le scandale d’un ordre international doté d’institutions, de tribunaux, de conventions, de traités et de résolutions, et qui pourtant assiste, impuissant ou complice, à la destruction de la moitié de l’humanité.

Les Nations unies font des déclarations. Le Conseil de sécurité vote des résolutions que la Russie ou les États-Unis opposent leur veto selon leur bon vouloir. La Cour internationale de justice rend des avis que personne ne respecte. L’Union européenne rédige des communiqués et organise des sommets. Les dirigeants se font photographier, l’air grave, puis rentrent chez eux. Et le lendemain, les bombardements se poursuivent, les embargos étouffent des populations civiles innocentes, les enfants continuent de mourir dans des hôpitaux sans médicaments et dans des tranchées sans avenir.

Il y a quelque chose de profondément obscène dans un monde qui a développé la capacité technique d’atteindre Mars et qui, pourtant, n’est pas capable d’empêcher un seul homme – Poutine, Netanyahou, Trump, Maduro, Erdoğan – d’entraîner des millions de personnes dans la misère, la mort ou l’exil. La question que l’histoire finira par poser avec toute sa dureté n’est pas de savoir pourquoi ces despotes ont existé. Les despotes ont toujours existé. La question est de savoir pourquoi le reste du monde les a laissés agir. Pourquoi personne n’en a fait assez. Pourquoi la rhétorique des droits de l’homme se vidait-elle de son sens chaque fois qu’il fallait faire des sacrifices pour les défendre ?

Lorsque l’on examine le tableau d’ensemble de ce qui se passe actuellement dans le monde, on ne peut s’empêcher de se poser une question qui dérange, précisément parce qu’elle n’a pas de réponse rassurante.

Quel genre de civilisation sommes-nous ? Une civilisation qui a rédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme et qui la viole systématiquement. Qui a fondé la Cour pénale internationale et la voit

impuissante. Qui parle de la dignité humaine comme d’une valeur suprême et l’applique de manière sélective en fonction de la latitude géographique, des intérêts économiques et de la couleur de peau des victimes. Qui pleure ses morts et détourne le regard face à ceux des autres.

La réponse honnête est que nous avons construit un ordre international qui protège les puissants et abandonne les faibles. Que les institutions qui devaient servir de rempart contre la barbarie se sont révélées, trop souvent, n’être qu’un décor derrière lequel la barbarie agit en toute liberté. Et que les citoyens des démocraties qui se disent avancées, nous y compris, avons décidé, plus ou moins consciemment, que le coût d’exiger de la cohérence, de la solidarité et de l’humanité de la part de nos gouvernements est trop élevé et que nous ne sommes pas prêts à l’assumer.

Jerónimo Páez — Groupe Joly, 2026

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