« L’art amazigh porte en lui une authenticité rare, une poésie du geste et du regard, une philosophie du vivant qui transcende les frontières »
« L’enjeu n’est pas seulement de filmer en tamazighte, mais de penser amazighe, de construire une esthétique, une narration et une sensibilité qui émanent de cette culture millénaire. »
« Très peu de films amazighs parviennent à être produits ou soutenus par les commissions du CCM »
TROIS LUNES DERRIÈRE UNE COLLINE
« Trois lunes derrière une colline », film-documentaire, peut être résumé ainsi : au milieu des montagnes du Moyen Atlas Marocain, trois bergers amazighes, issus de trois tribus différentes, nous embarquent dans un périple époustouflant. Ils révèlent un quotient passionnant d’une vie parallèle des poètes amazighes reconnus qu’ils incarnent. Un voyage dans la mémoire, au cœur d’une société qui conjuguent les valeurs de grandeur, d’honneur et de modestie amazighe. Un film-documentaire qui redonne sa dignité au patrimoine poétique amazighe et à ses dépositaires. Un espoir certain pour le cinéma amazighe.
Réalisateur et scénariste, FDIL Abdellatif est titulaire d’un doctorat cinéma, obtenu à l’Université de Toulouse II Jean Jaurès et soutenue en novembre 2015. Il a effectué ses travaux de recherches au sein du Laboratoire LARA-SEPPIA autours des regards croisés sur l’altérité et l’identité dans le cinéma français et marocain des années 2000. Il est lauréat de l’École Nationale Supérieur de l’Audiovisuel de Toulouse où il a décroché son Master professionnel en réalisation cinématographique. Il est également titulaire d’une Licence Professionnel en Études Cinématographique et Audiovisuel et d’une Licence en Littérature Anglaise à l’université Cadi Ayyad de Marrakech. FDIL Abdellatif est auteur de plusieurs films courts-métrages et documentaires dont « Fabuleux bergers de l’Atlas » (doc), La Singerie (CM), Table de Punition (CM), Mon Cheval (CM), Voyage à Tokyo (CM)… Il est aujourd’hui, enseignant-chercheur à l’Institut Supérieur des Métiers de l’Audiovisuel et de Cinéma (ISMAC) de Rabat.
M : Pour commencer notre entretien, je vous demande d’abord : qui est Abdellatif Fdil ?
AF : Bonjour Ssi Moha. Je ne sais pas si je parviendrai à répondre pleinement à cette question, mais je vais tout de même essayer… Je suis un jeune Marocain issu d’une famille modeste, mais profondément ouverte aux cultures du monde. J’ai passé une grande partie de mon enfance dans un petit village à l’est de Khénifra, nommé Kaf N’Sour. C’est là, au cœur de ces montagnes rudes et silencieuses, que s’est façonné mon imaginaire et qu’est née en moi une nécessité vitale : celle de créer, d’exprimer ce que je portais au fond de moi.
Mes aventures d’enfant m’ont souvent conduit vers les hauteurs, là où j’ai tissé avec les montagnes un lien d’amour et de liberté. Pourtant, au seuil de mon adolescence, ce même village a commencé à m’étouffer. Je rêvais d’un ailleurs, d’une vie moderne et prospère.
Le destin a pris une tournure décisive lorsque ma famille a quitté le village pour s’installer à Khénifra. Là, j’ai intégré le lycée Aboul Kacem Zayani, un lieu où j’ai découvert la peinture, l’écriture de nouvelles, et surtout l’art de rêver. Quelques années plus tard, mon parcours m’a conduit à Tanger, au centre de formation des professeurs. C’est là que j’ai rencontré Éric Rohmer, le grand cinéaste français, et Françoise Etchegaray, sa collaboratrice. Leur regard bienveillant et leurs conseils ont marqué un tournant dans ma vie : ils m’ont encouragé à faire du cinéma.
J’ai vite repris mes études universitaires en littérature anglaise, avant de poursuivre un cursus en études cinématographiques et audiovisuelles à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Cadi Ayyad de Marrakech. Le besoin d’aller plus loin, d’apprendre davantage, m’a poussé à quitter mon poste. Je me suis installé à Toulouse. J’y ai poursuivi un Master en cinéma, puis un doctorat, tout en enseignant et en réalisant mes premiers films.
MM : Qu’est-ce qui a motivé votre intérêt pour le cinéma amazighe ?
AF : Je ne préfère pas parler de « motivation » quand il s’agit de cinéma amazighe, car notre identité l’est déjà profondément. C’est une évidence, une appartenance naturelle plutôt qu’un choix. Il est vrai que nos références locales au sein du cinéma marocain s’expriment majoritairement en darija, mais le potentiel immense de notre diversité linguistique et culturelle reste encore largement inexploré.
On dit souvent qu’on ne peut pas rêver dans une langue étrangère. En cinéma, c’est la même chose : nos langues maternelles, qu’il s’agisse du tamazight , de la darija ou du hassanya, sont les véritables vecteurs de notre imaginaire collectif. Alors, pourquoi concentrer toute l’industrie cinématographique marocaine sur une seule langue ? Pourquoi ne pas puiser dans la richesse poétique, la force visionnaire et la profondeur symbolique de l’imaginaire amazigh pour nourrir nos créations filmiques ?
Je crois profondément que cette démarche n’est pas seulement une question de représentativité linguistique, mais un acte de création et d’émancipation. Le cinéma amazigh ne devrait pas être perçu comme une alternative, mais comme une voie à part entière, porteuse d’une sensibilité et d’une esthétique propres. Peut-être même devrions-nous envisager la naissance d’une véritable école cinématographique amazighe, capable de renouveler nos récits et nos formes d’expression.

MM : Quelle évaluation faites-vous de ce mode d’expression amazighe ?
AF : Je pense qu’il nous reste encore beaucoup de travail à accomplir pour enrichir et affirmer pleinement ce mode d’expression amazighe au Maroc, dans toute sa complexité et sa beauté. Ce que réalise aujourd’hui l’IRCAM est considérable et essentiel, notamment sur le plan linguistique et culturel, mais il subsiste encore de nombreuses lacunes.
Chaque fois que je découvre une œuvre amazighe, qu’il s’agisse d’un film, d’une peinture, d’un tapis, d’un chant ou d’une danse, je ressens une émotion profonde, presque instinctive. Mon cœur bat plus fort, comme si ces créations ravivaient en moi un lien ancien et vital. L’art amazigh porte en lui une authenticité rare, une poésie du geste et du regard, une philosophie du vivant qui transcende les frontières. C’est un art qui respire la terre, la montagne, la mémoire et la lumière…
Le cinéma amazigh, en particulier, me semble encore en phase de construction, mais il possède un potentiel immense. Il a la capacité de proposer au monde une autre vision du Maroc : une vision enracinée dans la tradition tout en étant ouverte à la modernité. Pour cela, il faut l’encourager à s’émanciper des stéréotypes, des simplifications folkloriques ou des écritures superficielles qui affaiblissent la force du sens et la fragilité de sa beauté. L’enjeu n’est pas seulement de filmer en tamazight, mais de penser amazigh, de construire une esthétique, une narration et une sensibilité qui émanent de cette culture millénaire.
Je crois profondément que l’art amazigh, sous toutes ses formes, peut porter le Maroc vers les plus hautes sphères de la création mondiale. Il suffit de lui donner la place qu’il mérite, de le traiter avec respect et exigence, et de l’intégrer naturellement dans nos productions, non pas comme un symbole identitaire figé, mais comme une source vivante d’inspiration.
MM : Quelles thématiques ou sujets privilégiez-vous dans vos travaux ?
AF : Dans mes films, je me retrouve profondément dans des thématiques liées à la vie sociale, à l’enfance, à l’amour, à la grandeur humaine, mais aussi à la quête d’identité et de sens. À travers mes récits, j’essaie toujours de saisir l’émotion qui se cache derrière les gestes simples, les silences, les regards, ces moments où l’humain se révèle dans toute sa fragilité et sa beauté.
Dans Ayyis ino (Mon cheval), par exemple, j’ai exploré la question de l’animisme chez l’enfant. Le film raconte l’histoire d’un petit garçon qui rêve d’avoir un cheval, mais pas celui que son père imagine. Il préfère chevaucher un simple roseau, dans lequel il projette son imaginaire, sa joie et sa sécurité. Ce roseau devient pour lui un être vivant, sensible, presque complice. C’est une métaphore de l’enfance amazighe, celle des montagnes, où les enfants façonnent eux-mêmes leurs jouets avec des objets modestes, mais investis d’une âme.
Avant ce film, j’ai réalisé « Table de punition », mon premier court-métrage, centré sur la scolarisation des enfants, le châtiment corporel et l’abandon scolaire. J’y suis deux enfants qui, par peur d’être punis pour leur retard, décident de ne pas aller à l’école. Leur escapade devient alors un moment de liberté et de poésie, une sorte d’« école buissonnière » à la marocaine, inscrite dans une région amazighe. À travers eux, j’ai voulu questionner la pédagogie, la peur, mais aussi la tendresse que peut receler la rébellion enfantine.
Mon troisième film, La Singerie, aborde encore l’enfance, mais sous un angle plus audacieux. J’y explore ce que j’appelle le triangle des tabous : la politique, la religion et la sexualité.
Enfin, mon dernier film documentaire Trois lunes derrière une colline, traite de Tamediyazte (Genre poétique amazighe). Il rend hommage au patrimoine oral amazigh, en particulier à l’art poétique traditionnel. Ce film a voyagé dans plusieurs pays et a été honoré par l’IRCAM, qui m’a décerné le Prix National de la Culture Amazighe dans la catégorie du meilleur documentaire. Ce fut pour moi une reconnaissance précieuse, car à travers cette œuvre, j’ai voulu célébrer la parole amazighe, cette parole qui chante la mémoire, la dignité et la résistance d’un peuple.
MM : L’IRCAM vous a décerné le Prix National de la culture Amazighe dans la catégorie du meilleur documentaire : sur quoi a porté votre travail ?
AF : Le vendredi 17 octobre 2025, j’ai eu l’immense honneur de recevoir le Prix National de la Culture Amazighe, décerné par l’IRCAM, dans la catégorie du meilleur documentaire. Ce prix est venu récompenser mon film « Trois lunes derrière une colline, ou Three Moons Behind a Hill » en anglais, un documentaire que j’ai écrit et réalisé autour d’un sujet qui me tient profondément à cœur : les poètes amazighs, les “imedyazen”, et plus particulièrement ceux qui sont aussi bergers.
Depuis toujours, je suis fasciné par la figure du berger, ce personnage solitaire et contemplatif qui incarne à la fois la sagesse, la poésie et la résistance. Du Rif au désert marocain, en passant par les montagnes du Moyen et du Haut Atlas, j’ai suivi ces hommes qui marchent à la cadence du vent et de leurs troupeaux. Leur métier, parmi les plus anciens du monde, exige non seulement un savoir-faire technique, conduire le troupeau, lire la montagne, préserver la végétation, mais aussi une force intérieure et une patience infinie pour affronter l’isolement. Et pourtant, derrière cette vie rude, se cache une profonde dimension spirituelle et poétique : celle du berger-poète, qu’on appelle en amazigh l’amksa-amedyaz, ou parfois “aneccad”.
Dans mon film, j’ai choisi de suivre trois bergers-poètes. Chacun d’eux porte en lui une mémoire vivante, une parole qui lie l’homme à la nature, le quotidien à la transcendance. Ces femmes et hommes jouissent d’un statut singulier dans leurs communautés : ce sont elles/eux qui inaugurent les cérémonies, animent les fêtes et guident les consciences. Leur verbe est respecté, car il éclaire, il conseille, il met en garde. À travers leurs poèmes, ils disent les joies et les douleurs, l’amour et la perte, mais aussi la justice, la dignité et la sagesse. Ce sont, à leur manière, les philosophes et les prophètes du monde rural amazigh.
J’ai voulu montrer que la poésie amazighe n’est pas un vestige du passé, mais une forme d’expression vivante et moderne, une parole qui continue à dialoguer avec le monde. Elle appartient à cette tradition orale qui fonde l’identité. Elle ne s’écrit pas, elle s’incarne. Elle vit dans la mémoire, dans le chant, dans la danse, dans le mouvement du corps.
Chaque geste, chaque silence, chaque inflexion de voix participe à l’œuvre. L’oralité y est tout : l’aède improvise, écoute, réagit, adapte son poème à l’humeur de l’assemblée ou à l’émotion du moment. Sa poésie n’est pas figée : elle respire, elle se réinvente à chaque performance. Elle a un auditeur, mais pas de lecteur. Et c’est justement cette relation vivante entre le poète et son public que j’ai voulu saisir avec ma caméra.
Sur le plan cinématographique, mon intention était de filmer cette parole vivante avec un regard poétique et sensoriel. J’ai souhaité que le réalisme du documentaire laisse parfois place à l’onirisme, pour raconter avec délicatesse la réalité sociale de ces hommes et de leurs territoires. Les paysages de l’Atlas y sont filmés en plans larges et fixes, presque picturaux, qui évoquent les tableaux de Van Gogh . J’ai cherché à capter les frissons, les gouttes de sueur, les battements du cœur, la texture du silence.
Mon approche s’inscrit dans une recherche de cinéma haptique, un cinéma du toucher à travers le regard. Le spectateur ne doit pas seulement voir les bergers : il doit ressentir leur solitude, leur souffle, leur vibration intérieure. J’ai privilégié les sons naturels, le vent, les pas, les bêlements, le murmure du vers récité, pour créer une atmosphère d’immersion sensorielle.
Mon travail s’est aussi nourri de ma pratique pédagogique : depuis quatre ans, j’enseigne le cinéma à l’ISMAC et j’y forme de jeunes réalisateurs. Cette expérience m’a appris l’importance du temps, de l’observation et de l’écriture. Avant chaque tournage, je prends le temps de rencontrer mes personnages, de marcher à leurs côtés, de comprendre leur silence.
La genèse d’un poème amazigh est en soi une aventure cinématographique. Chacun de mes trois bergers-poètes compose selon une logique mystérieuse, presque alchimique : ils commencent souvent par la fin, modifient les vers en chemin, improvisent à partir d’une émotion ou d’une image. Leur génie ne réside pas dans la spontanéité brute, mais dans l’art du labeur poétique…Mon film cherche à rendre visible cet art invisible. Elle n’est pas dépassée ; elle continue de vivre, de s’adapter, d’épouser son temps. Tant qu’il y aura un auditeur attentif, la poésie amazighe continuera à se renouveler.
En redonnant la parole à ces bergers-poètes, j’ai voulu rendre hommage à la profondeur spirituelle et artistique du monde amazigh, souvent réduit à des clichés folkloriques. Loin de ces stéréotypes, mes personnages révèlent une parole lucide, libre, universelle. À travers eux, j’ai voulu dire que l’art amazighe est une énergie vivante capable de porter le Maroc vers les sommets de la création mondiale.
En somme, Trois lunes derrière une colline est bien plus qu’un film sur des poètes : c’est, pour moi, un voyage intérieur à travers la mémoire, la montagne et la parole.
MM : Vos futurs projets ?
AF : En ce moment, je suis en train de finaliser un documentaire que j’ai tourné à Marrakech, consacré aux personnes âgées. C’est un projet profondément humain, coproduit avec la chaine 2M, qui me tient particulièrement à cœur. J’y explore la condition de ces femmes et de ces hommes qui, après avoir tant donné à la société, se retrouvent souvent confrontés à la solitude, à la marginalisation, voire à l’oubli. À travers leurs visages, leurs gestes et leurs silences, j’ai voulu interroger notre rapport à la vieillesse et à la dignité. Ce film est pour moi un hommage, une manière de tendre un miroir à notre société et d’inviter le public marocain, mais aussi étranger, à porter un regard nouveau sur cette génération qu’on oublie parfois trop vite.
En parallèle, je prépare le tournage de mon prochain documentaire qui aura lieu à Aït Bouguemmaz, dans le Haut Atlas. Il s’agit du deuxième volet d’une trilogie que je consacre à la poésie amazighe. Après avoir exploré la figure du berger-poète dans Trois lunes derrière une colline, je poursuis ici ma réflexion autour de la transmission, du rythme, de la disparition des pionniers et de la grandeur de notre culture orale. Ce nouveau film s’attache à comprendre comment les imedyazen, continuent, ou peinent, à transmettre leur savoir dans un monde en pleine mutation.
J’aime associer cette idée à une métaphore des dinosaures : ces créatures majestueuses qui ont disparu, faute d’avoir su s’adapter à un environnement changeant. Mes poètes amazighs connaîtront-ils le même sort ? Résisteront-ils à la marginalisation, à l’oubli, à l’exclusion, mais aussi à l’avalanche technologique et à l’intelligence artificielle ? Rien n’est certain.
En dehors du documentaire, je travaille actuellement à la recherche de financements pour mon premier long-métrage de fiction amazighe. Ce film, que j’aimerais tourner dans les régions de Khénifra et du Moyen Atlas, s’inscrit dans la continuité de mon univers : un cinéma enraciné dans le réel, poétique, traversé par des personnages simples mais porteurs d’une force intérieure rare.
À côté de ces projets personnels, je collabore régulièrement avec d’autres cinéastes et amis sur des projets d’écriture, de réécriture ou de montage. Ces échanges nourrissent ma créativité et m’aident à garder vivante la dimension collective du cinéma.
J’aime consacrer tout mon temps à l’imaginaire et aux fabuleux voyages que m’offre le septième art. Pour moi, chaque film est une aventure intérieure, une rencontre avec l’humain, une manière d’interroger le monde.
MM : Quelle place devrait être accordée au cinéma amazighe au sein du CCM ?
AF : Je préfère ne pas m’attarder sur les débats étymologiques autour du terme cinéma amazighe. Ce qui m’importe avant tout, c’est que le cinéma marocain soit reconnu dans toute sa diversité culturelle et géographique. Notre pays est traversé par une pluralité d’expressions, de langues et de sensibilités artistiques ; c’est cette richesse qui devrait être au cœur de toute politique cinématographique nationale.
Pour que le Centre Cinématographique Marocain (CCM) remplisse pleinement la mission qui lui a été confiée, il me semble essentiel qu’il réexamine sa politique de financement et d’accompagnement des films. Les procédures liées aux autorisations de tournage, aux cartes professionnelles ou encore à la sélection des projets devraient être repensées afin d’alléger le parcours des créateurs et d’encourager la diversité des propositions artistiques.
Si le public amazigh ressent aujourd’hui une forme de marginalisation, c’est en grande partie à cause de son absence quasi totale des grands écrans. Très peu de films amazighs parviennent à être produits ou soutenus par les commissions du CCM, et certains estiment que la qualité des projets présentés reste insuffisante. Mais cette situation est aussi le fruit d’un manque de moyens et de dispositifs d’encouragement adaptés.
C’est pourquoi je propose que le CCM crée une ligne spécifique de financement dédiée au cinéma amazighe, à l’image de ce qui existe déjà pour les films documentaires hassani. Bien sûr, cette initiative devrait s’accompagner de critères clairs, exigeants et bien étudiés, afin d’éviter les erreurs des précédentes expériences et de garantir une véritable montée en qualité.
Le cinéma amazighe n’est pas un cinéma marginal ou périphérique : c’est une partie intégrante du patrimoine national, un espace d’expression profondément ancré dans la mémoire collective du Maroc. Le CCM doit comprendre que pour atteindre le global, il faut d’abord valoriser le local. Et notre local est d’une richesse exceptionnelle : amazighe, hassani, chleuh, rifain, cherqi, ou encore du centre.
MM : Êtes-vous optimiste pour l’avenir ?
AF : Oui, je suis profondément optimiste, et j’aime partager cet optimisme à travers les films que je réalise. Mon regard sur l’avenir est empreint d’espoir, non pas d’un espoir naïf, mais d’une confiance réelle en la nouvelle génération d’artistes et de cinéastes marocains.
Je suis optimiste parce qu’aujourd’hui, une génération prodigieuse émerge, capable de relever les défis, de remettre en question l’identité visuelle de notre pays et d’explorer le Maroc profond pour en extraire un cinéma authentique, fort et inspiré, aussi bien marocain qu’amazighe. Ces jeunes créateurs portent une vision neuve, audacieuse et profondément enracinée dans la réalité culturelle du pays.
Je suis également optimiste parce que j’enseigne le cinéma, et dans les yeux de mes étudiants, je vois briller une réelle passion pour la création, une soif d’expérimentation et une audace artistique qui me rappellent mes propres débuts. Leur curiosité et leur liberté d’esprit me rassurent sur l’avenir de notre cinéma.
Enfin, mon optimisme s’ancre aussi dans le présent institutionnel. sous la direction de M. Reda Benjelloune, le Centre Cinématographique Marocain (CCM) amorce une nouvelle dynamique prometteuse. Je suis convaincu que cette orientation apportera une avancée significative pour le cinéma marocain, et plus particulièrement pour le cinéma amazighe, qui mérite d’être pleinement reconnu et soutenu.
MM : Votre dernier mot.
AF : Pour conclure, je tiens avant tout à vous remercier sincèrement de m’avoir offert cette occasion de m’exprimer, à travers le journal Al bayane, et de partager mon regard, mon parcours et mon expérience. C’est toujours un honneur de pouvoir parler de ce qui m’anime profondément : le cinéma et la culture amazighe.
Je crois fermement que tout artiste, qu’il soit cinéaste, peintre, chanteur, acteur, musicien, sculpteur ou scénographe, a une responsabilité envers son pays. Créer, c’est aussi témoigner, transmettre et préserver. En ce sens, produire des films amazighs n’est pas simplement un choix artistique : c’est un acte culturel et patrimonial, une manière de protéger notre identité, nos langues, nos imaginaires et nos valeurs face à une mondialisation qui tend à uniformiser les différences et à effacer les singularités.
Le cinéma, pour moi, reste un espace de résistance et de beauté, un lieu où nos voix peuvent continuer à exister, à rêver et à inspirer.
Alors oui, vive le cinéma, vive autrement le cinéma, vive le cinéma amazighe.
Propos recueillis par : Moha Moukhlis
Le Monde Amazigh La Voix Des Hommes Libres