Sahel central : L’impunité, pilier central de la mal-gouvernance

Abdoulah ATTAYOUB
Abdoulah ATTAYOUB*

La lutte contre l’impunité n’est pas une option parmi d’autres : c’est le préalable à toute paix durable

Le Sahel central est devenu l’une des régions du monde où la violence se banalise le plus rapidement, s’inscrivant progressivement dans les esprits comme une modalité ordinaire des rapports entre les différentes composantes du corps social. À la violence structurelle, historiquement liée aux tensions socio-économiques, vient désormais s’ajouter une violence d’un autre ordre, plus insidieuse encore : celle qui résulte du retrait de l’État de ses fonctions régulatrices fondamentales, garantes de la stabilité et de la quiétude des populations.
Un État absent face à une société qui s’arme

Faute de solutions alternatives crédibles pour contenir l’expansion des groupes armés non étatiques et du banditisme, qui prospèrent dans le désordre d’une gouvernance politique de plus en plus défaillante, des communautés entières et des territoires s’enfoncent dans une logique d’autodéfense que les autorités peinent à encadrer, encore moins à endiguer. Cette dynamique constitue, selon de nombreux observateurs avertis, l’une des menaces les plus immédiates pesant sur la stabilité et l’avenir institutionnel de l’espace sahélien.

La perte de contrôle de la situation par les autorités publiques se manifeste par des initiatives souvent hasardeuses, susceptibles d’aggraver les tensions plutôt que de les résoudre. La création de milices aux mandats imprécis et à l’encadrement insuffisant nourrit un sentiment de fragmentation et de repli communautaire qui va à l’encontre de l’unité nationale, pourtant plus nécessaire que jamais pour que ces États justifient leur viabilité aux yeux de leurs populations et de la communauté internationale.

Des signaux alarmants du délitement de l’État
Les exemples de cette dérive sont désormais trop nombreux et trop graves pour être ignorés.
Au Niger, des personnalités de haut rang ont publiquement appelé les populations à se faire justice elles-mêmes signal on ne peut plus alarmant du délitement de l’autorité étatique et de la perte de repères de ceux qui sont censés en incarner les valeurs.

Au Mali, des criminels notoires appartenant à une armée que l’on proclame républicaine ont été décorés et célébrés pour avoir massacré des citoyens sur des bases ethniques. Une consécration officielle de l’impunité qui constitue une rupture profonde avec les principes élémentaires de l’État de droit.
Ces faits ne sont pas des accidents isolés. Ils révèlent une logique systémique dans laquelle l’impunité n’est plus seulement tolérée, elle est institutionnalisée.

L’urgence de la responsabilisation individuelle
Il est devenu impératif que les auteurs d’actes de barbarie, qu’ils visent des individus ou des communautés entières, soient clairement identifiés, individuellement mis en cause et déférés devant des juridictions compétentes, nationales ou internationales, capables de les juger. C’est à cette condition seulement que pourront être réaffirmées les lignes rouges qu’aucune gouvernance ne saurait franchir dans le traitement des populations qu’elle a la charge de protéger.

Les auteurs de crimes et les instigateurs de discours appelant à la haine et à la violence doivent mesurer concrètement les risques personnels qu’ils prennent. Des sanctions exemplaires, rapides et visibles constituent le seul langage susceptible de restaurer un sens à l’État et à ses institutions. Sans cela, la spirale de la vengeance et de la contre-violence demeurera sans fin.

Cet enjeu est également crucial pour la crédibilité de la communauté internationale : son engagement pour la paix sonne creux tant qu’elle continue de fermer les yeux sur des atrocités avérées au Sahel. L’exigence de stabilité ne peut légitimement se justifier que si elle s’accompagne d’une garantie réelle du respect des droits des personnes et des communautés, assurée par les mêmes mécanismes qu’elle prétend promouvoir ailleurs dans le monde.
Refonder le vivre-ensemble au-delà des héritages

Pour réussir sa recomposition en profondeur, le Sahel central devra s’affranchir des blocages hérités de la colonisation et de ses séquelles, qui continuent de structurer des rapports de domination, de méfiance et de frustration entre communautés et entre celles-ci et leurs États. Il ne s’agit pas de nier l’histoire, mais de ne plus la laisser dicter l’avenir.

Imaginer de nouvelles conditions du vivre-ensemble, reconstruire des pactes sociaux inclusifs, et restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés : tels sont les défis fondateurs auxquels le Sahel central doit s’atteler, avec ou sans l’appui d’une communauté internationale qui doit elle-même clarifier ses engagements et assumer ses responsabilités.

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