
Dans un entretien récent, un spécialiste du Sahel a cru trouver une parade aux revendications du FLA en affirmant que l’Azawad ne serait qu’une fabrication idéologique. Il est pour le moins révélateur qu’un commentateur connu pour son hostilité déclarée envers le peuple touareg, et dont les analyses s’inscrivent manifestement dans le sillage de la propagande des régimes sahéliens qui combattent ce peuple, n’ait pu trouver d’autre argument que celui-là. Il lui aurait suffi de s’interroger sur l’origine des noms des pays et des villes du Sahel, et d’en demander la signification aux populations autochtones, pour éviter une sortie aussi prévisible que peu convaincante. Car les représentations territoriales ne naissent pas ex nihilo : elles s’enracinent dans des pratiques, des mémoires et des dynamiques sociales séculaires.
Cette démonstration relève davantage du mercenariat intellectuel que de la démarche scientifique. Elle tente, sous couvert d’une apparente neutralité académique, de légitimer un discours militant et partisan que ceux qui suivent la question de l’Azawad connaissent et décryptent depuis plus de trente ans.
Ceux qui pensent trouver là un argument opposable aux Mouvements de l’Azawad oublient trop commodément que l’État malien, dans sa forme actuelle, est lui-même une construction récente du colonialisme français. C’est la France coloniale qui a décidé d’enfermer des communautés dans des frontières arbitraires, tracées sans égard pour les réalités humaines du terrain ni pour la volonté des peuples qu’elle y a trouvés. Ignorer cet héritage revient à éluder un élément central de compréhension des tensions actuelles.
La séquence historique véritablement pertinente est donc celle-ci : quel était l’état politique de ces territoires sahéliens à l’arrivée de la France, il y a tout juste un peu plus d’un siècle ? Quelle était leur organisation sociale et politique au moment de la conquête coloniale ? C’est dans cette séquence que se trouvent les clés de lecture des revendications contemporaines, et non dans des reconstructions sélectives et intéressées du passé.
S’arroger le droit de convoquer à sa convenance les seules périodes de l’Histoire susceptibles de servir ses ambitions du moment, c’est prendre le risque d’aggraver la crise, d’endurcir les positions et d’alimenter des dynamiques de violence. Mobiliser certains épisodes historiques au détriment d’autres, uniquement parce qu’ils servent des intérêts présents, constitue une démarche dangereuse qui radicalise les postures et contribue à prolonger les conflits. Les récits épiques d’empires, largement embellis et nourris de mythes, ne sauraient effacer l’histoire des peuples et des territoires pour servir de caution à la domination de certaines communautés sur d’autres.
Cette tendance à réécrire l’Histoire et à redéfinir les réalités de terrain constitue l’une des failles profondes de l’idéologie portée par les promoteurs actuels de l’AES. C’est d’autant plus regrettable que ce projet aurait pu représenter une avancée significative, capable d’atténuer les conséquences humaines de frontières qui continuent de diviser des peuples et des familles lesquels, dans leurs pratiques et leurs perceptions spatiales réelles, n’en ont jamais tenu compte.
La solution durable ne réside ni dans la négation des identités ni dans l’imposition d’un récit unique, mais dans la reconnaissance mutuelle et l’organisation d’une coexistence pacifique. Cela suppose que certains consentent à abandonner les privilèges hérités de l’ancien colonisateur et reviennent à une approche réaliste de la situation, débarrassée de toute velléité de domination et d’instrumentalisation de la légitimité internationale. L’expérience récente l’a démontré : les crises sahéliennes ne trouveront pas d’issue militaire. Seuls le dialogue, la reconnaissance honnête des réalités historiques et l’intelligence collective permettront d’ouvrir une voie vers la paix et l’épanouissement de tous les peuples du Sahel, une souveraineté véritable, enfin portée par l’ensemble de ses habitants, qui pourront alors se consacrer à la seule lutte qui vaille : celle du développement commun.
Il est illusoire de prétendre construire et développer le Sahel central en excluant et stigmatisant certaines communautés, notamment pastorales, dont les territoires traditionnels représentent plus de la moitié de la superficie de ces États postcoloniaux.
- Président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE)
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