
Dans un contexte international profondément recomposé par les tensions géopolitiques, les crises climatiques et les transformations économiques, la relation franco-marocaine se présente comme un laboratoire vivant de coopération euro-méditerranéenne. Fondée sur une histoire séculaire, des liens humains étroits et une architecture institutionnelle dense, cette relation dépasse le cadre bilatéral ordinaire pour s’ériger en modèle potentiel d’un nouveau paradigme de coopération Nord-Sud. Le présent essai analyse les fondements historiques, les dynamiques contemporaines et les perspectives stratégiques de l’alliance franco-marocaine, en examinant ses dimensions sécuritaires, économiques, migratoires, énergétiques et culturelles. Il soutient que, malgré les tensions récurrentes qui ont ponctué cette relation, la complémentarité structurelle des deux pays, leur ancrage dans des espaces géopolitiques convergents et leur vision commune de la stabilité régionale offrent les bases d’un partenariat stratégique renouvelé, susceptible de constituer un modèle pour le dialogue entre l’Union européenne et l’Afrique du Nord (Chtatou, 2019, 12 juillet).
INTRODUCTION
La Méditerranée a toujours constitué, selon la formule célèbre de Fernand Braudel, bien plus qu’une mer : « un complexe de mers », un espace civilisationnel au sein duquel se sont tissées, depuis l’Antiquité, des relations d’échange, de commerce, de conquête et de dialogue (Braudel, 1949). Dans cet espace aux frontières mouvantes, la relation franco-marocaine occupe une place singulière, qui transcende les catégories ordinaires des relations bilatérales pour s’inscrire dans une histoire longue, faite d’ambivalences, de dépendances mutuelles et d’enrichissements réciproques.
Aujourd’hui, dans un monde marqué par le retour des rivalités de grandes puissances, la fragmentation de l’ordre libéral international et la multiplication des crises sécuritaires — du Sahel à l’Ukraine en passant par le Moyen-Orient —, la question du positionnement stratégique des États moyens et de leurs alliances prend une acuité nouvelle. Le Maroc, puissance régionale à la vocation africaine affirmée, et la France, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et première puissance militaire de l’Union européenne, partagent un intérêt convergent à consolider une relation qui serve leurs ambitions respectives tout en contribuant à la stabilité d’une région sous tension.
La déclaration conjointe signée à Rabat en octobre 2024, lors de la visite officielle du Président Emmanuel Macron au Maroc, a marqué une étape décisive dans la refondation de ce partenariat. Pour la première fois, les deux pays ont formalisé leur ambition de bâtir un « partenariat d’exception », couvrant des domaines allant de la défense à la transition énergétique, de la coopération universitaire à la gestion concertée des flux migratoires (Élysée, 2024). Cet accord survient après une période de turbulences diplomatiques qui avait conduit, en 2021, à une réduction drastique des visas accordés par la France aux ressortissants marocains, plongeant les relations dans leur plus grave crise depuis les années 1990.
L’objectif du présent essai est d’analyser les ressorts profonds, les dynamiques actuelles et les perspectives d’avenir de cette alliance stratégique. En mobilisant des cadres théoriques issus des relations internationales — réalisme, libéralisme institutionnel, constructivisme — ainsi que des données empiriques récentes, il s’agit de démontrer que la relation franco-marocaine, loin d’être condamnée à l’ambiguïté postcoloniale, peut constituer un modèle de dialogue euro-méditerranéen équilibré et pragmatique, susceptible d’inspiration pour d’autres partenariats bilatéraux dans la région.
I. LES FONDEMENTS HISTORIQUES ET STRUCTURELS D’UN PARTENARIAT SINGULIER
1.1 L’héritage du protectorat : entre dépendances et résistances
L’histoire contemporaine des relations franco-marocaines prend sa source dans le traité de Fès du 30 mars 1912, qui institua le Protectorat français sur le Maroc. Contrairement à d’autres situations coloniales, le Protectorat marocain présenta une configuration particulière : il maintint formellement la souveraineté du Sultan et les structures administratives du Makhzen, tout en instaurant une domination de fait de l’administration française sur les affaires du pays (Burke, 1976). Cette ambiguïté constitutive — entre domination et préservation formelle de l’identité nationale — allait marquer durablement la relation bilatérale post-indépendance.
La décolonisation marocaine, menée entre 1955 et 1956 sous la conduite du Sultan Mohammed V, s’effectua de manière relativement négociée, sans la rupture traumatique qui caractérisa l’indépendance algérienne. Ce processus particulier explique en partie la persistance de liens étroits entre les deux pays, notamment dans les domaines militaire, économique et culturel (Sater, 2010). Les accords de coopération signés au lendemain de l’indépendance posèrent les jalons d’une relation privilégiée, souvent qualifiée de « relation spéciale », qui allait se perpétuer et se transformer au fil des décennies.
Cette relation n’est pas exempte de tensions récurrentes. L’affaire Ben Barka en 1965, la crise des otages dans les années 1970, les contentieux réguliers sur les droits de l’homme, ou encore les divergences diplomatiques sur le dossier du Sahara occidental ont régulièrement mis à l’épreuve la solidité de ce partenariat. Néanmoins, comme le souligne Stora (2021), la France et le Maroc ont toujours su trouver les ressorts d’une réconciliation pragmatique, fondée sur la conscience de leur interdépendance profonde.
1.2 Une communauté humaine transnationale : le capital diasporique
L’un des fondements les plus solides et les moins contestables de la relation franco-marocaine est constitué par la présence d’une communauté marocaine en France qui compte aujourd’hui environ 1,5 million de personnes de nationalité marocaine, auxquelles s’ajoutent plusieurs millions de Français d’origine marocaine (INSEE, 2023). Cette diaspora, la plus nombreuse d’Europe, représente un pont humain et culturel d’une valeur stratégique considérable.
Les transferts de fonds des Marocains résidant en France vers le Maroc ont atteint 4,7 milliards d’euros en 2023, représentant ainsi une part significative des transferts totaux des MRE (Marocains résidant à l’étranger), qui s’élèvent à environ 11 milliards d’euros (Office des Changes Maroc, 2024). Ces flux financiers constituent non seulement un soutien vital pour de nombreuses familles marocaines, mais témoignent également de l’intensité des liens économiques informels qui complètent les échanges commerciaux officiels.
Au-delà des aspects économiques, la diaspora marocaine en France joue un rôle croissant dans la diplomatie culturelle et l’influence politique bilatérale. Des personnalités d’origine marocaine occupent des positions de plus en plus visibles dans la société française — politique, arts, sciences, entrepreneuriat — contribuant à une représentation renouvelée du Maroc en France et à une complexification des identités transnationales (Wihtol de Wenden, 2019).
1.3 Les bases institutionnelles : une architecture de coopération dense
La relation franco-marocaine s’appuie sur une architecture institutionnelle remarquablement dense. Le Conseil franco-marocain de haut niveau, la Commission mixte de coopération, les accords sectoriels couvrant l’éducation, la défense, la justice, la santé et l’environnement constituent un réseau d’engagements mutuels qui crée des habitudes de travail commun et des communautés épistémiques transnationales (Haas, 1992).
La présence de l’Agence Française de Développement (AFD) au Maroc, l’un de ses plus importants partenaires à l’échelle mondiale, illustre l’ampleur de cette coopération institutionnalisée. L’AFD a accordé au Maroc plus de 1,2 milliard d’euros de financements en 2022, principalement orientés vers la transition énergétique, le développement urbain et la formation professionnelle (AFD, 2023). Ces investissements créent des interdépendances qui renforcent structurellement la relation bilatérale.
II. LES CONVERGENCES STRATEGIQUES CONTEMPORAINES
2.1 Sécurité et lutte contre le terrorisme : une coopération vitale
Dans le domaine de la sécurité, la coopération franco-marocaine atteint une profondeur que peu d’alliances bilatérales égalent. Le Maroc a été, selon diverses sources officielles, l’un des partenaires les plus actifs et les plus efficaces de la France dans la lutte contre le terrorisme jihadiste, tant au niveau du renseignement que de la coopération opérationnelle (Filiu, 2015).
La Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST) marocaine, considérée comme l’une des agences de renseignement les plus performantes du monde arabe, entretient des relations étroites avec la DGSI française. Cette coopération a permis de déjouer plusieurs attentats sur le sol français, les services marocains ayant notamment fourni des informations cruciales en amont des attaques de 2015 et dans le cadre de la surveillance des filières de recrutement jihadiste opérant entre l’Europe et le Sahel (Benchenna et al., 2017).
La dimension sahélienne de cette coopération sécuritaire est devenue particulièrement critique depuis le retrait militaire français du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Dans ce contexte, le Maroc constitue pour la France un point d’appui irremplaçable pour maintenir une présence d’influence dans une région dont la déstabilisation menace directement la sécurité européenne. La politique africaine active du Maroc — illustrée par sa réintégration dans l’Union Africaine en 2017 et par le développement de son réseau diplomatique et économique subsaharien — en fait un partenaire pivot pour l’influence française en Afrique (Zoubir, 2022).
2.2 La question migratoire : vers une gestion partagée et équilibrée
La gestion des flux migratoires constitue l’un des dossiers les plus sensibles de la relation bilatérale, et l’un des terrains où la recherche d’un équilibre entre intérêts divergents est la plus délicate. Le Maroc est à la fois pays d’origine, de transit et, de plus en plus, de destination des migrations méditerranéennes. Cette triple position lui confère un rôle clé dans toute politique migratoire européenne ambitieuse.
La crise de Melilla en 2022, au cours de laquelle des centaines de migrants ont tenté de franchir la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole dans des conditions dramatiques, a mis en lumière les limites d’une approche purement sécuritaire de la question migratoire. Elle a également illustré la capacité du Maroc à instrumentaliser la gestion migratoire comme levier diplomatique, ainsi qu’il l’avait démontré de manière spectaculaire lors de la crise de Ceuta en mai 2021 (De Haas et al., 2020).
Face à cette réalité, une approche franco-marocaine renouvelée de la question migratoire devrait s’articuler autour de trois axes complémentaires : premièrement, le renforcement de la coopération en matière de développement pour agir sur les causes profondes des migrations irrégulières dans les pays d’origine subsahariens ; deuxièmement, la création de voies légales d’immigration professionnelle et universitaire permettant de répondre aux besoins des marchés du travail français tout en valorisant le potentiel des jeunes Marocains ; troisièmement, le développement d’une politique commune de protection des réfugiés et des demandeurs d’asile qui respecte les engagements du droit international humanitaire (Wihtol de Wenden, 2019).
La France et le Maroc ont d’ores et déjà engagé des réflexions communes dans ce sens, notamment dans le cadre du « Partenariat pour la mobilité » signé en 2013, dont la mise en œuvre reste cependant partielle. L’accord de partenariat d’exception de 2024 offre l’opportunité de relancer cette dynamique sur des bases plus ambitieuses et plus équilibrées (Élysée, 2024).
2.3 Les échanges économiques et les investissements : une intégration croissante
Sur le plan économique, la France demeure le premier investisseur étranger au Maroc et son deuxième partenaire commercial, après l’Espagne. Les investissements directs étrangers français au Maroc s’élevaient à environ 4,3 milliards d’euros de stock en 2022, couvrant des secteurs aussi variés que la banque, l’assurance, l’agroalimentaire, le tourisme, les télécommunications et les énergies renouvelables (Direction du Trésor, 2023).
Des groupes comme Renault, dont l’usine de Tanger emploie plus de 10 000 personnes directement et génère plusieurs dizaines de milliers d’emplois indirects, illustrent la profondeur de cette intégration économique. L’écosystème automobile marocain, fortement lié aux chaînes de valeur françaises et européennes, produit aujourd’hui plus de 700 000 véhicules par an, faisant du Maroc l’un des premiers constructeurs automobiles d’Afrique (AMICA, 2024).
Toutefois, cette interdépendance économique recèle des asymétries que la nouvelle étape de partenariat devra prendre en compte. Le Maroc aspire à une relation commerciale plus équilibrée, favorisant davantage les transferts de technologie, le développement des capacités industrielles locales et la création de valeur ajoutée sur le territoire marocain. Les ambitions de la politique industrielle marocaine, illustrées par le Plan d’Accélération Industrielle et le Nouveau Modèle de Développement adopté en 2021, nécessitent des partenariats économiques qui soutiennent la montée en gamme de l’économie marocaine plutôt que de cantonner le pays dans un rôle de sous-traitant (Banque Mondiale, 2022).
III. LA TRANSITION ÉNERGETIQUE : AXE STRATEGIQUE D’UNE ALLIANCE RENOUVELEE
3.1 Le Maroc comme puissance solaire : une opportunité géopolitique
La transition énergétique constitue sans doute l’axe le plus prometteur et le plus novateur de la relation franco-marocaine du XXIe siècle. Le Maroc dispose d’atouts considérables dans ce domaine : un ensoleillement exceptionnel avec plus de 3 000 heures de soleil par an, un potentiel éolien important, une façade atlantique et méditerranéenne favorable au développement de l’énergie marine, et une volonté politique affirmée de faire du pays un leader continental dans les énergies renouvelables (Agence Marocaine pour l’Efficacité Énergétique, 2023).
La centrale solaire Noor Ouarzazate, l’une des plus grandes au monde avec une capacité de 580 MW, symbolise cette ambition. Sa construction a bénéficié d’importants financements européens, dont français, et témoigne de la capacité du Maroc à développer des infrastructures énergétiques de premier plan. L’objectif du Maroc d’atteindre 52 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030 est à la fois un défi et une opportunité pour le partenariat franco-marocain (MASEN, 2023).
Dans le contexte de la crise énergétique européenne exacerbée par la guerre en Ukraine et la fin de la dépendance au gaz russe, le potentiel du Maroc comme exportateur d’énergie renouvelable vers l’Europe acquiert une dimension géopolitique nouvelle. Des projets d’interconnexion électrique entre le Maroc et l’Europe, notamment le projet Xlinks qui prévoit un câble sous-marin de 3 800 kilomètres reliant les côtes marocaines au Royaume-Uni, illustrent cet intérêt croissant (Xlinks, 2023).
3.2 L’hydrogène vert : nouveau pilier de la coopération énergétique
L’hydrogène vert représente peut-être la dimension la plus stratégique de la coopération énergétique franco-marocaine pour les décennies à venir. Le Maroc, grâce à ses ressources en énergie renouvelable, à sa position géographique et à ses investissements dans les infrastructures, se positionne comme un producteur potentiel d’hydrogène vert à coût compétitif pour les marchés européens (Commission Européenne, 2022).
La France, qui développe une stratégie nationale de l’hydrogène dotée de 9 milliards d’euros d’investissements publics d’ici 2030, est à la recherche de partenaires fiables pour sécuriser ses approvisionnements futurs. Un partenariat franco-marocain structuré dans ce domaine pourrait créer une chaîne de valeur complète, depuis la production d’énergie renouvelable au Maroc jusqu’à la consommation industrielle en France et en Europe, en passant par le transport, la liquéfaction et la distribution (Ministère de la Transition Énergétique, 2022).
Ce partenariat énergétique présente l’avantage considérable de créer des interdépendances positives et équilibrées entre les deux pays : le Maroc bénéficierait des technologies, des financements et des marchés français et européens, tandis que la France sécuriserait des approvisionnements énergétiques essentiels à sa transition bas-carbone. Cet échange mutuellement avantageux constitue précisément le modèle de coopération équilibrée que ce partenariat devrait viser.
IV. LA DIPLOMATIE CULTURELLE ET L’AXE ÉDUCATIF : CIMENTS DE L’ALLIANCE
4.1 La langue française au Maroc : entre héritage et recomposition
La question linguistique occupe une place paradoxale dans la relation franco-marocaine. Le français, bien qu’il ne soit pas langue officielle du Maroc — statut réservé à l’arabe et, depuis la Constitution de 2011, à l’amazighe — demeure la langue de l’enseignement supérieur, de l’administration économique et de la vie des affaires. Le Maroc est ainsi, selon l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), le deuxième pays francophone au monde par le nombre de locuteurs, avec plus de 14 millions de personnes utilisant le français régulièrement (OIF, 2022).
Cette réalité linguistique constitue un avantage comparatif considérable dans la relation franco-marocaine, facilitant les échanges académiques, professionnels et culturels. Elle est également source de tensions identitaires : la politique d’arabisation menée depuis les années 1980, puis les revendications pour une plus grande place de l’amazighe et de l’arabe dialectal dans l’enseignement, témoignent de la complexité du paysage sociolinguistique marocain et des enjeux symboliques que recèle la question linguistique (Grandguillaume, 1983).
La montée en puissance de l’anglais dans les systèmes éducatifs marocains — illustrée par la réforme qui a introduit l’enseignement de certaines matières scientifiques en anglais dans les lycées — représente un défi pour la prédominance du français. La France et le Maroc doivent aborder cette question sans posture défensive, en reconnaissant que le multilinguisme — arabe, amazighe, français, anglais, espagnol — est une richesse marocaine qui peut être valorisée plutôt que vécue comme une menace (Chtatou, 2019, 12 juillet).
4.2 La coopération universitaire et scientifique : former les élites de demain
La coopération universitaire franco-marocaine est l’une des plus denses au monde. Avec plus de 50 000 étudiants marocains inscrits dans les universités françaises, le Maroc est le premier pays d’origine des étudiants étrangers en France (Campus France, 2023). Cette mobilité estudiantine crée des liens durables entre les deux sociétés et forme des élites bicultureles dont l’engagement dans le dialogue franco-marocain constitue un atout stratégique précieux.
En sens inverse, des partenariats académiques de plus en plus structurés permettent à des institutions françaises d’implanter des programmes au Maroc, contribuant au développement du système d’enseignement supérieur marocain. L’Université Euro-Méditerranéenne de Fès, co-portée par des institutions françaises et marocaines, illustre cette dynamique de coopération académique mutuellement bénéfique (Université Euro-Méditerranéenne de Fès, 2023).
La coopération scientifique et technologique entre les deux pays, coordonnée notamment par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et les universités marocaines, offre des opportunités considérables dans des domaines comme les sciences de l’eau, l’agronomie, la médecine, l’intelligence artificielle et les énergies renouvelables. Un renforcement substantiel de cette coopération scientifique, avec des financements bilatéraux accrus et des programmes de mobilité améliorés pour les chercheurs, contribuerait à ancrer l’alliance franco-marocaine dans la production de savoir et d’innovation.
4.3 Le soft power marocain et la diplomatie culturelle
Le Maroc a considérablement renforcé sa diplomatie culturelle au cours des dernières décennies, développant un soft power fondé sur son identité civilisationnelle unique à la croisée des cultures arabe, berbère, africaine, méditerranéenne et andalouse. Le rayonnement international de la culture marocaine — à travers la gastronomie, l’architecture, l’artisanat, la musique et le cinéma — contribue à forger une image positive du pays qui complète utilement la diplomatie officielle (Nye, 2004).
L’Institut français au Maroc, avec ses sept antennes dans les principales villes du royaume, constitue l’instrument phare de la diplomatie culturelle française dans le pays. Ses programmes de formation linguistique, ses expositions, ses projections cinématographiques et ses échanges artistiques touchent plusieurs centaines de milliers de Marocains chaque année, contribuant à entretenir et à renouveler les liens culturels entre les deux sociétés.
Une diplomatie culturelle franco-marocaine renouvelée devrait néanmoins évoluer vers un modèle de réciprocité plus affirmée, valorisant la culture marocaine en France avec la même intensité que la culture française au Maroc. Les centres culturels marocains en France, sous-dotés par rapport à leurs homologues français, méritent des investissements accrus pour remplir pleinement leur rôle d’ambassadeurs de la richesse culturelle marocaine auprès de la société française.
V. LE MAROC COMME PONT GEOPOLITIQUE : IMPLICATIONS POUR L’ALLIANCE
5.1 La question du Sahara occidental : pierre d’achoppement et levier diplomatique
La question du Sahara occidental constitue depuis des décennies le dossier le plus complexe et le plus sensible de la diplomatie marocaine. Depuis l’annonce par la France, en juillet 2024, de sa reconnaissance du plan d’autonomie marocain comme « base sérieuse et crédible » de règlement du conflit, les relations franco-marocaines ont franchi un cap décisif (Quai d’Orsay, 2024). Cette évolution de position française, longtemps attendue par Rabat, constitue un tournant géopolitique majeur qui rapproche la France des positions espagnole et américaine sur ce dossier.
La reconnaissance de facto du plan d’autonomie par la France présente des implications stratégiques considérables. Elle renforce la légitimité internationale de la position marocaine, affaiblit la cause du Polisario et isole davantage l’Algérie dans sa stratégie de soutien au mouvement indépendantiste. Elle ouvre également la voie à une normalisation plus profonde des relations franco-marocaines, en levant un obstacle majeur qui pesait sur la confiance politique bilatérale.
Cette évolution impose néanmoins de prendre en compte ses effets sur la relation franco-algérienne, déjà complexe. La France doit gérer simultanément ses relations avec deux voisins maghrébins dont les intérêts sont structurellement conflictuels sur la question sahraouie, ce qui exige une diplomatie d’équilibre particulièrement agile (Martínez, 2006). Le risque est celui d’une polarisation du Maghreb qui rendrait impossible la construction d’un ensemble régional intégré, objectif pourtant essentiel à la stabilité de la région.
5.2 Le Maroc pivot entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne
Le positionnement géopolitique du Maroc à l’interface de l’Europe, de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne lui confère une importance stratégique croissante dans un contexte de compétition accrue pour l’influence sur le continent africain. La politique africaine du Maroc, relancée depuis le discours royal de 2000 et formalisée par la réintégration dans l’Union Africaine en 2017, s’est traduite par un réseau d’investissements, d’accords bilatéraux et de relations diplomatiques couvrant une quarantaine de pays africains (Zerhouni, 2019).
Des groupes marocains comme Attijariwafa Bank, la Banque Centrale Populaire ou OCP (Office Chérifien des Phosphates) sont devenus des acteurs panafricains de premier plan, présents dans des dizaines de pays subsahariens. Cette pénétration économique marocaine en Afrique complète utilement les intérêts français dans la région et offre des possibilités de co-investissement et de synergies entre entreprises françaises et marocaines sur des marchés africains à fort potentiel (CGEM, 2022).
Dans cette perspective, l’alliance franco-marocaine pourrait constituer un levier puissant pour la relation entre l’Union européenne et l’Afrique, en offrant un modèle de partenariat fondé sur des intérêts mutuels équilibrés plutôt que sur une logique d’aide et de conditionnalité. Cette approche « win-win », régulièrement revendiquée par la diplomatie marocaine, répond aux aspirations d’une Afrique qui refuse désormais les termes inégaux des partenariats postcoloniaux (Mbeki, 2017).
5.3 Le Maroc dans l’architecture de sécurité méditerranéenne
La Méditerranée est aujourd’hui traversée par des tensions multiples : migration de masse, instabilité libyenne, rivalités turco-européennes, infiltrations jihadistes, compétition sino-américaine pour les routes commerciales et les infrastructures portuaires. Dans cet environnement dégradé, le Maroc joue un rôle stabilisateur dont la France et l’Union européenne ont tout intérêt à soutenir et à amplifier.
La coopération militaire franco-marocaine, l’une des plus étendues et des plus anciennes que la France maintient avec un pays partenaire, couvre des domaines allant de la formation des officiers à la fourniture d’équipements, en passant par les exercices conjoints et le partage de renseignement. Les Forces Armées Royales marocaines, l’une des armées les plus modernes d’Afrique, sont équipées en grande partie de matériels français — Rafale, frégates FREMM, missiles — ce qui crée une dépendance technique qui renforce structurellement l’alliance (SIPRI, 2023).
L’adhésion éventuelle du Maroc à l’OTAN, régulièrement évoquée sans jamais se concrétiser, reste un horizon possible qui donnerait à l’alliance franco-marocaine une dimension institutionnelle de premier ordre. À défaut, le statut de « partenaire mondial » de l’OTAN dont bénéficie le Maroc depuis 2016 offre un cadre de coopération sécuritaire substantiel qui mériterait d’être approfondi dans le contexte de la reconfiguration de l’architecture de sécurité euro-atlantique post-Ukraine.
VI. VERS UN MODELE DE DIALOGUE EURO-MEDITERRANEEN
6.1 Leçons théoriques : quel cadre pour analyser l’alliance franco-marocaine ?
L’analyse de la relation franco-marocaine requiert une approche théorique pluraliste, combinant les apports du réalisme, du libéralisme institutionnel et du constructivisme pour rendre compte de la complexité d’une relation qui mêle rapports de pouvoir, interdépendances institutionnelles et identités partagées (Keohane & Nye, 1977 ; Wendt, 1999).
Le prisme réaliste permet d’analyser les calculs d’intérêt qui structurent la relation : la France cherche à maintenir son influence dans une région stratégique, à sécuriser sa frontière sud contre les flux migratoires et le terrorisme, et à préserver des marchés pour ses exportations et ses investissements. Le Maroc, de son côté, cherche à obtenir un soutien occidental sur le dossier du Sahara, à diversifier ses partenariats économiques et à affirmer son rôle de puissance régionale. Ces intérêts convergent suffisamment pour fonder un partenariat stable, tout en recélant des tensions qui expliquent les frictions récurrentes (Waltz, 1979).
Le libéralisme institutionnel souligne le rôle des institutions, des normes et des régimes internationaux dans la structuration de la relation. Les multiples accords, organisations et mécanismes de coopération qui lient les deux pays créent des attentes de comportement, des coûts à la défection et des opportunités de gains mutuels qui renforcent la stabilité du partenariat au-delà des seuls calculs immédiats d’intérêt (Keohane, 1984).
Enfin, l’approche constructiviste permet d’appréhender les dimensions identitaires et discursives de la relation : les représentations que chaque société se fait de l’autre, les récits historiques concurrents, les imaginaires géographiques et civilisationnels qui colorent les perceptions mutuelles. La manière dont les dirigeants et les opinions publiques des deux pays se représentent leur relation — partenariat privilégié, relation postcoloniale, alliance d’intérêts — influe directement sur les dynamiques politiques de la coopération (Wendt, 1999).
6.2 Les conditions d’un partenariat équilibré : réciprocité et respect mutuel
Pour que la relation franco-marocaine puisse constituer un modèle crédible de dialogue euro-méditerranéen, elle doit surmonter les asymétries héritées de son histoire et s’inscrire résolument dans un paradigme de réciprocité et de respect mutuel. Cette exigence, formulée avec une insistance croissante par la diplomatie marocaine, implique plusieurs transformations substantielles dans la manière dont les deux pays conduisent leur coopération (Chtatou, 2019, 12 juillet).
Premièrement, une révision du cadre économique de la relation, pour assurer que les investissements et les échanges commerciaux bénéficient de manière équilibrée aux deux économies, en favorisant les transferts de technologie, le développement de capacités industrielles marocaines et la création d’emplois qualifiés au Maroc plutôt qu’une simple relocalisation de productions à bas coût.
Deuxièmement, une approche rénovée de la coopération en matière de gouvernance et de droits de l’homme, fondée sur le dialogue respectueux plutôt que sur la conditionnalité et la leçon morale. La France doit reconnaître que le Maroc est un État souverain qui conduit ses propres réformes à son propre rythme, tout en maintenant un dialogue exigeant sur les valeurs partagées qui fondent leur relation (Youngs, 2014).
Troisièmement, une politique de mobilité des personnes plus généreuse et plus prévisible, qui reconnaisse les liens humains profonds entre les deux sociétés et cesse de traiter la migration comme une menace sécuritaire avant de la considérer comme un facteur d’enrichissement mutuel. La crise des visas de 2021 a montré combien les décisions dans ce domaine peuvent fragiliser rapidement la confiance politique entre les deux partenaires.
6.3 L’alliance franco-marocaine comme inspiration pour le partenariat UE-Afrique
À l’heure où l’Union européenne cherche à redéfinir ses relations avec le continent africain dans un contexte de compétition accrue avec la Chine, la Russie, la Turquie et les monarchies du Golfe pour l’influence en Afrique, l’alliance franco-marocaine offre des enseignements précieux. Elle démontre qu’une relation profonde et multidimensionnelle entre un État européen et un État africain est possible, à condition qu’elle repose sur des intérêts mutuellement reconnus, des institutions solides et un respect réel de la souveraineté des partenaires.
Le modèle qu’elle incarne — partenariat stratégique ancré dans l’histoire mais tourné vers l’avenir, coopération sécuritaire sur la base d’intérêts partagés, intégration économique bénéfique aux deux parties, échanges culturels et humains nourris — pourrait inspirer la refondation du partenariat entre l’Union européenne et l’Afrique dans le cadre de l’accord post-Cotonou et au-delà (Commission Européenne, 2021).
La décision française de soutenir le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, tout en maintenant un engagement pour une solution politique négociée, illustre également la capacité de la France à adapter ses positions au contexte géopolitique changeant, à défaut de s’aligner mécaniquement sur des postures de principe. Cette flexibilité pragmatique, caractéristique de la diplomatie française à son meilleur, est une condition nécessaire à la construction de partenariats euro-méditerranéens durables.
CONCLUSION
Au terme de cette analyse, il apparaît que la relation franco-marocaine, malgré — et peut-être à cause de — sa complexité historique, recèle les ingrédients d’un partenariat stratégique remarquablement solide et d’avenir. Les convergences d’intérêt entre les deux pays sont profondes et multidimensionnelles : sécurité, économie, énergie, migration, diplomatie régionale, coopération culturelle et scientifique. Les liens humains qui les unissent, à travers la diaspora marocaine en France et les multiples communautés épistémiques et professionnelles binationales, créent une densité relationnelle que peu de partenariats bilatéraux égalent.
Cependant, la transformation de cette relation en modèle de dialogue euro-méditerranéen équilibré requiert des efforts substantiels et des changements d’attitude de part et d’autre. Du côté français, cela implique d’accepter pleinement la souveraineté marocaine, de réviser les asymétries économiques héritées du passé, d’adopter une politique migratoire plus juste et plus prévisible, et de valoriser la culture marocaine en France avec la même intensité que la culture française au Maroc. Du côté marocain, cela implique de poursuivre les réformes de gouvernance, d’approfondir l’État de droit, de diversifier les partenariats économiques pour éviter une dépendance excessive à un seul partenaire, et de jouer pleinement le rôle de pont géopolitique et civilisationnel que sa position géographique et son histoire lui désignent.
Dans un monde où les grandes puissances tendent à imposer leurs termes aux États plus petits, la relation franco-marocaine offre la perspective d’un partenariat entre un État européen de premier plan et un État africain à vocation régionale, fondé sur des intérêts mutuellement bénéfiques et un respect sincère des identités respectives. Ce modèle, s’il est pleinement réalisé, pourrait contribuer à redéfinir les termes des relations euro-méditerranéennes et euro-africaines pour les décennies à venir — remplaçant l’héritage de la domination postcoloniale par le paradigme, plus exigeant mais plus durable, d’un partenariat entre égaux (Chtatou, 2019, 12 juillet).
La refondation du partenariat franco-marocain amorcée en 2024 constitue, à cet égard, une opportunité historique qu’il appartient aux dirigeants et aux sociétés des deux pays de saisir avec ambition et clairvoyance. L’enjeu dépasse les deux pays : c’est la possibilité d’un nouveau modèle de coopération entre le Nord et le Sud, fondé sur la confiance, la réciprocité et une vision commune de la stabilité et du développement, qui est en jeu.
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