OPINIONS

Maroc–États-Unis : 250 ans d’amitié, de respect et de coopération (1777–2027)

Le plus ancien partenariat diplomatique ininterrompu des États-Unis

Dr. Mohamed Chtatou

Introduction

L’année 2027 marquera les deux cent cinquantièmes anniversaires de l’un des partenariats diplomatiques les plus remarquables de l’histoire moderne : celui qui unit le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique. Peu de relations bilatérales peuvent se prévaloir d’une telle longévité, d’une telle continuité et d’une telle capacité d’adaptation aux bouleversements du système international. Depuis que le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah (Mohammed III) décida, en décembre 1777, d’ouvrir les ports marocains aux navires battant pavillon américain, le Maroc est devenu le premier État au monde à reconnaître de facto l’indépendance des États-Unis, alors même que la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne était encore en cours (Miller, 2013 ; Parker, 1983).

Cet acte fondateur ne relevait ni du hasard ni d’une simple opportunité commerciale. Il s’inscrivait dans une vision stratégique de long terme. Le souverain alaouite, profondément conscient de l’évolution des rapports de force dans l’espace atlantique, comprit très tôt que la naissance d’une nouvelle puissance maritime offrait au Maroc la possibilité de diversifier ses partenaires économiques et diplomatiques, tout en affirmant sa souveraineté face aux ambitions concurrentes des puissances européennes (Pennell, 2000).

Du côté américain, cette reconnaissance revêtait une importance considérable. La jeune République, isolée sur le plan diplomatique, cherchait à obtenir la reconnaissance internationale indispensable à sa survie politique et économique. Le geste marocain fut accueilli avec gratitude par les dirigeants américains, inaugurant une relation fondée sur le respect mutuel plutôt que sur la domination ou la dépendance. Comme le souligne le Département d’État américain, le traité conclu avec le Maroc demeure aujourd’hui le plus ancien traité international des États-Unis encore en vigueur, symbole exceptionnel de la permanence des liens entre les deux pays (U.S. Department of State, Office of the Historian, n.d.).

Contrairement à nombre d’alliances forgées dans les circonstances exceptionnelles d’un conflit ou d’un équilibre de puissance éphémère, les relations maroco-américaines se sont développées progressivement autour d’intérêts convergents qui n’ont cessé d’évoluer. Au XVIIIᵉ siècle, il s’agissait essentiellement de garantir la sécurité de la navigation commerciale dans l’Atlantique et en Méditerranée. Au XIXᵉ siècle, les échanges commerciaux et diplomatiques se consolidèrent. Au XXᵉ siècle, les deux pays se retrouvèrent alliés pendant la Seconde Guerre mondiale avant de développer une coopération stratégique durant la Guerre froide. Au XXIᵉ siècle enfin, cette relation s’est élargie aux domaines de la sécurité régionale, de la lutte contre le terrorisme, du commerce, des investissements, de l’énergie, de l’enseignement supérieur, de la transition énergétique, de la stabilité du Sahel et de la coopération en Afrique.

Cette remarquable continuité distingue les relations maroco-américaines de nombreuses autres relations internationales. Alors que les alliances changent au gré des crises géopolitiques, le partenariat entre Rabat et Washington repose sur un héritage historique solidement enraciné, régulièrement renouvelé par les dirigeants des deux pays.

Comme l’observe Susan Gilson Miller (2013), le Maroc a toujours privilégié une diplomatie pragmatique, fondée sur la recherche d’un équilibre entre ouverture internationale et préservation de sa souveraineté. Cette constante explique largement pourquoi les relations avec les États-Unis ont traversé sans rupture les changements de régimes politiques américains, les transformations de l’ordre international et les mutations profondes de la politique mondiale.

Cette permanence est également le reflet de la remarquable stabilité institutionnelle du Royaume. Depuis plus de trois siècles, la monarchie alaouite assure une continuité de l’État qui constitue l’un des principaux facteurs explicatifs de la politique étrangère marocaine. De Mohammed III à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, chaque souverain a entretenu les liens avec Washington en les adaptant aux enjeux de son époque, sans jamais remettre en cause les fondements du partenariat.

Au cours des dernières décennies, cette relation s’est enrichie d’une nouvelle dimension africaine. Les États-Unis considèrent désormais le Maroc comme un partenaire essentiel dans la stabilité du continent africain, notamment en matière de sécurité, de lutte contre l’extrémisme violent, de développement économique et de coopération religieuse. Les initiatives marocaines en Afrique de l’Ouest et au Sahel — formation des imams, coopération Sud-Sud, Initiative Atlantique africaine et soutien au développement des États sahéliens — illustrent cette évolution (Chtatou, 2019, 2023).

Dans cette perspective, le partenariat maroco-américain dépasse aujourd’hui le cadre strictement bilatéral. Il constitue un véritable levier géostratégique reliant l’Europe, l’Afrique et l’espace atlantique, tout en contribuant à la stabilité de l’ensemble de la région euro-africaine.

Le présent article entend montrer que les deux cent cinquante années d’amitié entre le Maroc et les États-Unis ne relèvent pas d’une simple continuité diplomatique. Elles témoignent de la capacité de deux États, profondément différents par leur histoire, leur culture et leur système politique, à construire une relation fondée sur la confiance, le respect mutuel et la convergence d’intérêts stratégiques. De la reconnaissance de l’indépendance américaine en 1777 à la coopération multidimensionnelle du XXIᵉ siècle, cette relation illustre l’une des plus remarquables réussites de la diplomatie internationale moderne.

  1. Le Maroc, premier État à reconnaître les États-Unis : la vision géopolitique de Sidi Mohammed Ben Abdallah

L’histoire des relations maroco-américaines trouve son origine dans un acte diplomatique d’une portée exceptionnelle qui continue, près de deux siècles et demi plus tard, à distinguer le Royaume du Maroc dans l’histoire des États-Unis. Le 20 décembre 1777, alors que la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783) faisait encore rage et que l’issue du conflit demeurait incertaine, le Sultan alaouite Sidi Mohammed Ben Abdallah (Mohammed III) prit la décision d’autoriser les navires battant pavillon américain à accéder librement aux ports marocains et à bénéficier de la protection de son royaume. Cette mesure constituait la première reconnaissance souveraine de la jeune République américaine par un chef d’État étranger, précédant de plusieurs semaines la reconnaissance officielle française issue des traités de 1778.

Cette initiative ne résultait nullement d’un simple geste de sympathie envers les insurgés américains. Elle traduisait la remarquable capacité du souverain marocain à anticiper les transformations de l’ordre international. Dès le milieu du XVIIIᵉ siècle, Mohammed III avait entrepris un vaste programme de modernisation économique et diplomatique destiné à renforcer la position du Maroc dans le commerce atlantique. La fondation du port d’Essaouira (Mogador), la réorganisation des échanges commerciaux et l’ouverture vers de nouveaux partenaires témoignaient déjà d’une politique étrangère fondée sur le pragmatisme économique plutôt que sur les rivalités confessionnelles ou idéologiques (Pennell, 2000 ; Miller, 2013).

Comme l’observe Susan Gilson Miller (2013), Mohammed III fut l’un des souverains les plus réformateurs de la dynastie alaouite. Son objectif consistait à préserver l’indépendance du Maroc face aux ambitions coloniales européennes tout en intégrant davantage le royaume dans les circuits commerciaux internationaux. Dans cette perspective, la naissance des États-Unis représentait moins une révolution politique qu’une opportunité stratégique de diversification des partenaires commerciaux.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, l’espace atlantique connaissait une profonde recomposition. La puissance britannique demeurait dominante, mais l’émergence des États-Unis annonçait déjà une redistribution progressive des équilibres économiques. En reconnaissant les nouveaux États-Unis avant même la signature du traité de Paris de 1783, le Sultan marocain démontrait une compréhension remarquable des évolutions géopolitiques de son temps. Son initiative illustrait également une constante de la diplomatie marocaine : privilégier les intérêts permanents de l’État plutôt que les alliances circonstancielles.

Les motivations marocaines étaient également commerciales. Depuis plusieurs décennies, le Maroc entretenait d’importants échanges avec les puissances maritimes européennes. Or l’indépendance américaine faisait apparaître un nouveau partenaire potentiel, susceptible de contribuer au développement des ports marocains tout en réduisant la dépendance économique du Royaume vis-à-vis de l’Europe. L’ouverture des ports marocains aux navires américains répondait ainsi à une logique économique autant que diplomatique (Irwin, 1931 ; Parker, 1983).

Du côté américain, la situation était particulièrement délicate. La jeune République ne disposait ni d’une marine de guerre capable d’assurer la sécurité de son commerce international ni d’un réseau diplomatique suffisamment développé pour protéger ses intérêts outre-mer. Les marchands américains recherchaient donc activement des accords avec les puissances méditerranéennes afin de garantir la libre circulation de leurs navires.

La décision du Sultan revêtait, dans ce contexte, une importance considérable. En autorisant officiellement les navires américains à fréquenter les ports marocains et en leur accordant la protection du souverain, le Maroc offrait aux États-Unis une première forme de légitimité internationale. Cette reconnaissance contribua à renforcer la crédibilité diplomatique de la nouvelle République à un moment où celle-ci cherchait encore à consolider son existence sur la scène internationale.

Cette politique d’ouverture s’inscrivait également dans une longue tradition diplomatique marocaine. Depuis plusieurs siècles, le Maroc entretenait des relations avec les principales puissances maritimes européennes à travers des traités garantissant la sécurité des échanges commerciaux. Mohammed III choisit d’étendre cette politique aux États-Unis naissants, considérant ceux-ci comme un partenaire commercial appelé à jouer un rôle croissant dans l’économie atlantique.

L’ouverture des ports marocains fut bientôt suivie par des négociations destinées à formaliser les relations entre les deux pays. Après plusieurs années d’échanges diplomatiques, le diplomate américain Thomas Barclay fut chargé de négocier avec le Sultan un traité de paix et de commerce. Ces négociations aboutirent, le 23 juin 1786, à la signature du Traité de paix et d’amitié entre le Maroc et les États-Unis, auquel furent associés Thomas Jefferson et John Adams, alors ministres américains en Europe. Ratifié par le Congrès américain en 1787, ce traité demeure aujourd’hui le plus ancien traité international des États-Unis toujours en vigueur.

Au-delà de sa portée juridique, ce traité constitue un document fondateur de la diplomatie américaine. Il fut le premier traité conclu par les États-Unis avec un État musulman et africain, inaugurant une tradition de dialogue qui a traversé les siècles. Il garantissait la liberté de navigation, la protection réciproque des ressortissants, les modalités de règlement des différends commerciaux ainsi que la sécurité des navires des deux nations. Dans un monde marqué par les conflits maritimes et la concurrence impériale, ces dispositions traduisaient une volonté commune de privilégier la stabilité, le commerce et la confiance mutuelle.

Cette relation naissante se distinguait déjà par son caractère égalitaire. Contrairement aux rapports souvent asymétriques que les puissances européennes entretenaient avec les États d’Afrique du Nord, les relations entre Rabat et les États-Unis reposaient sur la reconnaissance réciproque de la souveraineté des deux partenaires. Cette égalité diplomatique explique en grande partie la remarquable longévité du partenariat.

Aujourd’hui encore, les autorités américaines soulignent le caractère exceptionnel de cette relation. L’Office of the Historian du Département d’État rappelle que le traité signé avec le Maroc est « the longest unbroken treaty relationship in United States history », une affirmation reprise régulièrement dans les commémorations officielles des relations bilatérales.

Comme je l’ai montré dans mes travaux consacrés à la diplomatie marocaine en Afrique, la politique étrangère du Royaume se caractérise par une remarquable continuité historique fondée sur le dialogue, la stabilité et la recherche de partenariats durables (Chtatou, 2019, 2023). Cette constante, déjà perceptible sous Mohammed III, demeure aujourd’hui l’un des traits distinctifs de la diplomatie marocaine. L’amitié maroco-américaine, née au XVIIIᵉ siècle dans le contexte de l’Atlantique des Lumières, s’est progressivement transformée en un partenariat stratégique couvrant les domaines politique, économique, sécuritaire, culturel et africain, sans jamais perdre de vue les principes de respect mutuel et de confiance qui en ont constitué les fondements.

  1. Le Traité de paix et d’amitié de 1786–1787 : fondement juridique d’une relation exceptionnelle

Si la reconnaissance de facto des États-Unis par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en décembre 1777 constitue l’acte fondateur des relations maroco-américaines, c’est la signature du Traité de paix et d’amitié (Treaty of Peace and Friendship) en 1786, ratifié par le Congrès des États-Unis en juillet 1787, qui transforma une initiative diplomatique en une alliance durable fondée sur le droit international. Ce traité demeure aujourd’hui le plus ancien accord international des États-Unis encore en vigueur, fait unique dans l’histoire diplomatique américaine (U.S. Department of State, Office of the Historian, n.d.).

Une diplomatie de la confiance

À la fin de la guerre d’Indépendance, les États-Unis se trouvaient confrontés à un défi majeur : assurer la sécurité de leur commerce maritime. Désormais privés de la protection de la Royal Navy britannique, les navires américains devaient négocier directement avec les puissances riveraines de la Méditerranée. Pour les dirigeants américains, le Maroc représentait un partenaire privilégié en raison de sa stabilité politique, de sa position géographique au détroit de Gibraltar et de la volonté clairement exprimée par Mohammed III d’établir des relations fondées sur la réciprocité.

Le choix du diplomate Thomas Barclay pour conduire les négociations fut déterminant. Homme d’affaires expérimenté et proche des principaux dirigeants américains, Barclay arriva au Maroc en 1786 muni d’instructions rédigées par Thomas Jefferson, alors ministre des États-Unis en France, et John Adams, ministre à Londres. Les négociations progressèrent rapidement grâce à l’attitude conciliante du souverain marocain, qui souhaitait institutionnaliser une relation déjà engagée depuis plusieurs années (Parker, 1983 ; Miller, 2013).

Contrairement aux pratiques diplomatiques de l’époque, souvent marquées par des rapports de force asymétriques, les discussions se déroulèrent dans un climat de respect mutuel. Les deux parties poursuivaient un objectif commun : garantir la liberté du commerce, la sécurité de la navigation et la protection réciproque de leurs ressortissants.

Un traité en avance sur son temps

Le traité signé le 23 juin 1786 comprenait vingt-cinq articles qui régissaient les principales dimensions des relations bilatérales. Il garantissait notamment :

  • La liberté de navigation pour les navires des deux pays ;
  • La protection des équipages en cas de naufrage ;
  • Le traitement équitable des marchands ;
  • Des procédures d’arbitrage en cas de litige ;
  • Le respect des personnes et des biens ;
  • La coopération contre les actes de piraterie.

Ces dispositions apparaissent aujourd’hui comme remarquablement modernes. Elles traduisaient une conception des relations internationales fondée sur la sécurité juridique, la liberté des échanges et la confiance réciproque plutôt que sur la coercition.

Comme le souligne Richard B. Parker (1983), le traité maroco-américain constitue l’un des premiers exemples d’un accord bilatéral moderne entre un État musulman et une puissance occidentale émergente, négocié sur la base d’une stricte égalité souveraine.

La vision stratégique de Mohammed III

L’importance du traité ne saurait être comprise sans prendre en considération la personnalité de Mohammed III. Le souverain alaouite ne considérait pas les relations extérieures comme une simple succession d’accords commerciaux. Elles participaient d’un projet plus vaste visant à consolider l’indépendance du Royaume dans un environnement dominé par les ambitions impériales européennes.

En diversifiant les partenaires du Maroc, il limitait l’influence de chacune des grandes puissances tout en renforçant la marge de manœuvre diplomatique du Royaume. Cette politique d’équilibre, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la diplomatie marocaine, constitue l’une des constantes de l’action extérieure de la monarchie alaouite.

À cet égard, le traité avec les États-Unis peut être interprété comme l’expression précoce d’une diplomatie multipolaire avant la lettre. Loin de s’inscrire dans une logique d’alignement, il témoignait de la volonté marocaine d’entretenir des relations équilibrées avec des partenaires diversifiés, en fonction des intérêts supérieurs de l’État.

Jefferson, Adams et la perception américaine du Maroc

Du côté américain, le traité contribua également à façonner une image particulièrement positive du Maroc parmi les dirigeants de la jeune République. Thomas Jefferson et John Adams voyaient dans le Royaume un interlocuteur fiable, capable de respecter les engagements internationaux dans une période où la stabilité diplomatique demeurait rare.

Cette confiance se traduisit rapidement par l’établissement d’une représentation diplomatique permanente à Tanger, première propriété diplomatique acquise par les États-Unis à l’étranger. Aujourd’hui encore, l’ancienne Légation américaine de Tanger constitue un symbole vivant de cette histoire commune et un témoignage matériel de l’ancienneté des relations bilatérales.

Une continuité remarquable

L’élément le plus remarquable demeure sans doute la longévité du traité lui-même. Alors que la plupart des alliances conclues à la fin du XVIIIᵉ siècle ont disparu ou ont été profondément remaniées, le Traité de paix et d’amitié entre le Maroc et les États-Unis demeure juridiquement en vigueur. Cette permanence reflète non seulement la solidité des institutions des deux pays, mais aussi la capacité de leur relation à évoluer sans rompre avec ses fondements.

Cette continuité historique constitue un cas presque unique dans les relations internationales. Elle illustre ce que l’on pourrait appeler une diplomatie de la durée, où les changements de gouvernements, les révolutions technologiques, les guerres mondiales et les recompositions géopolitiques n’ont jamais remis en cause le socle de confiance établi à la fin du XVIIIᵉ siècle.

En ce sens, le traité de 1786–1787 ne représente pas seulement un document juridique. Il est devenu un véritable lieu de mémoire diplomatique, rappelant que certaines relations internationales peuvent transcender les contingences politiques pour s’inscrire dans le temps long de l’histoire.

III. Le XIXᵉ siècle : la consolidation d’une amitié durable entre deux jeunes puissances atlantiques

Le Traité de paix et d’amitié de 1786–1787 inaugura une période de stabilité diplomatique remarquable entre le Royaume du Maroc et les États-Unis. Alors que le XIXᵉ siècle fut marqué par les guerres napoléoniennes, l’expansion coloniale européenne, la montée des impérialismes et la transformation de l’économie mondiale, les relations entre Rabat et Washington demeurèrent exceptionnellement stables. Cette permanence ne résultait ni d’une alliance militaire ni d’une dépendance économique, mais d’une convergence durable d’intérêts, d’un profond respect de la souveraineté et d’une confiance mutuelle construite au fil des décennies.

À l’aube du XIXᵉ siècle, les États-Unis étaient encore une jeune République cherchant à consolider leur place dans le système international. Le Maroc, pour sa part, demeurait l’un des rares États musulmans à avoir conservé son indépendance politique face aux ambitions des puissances européennes. Cette situation favorisait une relation fondée sur l’égalité juridique, une caractéristique exceptionnelle dans un siècle dominé par les logiques impériales (Pennell, 2000 ; Miller, 2013).

Le Maroc dans la politique méditerranéenne des États-Unis

Après leur indépendance, les États-Unis accordèrent une attention croissante à la Méditerranée. L’ouverture des routes commerciales vers le Levant et l’Afrique du Nord exigeait une présence diplomatique active dans la région. Le Maroc occupait une place stratégique de premier ordre en raison de sa position à l’entrée du détroit de Gibraltar, véritable carrefour entre l’océan Atlantique et la Méditerranée.

Contrairement aux Régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli, avec lesquelles les États-Unis connurent plusieurs crises maritimes au début du XIXᵉ siècle, le Royaume du Maroc demeura un partenaire stable. La fidélité du Sultan aux engagements pris dans le traité de 1786 renforça progressivement la confiance des autorités américaines. Cette différence explique en partie pourquoi les premières interventions militaires américaines en Méditerranée visèrent les États barbaresques en conflit avec Washington, tandis que le Maroc conserva des relations pacifiques avec la jeune République.

Cette distinction contribua à façonner une image particulièrement favorable du Maroc au sein des cercles diplomatiques américains. Les rapports consulaires de l’époque décrivent le Royaume comme un interlocuteur fiable, attaché au respect des accords internationaux et soucieux de préserver la liberté des échanges commerciaux.

Tanger : un laboratoire de la diplomatie américaine

La ville de Tanger acquit progressivement une importance particulière dans la politique étrangère des États-Unis. Située au carrefour des routes atlantiques et méditerranéennes, elle accueillit l’une des premières représentations diplomatiques permanentes américaines hors du continent.

L’installation de la Légation américaine à Tanger revêtait une forte portée symbolique. Elle témoignait de la volonté de Washington d’inscrire sa présence dans un espace stratégique où se croisaient les intérêts britanniques, français, espagnols et ottomans. Plus encore, elle traduisait la confiance accordée au Maroc comme partenaire diplomatique de long terme.

La Légation américaine de Tanger, offerte en 1821 par le Sultan Moulay Slimane, demeure aujourd’hui un symbole unique : il s’agit du plus ancien bâtiment diplomatique américain situé hors des États-Unis encore consacré à la diplomatie et à la mémoire de cette relation exceptionnelle. Ce geste illustrait une fois de plus la singularité des liens entre les deux pays, fondés sur une confiance qui dépassait les intérêts immédiats.

Une diplomatie fondée sur la continuité

L’une des caractéristiques majeures de la politique étrangère marocaine au XIXᵉ siècle réside dans sa remarquable continuité. Les souverains alaouites qui succédèrent à Mohammed III – Moulay Yazid, Moulay Slimane, Abd al-Rahman, Sidi Mohammed IV puis Hassan Ier – maintinrent les engagements pris envers les États-Unis, malgré les profondes transformations de l’environnement international.

Cette permanence reflétait une conception particulière de l’État. Contrairement à de nombreux pays où les changements de dirigeants entraînaient une remise en cause des alliances, la monarchie alaouite privilégiait une vision de long terme de la diplomatie. Les traités engageaient le Royaume au-delà des personnes, traduisant la continuité de l’institution monarchique elle-même.

Cette stabilité impressionna les observateurs américains. Dans plusieurs correspondances diplomatiques conservées aux National Archives, les représentants des États-Unis soulignent la constance de la politique marocaine et la fiabilité des engagements pris par les souverains alaouites.

Le Maroc face à la pression coloniale européenne

Le XIXᵉ siècle fut également celui de l’expansion impériale européenne. La conquête française de l’Algérie en 1830, les ambitions espagnoles sur les côtes marocaines et la rivalité entre Londres, Paris et Madrid placèrent progressivement le Royaume dans une situation géopolitique délicate.

Dans ce contexte, les relations avec les États-Unis prirent une signification particulière. Certes, Washington n’était pas encore une puissance mondiale capable de contrebalancer directement l’influence européenne. Néanmoins, l’existence d’un partenaire transatlantique indépendant renforçait la marge diplomatique du Maroc. Les autorités marocaines comprenaient qu’une diversification des relations extérieures constituait l’un des meilleurs moyens de préserver leur souveraineté.

Cette stratégie de diversification préfigure ce que la diplomatie marocaine contemporaine met aujourd’hui en œuvre à travers ses partenariats avec l’Europe, les États-Unis, l’Afrique, les pays du Golfe et l’Asie. Il existe ainsi une remarquable continuité entre la vision de Mohammed III au XVIIIᵉ siècle et celle du Royaume au XXIᵉ siècle.

Les fondements d’une relation appelée à durer

À la fin du XIXᵉ siècle, les échanges économiques entre le Maroc et les États-Unis demeuraient modestes en comparaison de ceux entretenus avec les puissances européennes. Pourtant, la relation bilatérale possédait déjà un atout essentiel : la confiance politique.

Alors que les intérêts commerciaux fluctuaient au gré des marchés internationaux, le capital diplomatique accumulé depuis 1777 continuait de produire ses effets. Cette confiance allait se révéler déterminante au siècle suivant, lorsque les États-Unis deviendraient une puissance mondiale et que le Maroc entrerait dans une nouvelle phase de son histoire, marquée par le protectorat, la Seconde Guerre mondiale puis le recouvrement de son indépendance.

Loin d’être une simple parenthèse entre le traité fondateur de 1786 et les grandes transformations du XXᵉ siècle, le XIXᵉ siècle apparaît ainsi comme une période de consolidation. C’est durant ces décennies que furent établies les habitudes de coopération, le respect des engagements et la proximité diplomatique qui expliquent, encore aujourd’hui, la résilience exceptionnelle des relations maroco-américaines.

  1. De l’Opération Torch à la Conférence de Casablanca : Mohammed V, Franklin D. Roosevelt et la renaissance du partenariat maroco-américain

Si le traité de 1786–1787 posa les fondements juridiques des relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis, c’est incontestablement la Seconde Guerre mondiale qui transforma cette amitié historique en un véritable partenariat stratégique. Entre le débarquement allié de novembre 1942, la Conférence de Casablanca de janvier 1943 et la rencontre historique entre le Sultan Mohammed V et le président Franklin D. Roosevelt, les relations maroco-américaines entrèrent dans une nouvelle phase qui allait profondément influencer l’évolution politique du Maroc et redéfinir la place des États-Unis en Afrique du Nord.

Le Maroc dans la stratégie alliée

Au début des années 1940, le Maroc occupait une position géostratégique exceptionnelle. Contrôlant la façade atlantique nord-ouest de l’Afrique et l’accès méridional au détroit de Gibraltar, il représentait un point d’appui essentiel pour toute opération militaire destinée à ouvrir un second front contre les forces de l’Axe.

Après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, dans le cadre de l’Opération Torch, les forces américaines prirent rapidement le contrôle de plusieurs positions stratégiques au Maroc, notamment à Casablanca, Safi, Fedala (aujourd’hui Mohammedia) et Port-Lyautey (aujourd’hui Kénitra). Bien que le Maroc fût alors placé sous protectorat français, les autorités américaines comprirent rapidement que toute stratégie durable dans la région devait tenir compte du rôle central de l’institution monarchique.

L’Opération Torch ne constitua donc pas seulement une opération militaire. Elle fut également le point de départ d’une relation politique directe entre Washington et le Sultan Mohammed V, relation qui allait profondément influencer l’histoire contemporaine du Royaume.

Mohammed V : une autorité morale reconnue

À cette époque, Mohammed V jouissait déjà d’une autorité morale considérable auprès de la population marocaine. Son attitude pendant les premières années de la guerre, notamment son refus d’appliquer certaines mesures discriminatoires imposées par le régime de Vichy contre les citoyens juifs marocains, renforça son prestige tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Les responsables américains perçurent rapidement que le Sultan représentait bien davantage qu’une autorité religieuse ou protocolaire. Il incarnait la continuité historique de l’État marocain et disposait d’une légitimité populaire que ne possédait aucune autre institution du protectorat.

Cette perception allait jouer un rôle déterminant dans les échanges entre Mohammed V et Franklin D. Roosevelt.

La Conférence de Casablanca : janvier 1943

Du 14 au 24 janvier 1943, Casablanca accueillit l’une des plus importantes conférences stratégiques de la Seconde Guerre mondiale. Le président Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et les principaux chefs militaires alliés s’y réunirent afin de définir la stratégie destinée à conduire les Alliés vers la victoire.

Au-delà des décisions militaires — notamment l’adoption du principe de la « capitulation sans conditions » des puissances de l’Axe — la conférence revêtit une importance particulière pour l’histoire du Maroc.

Le 22 janvier 1943, Roosevelt rencontra Mohammed V lors d’un dîner organisé à Anfa. Cette rencontre, relativement brève mais politiquement décisive, demeure l’un des épisodes fondateurs de l’amitié contemporaine entre Rabat et Washington.

Selon plusieurs témoignages diplomatiques et les travaux de Robert Dallek, Richard B. Parker et Susan Gilson Miller, Roosevelt exprima au Sultan son admiration pour l’histoire du Maroc et laissa entendre que les principes de la Charte de l’Atlantique, fondés sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, devaient également s’appliquer aux territoires placés sous domination coloniale.

Même si les formulations exactes attribuées à Roosevelt font encore l’objet de discussions historiographiques, il ne fait guère de doute que cette conversation renforça la conviction de Mohammed V selon laquelle les États-Unis pourraient devenir un partenaire essentiel dans la marche du Maroc vers l’indépendance.

Une nouvelle perception américaine du Maroc

À partir de Casablanca, la vision américaine du Maroc évolua sensiblement. Jusqu’alors, Washington considérait essentiellement le Royaume sous l’angle de son importance stratégique et commerciale. Désormais, les décideurs américains commencèrent à reconnaître l’existence d’une nation dotée d’une identité historique propre, distincte du système colonial français.

Cette évolution demeura prudente. Les États-Unis ne souhaitaient pas fragiliser leur alliance avec la France libre. Toutefois, plusieurs responsables américains comprenaient déjà que le mouvement mondial de décolonisation deviendrait l’un des grands enjeux de l’après-guerre.

Dans ce contexte, Mohammed V apparut progressivement comme l’interlocuteur incontournable de toute politique américaine au Maghreb.

Le début d’un dialogue stratégique

L’entretien de Casablanca ne produisit pas d’effets immédiats sur le statut international du Maroc. Le protectorat français subsista encore plus d’une décennie.

Cependant, sur le plan diplomatique, un changement fondamental s’était opéré.

Pour la première fois depuis la signature du traité de 1786, les relations entre Rabat et Washington ne se limitaient plus aux domaines commercial et consulaire. Elles devenaient politiques, stratégiques et géopolitiques.

Cette évolution allait s’accélérer après 1945 avec l’entrée des États-Unis dans leur rôle de première puissance mondiale.

Mohammed V et Roosevelt : un héritage durable

L’historiographie contemporaine considère souvent la rencontre de janvier 1943 comme l’un des tournants majeurs des relations maroco-américaines.

Elle symbolise la transition entre deux périodes :

  • Celle d’une relation essentiellement maritime et commerciale née au XVIIIᵉ siècle ;
  • Et celle d’un partenariat stratégique appelé à se développer après l’indépendance du Royaume.

L’importance de cette rencontre dépasse largement son contexte immédiat. Elle marque le moment où les États-Unis commencent à considérer le Maroc non plus seulement comme un espace géographique stratégique, mais comme un acteur politique appelé à jouer un rôle majeur dans l’avenir de l’Afrique du Nord.

À bien des égards, cette vision s’est confirmée au fil des décennies. Le Maroc est aujourd’hui l’un des principaux partenaires des États-Unis en Afrique, tant dans les domaines de la sécurité que de la diplomatie, du commerce, de la coopération universitaire, de la transition énergétique et de la stabilité régionale.

  1. De Mohammed V à Hassan II : le Maroc et les États-Unis dans les turbulences de la Guerre froide

L’accession du Maroc à l’indépendance, le 2 mars 1956, inaugura une nouvelle étape des relations maroco-américaines. Après près d’un demi-siècle de protectorat français, le Royaume retrouvait sa pleine souveraineté au moment même où le système international se restructurait autour de la bipolarité entre les États-Unis et l’Union soviétique. Pour Washington comme pour Rabat, cette conjoncture ouvrait un champ inédit de coopération, où l’héritage diplomatique du XVIIIᵉ siècle allait se conjuguer aux impératifs stratégiques de la Guerre froide.

Contrairement à de nombreux États nouvellement indépendants, le Maroc ne naquit pas sur la scène internationale comme un acteur inconnu. Son histoire diplomatique, sa monarchie pluriséculaire et la permanence de ses relations avec les États-Unis lui conféraient une légitimité particulière. Aux yeux de Washington, le Royaume n’était pas un nouvel État, mais un partenaire historique retrouvant la plénitude de sa souveraineté.

La reconnaissance de l’indépendance et la reprise des relations diplomatiques

Les États-Unis figurèrent parmi les premiers pays à reconnaître officiellement le Maroc indépendant. Cette reconnaissance s’inscrivait dans la continuité d’une relation qui n’avait jamais été rompue malgré la période du protectorat.

L’administration du président Dwight D. Eisenhower percevait le Royaume comme un facteur potentiel de stabilité dans une Afrique du Nord en pleine mutation. La montée des mouvements nationalistes, la guerre d’Algérie et les rivalités idéologiques entre l’Est et l’Ouest rendaient le Maghreb particulièrement stratégique.

Pour Mohammed V, l’enjeu consistait à préserver l’indépendance politique du Maroc sans s’enfermer dans une logique d’alignement automatique. Cette approche annonçait déjà ce qui deviendrait l’une des constantes de la diplomatie marocaine contemporaine : entretenir des relations privilégiées avec les puissances occidentales tout en préservant une autonomie de décision.

Cette capacité à concilier ouverture internationale et souveraineté nationale constitue l’un des fils conducteurs de la politique étrangère marocaine depuis Mohammed III.

Les bases américaines : coopération et souveraineté

Au lendemain de l’indépendance, plusieurs bases militaires américaines demeuraient implantées sur le territoire marocain, héritées de la Seconde Guerre mondiale. Elles jouaient un rôle important dans la stratégie nucléaire américaine et dans la surveillance de l’Atlantique.

Toutefois, Mohammed V considérait que la pleine souveraineté du Royaume impliquait un contrôle national du territoire. Les négociations engagées avec Washington aboutirent progressivement au retrait des installations américaines, sans pour autant remettre en cause l’amitié entre les deux pays.

Cet épisode mérite une attention particulière. Contrairement à ce qui se produisit dans d’autres régions du monde, la fermeture des bases américaines ne provoqua aucune rupture diplomatique. Les deux gouvernements privilégièrent le dialogue et la négociation, illustrant une nouvelle fois la solidité de leur relation.

Ce précédent demeure révélateur : même lorsque leurs intérêts immédiats divergeaient, Rabat et Washington parvenaient à préserver les fondements de leur partenariat.

Hassan II : la consolidation d’un partenariat stratégique

L’accession au trône de Sa Majesté Hassan II en 1961 ouvrit une période de plus de trois décennies durant laquelle les relations maroco-américaines prirent une dimension stratégique sans précédent.

Fin observateur des équilibres internationaux, Hassan II comprit très tôt que la stabilité du Royaume dépendait autant de son développement interne que de son insertion dans les grands réseaux diplomatiques occidentaux.

Dans le contexte de la Guerre froide, le Maroc apparaissait comme un partenaire modéré, stable et prévisible. Cette image contrastait avec les bouleversements politiques qui affectaient plusieurs États de la région.

Washington considérait désormais Rabat comme un allié majeur en Afrique du Nord.

La coopération sécuritaire

Durant les années 1960, 1970 et 1980, la coopération militaire entre les deux pays connut un développement constant.

Elle porta notamment sur :

  • La formation des officiers marocains ;
  • Les échanges de renseignements ;
  • La modernisation des forces armées royales ;
  • La sécurité maritime dans l’Atlantique et la Méditerranée ;
  • La lutte contre les menaces régionales.

Cette coopération ne signifiait pas une dépendance. Le Maroc conserva une politique étrangère indépendante, entretenant également des relations avec l’Europe, le monde arabe, l’Afrique et le Mouvement des non-alignés.

Cette capacité à multiplier les partenariats sans renoncer à son autonomie demeure aujourd’hui encore l’une des principales caractéristiques de la diplomatie marocaine.

La Marche Verte et la question du Sahara

L’année 1975 constitua un tournant majeur avec l’organisation de la Marche Verte, initiative pacifique qui permit la récupération des provinces du Sud après le retrait espagnol.

La position américaine connut alors plusieurs évolutions successives selon les administrations, oscillant entre neutralité diplomatique, soutien au processus onusien et reconnaissance progressive du rôle stratégique du Maroc dans la stabilité régionale.

Au fil des décennies, Washington prit davantage conscience que la sécurité du Maghreb et du Sahel était étroitement liée à la stabilité du Royaume.

Cette évolution aboutira plusieurs décennies plus tard à la reconnaissance, par les États-Unis, de la souveraineté du Maroc sur le Sahara, décision qui marquera une nouvelle étape dans le partenariat bilatéral.

Hassan II : un médiateur respecté

Au-delà des questions régionales, Hassan II joua un rôle diplomatique qui renforça encore le prestige international du Maroc.

Son action en faveur du dialogue israélo-arabe, ses relations personnelles avec plusieurs présidents américains et sa capacité à maintenir des canaux de communication entre des acteurs souvent antagonistes firent du Royaume un interlocuteur privilégié de Washington.

Cette diplomatie de médiation s’inscrivait dans une tradition ancienne remontant à Mohammed III : privilégier le dialogue, la négociation et la recherche de compromis plutôt que l’affrontement.

Une alliance fondée sur la confiance

À la fin de la Guerre froide, le partenariat entre Rabat et Washington avait profondément changé de nature.

Ce qui n’était au XVIIIᵉ siècle qu’un accord destiné à protéger les échanges commerciaux était devenu une coopération multidimensionnelle couvrant :

  • La sécurité ;
  • La diplomatie ;
  • L’économie ;
  • La défense ;
  • La formation ;
  • Les échanges culturels ;
  • Les questions régionales.

Cette transformation n’avait pourtant pas altéré le socle originel de la relation.

Depuis Mohammed III jusqu’à Hassan II, la diplomatie marocaine avait constamment privilégié la continuité, la stabilité et le respect des engagements internationaux. De leur côté, les États-Unis avaient progressivement reconnu dans le Royaume un partenaire fiable, modéré et indispensable à l’équilibre du Maghreb.

À bien des égards, cette période constitue le véritable laboratoire du partenariat stratégique qui s’épanouira sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

  1. Le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI : le partenariat stratégique entre le Maroc et les États-Unis à l’ère du XXIᵉ siècle

L’accession au Trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le 30 juillet 1999, marque une nouvelle étape dans l’évolution des relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis. Héritier d’une tradition diplomatique séculaire, le Souverain a su adapter les fondements historiques de cette relation aux réalités d’un monde globalisé, marqué par la lutte contre le terrorisme, les transformations géoéconomiques, la montée des enjeux africains et la compétition stratégique entre grandes puissances.

Loin de rompre avec l’héritage de ses prédécesseurs, Mohammed VI l’a approfondi en donnant au partenariat maroco-américain une dimension multidimensionnelle où la sécurité, l’économie, l’innovation, la coopération africaine et la diplomatie religieuse se renforcent mutuellement. Cette continuité illustre ce que l’on pourrait qualifier de « diplomatie de la permanence dans l’adaptation », principe qui caractérise la politique étrangère marocaine depuis Mohammed III.

Une alliance consolidée après le 11 septembre 2001

Les attentats du 11 septembre 2001 modifièrent profondément les priorités stratégiques des États-Unis. La lutte contre le terrorisme devint l’axe central de leur politique étrangère. Dans ce nouveau contexte, le Maroc apparut rapidement comme un partenaire de premier plan.

Grâce à la stabilité de ses institutions, à la modernisation de ses services de sécurité et à son approche combinant prévention, coopération internationale et réforme du champ religieux, le Royaume fut reconnu comme un acteur crédible dans la lutte contre l’extrémisme violent. La coopération bilatérale s’intensifia dans les domaines du renseignement, de la formation, de la sécurité des frontières et de la lutte contre les réseaux terroristes.

Cependant, l’originalité de l’approche marocaine réside dans le fait qu’elle ne réduit pas la sécurité à sa seule dimension militaire. Sous l’impulsion de Mohammed VI, le Royaume a développé une stratégie globale associant développement humain, éducation, réforme religieuse et coopération régionale. Cette vision rejoint plusieurs de vos analyses sur la diplomatie religieuse marocaine comme instrument de stabilité régionale (Chtatou, 2019).

L’Accord de libre-échange : une nouvelle architecture économique

L’une des réalisations majeures de cette période est l’entrée en vigueur, en 2006, de l’Accord de libre-échange entre le Maroc et les États-Unis. Premier accord de ce type conclu par Washington avec un pays africain, il traduit la confiance accordée au Royaume en tant que partenaire économique fiable.

Au-delà de la suppression progressive des barrières tarifaires, cet accord favorise les investissements, la protection de la propriété intellectuelle, la modernisation des normes commerciales et l’intégration du Maroc dans les chaînes de valeur mondiales. Il contribue également à renforcer le rôle du Royaume comme plateforme économique reliant l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Nord.

Cette dimension économique complète une relation longtemps dominée par les considérations diplomatiques et sécuritaires. Elle témoigne d’une évolution où le commerce devient un instrument de stabilité et de prospérité partagée.

Le Maroc : une puissance africaine à part entière

L’une des transformations les plus importantes de la politique étrangère marocaine au XXIᵉ siècle réside dans le retour affirmé du Royaume en Afrique. Sous le règne de Mohammed VI, cette orientation s’est traduite par une multiplication des visites royales, des investissements, des partenariats économiques et des initiatives de coopération Sud-Sud.

Pour les États-Unis, cette évolution renforce l’intérêt stratégique du Maroc. Washington considère de plus en plus le Royaume comme un partenaire capable de contribuer à la stabilité du continent africain, notamment au Sahel et en Afrique de l’Ouest.

Cette dynamique est particulièrement visible dans trois domaines :

  • La coopération économique et bancaire ;
  • La formation des cadres et des imams ;
  • Le développement des infrastructures et de la connectivité.

Comme vous l’avez montré dans plusieurs de vos travaux, la diplomatie religieuse marocaine, fondée sur la tradition malikite, l’acharisme et le soufisme, constitue aujourd’hui un instrument original de prévention de la radicalisation et de promotion d’un islam du juste milieu (Chtatou, 2019 ; Chtatou, 2023). Cette dimension immatérielle du partenariat complète les volets politique et économique.

L’Atlantique africain : une nouvelle frontière stratégique

L’un des apports les plus novateurs de la diplomatie marocaine contemporaine est la redécouverte de la vocation atlantique du Royaume. L’Initiative Royale pour favoriser l’accès des États du Sahel à l’océan Atlantique illustre cette vision. Elle vise à faire de la façade atlantique un espace de coopération, d’intégration économique et de développement partagé.

Dans cette perspective, le Maroc ne se présente plus uniquement comme un pont entre l’Europe et l’Afrique, mais également comme un acteur central de l’espace atlantique. Cette orientation rencontre plusieurs priorités stratégiques américaines : sécurisation des routes maritimes, développement des infrastructures, diversification des chaînes logistiques et renforcement de la stabilité régionale.

Nous retrouvons ici l’une des idées directrices de cet ouvrage : le Maroc et les États-Unis sont deux puissances atlantiques dont les intérêts convergent naturellement dans un espace géopolitique en pleine recomposition.

Une relation tournée vers l’avenir

Au début du XXIᵉ siècle, le partenariat maroco-américain dépasse largement les cadres traditionnels de la diplomatie classique. Les deux pays coopèrent désormais dans des domaines aussi variés que les technologies de pointe, la transition énergétique, l’agriculture durable, l’enseignement supérieur, l’innovation et la recherche scientifique.

Cette diversification témoigne d’une relation arrivée à maturité. Les fondements historiques établis au XVIIIᵉ siècle continuent de produire leurs effets, mais ils servent désormais de socle à une coopération résolument tournée vers l’avenir.

À l’approche de 2027, les relations entre Rabat et Washington apparaissent ainsi comme un exemple rare d’alliance capable de conjuguer fidélité à son héritage et adaptation permanente aux transformations du système international.

VII. Le Maroc sous Sa Majesté le Roi Mohammed VI : un allié stratégique des États-Unis dans un monde multipolaire

Les grandes alliances ne survivent pas pendant deux siècles et demi grâce aux seuls intérêts matériels ; elles perdurent parce qu’elles reposent sur des valeurs diplomatiques partagées, une confiance construite dans la durée et une capacité permanente à s’adapter aux mutations du système international.

L’entrée dans le XXIᵉ siècle marque un tournant majeur dans les relations internationales. La disparition du monde bipolaire, la mondialisation, les attentats du 11 septembre 2001, la montée de nouvelles puissances asiatiques, la révolution numérique, la transition énergétique et les défis sécuritaires transnationaux ont profondément transformé les priorités des États. Dans ce nouvel environnement, le partenariat entre le Royaume du Maroc et les États-Unis ne s’est pas contenté de survivre ; il s’est réinventé.

Sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la diplomatie marocaine a su conjuguer fidélité à une tradition historique vieille de plus de deux siècles et adaptation aux nouvelles réalités géopolitiques. Cette continuité dans le changement constitue sans doute l’une des principales raisons pour lesquelles Washington considère aujourd’hui Rabat comme l’un de ses partenaires les plus fiables en Afrique et dans le monde arabe.

La permanence comme doctrine diplomatique

L’un des enseignements majeurs de l’histoire des relations maroco-américaines est que le Maroc n’a jamais conçu sa politique étrangère comme une succession de réactions aux événements. Au contraire, elle s’inscrit dans une vision de long terme où les intérêts permanents de l’État priment sur les circonstances passagères.

Cette approche trouve son origine sous Sidi Mohammed Ben Abdallah, se consolide avec Mohammed V, s’affirme sous Hassan II et connaît une nouvelle expression sous Mohammed VI. Elle repose sur quatre principes :

  • La défense de la souveraineté nationale ;
  • La diversification des partenariats ;
  • La recherche de la stabilité régionale ;
  • Le dialogue comme instrument privilégié de règlement des différends.

Cette remarquable continuité explique que les relations avec les États-Unis aient traversé sans rupture les changements d’administrations américaines, les crises régionales et les transformations profondes du système international.

Un partenariat fondé sur la confiance

Dans la littérature consacrée aux alliances internationales, la notion de confiance est souvent évoquée mais rarement analysée. Or elle constitue, selon nous, la véritable clé de compréhension des relations maroco-américaines.

Depuis 1777, aucun conflit majeur n’a opposé les deux États. Les divergences ponctuelles ont été traitées par la négociation, sans remettre en cause les fondements du partenariat. Cette permanence distingue la relation maroco-américaine de nombreuses autres alliances conclues à la même époque.

La confiance n’est pas ici un simple sentiment ; elle est devenue un capital diplomatique accumulé au fil des générations. Chaque période historique a renforcé ce capital : le traité de 1786, la rencontre entre Mohammed V et Franklin D. Roosevelt, la coopération durant la Guerre froide, l’accord de libre-échange, la lutte commune contre le terrorisme et les initiatives de coopération en Afrique.

Le Maroc : une puissance de stabilité

L’une des évolutions les plus significatives du partenariat contemporain réside dans la manière dont les États-Unis perçoivent désormais le rôle régional du Maroc. Alors que le Royaume était autrefois considéré principalement sous l’angle de sa position géographique, il est aujourd’hui reconnu comme un producteur de stabilité.

Cette stabilité repose sur plusieurs facteurs : la continuité institutionnelle de la monarchie, une politique de réformes graduelles, une diplomatie active et une stratégie de coopération régionale. Dans un environnement marqué par les crises au Sahel, les tensions au Moyen-Orient et les défis sécuritaires transnationaux, cette capacité à conjuguer stabilité interne et engagement international renforce la valeur stratégique du partenariat.

Comme vous l’avez montré dans vos travaux sur la diplomatie religieuse marocaine, la projection internationale du Royaume ne repose pas uniquement sur des moyens matériels. Elle s’appuie également sur un soft power original, fondé sur la formation des imams, la promotion du rite malikite, de la doctrine acharite et du soufisme sunnite comme vecteurs de modération, de dialogue et de prévention de l’extrémisme (Chtatou, 2019 ; Chtatou, 2023).

L’Afrique au cœur du partenariat

L’orientation africaine de la diplomatie marocaine constitue probablement la transformation la plus importante des deux dernières décennies. Les investissements du Royaume, son retour au sein de l’Union africaine, son engagement en faveur de la coopération Sud-Sud et ses initiatives économiques ont profondément modifié sa place sur le continent.

Pour Washington, cette évolution revêt une importance stratégique majeure. Les États-Unis voient dans le Maroc un partenaire capable de favoriser le développement, la stabilité et l’intégration économique en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Les projets d’infrastructures, les partenariats bancaires, la coopération agricole et les programmes de formation illustrent cette convergence d’intérêts.

L’Initiative Royale visant à faciliter l’accès des États sahéliens à l’océan Atlantique ouvre, à cet égard, des perspectives nouvelles. Elle traduit une vision où la géographie devient un levier de développement partagé et où l’espace atlantique est conçu comme un lieu de coopération plutôt que de compétition.

Une diplomatie de la vision

L’analyse des relations maroco-américaines conduit à une conclusion essentielle : leur longévité ne peut être expliquée uniquement par les intérêts économiques ou militaires. Elle tient avant tout à la capacité des dirigeants des deux pays à inscrire leurs décisions dans une perspective historique.

Mohammed III comprit avant beaucoup d’autres l’émergence des États-Unis comme nouvelle puissance maritime. Mohammed V sut percevoir l’importance de son dialogue avec Roosevelt au moment où le monde préparait l’après-guerre. Hassan II fit du Maroc un acteur de médiation pendant la Guerre froide. Mohammed VI, enfin, inscrit le partenariat dans les grands enjeux du XXIᵉ siècle : l’Afrique, l’Atlantique, la transition énergétique, la sécurité humaine et le développement durable.

Cette continuité de la vision explique pourquoi la relation entre Rabat et Washington ne s’est jamais limitée à une alliance de circonstance. Elle constitue un partenariat historique en constante réinvention.

Vers une communauté d’intérêts atlantiques

Au-delà des relations bilatérales, une nouvelle dimension apparaît aujourd’hui : celle de l’Atlantique. Longtemps perçu comme une frontière maritime, l’océan Atlantique redevient un espace d’intégration économique, énergétique et stratégique.

Le Maroc, grâce à sa position géographique et à ses infrastructures, se présente comme l’un des principaux points d’articulation entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Les États-Unis, puissance atlantique par excellence, partagent avec le Royaume un intérêt commun pour la sécurité des routes maritimes, la résilience des chaînes logistiques, le développement des ports et la coopération avec les pays riverains.

Cette convergence pourrait constituer le fondement d’une nouvelle étape des relations maroco-américaines au cours des prochaines décennies.

VIII. Le Maroc et les États-Unis face aux défis du XXIᵉ siècle : d’une alliance historique à un partenariat d’avenir

L’histoire éclaire le présent, mais elle ne prend tout son sens que lorsqu’elle permet de comprendre l’avenir.

Les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis ne sauraient être comprises à travers le seul prisme de leur remarquable ancienneté. Si les deux pays célèbrent en 2027 deux cent cinquante années de relations diplomatiques ininterrompues, cette longévité n’aurait guère de signification si elle n’avait pas été accompagnée d’une capacité constante à se réinventer. La véritable singularité de ce partenariat réside précisément dans cette aptitude à transformer un héritage historique en un instrument de coopération face aux défis du XXIᵉ siècle.

À l’heure où l’ordre international connaît de profondes mutations – retour de la compétition entre grandes puissances, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, transition énergétique, révolution numérique, changement climatique et instabilité croissante au Sahel – le Maroc et les États-Unis apparaissent comme deux acteurs dont les intérêts convergent sur un nombre croissant de dossiers stratégiques.

L’Atlantique : de frontière maritime à espace géostratégique

Pendant longtemps, l’Atlantique fut envisagé comme une simple voie de communication reliant les continents. Aujourd’hui, il redevient un espace géopolitique majeur. Les flux commerciaux, les câbles sous-marins, les infrastructures portuaires, les routes énergétiques et les nouvelles chaînes logistiques lui confèrent une importance comparable à celle qu’il occupait au temps des grandes découvertes.

Dans cette recomposition, le Maroc bénéficie d’un avantage géographique exceptionnel. Situé à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique, il contrôle l’une des principales portes d’entrée de la Méditerranée tout en disposant d’une façade océanique qui s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres. Les investissements dans les infrastructures portuaires, ferroviaires et logistiques renforcent cette vocation atlantique.

Pour les États-Unis, cette évolution revêt une importance stratégique. La stabilité de l’Atlantique ne dépend plus uniquement des relations transatlantiques classiques ; elle implique désormais une coopération renforcée avec les États africains riverains. Le Maroc est appelé à jouer un rôle central dans cette nouvelle architecture régionale.

L’Afrique : un espace de convergence

L’Afrique est devenue l’un des principaux terrains de convergence entre Rabat et Washington. Cette évolution est le fruit de deux dynamiques complémentaires.

D’une part, le Royaume a profondément réorienté sa politique étrangère vers le continent africain, en privilégiant une coopération fondée sur l’investissement, le codéveloppement et les partenariats institutionnels. D’autre part, les États-Unis reconnaissent de plus en plus l’importance stratégique de l’Afrique dans les domaines de la sécurité, des ressources critiques, de la croissance démographique et des nouvelles technologies.

Le Maroc occupe une position singulière dans cette convergence. Son expérience historique, sa proximité culturelle avec de nombreux pays africains et la crédibilité acquise grâce à sa politique de coopération en font un partenaire privilégié pour les initiatives visant à promouvoir la stabilité et le développement.

Comme vous l’avez démontré dans vos travaux sur la politique africaine du Royaume, cette stratégie repose moins sur une logique d’influence que sur une vision de solidarité, d’intégration économique et de coopération Sud-Sud (Chtatou, 2023). Cette lecture contribue à comprendre pourquoi le Maroc est aujourd’hui perçu comme un acteur de confiance sur le continent.

Le Sahel : sécurité et développement

La région sahélienne constitue l’un des principaux défis stratégiques du XXIᵉ siècle. Les crises sécuritaires, les fragilités institutionnelles, les effets du changement climatique et les difficultés économiques s’y combinent pour créer un environnement particulièrement complexe.

Le Maroc défend une approche qui associe sécurité, développement humain et coopération régionale. Cette vision rejoint plusieurs orientations de la politique américaine, notamment en matière de prévention de l’extrémisme violent, de renforcement des capacités institutionnelles et d’investissement dans les infrastructures.

L’Initiative Royale visant à offrir aux États du Sahel un accès à l’océan Atlantique illustre cette philosophie. Elle propose de transformer une contrainte géographique en opportunité économique en facilitant l’intégration régionale et l’ouverture sur les marchés internationaux. Pour Washington, une telle initiative est susceptible de contribuer à la résilience économique de la région et à la diversification des partenariats africains.

Le soft power marocain : un levier stratégique

L’une des contributions les plus originales du Maroc à la stabilité régionale réside dans sa capacité à mobiliser des instruments de puissance non coercitifs. La diplomatie religieuse, la coopération universitaire, les échanges culturels et les investissements dans le capital humain complètent les dimensions plus traditionnelles de la politique étrangère.

Dans ce domaine, les travaux que vous avez consacrés à la formation des imams, à la diffusion d’un islam malikite, acharite et soufi ainsi qu’au rôle du Maroc dans la promotion d’un discours religieux modéré offrent un éclairage particulièrement précieux (Chtatou, 2019). Ils montrent que le Royaume a développé une conception de la sécurité qui ne se limite pas à la réponse militaire, mais intègre également les dimensions intellectuelle, éducative et spirituelle.

Cette approche suscite un intérêt croissant de la part des partenaires internationaux, y compris des États-Unis, qui y voient un complément indispensable aux stratégies classiques de lutte contre l’extrémisme.

Les défis de demain

À l’approche du milieu du XXIᵉ siècle, plusieurs domaines devraient structurer la coopération maroco-américaine :

  • La transition énergétique, notamment dans les secteurs de l’hydrogène vert et des énergies renouvelables ;
  • Les technologies numériques, l’intelligence artificielle et la cybersécurité ;
  • La sécurisation des chaînes d’approvisionnement stratégiques ;
  • La coopération universitaire et scientifique ;
  • La gestion durable des ressources en eau ;
  • La sécurité maritime et la protection des infrastructures critiques ;
  • La résilience alimentaire face aux changements climatiques.

Ces défis exigent des partenariats fondés sur la confiance, la stabilité et une vision à long terme. À cet égard, les deux cent cinquante années d’amitié entre le Maroc et les États-Unis constituent moins un héritage qu’un capital diplomatique appelé à produire de nouveaux effets dans les décennies à venir.

  1. La diplomatie de la durée : le modèle maroco-américain dans les relations internationales

Les alliances conclues sous l’effet des circonstances disparaissent avec elles ; celles qui reposent sur une vision traversent les siècles.

L’étude des relations internationales privilégie généralement les ruptures : les guerres, les révolutions, les crises économiques ou les changements de régime. Les historiens et les politologues analysent les facteurs qui expliquent la naissance ou la disparition des alliances. Plus rares sont les travaux qui cherchent à comprendre pourquoi certaines relations diplomatiques survivent pendant plusieurs siècles sans perdre leur cohérence fondamentale.

À cet égard, les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis constituent un cas d’étude exceptionnel. Depuis la reconnaissance de l’indépendance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1777, les deux États ont connu des contextes historiques radicalement différents : la Révolution française, les guerres napoléoniennes, l’expansion coloniale, les deux guerres mondiales, la Guerre froide, la mondialisation, les attentats du 11 septembre, les transformations du monde numérique et l’émergence d’un ordre international multipolaire. Pourtant, leur relation n’a jamais été interrompue.

Cette permanence ne peut être expliquée par la seule convergence d’intérêts. Les intérêts changent ; les circonstances évoluent ; les priorités stratégiques se déplacent. Ce qui demeure, en revanche, ce sont certaines constantes diplomatiques qui ont progressivement façonné une véritable culture de la confiance.

Une alliance entre deux États de tradition

Le premier facteur de cette continuité réside dans la nature même des deux États.

Le Maroc est l’une des plus anciennes monarchies encore en exercice au monde. Depuis plus de douze siècles, l’institution monarchique assure la continuité de l’État, indépendamment des changements de souverains. Cette stabilité institutionnelle favorise une politique étrangère fondée sur le temps long.

Les États-Unis, bien que beaucoup plus récents, présentent une caractéristique comparable. Leur Constitution de 1787, toujours en vigueur, a permis une remarquable continuité des institutions républicaines. Les administrations se succèdent, mais les principes fondamentaux de l’État demeurent.

Ainsi, malgré leurs différences de régime politique, les deux pays partagent une même culture de la permanence institutionnelle.

La souveraineté comme principe fondateur

Une deuxième convergence apparaît dans la manière dont le Maroc et les États-Unis conçoivent la souveraineté.

Le Royaume chérifien n’a jamais accepté de renoncer à son identité politique, même durant les périodes de fortes pressions extérieures. De son côté, la naissance des États-Unis procède précisément d’une affirmation de la souveraineté nationale face à la domination coloniale.

Cette expérience historique explique pourquoi les deux États accordent une importance particulière au respect de l’indépendance politique des nations.

Le partenariat maroco-américain n’a jamais reposé sur une logique de domination. Il s’est construit sur la reconnaissance mutuelle de la légitimité de l’autre.

Le pragmatisme diplomatique

Une troisième caractéristique commune réside dans le pragmatisme.

Depuis Mohammed III, la diplomatie marocaine privilégie le dialogue, la négociation et la diversification des partenariats. Les États-Unis, de leur côté, ont souvent adapté leurs alliances aux réalités géopolitiques du moment, tout en recherchant des partenaires capables d’assurer la stabilité régionale.

Ce pragmatisme explique que les deux pays aient su dépasser leurs divergences ponctuelles sans remettre en cause leur coopération de fond.

L’Atlantique comme espace commun

L’une des idées centrales de cet ouvrage est que l’Atlantique ne constitue pas seulement un espace géographique ; il est un espace historique partagé.

Le Maroc est souvent présenté comme un pays méditerranéen, arabe, africain ou amazigh. Toutes ces dimensions sont essentielles. Mais il est également une nation atlantique depuis des siècles.

Les États-Unis sont, eux aussi, une puissance façonnée par l’Atlantique.

Cette communauté géographique a progressivement produit une communauté stratégique. Les routes maritimes, les échanges commerciaux, la sécurité des détroits, les infrastructures portuaires et les nouvelles chaînes logistiques renforcent aujourd’hui encore cette proximité.

L’Atlantique apparaît ainsi comme le véritable fil conducteur des relations maroco-américaines.

Une diplomatie fondée sur la confiance

La confiance constitue probablement la ressource la plus précieuse des relations internationales. Elle ne se décrète pas ; elle se construit.

Depuis près de deux cent cinquante ans, chaque génération de dirigeants marocains et américains a reçu en héritage un capital de confiance accumulé par les générations précédentes.

Mohammed III l’a initié.

Mohammed V l’a renouvelé.

Hassan II l’a consolidé.

Mohammed VI l’a élargi aux nouveaux enjeux de la mondialisation.

Du côté américain, de George Washington à l’administration contemporaine, cette continuité est tout aussi remarquable.

Une leçon pour les relations internationales

L’expérience maroco-américaine invite à nuancer certaines théories réalistes des relations internationales selon lesquelles les alliances ne seraient que l’expression temporaire de rapports de force.

Elle montre qu’il existe également des relations construites autour de la mémoire, des institutions, de la confiance et de la permanence.

Autrement dit, la puissance n’est pas uniquement matérielle.

Elle est aussi historique.

Un État qui respecte ses engagements pendant deux siècles acquiert une crédibilité que les ressources militaires seules ne sauraient procurer.

Le Maroc illustre parfaitement cette idée.

Les États-Unis en sont également un exemple.

Vers une théorie de la diplomatie de la durée

À la lumière de cette étude, il est possible de proposer le concept de diplomatie de la durée.

Cette notion désigne une politique étrangère caractérisée par :

  • La continuité des objectifs fondamentaux ;
  • Le respect des engagements internationaux ;
  • L’adaptation permanente aux mutations géopolitiques ;
  • La recherche du dialogue plutôt que de la confrontation ;
  • L’investissement dans la confiance comme ressource stratégique.

Le partenariat entre Rabat et Washington offre une illustration particulièrement convaincante de cette approche.

Il montre que la stabilité internationale ne repose pas uniquement sur les équilibres de puissance ; elle dépend également de la capacité des États à construire des relations durables fondées sur la crédibilité, la prévisibilité et le respect mutuel.

  1. Le Royaume du Maroc et les États-Unis : une communauté stratégique de destin

Les relations internationales ne sont pas seulement une affaire d’intérêts ; elles sont aussi une affaire de mémoire, de confiance et de vision.

À première vue, tout semble opposer le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique. D’un côté, une monarchie pluriséculaire dont les racines plongent dans plus de douze siècles d’histoire. De l’autre, une république née de la Révolution américaine, symbole de la modernité politique occidentale. L’une s’inscrit dans la continuité dynastique ; l’autre dans l’alternance démocratique. L’une appartient pleinement au monde africain, arabe et méditerranéen ; l’autre est une puissance continentale de l’Amérique du Nord.

Pourtant, cette lecture est trompeuse. Car derrière ces différences institutionnelles et culturelles se cache une remarquable proximité dans la manière dont les deux États conçoivent leur place dans le monde.

Deux États tournés vers l’avenir

L’histoire du Maroc est souvent présentée comme celle d’un État héritier d’une longue tradition. Cette vision est juste, mais incomplète. Depuis Mohammed III, la diplomatie marocaine se caractérise également par une étonnante capacité d’anticipation.

La reconnaissance des États-Unis en 1777 en constitue la première illustration. Le Sultan comprit avant de nombreuses puissances européennes que la jeune République américaine deviendrait un acteur majeur du système international. Cette décision ne répondait pas à une logique idéologique, mais à une lecture prospective des transformations de l’équilibre mondial.

Les États-Unis eux-mêmes sont nés d’une vision tournée vers l’avenir. Dès leurs premières années d’existence, leurs dirigeants comprirent que leur sécurité et leur prospérité dépendraient de leur capacité à établir des partenariats stables avec des puissances partageant une même conception du commerce, de la navigation et du droit international.

Ainsi, dès l’origine, les deux pays furent liés par une même qualité diplomatique : la capacité à penser au-delà des circonstances immédiates.

La confiance comme ressource stratégique

Les sciences politiques parlent abondamment de puissance économique, de puissance militaire ou de puissance technologique. Plus rarement, elles s’intéressent à la confiance comme ressource stratégique.

Or l’histoire des relations maroco-américaines montre que la confiance peut produire des effets aussi déterminants que les ressources matérielles.

Cette confiance ne résulte pas d’une proximité culturelle particulière. Elle est le produit d’une accumulation historique.

Chaque génération de responsables marocains et américains a transmis à la suivante un patrimoine diplomatique fondé sur la crédibilité, le respect des engagements et la recherche du dialogue.

À l’heure où de nombreuses alliances sont fragilisées par les changements politiques internes, cette continuité constitue un avantage stratégique majeur.

Le Maroc : puissance d’équilibre

Depuis plusieurs décennies, la diplomatie marocaine développe une politique d’équilibre qui lui permet d’entretenir des relations privilégiées avec l’Europe, les États-Unis, les pays africains, le monde arabe et plusieurs puissances asiatiques.

Cette stratégie ne procède pas d’une logique de neutralité, mais d’une volonté de préserver l’autonomie de décision du Royaume.

Dans un système international devenu multipolaire, cette capacité d’équilibre représente un atout considérable.

Pour Washington, un partenaire capable de dialoguer avec des acteurs très divers constitue un relais diplomatique précieux.

Pour Rabat, l’amitié avec les États-Unis s’inscrit dans une politique étrangère ouverte, fondée sur la diversification des partenariats sans renoncer à ses intérêts fondamentaux.

Le partenariat au service de l’Afrique

Le XXIᵉ siècle sera largement déterminé par les transformations du continent africain.

Croissance démographique, urbanisation, transition énergétique, infrastructures, sécurité alimentaire, numérique : autant de défis qui exigeront des partenariats innovants.

Le Maroc possède plusieurs atouts majeurs :

  • Sa proximité géographique avec l’Europe ;
  • Son enracinement africain ;
  • Son ouverture sur l’Atlantique ;
  • Son expérience en matière de coopération Sud-Sud ;
  • La crédibilité acquise grâce à ses investissements sur le continent.

Les États-Unis disposent, quant à eux, de capacités scientifiques, technologiques, financières et universitaires considérables.

La complémentarité apparaît donc évidente.

L’avenir du partenariat maroco-américain ne se jouera pas uniquement entre Rabat et Washington.

Il se construira également à Dakar, Abidjan, Lagos, Nouakchott, Accra, Cotonou et dans l’ensemble de l’espace atlantique africain.

Les nouvelles frontières de la coopération

L’histoire commune des deux pays ouvre aujourd’hui des perspectives inédites.

Parmi les domaines les plus prometteurs figurent :

  • L’intelligence artificielle appliquée à l’éducation et à la santé ;
  • La cybersécurité et la protection des infrastructures critiques ;
  • Les technologies spatiales et l’observation de la Terre ;
  • Les énergies renouvelables et l’hydrogène vert ;
  • La gestion durable de l’eau ;
  • La recherche médicale ;
  • Les universités et les centres d’innovation ;
  • Les industries de haute technologie ;
  • Les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques.

Ces nouveaux champs de coopération montrent que la relation maroco-américaine est loin d’avoir atteint sa maturité.

Elle entre probablement dans sa phase la plus prometteuse.

Une alliance fondée sur les valeurs diplomatiques

L’analyse de deux siècles et demi d’histoire conduit finalement à une conclusion simple.

Ce qui unit le Maroc et les États-Unis n’est pas une identité politique.

Ce n’est pas une identité religieuse.

Ce n’est pas une identité culturelle.

C’est une culture diplomatique.

Une culture qui privilégie :

  • La parole donnée ;
  • Le respect des traités ;
  • La continuité de l’État ;
  • La liberté du commerce ;
  • Le dialogue entre les nations ;
  • La recherche de la stabilité.

Cette culture explique pourquoi la relation entre les deux pays a résisté aux changements de régimes, aux guerres mondiales, aux crises économiques et aux profondes transformations du système international.

  1. Le Maroc et les États-Unis : une philosophie de la confiance dans les relations internationales

« La confiance est la seule richesse diplomatique qui augmente lorsqu’elle est partagée. »

Au-delà de la géopolitique

Les relations entre le Royaume du Maroc et les États-Unis sont généralement étudiées sous trois angles : l’histoire, la diplomatie ou la géostratégie. Chacune de ces approches éclaire une partie de la réalité, mais aucune ne permet, à elle seule, d’expliquer la permanence exceptionnelle de ce partenariat.

L’histoire décrit les événements.

La diplomatie analyse les décisions.

La géopolitique explique les intérêts.

Mais une question demeure :

Pourquoi deux États si différents ont-ils choisi, pendant deux cent cinquante ans, de préserver une relation fondée sur la confiance plutôt que sur la seule convergence des intérêts ?

Cette interrogation nous conduit vers une dimension rarement explorée : la philosophie politique de la confiance.

La confiance comme institution

Dans la plupart des théories classiques des relations internationales, la confiance est considérée comme une conséquence de la coopération.

L’expérience maroco-américaine suggère une hypothèse inverse.

La coopération durable est possible parce que la confiance devient progressivement une institution.

À partir du moment où deux États respectent systématiquement leurs engagements, chaque nouveau traité coûte moins cher politiquement.

Chaque accord devient plus facile.

Chaque crise est plus simple à gérer.

Le temps transforme alors la confiance en capital diplomatique.

Cette idée mérite, selon nous, d’être intégrée aux grandes théories contemporaines des relations internationales.

Le poids de la mémoire

Les nations possèdent une mémoire.

Les institutions possèdent également une mémoire.

Les diplomaties encore davantage.

Lorsqu’un responsable américain rencontre aujourd’hui son homologue marocain, il ne repart pas de zéro.

Il hérite de deux siècles et demi d’expériences communes.

Il hérite du traité de 1787.

Il hérite de Tanger.

Il hérite de Roosevelt.

Il hérite de Mohammed V.

Il hérite de Hassan II.

Il hérite de Mohammed VI.

Cette mémoire collective réduit considérablement l’incertitude qui caractérise habituellement les relations internationales.

Elle constitue un avantage stratégique rarement mesuré.

Une alliance sans domination

L’une des caractéristiques les plus remarquables des relations maroco-américaines est l’absence de logique impériale dans leur fondement.

Le traité de 1786 fut négocié entre deux États souverains.

Le Maroc ne fut jamais une colonie américaine.

Les États-Unis ne cherchèrent jamais à transformer le Royaume en protectorat.

Inversement, le Maroc ne considéra jamais son rapprochement avec Washington comme incompatible avec le maintien de sa pleine souveraineté.

Cette égalité fondamentale explique sans doute une partie de la solidité du partenariat.

Les alliances fondées sur la contrainte disparaissent souvent avec celle-ci.

Les alliances fondées sur le consentement résistent davantage à l’épreuve du temps.

Le rôle de la monarchie

L’analyse historique montre également combien la monarchie marocaine a joué un rôle déterminant dans cette continuité.

Mohammed III.

Moulay Slimane.

Mohammed IV.

Hassan Ier.

Mohammed V.

Hassan II.

Mohammed VI.

Malgré des contextes historiques radicalement différents, tous ont considéré que la relation avec les États-Unis constituait un élément important de la politique extérieure du Royaume.

Cette permanence dépasse les personnes.

Elle traduit une véritable culture d’État.

Le rôle des institutions américaines

Une continuité comparable existe du côté américain.

Les présidents changent.

Les majorités politiques évoluent.

Les priorités stratégiques se transforment.

Mais certaines constantes demeurent :

  • Le respect du traité de 1787 ;
  • L’intérêt pour la stabilité du Maroc ;
  • La reconnaissance de son importance géostratégique ;
  • La volonté de développer la coopération économique et sécuritaire.

Ainsi, la continuité ne résulte pas uniquement des dirigeants.

Elle procède également de la solidité des institutions.

Une leçon pour le XXIᵉ siècle

Le monde contemporain est marqué par une multiplication des crises.

Conflits régionaux.

Transitions énergétiques.

Révolution numérique.

Changement climatique.

Instabilité des chaînes logistiques.

Dans ce contexte, la confiance redevient une ressource stratégique majeure.

Les États capables de construire des partenariats durables disposeront d’un avantage décisif.

L’expérience maroco-américaine montre que cette confiance ne se construit ni en quelques années ni par des déclarations d’intention.

Elle résulte d’un travail patient, poursuivi génération après génération.

ÉPILOGUE

Deux siècles et demi d’amitié : le Maroc et les États-Unis, une leçon pour les relations internationales

Le temps est le juge suprême des alliances. Celles qui survivent aux siècles ne reposent ni sur la force seule ni sur les circonstances, mais sur la confiance, la crédibilité et une vision partagée de l’avenir.

L’histoire des relations internationales est jalonnée d’alliances célèbres qui ont façonné leur époque avant de disparaître sous l’effet des guerres, des rivalités ou des bouleversements géopolitiques. La Sainte-Alliance, le Concert européen, la Triple-Entente ou encore les alliances de circonstance des deux guerres mondiales illustrent le caractère souvent transitoire des rapprochements entre États.

À l’inverse, la relation entre le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique se distingue par une remarquable continuité. Depuis la reconnaissance de l’indépendance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en décembre 1777 jusqu’aux célébrations du deux cent cinquantième anniversaire en 2027, jamais les deux États n’ont rompu leurs relations diplomatiques. Peu de partenariats bilatéraux peuvent revendiquer une telle permanence.

Cette longévité ne relève pas du hasard. Elle est le résultat d’une construction historique où la confiance s’est progressivement substituée à la simple convergence d’intérêts.

Le temps comme acteur diplomatique

Les théories classiques des relations internationales mettent généralement l’accent sur la puissance, les capacités militaires, les ressources économiques ou les contraintes du système international. Ces variables sont essentielles. Elles n’épuisent cependant pas la compréhension de certaines relations bilatérales.

Le cas maroco-américain invite à réhabiliter une variable souvent négligée : le temps.

Le temps permet l’accumulation de la confiance.

Il transforme les précédents diplomatiques en habitudes de coopération.

Il convertit les engagements en crédibilité.

Il fait naître une mémoire commune qui réduit les incertitudes.

Dans cette perspective, le temps n’est pas seulement un cadre chronologique ; il devient un véritable acteur des relations internationales.

La diplomatie de la permanence

Tout au long de cet ouvrage, une idée s’est progressivement imposée : la relation entre Rabat et Washington illustre ce que nous avons proposé d’appeler la diplomatie de la durée.

Cette diplomatie repose sur plusieurs piliers :

  • La permanence des institutions ;
  • La fidélité aux engagements internationaux ;
  • L’adaptation aux changements géopolitiques sans renoncer aux principes fondamentaux ;
  • Le respect mutuel de la souveraineté ;
  • La recherche constante du dialogue.

Ces éléments expliquent pourquoi le partenariat maroco-américain a traversé les changements de dynasties, les alternances politiques américaines, les guerres mondiales, la décolonisation, la Guerre froide, la mondialisation et l’émergence d’un monde multipolaire.

Le Royaume : un État-pivot

L’évolution récente du système international confère au Maroc une importance nouvelle.

Sa situation géographique exceptionnelle, à la croisée de l’Europe, de l’Afrique, de la Méditerranée et de l’Atlantique, fait du Royaume un véritable État-pivot (pivot state). Mais cette centralité ne résulte pas uniquement de la géographie. Elle est aussi le produit d’une politique étrangère cohérente, fondée sur la stabilité institutionnelle, l’ouverture économique, la coopération africaine et le dialogue interculturel.

Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a élargi le champ de son action diplomatique : retour au sein de l’Union africaine, Initiative Atlantique, partenariats avec les pays du Sahel, diplomatie religieuse, coopération énergétique, développement des infrastructures et promotion d’une intégration économique africaine.

Pour les États-Unis, cette évolution transforme le Royaume en un partenaire capable de contribuer à la stabilité d’une région qui concentre plusieurs des grands enjeux du XXIᵉ siècle.

Une relation tournée vers le XXIᵉ siècle

L’anniversaire de 2027 ne constitue pas l’aboutissement d’une histoire ; il marque l’ouverture d’un nouveau cycle.

Les défis à venir sont considérables :

  • L’intelligence artificielle et la gouvernance des technologies émergentes ;
  • La sécurité des infrastructures numériques ;
  • Les chaînes d’approvisionnement stratégiques ;
  • Les minéraux critiques indispensables à la transition énergétique ;
  • L’hydrogène vert et les nouvelles économies du carbone ;
  • La sécurité alimentaire ;
  • La gestion des ressources hydriques ;
  • La résilience climatique ;
  • La coopération universitaire et scientifique.

Dans chacun de ces domaines, le partenariat maroco-américain possède des atouts considérables.

Le Maroc apporte sa stabilité, sa position géographique, son expérience africaine et sa vision stratégique.

Les États-Unis apportent leur capacité d’innovation, leurs universités, leurs technologies et leur puissance économique.

La complémentarité apparaît évidente.

Une histoire qui continue

Les historiens ont parfois tendance à considérer les anniversaires comme l’achèvement d’un cycle.

Nous proposons ici une lecture différente.

Les deux cent cinquante premières années des relations entre le Maroc et les États-Unis ne constituent pas une conclusion.

Elles représentent le capital historique sur lequel se construiront les cinquante prochaines années.

Autrement dit, le passé ne ferme pas l’avenir.

Il l’autorise.

Conclusion : Deux cent cinquante ans d’amitié au service d’un avenir commun

À l’heure où le Royaume du Maroc et les États-Unis d’Amérique célèbrent deux cent cinquante années de relations diplomatiques ininterrompues, il apparaît clairement que cette histoire commune dépasse le cadre d’une relation bilatérale classique. Depuis la reconnaissance historique de l’indépendance américaine par le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1777 jusqu’au partenariat stratégique du XXIᵉ siècle, les deux nations ont démontré qu’une diplomatie fondée sur la confiance, le respect mutuel et la continuité pouvait résister aux bouleversements de l’histoire.

Peu de relations internationales peuvent revendiquer une telle permanence. En traversant les révolutions, les guerres mondiales, les transformations de l’ordre international, la Guerre froide, la mondialisation et l’émergence d’un système multipolaire, le Maroc et les États-Unis ont continuellement adapté leur coopération sans jamais renoncer aux principes qui en constituent le socle. Cette remarquable continuité témoigne d’une convergence profonde entre deux États qui, malgré leurs différences institutionnelles et culturelles, ont toujours privilégié le dialogue, la stabilité et le respect des engagements internationaux.

L’histoire de cette relation met également en lumière le rôle singulier de la Monarchie marocaine dans la conduite de la politique étrangère du Royaume. De Sidi Mohammed Ben Abdallah à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en passant par Mohammed V et Hassan II, chaque Souverain a su inscrire l’action diplomatique du Maroc dans une vision stratégique de long terme, conciliant fidélité aux intérêts fondamentaux de l’État et adaptation aux mutations du système international. Cette continuité institutionnelle constitue l’un des principaux facteurs expliquant la solidité des relations avec Washington.

De leur côté, les États-Unis ont constamment reconnu l’importance du Maroc comme partenaire fiable, d’abord en Méditerranée, puis au Maghreb, en Afrique et dans l’espace atlantique. Cette reconnaissance s’est traduite par une coopération politique, économique, militaire, éducative et culturelle qui n’a cessé de s’élargir. Aujourd’hui, le partenariat entre Rabat et Washington embrasse des domaines aussi variés que la sécurité régionale, la lutte contre le terrorisme, le commerce, les investissements, les énergies renouvelables, la transition numérique, la coopération universitaire et le développement de l’Afrique.

L’un des enseignements majeurs de cette étude est que la longévité du partenariat maroco-américain ne saurait être expliquée uniquement par la convergence des intérêts. Elle repose tout autant sur une accumulation progressive de confiance, de crédibilité et de mémoire diplomatique. C’est cette dimension, souvent négligée par les approches classiques des relations internationales, qui permet de comprendre pourquoi cette relation a résisté à l’épreuve du temps.

À cet égard, le cas maroco-américain invite à enrichir la réflexion théorique sur la diplomatie contemporaine. Il suggère qu’au-delà des rapports de puissance, des intérêts économiques et des considérations sécuritaires, la continuité des institutions, le respect des engagements et la capacité à inscrire l’action diplomatique dans le temps long constituent des ressources stratégiques à part entière. Cette « diplomatie de la durée » apparaît ainsi comme l’une des principales leçons que le partenariat entre le Maroc et les États-Unis offre à la théorie des relations internationales.

Les défis du XXIᵉ siècle — instabilité du Sahel, sécurité maritime de l’Atlantique, transition énergétique, intelligence artificielle, cybersécurité, changement climatique, sécurité alimentaire et gestion des ressources hydriques — exigent des partenariats fondés sur la confiance et la vision stratégique. Dans ce contexte, le Maroc et les États-Unis disposent d’atouts complémentaires qui leur permettent d’envisager une coopération encore plus ambitieuse, non seulement au bénéfice de leurs peuples, mais également de l’Afrique, de l’espace atlantique et de la communauté internationale.

L’histoire des relations maroco-américaines invite à dépasser les explications conjoncturelles souvent privilégiées dans l’analyse des alliances internationales. Si cette relation a traversé deux siècles et demi sans rupture majeure, c’est parce qu’elle repose sur une combinaison rare de continuité institutionnelle, de respect de la souveraineté, de pragmatisme diplomatique et d’ouverture sur l’Atlantique.

Le Maroc et les États-Unis ont su transformer une reconnaissance précoce en un partenariat stratégique, puis un partenariat stratégique en une vision commune de plusieurs grands enjeux du XXIᵉ siècle. Cette capacité d’adaptation, sans renoncer aux principes fondateurs de la relation, constitue sans doute la meilleure explication de son exceptionnelle longévité.

Au-delà de la célébration d’un anniversaire historique, les deux cent cinquante années de relations entre Rabat et Washington rappellent qu’une diplomatie cohérente, fondée sur la parole donnée et le respect mutuel, demeure l’un des instruments les plus efficaces de la paix et de la stabilité internationales. L’histoire commune du Royaume du Maroc et des États-Unis démontre qu’il est possible de transformer une reconnaissance diplomatique précoce en une alliance durable, un partenariat stratégique et une vision commune de l’avenir.

En décembre 1777, lorsque le Sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah décida de reconnaître la jeune République américaine, il ne pouvait évidemment imaginer les transformations extraordinaires que connaîtrait le monde au cours des siècles suivants. Pourtant, son intuition diplomatique allait se révéler d’une remarquable justesse.

Deux cent cinquante ans plus tard, le partenariat entre le Royaume du Maroc et les États-Unis demeure l’un des plus anciens et des plus solides de la diplomatie contemporaine. Cette continuité s’explique moins par la permanence des intérêts que par celle des principes : respect de la souveraineté, fidélité aux engagements, ouverture sur l’Atlantique, confiance réciproque et volonté constante de privilégier le dialogue.

L’histoire de cette relation montre que les alliances les plus durables ne sont pas nécessairement les plus spectaculaires. Elles sont celles qui savent évoluer sans renier leurs fondements.

Le cas maroco-américain offre ainsi une leçon précieuse pour notre temps. Dans un monde marqué par l’incertitude, la fragmentation et la compétition stratégique, il rappelle que la confiance demeure l’une des ressources les plus rares et les plus précieuses de la diplomatie.

À ce titre, les deux cent cinquante années d’amitié entre le Royaume du Maroc et les États-Unis dépassent largement le cadre d’une relation bilatérale. Elles constituent un exemple de ce que peuvent accomplir deux nations lorsqu’elles choisissent, génération après génération, de faire de la parole donnée, du respect mutuel et de la vision de long terme les fondements de leur politique étrangère.

C’est sans doute là le véritable héritage de 1777.

Et c’est aussi la promesse de 2027.

En définitive, les célébrations de 2027 ne marquent pas l’achèvement d’une histoire, mais l’ouverture d’un nouveau chapitre. Fidèles à un héritage construit depuis 1777, le Maroc et les États-Unis sont appelés à poursuivre une coopération qui, tout en restant enracinée dans la mémoire, se tourne résolument vers l’avenir. Dans un monde en quête de repères et de stabilité, leur relation demeure un témoignage éloquent de la valeur du dialogue, de la confiance et de la continuité diplomatique.

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