Mali: la junte victime de ses alliances radicalisées

Abdoulah ATTAYOUB
Abdoulahi ATTAYOUB – Consultant

Les gesticulations actuelles des militaires au pouvoir au Mali risquent de s’avérer contreproductives à terme. En effet, la junte au pouvoir à Bamako s’est fortement radicalisée sous l’influence des cercles les plus extrémistes de la société civile et de la classe politique malienne. Ce courant mené par l’actuel Premier ministre risque de précipiter la désintégration du pays et d’aboutir ainsi à l’opposé de l’objectif que la Transition militaire actuelle prétend poursuivre.

Les déchainements actuels, alimentés par les courants populistes contre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la communauté internationale, constituent des signaux inquiétants quant à leur perception des réalités du pays et de la géopolitique du Sahel. Les sanctions de La CEDEAO destinées à contraindre la Transition à adopter un chronogramme électoral raisonnable, ne devraient pas pénaliser une population déjà meurtrie par les conséquences de la corruption et de l’insécurité depuis une décennie.

C’est à l’évidence la position défendue par certains acteurs majeurs de la scène politique du pays, de la CEDEAO et de la Communauté internationale, qui va dans le sens des intérêts objectifs du Mali et de la sous-région. En affichant une certaine fermeté face au chronogramme et aux initiatives de la Transition, la CEDEAO cherche à éviter une impasse qui pourrait aboutir à une mise sous tutelle de fait, le temps que le pays se dote d’institutions à même de le sortir de la spirale de violences qui a fini par le mettre à terre.

Le Mali n’a pas les moyens politiques de narguer ses voisins et bouleverser unilatéralement son environnement diplomatique. S’il est en droit de se montrer jaloux de sa souveraineté, il doit tenir compte des limites que lui imposent ses capacités politiques, diplomatiques et économiques. A l’instar des autres pays sahéliens, le Mali est fondé à vouloir diversifier ses partenaires et se montrer exigeant quant à la défense de ses intérêts. Cela suppose une certaine intelligence politique inspirée plus par la realpolitik que par la passion de la rue à travers des slogans populistes et irresponsables.

Contrairement à l’idée affichée, notamment par la junte militaire, le pays n’a pas intérêt à ce que la Transition militaire procède à la refondation institutionnelle attendue. Seul un pouvoir issu d’élections, mêmes approximatives, pourrait légitimement procéder à des réformes profondes du système politique et des institutions. Si les militaires le faisaient, même en s’inspirant des conclusions des Assises nationales de la refondation (ANR), cela ne serait qu’un retour en arrière qui maintiendrait le pays dans l’instabilité institutionnelle. Ces assises, boycottées par des acteurs majeurs de la vie politique du pays, ne sauraient constituer une base suffisante de légitimité pour inspirer une refondation sérieuse des institutions de l’Etat.

Les positions soutenues par l’actuel chef du gouvernement contre l’Azawad et les communautés arabo-Touarègues constituent pour la junte un véritable handicap pour espérer incarner l’unité et la cohésion nationale. Si le chef du gouvernement compte sur des forces étrangères pour réprimer les forces du Cadre stratégique permanent (CSP) et réduire ainsi les Mouvements signataires des accords de paix, cela montre la défaillance de son discernement politique et illustre les risques supplémentaires qu’il pourrait faire encourir au pays.

Le système politique en place a conduit le pays au chaos par son incapacité à être inclusif et représentatif de sa diversité. Les pogroms et autres massacres perpétrés contre certaines communautés depuis l’indépendance constituent encore un point noir dans l’imaginaire collectif et rendra toujours inaudible tout appel à l’unité et à la cohésion nationale tant que perdurera l’impunité.

L’intervention des militaires dans la vie politique, peut s’avérer nécessaire et même salutaire quand la classe politique se montre incapable d’assurer un fonctionnement régulier des instituons. En revanche, cette intrusion devrait se limiter à créer les conditions d’un retour rapide à une vie politique normalisée à travers l’organisation d’élections libres et transparentes. Si les militaires se mettent à tripatouiller l’organisation politique du pays et à imposer un nouveau schéma institutionnel, cela pourrait fragiliser le processus démocratique et entretenir la défiance vis à vis de la chose politique et de la capacité des dirigeants à faire évoluer le pays.

La junte militaire malienne gagnerait à se débarrasser de certains éléments radicaux et à s’inspirer de sa « voisine guinéenne » qui semble mener sa transition avec plus de pragmatisme.

La bonne santé politique d’un pays se mesure, entre autres, par la capacité de l’armée à se ranger sous les ordres d’un pouvoir politique tirant sa légitimité du peuple. Autrement, le pays s’enfermera dans un cercle vicieux de mal gouvernance qui inhibera immanquablement son développement socio-politique. Les militaires maliens font preuve de naïveté et d’amateurisme en pensant qu’ils disposent des moyens politiques de l’aventure dans laquelle ils risquent de précipiter leur pays et la sous-région. Par ailleurs pour consolider leurs forces, notamment face aux jihadistes, ils doivent d’abord appliquer les accords d’Alger et procéder à la création d’une véritable armée reconstituée et inclusive. Faute de quoi le pays s’enfoncera encore plus loin dans la dislocation qui finira par s’imposer, y compris à la Communauté internationale.

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