Le Lion africain rugit en temps réel : Exercice Lion africain 2026, centralité stratégique du Maroc et géopolitique d’un monde fracturé

Dr. Mohamed Chtatou

Au 6 mai 2026, l’exercice Lion africain 2026 (AL26) se déroule actuellement au Royaume du Maroc et devrait s’achever le 8 mai. Cette vingt-deuxième édition du plus important exercice militaire annuel du continent africain mobilise plus de 5 600 militaires et civils issus de plus de 40 nations, répartis dans quatre pays hôtes : le Ghana, le Maroc, le Sénégal et la Tunisie. L’exercice est mené conjointement par la Force opérationnelle américaine pour l’Europe du Sud en Afrique (SETAF-AF) et les Forces armées royales marocaines (FAR). Cet essai examine l’exercice AL26 comme un événement en cours : ses contours opérationnels immédiats, la logique stratégique qui sous-tend son exécution et sa signification dans le contexte géopolitique plus large de 2026 – un monde encore secoué par les répercussions des crises en cascade au Moyen-Orient, l’effondrement de l’architecture de sécurité occidentale au Sahel et l’intensification de la compétition entre grandes puissances pour l’influence sur le continent africain. Rédigé au présent pour refléter le statut actuel de l’exercice, cet essai soutient qu’African Lion 2026 constitue une démonstration en temps réel de la capacité de dissuasion occidentale, une affirmation du rôle irremplaçable du Maroc en tant que plaque tournante de la sécurité transcontinentale et une déclaration stratégique forte à un moment où ce rôle est plus contesté – et plus lourd de conséquences – que jamais auparavant dans l’histoire de l’exercice.

Introduction : Un lion en pleine foulée

Les champs de tir désertiques de Tan-Tan résonnent aujourd’hui des tirs d’artillerie réels. Sur le terrain d’entraînement du Cap Draa, sur la côte atlantique sauvage du Maroc, les obusiers M119A3 de la 173e brigade mobile de combat achèvent leurs qualifications de tir réel (tableau VI) en vue de la démonstration interarmes finale de l’exercice. Au quartier général de la zone Sud, à Agadir, plus de 400 militaires multinationaux suivent 22 formations intensives portant sur les systèmes aériens sans pilote (UAS), la cyberdéfense et les opérations satellitaires. À Benguerir, Taroudant, Kénitra, Dakhla et Tifnit, les forces américaines et marocaines mènent des manœuvres conjointes terrestres, aériennes et maritimes. L’exercice African Lion 2026 est en cours.

Il s’agit de la vingt-deuxième édition de cet exercice annuel phare de l’AFRICOM, qui se déroule dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Le Moyen-Orient reste marqué par la catastrophe humanitaire qui a débuté à Gaza en 2023 et qui a depuis lors redessiné les contours diplomatiques de la région. Le Sahel a achevé sa rupture avec les cadres de sécurité occidentaux, l’Alliance des États du Sahel (AES) – Burkina Faso, Mali et Niger – opérant désormais en dehors de la CEDEAO et renforçant sa dépendance envers les fournisseurs de sécurité russes et chinois (Rapport du Conseil de sécurité, 2025). La compétition entre grandes puissances pour les ressources minérales stratégiques, les ports et l’influence politique de l’Afrique s’est intensifiée à un niveau inédit depuis la Guerre froide. Dans ce contexte, l’exercice African Lion 2026 s’inscrit non pas comme un exercice d’entraînement de routine, mais comme une affirmation délibérée de nos capacités, de notre détermination, de notre partenariat et du rôle stratégique central et permanent du Maroc dans la planification de la sécurité américaine et occidentale.

Cet essai défend trois propositions interdépendantes. Premièrement, African Lion 2026 représente une évolution qualitative de la coopération militaire multidomaine, ouvrant de nouvelles perspectives en matière de commandement et de contrôle assistés par l’IA, de systèmes autonomes et de guerre électromagnétique, répondant ainsi aux exigences des conflits du XXIe siècle. Deuxièmement, le rôle du Maroc en tant que pays hôte principal et partenaire privilégié est le fruit de décennies d’investissement institutionnel et demeure sans égal sur le continent africain – un statut aujourd’hui au cœur des débats, la possibilité de transférer le quartier général d’AFRICOM de Stuttgart au Maroc étant désormais un sujet de discussion stratégique majeur. Troisièmement, le déroulement de cet exercice à un moment politique précis – alors que deux militaires américains sont portés disparus sur la côte atlantique marocaine et qu’une opération de recherche et de sauvetage est en cours, impliquant des moyens américains et marocains – confère au partenariat américano-marocain une dimension concrète plutôt qu’une abstraction diplomatique, et souligne à la fois les risques et la profondeur de la confiance qui le caractérisent. I. African Lion 2026 : L’exercice en temps réel

L’exercice African Lion 2026 a débuté le 13 avril 2026, lorsque les forces militaires tunisiennes, américaines, françaises, italiennes et de pays partenaires l’ont inauguré sur la base aérienne d’El Aouina à Tunis. La Tunisie accueillait ainsi cet exercice pour la dixième année consécutive (AFRICOM, 2026a). La phase tunisienne, qui s’est achevée le 30 avril, a vu environ 560 militaires mener des manœuvres synchronisées axées sur l’intégration air-sol, les tactiques de lutte contre les engins explosifs improvisés (EEI), les manœuvres des forces spéciales et l’entraînement à la défense NRBC (Armée américaine, 2026a). L’entraînement conjoint de la Garde nationale du Wyoming avec les forces tunisiennes en matière d’atténuation des risques NRBC, qui s’inscrit dans le cadre du 22e anniversaire du Programme de partenariat entre les États du Wyoming et de la Tunisie, illustre la profondeur institutionnelle qui distingue African Lion des coalitions ad hoc (AFRICOM, 2026a). La phase marocaine – où l’exercice atteint son apogée depuis le 6 mai – a été officiellement lancée le 27 avril 2026 au quartier général de la zone sud à Agadir, lors d’une cérémonie coprésidée par le général de division Benlouali des Forces armées royales marocaines et le général de brigade Cederman de la SETAF-AF (Armée américaine, 2026b). Cette phase est la composante la plus vaste d’AL26, couvrant six sites : Benguerir, Agadir, Tan-Tan, Taroudant, Dakhla et Tifnit (Morocco World News, 2026). L’inclusion de Dakhla – située au Sahara occidental marocain – revêt une importance géopolitique majeure ; elle reflète la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur la région dans le cadre des accords d’Abraham de 2020 et constitue une réaffirmation implicite de cette reconnaissance par le biais d’un exercice militaire.

Le programme d’entraînement d’AL26 est le plus sophistiqué technologiquement de l’histoire de l’exercice. Cet exercice introduit de nouveaux domaines de compétition jamais intégrés auparavant à cette échelle : les opérations spatiales, la guerre électromagnétique et le commandement et le contrôle (C2) assistés par l’IA sont désormais intégrés aux phases de planification et d’exécution de l’exercice (Morocco World News, 2026 ; DefenceWeb, 2026). Plus de 30 fournisseurs de défense américains participent activement à AL26, utilisant l’exercice comme environnement de validation en conditions réelles pour les nouvelles capacités en matière de commandement de mission, d’attaque en profondeur, de défense en profondeur et de systèmes de contre-attaque (DefenceWeb, 2026). Les technologies évaluées comprennent les systèmes autonomes, les plateformes C2 assistées par l’IA, les solutions anti-drones et les plateformes de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR) avancées. Les instructeurs de l’équipe de cyberprotection de l’armée américaine dispensent une formation directe aux forces partenaires marocaines sur la recherche de menaces, la posture de cybersécurité et la défense des infrastructures critiques (Armée américaine, 2026c). La phase académique à elle seule a impliqué plus de 400 militaires multinationaux dans 22 cours intensifs à Agadir du 20 au 30 avril (Armée américaine, 2026c).

La dimension humanitaire et d’assistance civile continue de se déployer en parallèle des composantes militaires. Dans le cadre du Programme de partenariat d’État, qui en est à sa 23e année de collaboration entre la Garde nationale de l’Utah et le Maroc, des équipes médicales soignent actuellement environ 20 000 patients sur une période de 11 jours dans la commune rurale d’El Faid, à Taroudant, et à Dakhla (Armée américaine, 2026b ; DefenceWeb, 2026). Cette combinaison de démonstration de force et d’action humanitaire – tirs d’artillerie réels le matin, consultations médicales l’après-midi – illustre la dualité stratégique qui fait d’African Lion un instrument d’engagement global plutôt qu’une simple démonstration de force militaire.

I. De l’exercice bilatéral à la plateforme multidomaine : la trajectoire d’African Lion

Pour bien comprendre ce que représente African Lion 2026, il est essentiel de retracer son évolution. Cet exercice a vu le jour à la fin des années 1990 sous la forme d’un modeste entraînement bilatéral bisannuel entre les Marines américains et les Forces armées royales marocaines, sous l’égide du Commandement européen des États-Unis (Yabiladi, 2025). Ses objectifs étaient alors précis : l’interopérabilité de base de l’infanterie, la familiarisation avec les procédures alliées et le maintien de relations humaines entre deux armées partenaires depuis la reconnaissance de l’indépendance américaine par le Maroc en 1777 (AFRICOM Media Briefing, 2026). La création d’AFRICOM en 2007 a transformé à la fois le cadre institutionnel et les ambitions stratégiques de l’exercice, l’inscrivant dans une trajectoire d’expansion constante qui se poursuit encore aujourd’hui.

Cette croissance a été tant quantitative que qualitative. L’édition 2021, qui a repris à grande échelle après la perturbation causée par la COVID-19, a mobilisé environ 7 000 personnes issues de neuf nations. L’édition 2024 a rassemblé quelque 8 100 participants provenant d’une trentaine de pays. L’édition 2025 a établi un record avec plus de 10 000 soldats issus de plus de 50 nations. AL26, bien que légèrement moins important en termes d’effectifs (5 600 soldats provenant de plus de 40 nations), témoigne d’un recentrage stratégique délibéré sur la qualité plutôt que la quantité : moins de participants, mais un programme technologique et doctrinal bien plus sophistiqué (SETAF-AF, 2026 ; DefenceWeb, 2026). L’état-major général des Forces africaines d’Afrique (FAR) a constaté que, lors des cinq dernières éditions, plus de 40 000 militaires ont participé à African Lion, un chiffre cumulé qui souligne le rôle de cet exercice comme principal vecteur d’interopérabilité militaire entre les États-Unis et l’Afrique (Maghrebi, 2025).

L’évolution doctrinale est tout aussi remarquable. Ce qui a débuté par un entraînement interarmes d’infanterie s’est étendu, au fil des itérations successives, pour englober les opérations aéroportées, les débarquements amphibies, l’interdiction maritime, la défense NRBC, les opérations spéciales, la cyberattaque et la cyberdéfense, l’intégration des drones et, désormais – dans le cadre d’African Lion 2026 – les opérations spatiales et la guerre électromagnétique (Morocco World News, 2026 ; AFRICOM, 2026a). Cette progression reflète l’évolution même de l’environnement des menaces : les adversaires auxquels sont confrontés aujourd’hui les pays partenaires africains opèrent sur l’ensemble du spectre électromagnétique, exploitent les cybervulnérabilités, déploient des essaims de drones commerciaux et contestent l’accès aux communications par satellite. African Lion 2026 prépare les troupes à ces nouveaux adversaires, et non aux conflits du XXe siècle.

II. Le Maroc, partenaire indispensable : géographie, confiance et capital stratégique

Aucun autre pays africain ne pourrait accueillir African Lion en tant que pays hôte principal, et ce n’est pas un hasard : c’est le fruit d’une logique stratégique cohérente qui opère simultanément à plusieurs niveaux. Géographiquement, le Maroc contrôle le détroit de Gibraltar, par lequel transite environ 15 % du commerce maritime mondial, et possède des côtes souveraines sur l’océan Atlantique et la mer Méditerranée (Missile Strikes, 2025). Cette double présence maritime, conjuguée à la diversité de son relief – côte atlantique, désert du Sahara, montagnes de l’Atlas, littoral méditerranéen – offre des environnements d’entraînement d’une richesse inégalée pour l’ensemble des scénarios auxquels les forces d’AFRICOM pourraient être confrontées. L’intégration de Dakhla à la zone d’opérations d’AL26 étend cet avantage territorial jusqu’aux confins méridionaux de l’Afrique du Nord.

Sur le plan institutionnel, le Maroc offre ce que la plupart des partenaires africains ne peuvent proposer : des décennies de coopération militaire continue et croissante, ayant permis une véritable interopérabilité aux niveaux tactique, opérationnel et doctrinal. Le programme de partenariat de l’État de l’Utah avec le Maroc, mené conjointement par la Garde nationale de l’Utah et la Tunisie, entame sa 23e année ; la Garde nationale du Wyoming maintient un partenariat parallèle avec la Tunisie, qui dure depuis 22 ans (DefenceWeb, 2026 ; AFRICOM, 2026a). Il ne s’agit pas d’accords symboliques, mais de relations humaines durables, ancrées dans les calendriers d’entraînement, les cycles de planification conjoints et le partage d’expériences opérationnelles. Le général Dagvin Anderson, commandant de l’AFRICOM depuis août 2025, a décrit le Maroc comme un élément central de la stratégie américaine pour l’Afrique, soulignant lors de ses visites au Maroc et en Tunisie en 2025 l’importance de développer des « centres d’excellence » et des « multiplicateurs de force » capables de projeter des capacités sur l’ensemble du continent (Point de presse de l’AFRICOM, 2026). La stabilité politique du Maroc, sous la monarchie constitutionnelle du roi Mohammed VI, garantit la constance institutionnelle indispensable au bon déroulement des grands exercices multinationaux. African Lion 2026 (AL26) est mené sur instruction royale, le roi Mohammed VI ayant chargé les Forces armées royales (FAR) d’organiser l’exercice en sa qualité de commandant suprême et chef d’état-major des Forces armées royales (Morocco World News, 2026). Cette approbation royale assure qu’AL26 ne puisse être perturbé par une fragilité gouvernementale, des revirements politiques ou des ruptures diplomatiques du type de celles provoquées par des coups d’État, comme celles qui ont mis fin à la coopération militaire occidentale au Sahel. Elle témoigne également, auprès des plus de 40 nations participantes, que l’engagement du Maroc en faveur de la coopération multilatérale en matière de sécurité est une question d’identité nationale, et non une simple préférence de l’administration actuelle.

Le débat stratégique sur le rôle futur du Maroc revêt aujourd’hui une importance sans précédent dans l’histoire de ce partenariat. Les spéculations récurrentes – fondées sur des études exploratoires qui auraient été commandées par les planificateurs de la défense américaine – concernant le transfert du quartier général d’AFRICOM de Stuttgart à la base aérienne de Kénitra au Maroc ont connu un regain d’intérêt dans le contexte géopolitique actuel (Morocco World News, 2026 ; African Narratives, 2025). L’argument est convaincant : AFRICOM a été créée en 2007 avec un mandat axé sur l’Afrique, et pourtant, près de vingt ans plus tard, son quartier général reste en Allemagne, tributaire des dynamiques politiques européennes et éloignée géographiquement des théâtres d’opérations qu’elle est censée gérer. L’infrastructure militaire mature du Maroc, son interopérabilité éprouvée avec les forces américaines et sa position géographique au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique en font le candidat le plus crédible pour un tel transfert. L’issue de ce débat reste incertaine, mais son existence même témoigne du rôle indispensable que le Maroc est devenu pour la stratégie militaire américaine en Afrique.

III. Le Sahel en chute libre et la valeur stratégique de la stabilité marocaine

African Lion 2026 se déroule dans un contexte de dégradation sans précédent de la sécurité au Sahel depuis l’indépendance de la région. L’Alliance tripartite des États du Sahel a officiellement quitté la CEDEAO en janvier 2025, anéantissant le cadre institutionnel régional qui constituait la principale plateforme de gouvernance collective de la sécurité en Afrique de l’Ouest (RUSI, 2025). Des mercenaires russes, opérant sous les structures successeurs du groupe Wagner, se sont implantés sur les territoires de l’AES, tandis que la France a été expulsée, les drones et les moyens de renseignement américains ont été retirés, et les capacités de surveillance sur lesquelles s’appuyait l’AFRICOM pour traquer les réseaux extrémistes ont été fortement réduites (New Lines Institute, 2026). Le général Langley, dans un témoignage devant le Congrès avant son départ du commandement d’AFRICOM, a décrit le Sahel comme « l’épicentre mondial du terrorisme » – une caractérisation qui reconnaît simultanément l’ampleur de la menace et l’inadéquation des réponses occidentales actuelles (New Lines Institute, 2026).

Dans ce contexte, le Maroc offre une ressource de plus en plus rare et précieuse : un partenaire stable, aligné sur l’Occident, bénéficiant de la proximité géographique, des capacités institutionnelles et de la volonté politique nécessaires pour servir de pilier à la coopération régionale en matière de sécurité. L’Initiative Atlantique du Maroc – son ambitieux programme d’infrastructures visant à offrir aux pays sahéliens enclavés un accès aux ports atlantiques, réduisant ainsi leur dépendance vis-à-vis de voisins hostiles et créant de nouveaux corridors économiques – représente une forme de soft power stratégique qui complète la démonstration de hard power du Lion africain (African Narratives, 2025 ; RUSI, 2025). L’accès aux ports marocains, notent les analystes du RUSI, constitue une bouée de sauvetage économique essentielle qui pourrait inciter les États sahéliens à maintenir un engagement international constructif, même si leurs gouvernements s’allient à d’autres acteurs de la sécurité (RUSI, 2025).

Les scénarios opérationnels d’AL26 reflètent directement ce contexte sahélien. La simulation de poste de commandement de l’exercice repose sur le principe d’une force opérationnelle interarmées combinée intervenant face à une crise transrégionale complexe – scénario qui prévaudrait si des réseaux extrémistes, profitant du vide de gouvernance au Sahel, menaçaient la stabilité des États côtiers d’Afrique de l’Ouest ou étendaient leurs opérations vers le nord, jusqu’aux frontières du Maroc (SETAF-AF, 2026 ; AFRICOM, 2026b). L’intégration de 19 pays africains, six nations européennes et des participants d’Amérique du Sud et du Moyen-Orient à AL26 reflète la vision d’AFRICOM d’African Lion comme une véritable plateforme de sécurité mondiale, s’appuyant sur la position continentale unique du Maroc comme point d’appui pour la construction de coalitions (Point de presse d’AFRICOM, 2026). Il ne s’agit pas d’un simple entraînement à l’interopérabilité, mais de la construction d’un réseau de coalition capable d’être rapidement activé en cas de véritable crise. V. À l’ombre de Gaza et des soldats absents : Contradictions au bord de l’eau

Le présent de l’exercice African Lion 2026 inclut un événement imprévu : le 2 mai 2026, deux militaires américains participant à AL26 ont été portés disparus près de la zone d’entraînement de Cap Draa, non loin de la ville de Tan Tan, après une chute apparente des falaises côtières dans l’océan Atlantique (AFRICOM, 2026c ; Al Jazeera, 2026). Des opérations de recherche et de sauvetage ont été immédiatement et massivement mobilisées, impliquant des moyens américains, marocains et d’autres alliés – équipes au sol, hélicoptères, drones et navires – travaillant de concert sur certains des terrains côtiers les plus accidentés et hostiles d’Afrique du Nord (IBTimes, 2026). À l’heure actuelle, les recherches se poursuivent, l’enquête est en cours et les familles des militaires disparus vivent dans une angoisse profonde. Cet incident, tragique par son aspect humain, illustre aussi concrètement ce que signifie le partenariat américano-marocain. La réaction a été immédiate, conjointe et soutenue : les forces marocaines ont déployé des moyens considérables pour rechercher le personnel américain sur leur territoire souverain, dans des conditions extrêmement difficiles et sans aucune garantie de succès. C’est ce partenariat qu’African Lion a bâti au fil de 22 éditions : non seulement la capacité de tirer ensemble avec des missiles HIMARS ou de s’entraîner à l’insertion aéroportée, mais aussi le réflexe institutionnel de considérer l’urgence d’un allié comme la sienne. Cet incident souligne également les risques physiques réels liés à l’entraînement dans l’environnement exigeant du Maroc, une réalité qui a toujours fait partie intégrante de la valeur opérationnelle et du coût humain de l’exercice.

L’édition 2026 d’African Lion se déroule également dans le contexte persistant du conflit de Gaza. La crise humanitaire palestinienne, qui a éclaté en octobre 2023, n’est toujours pas résolue. Malgré un cessez-le-feu de principe en octobre 2025, les observateurs internationaux – notamment les analystes du Centre arabe de Washington – constatent que la poursuite des violences israéliennes, le maintien des restrictions sur l’aide humanitaire et les annexions territoriales actives font de la question palestinienne une plaie ouverte dans l’opinion publique arabe (Centre arabe de Washington, 2026). Le Maroc, qui a normalisé ses relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham de 2020 en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Sahara occidental, gère cette contradiction avec le pragmatisme rigoureux d’un État qui a intégré ce que les analystes appellent la « souveraineté fonctionnelle » : la volonté de subordonner la solidarité idéologique à des intérêts concrets de sécurité nationale (Ynet News, 2026).

Les pressions internes que cela engendre sont bien réelles et ne doivent pas être sous-estimées. Le mouvement « Gen Z 212 », qui a mobilisé plus de 250 000 membres via des plateformes cryptées pour protester contre les priorités gouvernementales après le conflit à Gaza, n’a pas disparu (Ynet News, 2026). Le gouvernement marocain a réagi en réaffirmant constamment les droits des Palestiniens aux Nations Unies, en acheminant une aide humanitaire à Gaza et en maintenant une position publique de solidarité avec les civils palestiniens, tout en poursuivant sans interruption l’exercice African Lion 2026. L’évaluation stratégique de l’ambassade des États-Unis avait précisément mis en évidence cette tension, notant qu’une confrontation prolongée à Gaza « pourrait affecter la volonté du gouvernement marocain de maintenir » une coopération sécuritaire complète (Département d’État américain, 2022). Le fait qu’African Lion 2026 se déroule à plein régime opérationnel, alors même que cet essai est rédigé et que des soldats américains sont toujours portés disparus au large des côtes marocaines, témoigne de la solidité d’un partenariat qui a été mis à l’épreuve et qui a résisté.

IV. L’innovation comme stratégie : la frontière technologique d’AL26

African Lion 2026 marque l’édition la plus ambitieuse de son histoire sur le plan technologique, et ce n’est pas un hasard. L’intégration du commandement et du contrôle assistés par l’IA, des systèmes autonomes, de la guerre électromagnétique, des opérations spatiales et de la formation à la lutte anti-drones dans le programme d’AL26 témoigne d’une analyse approfondie des menaces auxquelles les forces américaines et leurs partenaires seront confrontées au cours de la prochaine décennie de conflits en Afrique (DefenceWeb, 2026 ; Morocco World News, 2026). Les drones commerciaux sont devenus des armes omniprésentes de la guerre asymétrique ; le brouillage et l’usurpation de GPS sont des outils opérationnels courants chez les Russes et les groupes extrémistes ; les communications par satellite sont aujourd’hui contestées d’une manière qui relevait de la théorie il y a dix ans. AL26 prépare aux guerres à venir, et non à celles du passé.

L’intégration de plus de 30 fournisseurs de défense américains dans le cadre opérationnel d’AL26 est particulièrement remarquable. Il ne s’agit pas de simples observateurs ; Ils participent activement à l’exercice, tirant parti de l’environnement multinational complexe pour valider les systèmes émergents sous une véritable pression opérationnelle (DefenceWeb, 2026). Cette dimension public-privé d’African Lion reflète l’évolution plus large de la stratégie d’innovation militaire américaine, dans laquelle les entreprises technologiques commerciales sont intégrées au cycle d’essais opérationnels plutôt que d’en être dissociées. Pour le Maroc, dont le programme de modernisation militaire comprend la mise à niveau des F-16V, des hélicoptères d’attaque Apache, des frégates FREMM et des systèmes de drones et de défense aérienne d’origine israélienne, la participation à cet écosystème technologique donne accès à des systèmes et à une doctrine américains de pointe qui, autrement, nécessiteraient des accords bilatéraux distincts (Missile Strikes, 2025).

La phase académique d’AL26 – 22 cours intensifs dispensés à plus de 400 militaires multinationaux au quartier général de la zone sud à Agadir – mérite une attention particulière de la part des chercheurs en tant que modèle de renforcement des capacités qui va au-delà de l’assistance sécuritaire traditionnelle (Armée américaine, 2026c). En formant directement les forces des pays partenaires à la cybersécurité, aux opérations de drones et aux communications par satellite, AL26 crée des capacités locales durables qui perdurent bien après la fin de l’exercice. Comme l’a souligné le lieutenant Mason Elizondo, instructeur de l’équipe de cyberprotection de l’armée américaine, lors de la formation du personnel marocain à la détection des menaces et à la défense des infrastructures critiques, l’objectif est de garantir que les forces partenaires puissent se déployer efficacement sans présence américaine permanente (Armée américaine, 2026c). Il s’agit là de la concrétisation du changement de paradigme de l’AFRICOM vers un « partenariat flexible » : renforcer les capacités africaines pour faire face aux menaces africaines, le Maroc étant le principal acteur de cet effort.

Conclusion : La signification du Rugissement

Le 6 mai 2026, au moment où ces lignes sont écrites, l’exercice African Lion n’est ni un sujet historique ni une abstraction stratégique. C’est un événement bien réel, perceptible dans les tirs d’obusiers au Cap Draa et visible dans les entraînements de drones au-dessus du ciel désertique d’Agadir. Il est présent dans la douleur des familles qui attendent des nouvelles de deux soldats disparus et dans les équipes de secours maroco-américaines conjointes qui poursuivent sans relâche les recherches. Il est palpable dans la tension entre l’alignement militaire du Maroc sur l’Occident et la plaie non cicatrisée de Gaza, ainsi que dans les manifestations de la génération Z qui insistent sur le fait que justice à l’étranger et justice au pays sont indissociables. African Lion 2026 ne résout pas ces contradictions ; il les incarne.

Ce que cet exercice permet de résoudre, du moins pour cette édition, c’est la question de savoir si le partenariat américano-marocain conserve la solidité institutionnelle et la volonté politique nécessaires pour fonctionner sous pression. La réponse, à ce jour, est sans équivoque : oui. Plus de 5 600 militaires issus de plus de 40 nations opèrent conjointement dans quatre pays dans le cadre d’un exercice complexe et multidomaine. Cet exercice met à l’épreuve non seulement les compétences tactiques, mais aussi la capacité de cultures militaires, de doctrines et de systèmes technologiques divers à fonctionner de manière cohérente. Le Maroc accueille cet exercice sur six sites situés sur son territoire, y compris au Sahara occidental, et ce, sur instruction royale, dans un contexte politique national et régional particulièrement sensible.

L’importance stratégique de ce moment est capitale. Le Sahel est en pleine crise, l’influence occidentale sur une grande partie de l’Afrique diminue et la compétition entre grandes puissances pour les ressources stratégiques et l’alignement politique du continent s’intensifie. Dans ce contexte, la stabilité du Maroc, sa position géographique et sa volonté avérée d’accueillir et de diriger l’exercice militaire le plus important du continent en font non seulement un partenaire précieux, mais un partenaire essentiel. Le commandant d’AFRICOM lui-même a qualifié le Maroc de « modèle à suivre » ; le débat sur le transfert du quartier général d’AFRICOM sur le sol marocain n’est plus une simple spéculation, mais un sujet de discussion stratégique majeur. African Lion 2026, qui se déroule en temps réel, est l’argument le plus convaincant en faveur de cette évaluation – et la démonstration la plus éloquente de ce à quoi ressemble réellement un partenariat durable, construit sur 22 itérations et plus de deux décennies, au moment où il compte le plus.

References

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