Azawad-Mali – Sahel central : Arguments et contre-arguments

Quelques éléments fondamentaux pour mieux comprendre la Question de l’Azawad et…des Touaregs

Ces questions et arguments sont des invitations à penser avec rigueur et honnêteté une réalité que la propagande d’État, les simplifications médiatiques et les postures idéologiques ont trop longtemps travestie.

À ceux qui réduisent la question de l’Azawad à une revendication touarègue exclusive : ont-ils seulement consulté les textes fondateurs et les déclarations publiques du FLA et des mouvements qui l‘ont précédé ? Aucun ne se définit comme organisation ethniquement touarègue. L’Azawad est revendiqué comme un espace politique pluriel, regroupant Touaregs, Arabes, Peuls, Songhaïs partageant un destin commun.

À ceux qui affirment que l’Azawad n’a jamais existé historiquement : savent-ils que les frontières des États africains actuels ont été tracées entre 1885 et 1960 par des administrations coloniales étrangères, qui ont morcelé ou fusionné des entités politiques préexistantes selon leurs seuls intérêts ? L’Azawad, lui, correspond à un espace géographique, culturel et économique cohérent, structuré par des siècles de présence humaine, de routes caravanières et d’organisations sociales autonomes, bien antérieures à la colonisation.

À ceux qui s’interrogent sur l’étymologie du mot « Azawad » : se posent-ils la même question sur l’origine des noms « Mali », « Niger » ou « Burkina Faso » ? Tous ces noms ont une histoire, certains empruntés à des fleuves, d’autres à des empires révolus ou à des langues locales. L’Azawad tire son nom d’une réalité géographique et pastorale ancienne : il désigne une zone de dépression argileuse propice au pâturage, connue et nommée ainsi par ses habitants depuis des générations.

À ceux qui arguent que les Touaregs sont minoritaires dans certaines zones de l’Azawad : le droit à l’autodétermination et à la souveraineté sur un territoire n’est pas proportionnel au nombre d’habitants. Les peuples autochtones et les communautés historiquement établies sur un espace ont des droits que le seul critère démographique ne saurait effacer, c’est d’ailleurs ce que reconnaît le droit international, notamment la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007.

À ceux qui amalgament les revendications de l’Azawad avec le terrorisme djihadiste : qu’ils citent un seul acte terroriste : attentat-suicide, massacre de civils sédentaires, prise d’otages à caractère idéologique, revendiqué par les Mouvements de l’Azawad. La confusion entretenue entre mouvements nationalistes laïcs et groupes djihadistes est une manipulation politique délibérée. En revanche, les exactions de l’armée malienne et de ses milices supplétives contre des populations civiles de l’Azawad sont documentées par Human Rights Watch, Amnesty International et la MINUSMA.

À ceux qui contestent la légitimité historique des Touaregs sur l’Azawad : qu’ils étudient la toponymie de cet espace. Les noms des montagnes, des vallées, des puits, des routes caravanières, des lieux de pâturage sont en tamasheq, en hassaniya songhai et peul, les langues de ceux qui ont peuplé ces terres depuis des siècles. La géographie elle-même témoigne de qui a façonné cet espace.

À ceux qui brandissent le slogan « Mali un et indivisible » : ce principe d’unité nationale intangible est lui-même un héritage direct de la conception jacobine française de l’État, importée lors de la décolonisation. Ceux qui dénoncent le colonialisme d’un côté tout en sacralisant ses constructions institutionnelles de l’autre devraient interroger cette contradiction.

À ceux qui cherchent une légitimité historique au Mali actuel : sans la colonisation française, un habitant de Kayes et un habitant de Kidal n’auraient jamais vécu sous les mêmes institutions politiques. Ils relevaient d’entités distinctes, aux organisations sociales, aux économies et aux cultures profondément différentes. L’État malien est une création du XXe siècle, une réalité politique qu’il faut assumer et transformer, non sacraliser.

À ceux qui réduisent la question touarègue à une question raciale ou de couleur de peau : l’identité touarègue se définit par la langue (le tamasheq), la culture, le territoire et l’organisation sociale, non par une classification pigmentaire. Réduire cette question à la race, c’est projeter des grilles de lecture étrangères sur une réalité qu’elles déforment et qu’elles instrumentalisent.

À ceux qui veulent imposer un récit national à dominante mandingue : le Mali est un État multiethnique et multiculturel. Songhaïs, Peuls, Touaregs, Arabes, Dogons, Sénoufos et bien d’autres sont dépositaires d’histoires, de langues et de civilisations millénaires. Un État qui n’assume pas cette pluralité et qui impose une histoire nationale hégémonique se condamne à la fracture et porte une responsabilité directe dans les conflits qu’il prétend déplorer.

À ceux qui doutent de la viabilité d’un État de l’Azawad : ont-ils sérieusement évalué la viabilité des États sahéliens dans leur forme actuelle ? Des États incapables d’assurer la sécurité, les services de base et la représentation équitable de toutes leurs composantes sur l’ensemble de leur territoire ne sauraient invoquer la « viabilité » comme argument contre l’autodétermination.

À ceux qui diabolisent le fédéralisme et l’autonomie régionale : Ont-ils seulement mesuré l’ampleur de l’échec des États sahéliens dans leur forme actuelle ? Ces États centralisés, hérités du découpage colonial français, ont été confisqués à l’indépendance par quelques communautés privilégiées, tandis que d’autres, tout aussi légitimes, tout aussi enracinées dans ces terres, en ont été délibérément exclues. Non par hasard, mais par choix politique.

À ceux qui se proclament gardiens de la stabilité au Sahel central :
Peuvent-ils, honnêtement, regarder en face cette question fondamentale : Comment prétendre construire la paix en écrasant les peuples qui habitent ces terres depuis des siècles ? Les Touaregs, les Peuls, les Arabes, les Toubous, ce ne sont pas des obstacles à la stabilité. Ce sont des acteurs incontournables de toute solution durable. Les ignorer, les marginaliser, les réprimer militairement, c’est non seulement une injustice historique, c’est une faute stratégique majeure.

À ceux qui exigent un référendum préalable : ont-ils un seul exemple historique d’un mouvement de libération nationale qui aurait commencé par une consultation électorale organisée par la puissance qu’il combat ? L’Algérie, le Vietnam, l’Érythrée ont conquis leur droit à l’autodétermination par la lutte.

À ceux qui croient que l’armée malienne peut imposer le statu quo par la force : savent-ils que depuis les premières rébellions des années 1960, l’armée malienne n’a jamais remporté, seule, une victoire militaire décisive contre les combattants de l’Azawad ? En 2012, en quelques semaines, les mouvements armés ont repris l’ensemble du Nord sans résistance significative. Ce n’est qu’avec l’intervention militaire française (opération Serval) et les pressions diplomatiques algériennes que l’effondrement de l’État malien a été stoppé. La force brute, sans solution politique, ne produit que des cycles de violence.

À ceux qui croient encore à une solution purement militaire : le rapport de forces n’est pas une donnée figée. Il se construit dans la durée, sur des paramètres multiples : politiques, diplomatiques, démographiques, économiques, médiatiques, qui ne sont le monopole d’aucun acteur. L’histoire récente du Sahel montre que les victoires militaires sans règlement politique ne font que déplacer les crises.

À ceux qui pensent que la France soutient l’Azawad : si Paris avait réellement soutenu l’Azawad, même 2012, ce dernier serait probablement dans une autre réalité aujourd’hui. C’est précisément l’inverse qui s’est produit : la France est intervenue militairement pour sauver l’État malien de l’effondrement. La France a ses intérêts dans la région. Ils ont historiquement plaidé pour la stabilité des États, non pour le démembrement des systèmes qu’elle a, elle-même créés.

À ceux qui considèrent Modibo Keïta comme un héros national sans réserve : savent-ils qu’il est responsable de la répression sanglante de la rébellion touarègue des années 1960, au cours de laquelle des centaines, voire des milliers de civils de l’Azawad ont été massacrés ? Savent-ils que l’État malien n’a, à ce jour, ni reconnu ces crimes, ni condamné un seul responsable politique ou militaire pour les exactions commises depuis soixante ans contre les populations de l’Azawad pourtant largement documentées ?

À ceux qui pointent la présence de cadres touaregs au sein des institutions maliennes comme preuve d’intégration : toutes les luttes d’émancipation dans l’histoire ont connu des collaborateurs, des ralliés ou des traîtres issus du peuple concerné. Leur existence n’invalide pas la légitimité de la revendication collective, elle en est même, souvent, l’une des complexités inhérentes.

À ceux qui croient délégitimer les aspirations touarègues en assimilant le nomadisme à une absence de lien territorial : Qu’ils s’interrogent d’abord sur la réalité politique du Sahel et du Sahara central à l’aube de la colonisation. Ils découvriront des structures de gouvernance sophistiquées, des confédérations politiques aux compétences territoriales bien délimitées, et des communautés entretenant avec leurs espaces pastoraux des rapports d’une profondeur et d’une continuité que le sédentarisme ne saurait revendiquer en monopole. Confondre mobilité et absence d’ancrage, c’est plaquer sur des sociétés sahariennes une conception sédentaro-centrée du territoire, conception elle-même historiquement située, et non universelle.

À ceux qui pensent que les Touaregs « ont la guerre dans le sang » : tout être humain aspire à vivre en paix, en sécurité et en dignité sur la terre de ses ancêtres. Si des hommes et des femmes prennent les armes génération après génération, c’est qu’ils n’ont trouvé d’autre voie pour défendre ce droit fondamental. La résistance n’est pas un trait de caractère, c’est une réponse à l’injustice. Il se trouve que les conditions d’existence et un environnement façonné par des siècles de mobilité et de survie ont développé chez les Touaregs, comme chez d’autres peuples du Sahara-Sahel, une culture guerrière et un rapport aux armes qui leur permet aujourd’hui de tenir tête, avec peu de moyens, aux armées régulières des États centraux.

À ceux qui militent sincèrement pour la paix et la stabilité du Sahel central : une question s’impose avant toute chose : avez-vous fait de la justice, du respect de la vie et des droits des communautés le socle véritable de votre engagement ? Car sans cet ancrage fondamental, le combat le plus noble se réduit à une rhétorique creuse, un catalogue de slogans qui reste sans prise sur les réalités du terrain. La paix ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, sur des fondations que sont la dignité reconnue, la justice rendue et la confiance restaurée entre les citoyens et leurs communautés.

Abdoulahi Attayoub

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