OPINIONS

La poudrière sahélienne : insurrections touarègues, expansion djihadiste et réseaux criminels dans la lutte pour une frontière fragmentée

Dr. Mohamed Chtatou

Introduction

S’étendant des côtes atlantiques de la Mauritanie aux abords arides de la mer Rouge, le Sahel est devenu l’une des lignes de faille géopolitiques les plus instables du XXIe siècle. Longtemps considérée comme une simple ceinture écologique de transition entre le Sahara et l’Afrique subsaharienne, la région est désormais le théâtre de crises imbriquées où griefs ethniques, insurrection djihadiste, criminalité organisée, dégradation environnementale, coups d’État militaires et rivalités entre grandes puissances convergent en un seul système d’insécurité, mutuellement renforçant. L’ampleur de cette convergence est difficile à surestimer : l’Indice mondial du terrorisme 2025 confirme que le Sahel est devenu l’épicentre mondial du terrorisme, représentant plus de la moitié de l’ensemble des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024, le nombre de morts liées aux conflits dans la région ayant dépassé pour la première fois les 25 000, un record depuis la création de l’indice (Institute for Economics and Peace, cité dans The Africa Report, 2025). De tels chiffres situent le Sahel non pas comme une préoccupation sécuritaire périphérique, mais comme le théâtre central de la guerre irrégulière contemporaine.

Parmi les acteurs les plus déterminants de ce paysage figurent les mouvements séparatistes touaregs qui revendiquent autonomie ou indépendance vis-à-vis d’États postcoloniaux centralisés, les organisations djihadistes affiliées à Al-Qaïda et à l’État islamique, ainsi que des réseaux de trafic de plus en plus sophistiqués acheminant drogues, armes, migrants, carburant et or à travers des couloirs désertiques largement dépourvus de contrôle policier. Ces acteurs n’opèrent pas de manière isolée, et leurs intérêts ne sont pas toujours opposés. Les alliances se déplacent au gré des calculs locaux d’intérêt, de parenté et d’opportunité, produisant un environnement conflictuel d’une fluidité extraordinaire, dans lequel les frontières entre insurrection politique, militantisme religieux et entreprise criminelle sont devenues poreuses, et par endroits indiscernables.

Comprendre la crise sahélienne exige donc de dépasser les récits qui réduisent les troubles de la région au seul extrémisme religieux. Au fond, la crise est politique et institutionnelle : elle reflète l’incapacité persistante des États postcoloniaux à intégrer les populations périphériques, à projeter une autorité crédible au-delà des centres urbains, et à bâtir des structures de gouvernance capables d’offrir sécurité, justice et opportunités économiques à des communautés historiquement marginalisées. Cet essai soutient que le vide de gouvernance qui en résulte a permis à des acteurs non étatiques — séparatistes, djihadistes et criminels confondus — de se positionner comme des fournisseurs alternatifs de protection et d’ordre, approfondissant une crise dont la résolution dépend moins des victoires militaires que de la reconstruction d’une souveraineté étatique légitime.

Le défi analytique que pose le Sahel ne consiste donc pas simplement à dénombrer les acteurs armés, mais à retracer les relations qui les unissent. Les mouvements séparatistes, les organisations djihadistes et les réseaux criminels sont fréquemment traités, dans le discours politique, comme des catégories distinctes appelant des instruments de réponse séparés — la négociation politique pour les premiers, la lutte antiterroriste militaire pour les seconds, et la répression policière ou l’interdiction pour les troisièmes. Or, les données empiriques rassemblées dans cet essai suggèrent qu’une telle séparation catégorielle occulte plus qu’elle ne révèle. Des combattants passent des rangs séparatistes aux rangs djihadistes selon des calculs changeants de protection et d’opportunité ; les organisations djihadistes financent leurs projets de gouvernance par les mêmes corridors de trafic qu’empruntent des entrepreneurs purement criminels ; et les acteurs criminels, à leur tour, dépendent du contrôle territorial qu’assurent les insurgés armés pour acheminer leurs marchandises en sécurité. Tout cadre politique qui traiterait ces trois dimensions de manière isolée risquerait de sous-estimer la résilience adaptative de l’ensemble du système.

L’analyse se déploie de manière thématique : des racines coloniales de la fragilité étatique à la question touarègue et à la montée de la gouvernance djihadiste, en passant par les économies criminelles qui financent les acteurs armés, les coups d’État qui ont refaçonné la politique régionale, les puissances étrangères en concurrence pour l’influence, les pressions climatiques qui aggravent les tensions existantes, et enfin la diffusion géographique de l’insécurité vers la côte ouest-africaine.

Héritages coloniaux et fragilité de la formation étatique

Les racines de l’instabilité sahélienne contemporaine résident en partie, quoique non exclusivement, dans le partage colonial de l’Afrique. Les administrations européennes ont tracé des frontières faisant peu de cas des réalités ethniques, linguistiques et économiques préexistantes, scindant des communautés nomades et semi-nomades entre des juridictions nouvelles et largement arbitraires. Les populations touarègues, dont les zones traditionnelles de mobilité et d’autorité s’étendaient sur ce qui allait devenir le Mali, le Niger, l’Algérie, la Libye et le Burkina Faso, virent leurs schémas circulatoires d’échange, de pâturage et de gouvernance perturbés par des frontières qui n’avaient guère de sens sur le terrain, tout en devenant l’ossature fixe de la souveraineté postcoloniale.

L’indépendance n’a pas résolu ce décalage structurel ; à bien des égards, elle l’a enraciné davantage. Les gouvernements qui héritèrent de l’architecture administrative coloniale française conservèrent des structures fortement centralisées, orientées vers les capitales méridionales, riveraines ou côtières, tandis que les périphéries nordiques et désertiques recevaient un investissement disproportionnellement limité en infrastructures, éducation, santé et représentation politique. Cette asymétrie fut aggravée par les sécheresses successives des années 1970 et 1980, qui dévastèrent les économies pastorales à travers le Sahel et accélérèrent l’exode rural, la pauvreté chronique et le ressentiment envers des autorités centrales perçues comme indifférentes, voire extractives (Africa at LSE, 2022). Ces inégalités structurelles créèrent des griefs durables qui allaient réapparaître, par vagues successives, sous forme de rébellion armée.

Il convient de noter que l’héritage colonial ne saurait, à lui seul, expliquer la persistance de l’instabilité ; les choix de gouvernance postcoloniale, les logiques de captation par les élites et la militarisation des réponses étatiques aux troubles périphériques ont aggravé plutôt que corrigé ces distorsions initiales. Néanmoins, la logique spatiale de la marginalisation établie durant la période coloniale — la concentration des capacités étatiques dans une poignée de centres urbains entourés de vastes arrière-pays faiblement administrés — demeure un trait structurant de la géographie politique de la région, et contribue à expliquer pourquoi les acteurs armés non étatiques, séparatistes ou djihadistes, ont trouvé un terrain si fertile dans les mêmes zones périphériques, génération après génération.

La question touarègue

Les Touaregs ont mené des soulèvements répétés depuis au moins 1916, lorsque la révolte de Kaocen contesta l’autorité coloniale française dans ce qui est aujourd’hui le Niger, suivie d’insurrections successives en 1962-64 (l’Alfellaga), 1990-95 et 2007-09, chacune s’achevant par des accords négociés qui furent par la suite laissés inappliqués, ou seulement partiellement honorés, par les gouvernements centraux (Historia Scripta, 2024). Ce cycle récurrent de rébellion et d’accommodement inabouti est essentiel pour comprendre pourquoi la question touarègue résiste à toute résolution définitive : chaque cycle de conflit a été suivi d’accords de paix promettant décentralisation, investissement en développement et intégration des combattants au sein des armées nationales, promesses qui se sont éteintes une fois la menace sécuritaire immédiate écartée.

L’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011 modifia fondamentalement l’équilibre régional des forces. Des milliers de combattants touaregs ayant servi dans les forces de Kadhafi rentrèrent dans le nord du Mali munis d’armements lourds et d’une expérience de combat acquise lors de la guerre civile libyenne, fournissant la base matérielle d’une rébellion d’une intensité inédite (Historia Scripta, 2024). Le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), formé en 2011 dans le but explicite d’unir les factions touarègues fragmentées sous une seule bannière, lança en janvier 2012 des offensives contre les garnisons provinciales de la région de Kidal, s’emparant rapidement des trois plus grandes villes du nord du Mali — Kidal, Gao et Tombouctou — en l’espace de quelques jours (Wikipédia, 2026, s’appuyant sur des rapports contemporains). Aggravant la crise, la déroute de l’armée malienne face à cette offensive déclencha, le 22 mars 2012, un coup d’État qui renversa le président élu Amadou Toumani Touré, déstabilisant davantage l’État précisément au moment où ses territoires du nord étaient envahis.

Le 6 avril 2012, le MNLA proclama l’État indépendant de l’Azawad, qualifiant le Mali d’« État anarchique » incapable de sécuriser son propre territoire (Geopolitical Monitor, 2025). Ce projet nationaliste s’avéra toutefois de courte durée. La fragmentation interne des factions touarègues — en particulier l’émergence, en 2012, de l’organisation rivale d’Iyad ag Ghali, Ansar Dine, qui recruta parmi les Touaregs Ifoghas et poursuivit un agenda explicitement islamiste plutôt que nationaliste-laïque — mina l’unité fragile que le MNLA avait cherché à construire (Clingendael Institute, 2015). Des recherches appliquant la théorie de la mobilisation des ressources au soulèvement de 2012 démontrent qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et Ansar Dine ne se contentèrent pas de concurrencer le MNLA, mais s’approprièrent activement ses ressources morales et socio-organisationnelles : ils offrirent un projet politique alternatif pour l’Azawad, scellèrent des alliances par des mariages au sein des familles du nord, et étendirent de nouveaux réseaux de trafic que le MNLA n’avait pas eu la capacité de construire (Paradela-López et Jima-González, 2024). Les organisations djihadistes s’enracinèrent en outre en proposant des programmes d’assistance sociale qui les intégrèrent aux structures communautaires locales, stratégie qui s’avéra nettement plus durable que le simple appel nationaliste du MNLA (Paradela-López et Jima-González, 2024).

La conséquence fut une éclipse rapide du projet nationaliste par des organisations djihadistes mieux dotées en ressources, davantage connectées à des réseaux transnationaux et plus cohérentes sur le plan idéologique, fragmentant le nord du Mali en sphères d’influence concurrentes plutôt que de le consolider sous une autorité séparatiste unique. Les travaux consacrés au rôle du Mouvement national de libération de l’Azawad dans la crise malienne plus large soulignent que le « facteur touareg » demeure analytiquement indispensable, même si l’attention internationale s’est massivement déplacée vers les opérations anti-djihadistes, car les griefs sous-jacents relatifs à l’identité, à la décentralisation et à la répartition des ressources qui animaient la rébellion du MNLA n’ont jamais été résolus et continuent de façonner les calculs politiques des communautés du nord (African Security Review, 2013). Des recherches quantitatives sur la relation entre identité ethnique et participation au conflit lors de la rébellion de 2012 soulignent de même que le soulèvement ne saurait être réduit à l’idéologie djihadiste, puisqu’il constitua initialement, et fondamentalement, une mobilisation nationaliste enracinée dans des décennies d’exclusion perçue de l’État malien (ScienceDirect, 2022). La question touarègue demeure donc, en somme, un différend non résolu portant sur la souveraineté, la décentralisation et la répartition équitable des ressources, plutôt qu’un phénomène purement séparatiste ou purement religieux ; toute paix durable dans le nord du Mali devra s’attaquer à ces griefs politiques sous-jacents plutôt que de traiter la mobilisation touarègue comme un simple problème sécuritaire ou antiterroriste.

L’essor des insurrections djihadistes et de la gouvernance de l’ombre

La violence djihadiste a fondamentalement transformé le paysage stratégique du Sahel au cours de la dernière décennie. Les organisations affiliées à Al-Qaïda et à l’État islamique se sont développées non pas essentiellement par le recrutement idéologique, mais en exploitant des griefs locaux laissés sans réponse par des États fragiles, en s’enracinant au sein des communautés comme fournisseurs alternatifs de protection, de résolution des conflits, de fiscalité et de services sociaux rudimentaires (Middle East Institute, 2026). Cette stratégie de gouvernance, plutôt que de simple prédation, distingue le projet djihadiste sahélien des insurrections antérieures, plus purement militaires, et contribue à expliquer sa résilience face à une pression antiterroriste soutenue.

Deux organisations dominent ce paysage : Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), fondée en 2017 en tant que regroupement de factions affiliées à Al-Qaïda, dont Ansar Dine, et la Province de l’État islamique au Sahel (ISSP), anciennement connue sous le nom d’État islamique dans le Grand Sahara. Des recherches comparatives sur la gouvernance djihadiste au sein des branches sahéliennes de l’État islamique montrent que les divergences idéologiques entre les deux organisations ne sont pas de simples postures rhétoriques, mais structurent la pratique quotidienne de la gouvernance : le JNIM, en tant qu’affilié d’Al-Qaïda, tend vers un accommodement plus pragmatique avec les autorités coutumières locales et une plus grande tolérance dans l’application de la fiscalité religieuse (zakat), tandis que l’ISSP a adopté une posture plus rigide et internationalement orientée, rejetant ce type d’adaptation locale (Oxford Academic, African Affairs, 2026). Les deux organisations partagent néanmoins des interdits fondamentaux : toute coopération avec les acteurs étatiques est prohibée et punissable, souvent de mort ; les symboles étatiques sont bannis et les institutions étatiques fermées de force ; et les chefs coutumiers locaux sont contraints soit de partir, soit de se soumettre au nouvel ordre (Oxford Academic, African Affairs, 2026).

Le JNIM s’est révélé le plus efficace des deux à transformer son ancrage local en une emprise territoriale durable. Les analyses du Critical Threats Project documentent que le JNIM a mis en place une vaste gouvernance de l’ombre à travers le Mali et le Burkina Faso, par le biais d’accords localisés, exploitant la conjonction des tensions climatiques, de la faiblesse de la gouvernance et des tensions communautaires pour s’enraciner au sein des populations rurales, tout en intensifiant les opérations contre les postes douaniers et les corridors de transport reliant l’ouest du Mali à Bamako (Critical Threats Project, 2024). L’International Crisis Group observe de même que le modèle de gouvernance le plus abouti du JNIM se trouve dans le Sahel central, où les villages sous son contrôle doivent observer des règles dérivées de son interprétation de la charia — port du voile obligatoire, interdiction des célébrations de mariage, ségrégation des sexes dans les transports —, bien que les populations rurales conservent une certaine capacité de négociation quant à l’application pratique de ces règles au niveau local (International Crisis Group, 2026). Cette capacité de conformité négociée, plutôt que de pure coercition, explique sans doute pourquoi le JNIM est parvenu à un degré d’acceptation locale durable que les insurrections purement coercitives atteignent rarement.

La stratégie organisationnelle du JNIM a également été analysée à travers un cadre criminologique de « transplantation », qui conclut que l’expansion du groupe à travers le Sahara-Sahel a reposé sur une adaptation stratégique aux conditions locales : intégration de chefs locaux au sein de sa structure de commandement, consolidation d’alliances par le mariage, fourniture de services de base et mise en place d’institutions de gouvernance fondées sur la charia, tout en capitalisant sur des facteurs d’attraction tels que la faiblesse de la présence étatique, les tensions entre éleveurs peuls et agriculteurs dogons, et les opportunités économiques offertes par l’exploitation aurifère illégale et la contrebande (Journal of Illicit Economies and Development, 2025). Ce modèle adaptatif, intimement lié à la criminalité, a permis au JNIM de recruter des combattants parmi les communautés touarègues, peules, arabes et autres, unissant sous une même bannière organisationnelle des factions armées jusque-là disparates, tout en maintenant une flexibilité opérationnelle décentralisée (HSToday, 2026).

Le modèle de gouvernance poursuivi par le JNIM et, dans une moindre mesure, l’ISSP représente une rupture délibérée avec le modèle insurrectionnel purement prédateur observé dans certains conflits africains antérieurs. Plutôt que de traiter les populations civiles uniquement comme des cibles d’extraction ou d’intimidation, les deux organisations investissent — à des degrés et avec des degrés de succès variables — dans des mécanismes de résolution des conflits, des systèmes fiscaux rudimentaires se substituant aux recettes étatiques absentes, et, dans le cas du JNIM en particulier, une tolérance négociée des coutumes locales qui lui permet d’entretenir une relation fonctionnelle avec les communautés sur plusieurs années plutôt que quelques mois. Ce modèle de gouvernance enracinée contribue à expliquer pourquoi les opérations militaires visant les commandants ou unités combattantes djihadistes, aussi réussies soient-elles tactiquement, se sont révélées insuffisantes pour déloger ces organisations : l’infrastructure sociale d’acceptation locale, d’alliances matrimoniales et de conformité négociée que le JNIM en particulier a construite persiste même lorsque des commandants individuels sont tués ou capturés, la direction se reconstituant et les opérations se poursuivant après une perturbation seulement temporaire.

L’expansion djihadiste ne s’est pas limitée au Sahel central. Depuis 2019, le JNIM a étendu ses attaques vers le littoral du golfe de Guinée, frappant des cibles en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Togo, alors même que ses dirigeants considéreraient, selon plusieurs analyses, une expansion territoriale rapide avec prudence, de crainte de fragmenter leurs propres rangs (International Crisis Group, 2026). Cette stratégie d’expansion calculée et progressive — privilégiant la cohésion organisationnelle à l’acquisition territoriale rapide — distingue le JNIM des mouvements insurgés plus ouvertement expansionnistes et contribue à expliquer sa remarquable durabilité après près d’une décennie d’opérations antiterroristes soutenues menées par les forces régionales et internationales.

Économies criminelles et réseaux de trafic

Le Sahel est devenu l’un des corridors les plus importants au monde pour le commerce illicite, statut confirmé par les évaluations successives de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). La cocaïne acheminée depuis l’Amérique latine vers les marchés européens transite de plus en plus par la région, exploitant sa position géographique que les responsables de l’ONUDC décrivent comme une escale naturelle entre la production sud-américaine et la demande européenne croissante (UN News, 2024). L’ampleur de ce trafic a connu une croissance spectaculaire : les saisies de cocaïne au Sahel sont passées d’une moyenne de 13 kilogrammes par an entre 2015 et 2020 à 1 466 kilogrammes en 2022, une centuplication que les évaluations de l’ONUDC interprètent comme la preuve d’opérations de trafic à grande échelle plutôt que d’un transit incident (ReliefWeb, 2024). Dès la mi-2023, la Mauritanie avait déjà saisi à elle seule 2,3 tonnes de cocaïne, soulignant l’accélération du rythme de ce commerce (ReliefWeb, 2024).

La résine de cannabis, provenant principalement du Maroc, demeure la drogue trafiquée à l’international la plus fréquemment saisie dans les États sahéliens, dont le Burkina Faso, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger, suivie de la cocaïne et des opioïdes pharmaceutiques détournés tels que le tramadol et la prégabaline, acheminés en quantités considérables depuis des points de fabrication et de détournement situés plus au sud, puis déplacés vers le nord à travers la région (ONUDC, 2022). Au-delà des stupéfiants, l’évaluation de la menace de la criminalité transnationale organisée de l’ONUDC recense des marchés illicites parallèles pour les armes à feu, le carburant, l’or et le trafic de migrants, notant que les chaînes d’approvisionnement régulières ont également été perturbées par la circulation de produits médicaux falsifiés à travers des circuits de distribution par ailleurs légitimes (ONUDC, 2024). Ces économies illicites imbriquées génèrent des revenus que des entrepreneurs criminels, des fonctionnaires corrompus, des intermédiaires tribaux et des groupes armés négocient de manière pragmatique entre eux, produisant une économie de la protection et du passage qui transcende le contrôle de toute organisation unique.

Le blanchiment d’argent est devenu un facteur critique de ce commerce, les trafiquants dissimulant de plus en plus leurs produits illicites par des investissements dans l’exploitation aurifère et l’immobilier, des secteurs dont l’opacité rend les flux financiers difficiles à tracer tout en conférant aux trafiquants un vernis d’activité économique légitime (ONUDC, 2024). L’ONUDC documente en outre que le trafic de drogue dans la région est facilité par des acteurs allant de l’élite politique aux dirigeants communautaires, en passant par les chefs de groupes armés eux-mêmes, permettant aux trafiquants de pénétrer plusieurs strates de l’État et d’échapper efficacement aux poursuites (ONUDC, 2024). Sur les sites d’exploitation aurifère artisanale et à petite échelle, des groupes criminels ont été documentés recourant au travail des enfants, exposant les travailleurs à des conditions d’exploitation et les enfermant dans des cycles de pauvreté par le biais d’accords de préfinancement, tandis que l’usage de cyanure et de mercure sur les sites d’extraction illégale contamine les ressources en eau et en terres à travers la région (UNIS Vienne, 2024).

Le trafic de migrants constitue une autre dimension de cet écosystème criminel, se recoupant fréquemment avec le trafic de drogue et l’exploitation sexuelle ou par le travail le long des mêmes itinéraires, utilisant les mêmes véhicules et les mêmes réseaux d’intermédiaires (ONUDC, 2023). La distinction entre insurrection politique et criminalité organisée est ainsi devenue de plus en plus difficile à soutenir analytiquement : les groupes armés, qu’il s’agisse d’organisations djihadistes ou de factions séparatistes résiduelles, financent leurs opérations en grande partie par la taxation des routes de trafic, la participation directe à la contrebande, l’enlèvement contre rançon, l’exploitation minière illégale et le racket de protection prélevé aussi bien sur le commerce licite qu’illicite. Les revenus tirés de ces marchés illicites sont réinvestis dans les armes, les véhicules et le personnel, soutenant directement la capacité opérationnelle des groupes armés à mener des attaques, tandis que les conflits persistants autour de nœuds stratégiques de trafic dans le nord du Mali, au Niger et au Tchad illustrent comment l’économie criminelle retarde activement, plutôt qu’elle n’accompagne simplement, la résolution des conflits (UNIS Vienne, 2024).

Cet enchevêtrement de la violence politique et de l’entreprise criminelle emporte d’importantes implications pour la conception des politiques publiques. Les stratégies d’interdiction fondées sur le traitement du trafic comme un simple problème répressif, dissocié de l’économie politique de l’insurrection, risquent de simplement déplacer plutôt que de réduire les flux illicites, dans la mesure où les structures d’incitation sous-jacentes — faiblesse du contrôle frontalier, fonctionnaires corruptibles et absence d’alternatives économiques licites pour les populations situées le long des corridors de trafic — demeurent inadressées. Inversement, les stratégies antiterroristes qui ignorent le financement criminel sous-tendant les opérations djihadistes ont peu de chances d’affaiblir durablement des organisations telles que le JNIM, dont la résilience dépend largement de flux de revenus persistant indépendamment de toute issue ponctuelle sur le terrain. Le cas sahélien illustre ainsi une tendance plus large documentée dans d’autres contextes d’États fragiles : la criminalité organisée et l’insurrection politique, loin de représenter des menaces concurrentes à traiter séquentiellement, forment un système unique et mutuellement renforçant, dont les composantes doivent être combattues simultanément pour espérer réduire l’une ou l’autre de manière significative.

États faibles, coups d’État militaires et déficits de gouvernance

La faiblesse institutionnelle demeure, sans doute, le trait le plus déterminant de la crise sahélienne. Dans les États les plus touchés de la région, les gouvernements n’exercent une autorité administrative effective que sur les grands centres urbains, laissant de vastes territoires ruraux en dehors de tout contrôle étatique significatif. Les citoyens de ces zones périphériques rencontrent typiquement l’État avant tout par le biais des forces de sécurité plutôt que par les services publics, un schéma qui a historiquement engendré du ressentiment et, dans certains cas, une coopération active avec des acteurs armés non étatiques offrant des formes d’ordre plus prévisibles et localement réactives.

Cette fragilité institutionnelle s’est manifestée le plus visiblement par une vague de coups d’État militaires qui a refaçonné la politique régionale entre 2020 et 2023. Le Mali connut deux coups d’État en succession rapide — août 2020 et mai 2021 —, le second remplaçant un gouvernement civil de transition par un régime militaire direct sous le colonel Assimi Goïta (Fonds monétaire international, 2024). Le Burkina Faso suivit avec des coups d’État en janvier et septembre 2022, le second portant au pouvoir le capitaine Ibrahim Traoré après qu’il eut accusé son prédécesseur, Paul-Henri Damiba, d’avoir échoué à endiguer la détérioration de la situation terroriste (Harvard International Review, 2025). Le coup d’État au Niger survint en juillet 2023, remarquable à la fois parce qu’il évinça ce qui était considéré comme le dernier partenaire sécuritaire fiable de la France dans la région, et parce que la situation sécuritaire du Niger avait auparavant été relativement moins grave que celle du Mali ou du Burkina Faso (Fonds monétaire international, 2024).

Il convient de noter que la vague de coups d’État qui a balayé le Sahel central ne s’est pas produite isolément du schéma continental plus large d’intervention militaire documenté au cours de la même période, des putschs parallèles en Guinée (2021), au Gabon (2023), ainsi que des ruptures constitutionnelles au Tchad et au Soudan témoignant d’une érosion régionale du contrôle civil sur les institutions armées (ACCORD, 2024). Des recherches comparatives sur les transitions politiques suggèrent que les difficultés économiques accroissent sensiblement la probabilité de coups d’État, établissant des parallèles avec des épisodes historiques d’intervention militaire lors de récessions économiques en Amérique latine et ailleurs, et notant que le mécontentement populaire face à la mauvaise gestion des fonds publics précède fréquemment, et légitime aux yeux de segments importants de la population, l’intervention d’officiers militaires se présentant comme les sauveurs de la nation (ACCORD, 2024). Ce schéma de tolérance populaire, et dans certains cas d’accueil favorable, à l’égard de l’intervention militaire complique les efforts extérieurs visant à rétablir l’ordre constitutionnel, de tels efforts risquant d’être perçus localement comme la défense réflexe d’un statu quo discrédité plutôt que comme un soutien de principe à la gouvernance démocratique.

L’analyse de l’OCDE attribue ces putschs successifs à une logique structurelle commune aux trois pays : une colère populaire croissante face à l’insécurité et à la corruption, une confiance publique élevée dans les institutions militaires par rapport à une politique civile discréditée, et un sentiment généralisé que les gouvernements démocratiquement élus avaient échoué à contenir la menace djihadiste (OCDE, 2024 ; The Africa Report, 2025). Les difficultés économiques aggravèrent davantage ces griefs, la dette publique du Niger passant de six à neuf milliards de dollars entre 2020 et 2023, alors même que le pays se classait près du bas de l’Indice de développement humain et que plus de la moitié de sa population vivait sous le seuil de pauvreté (Arab Center Washington DC, 2023).

Les dividendes sécuritaires promis par ces juntes ne se sont toutefois guère matérialisés. Les gouvernements militaires post-coup au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont privilégié la survie du régime et l’expulsion des partenaires sécuritaires occidentaux au détriment d’une réforme institutionnelle durable, alors même que les décès liés au terrorisme ont continué d’augmenter fortement dans plusieurs de ces États (Horn Institute, 2025). Les travaux consacrés à la vague de coups d’État africaine plus large — incluant le Soudan aux côtés du trio sahélien — constatent que les juntes ayant initialement expulsé leurs partenaires antiterroristes étrangers au nom de la souveraineté ont ensuite présidé à un effritement de l’autorité étatique, à des crises humanitaires s’aggravant, et dans certains cas à un véritable revers militaire face aux insurrections mêmes qu’elles promettaient de vaincre (Horn Institute, 2025). Les élections promises à répétition par ces gouvernements de transition ont été reportées ou purement et simplement abandonnées ; la junte malienne, par exemple, proposa un calendrier de transition de cinq ans qui suscita la condamnation soutenue des partis d’opposition (Harvard International Review, 2025). Le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont formellement retirés de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en janvier 2025, formant à la place l’Alliance des États du Sahel et adoptant une orientation politique explicitement souverainiste et anti-occidentale, alors même que les conditions sécuritaires sur l’ensemble du territoire de l’alliance ont continué de se détériorer plutôt que de s’améliorer (International Crisis Group, 2025).

Puissances étrangères et compétition géopolitique

Le Sahel est devenu une arène de compétition internationale croissante, où le retrait d’une puissance étrangère a créé un espace pour l’entrée assertive d’autres. L’engagement militaire de la France, débutant avec l’opération Serval en 2013 pour stopper une avancée djihadiste vers Bamako et s’étendant à la mission de plus long terme Barkhane à partir de 2014, déploya à son apogée environ 5 000 soldats à travers cinq États sahéliens (Universidad de Navarra, 2025). Barkhane obtint des succès tactiques, notamment l’élimination de commandants djihadistes de haut rang et la perturbation de réseaux insurgés, mais s’avéra incapable de stabiliser durablement la région, et ses coûts financiers et humains — conjugués à une détérioration marquée du soutien de l’opinion publique française après 2021 — créèrent une pression croissante pour le retrait (Center for Strategic and International Studies, 2025).

Cette pression culmina dans un désengagement français directement précipité par les ruptures politiques consécutives aux coups d’État de 2020 et 2021 au Mali. Les relations entre Paris et la junte malienne s’effondrèrent lorsque la nouvelle direction invita des contractants militaires privés russes, le groupe Wagner, à servir de partenaire sécuritaire alternatif en remplacement des forces françaises en cours de retrait (Universidad de Navarra, 2025). La France retira formellement ses dernières troupes du Mali en août 2022, et le président Emmanuel Macron déclara la fin formelle de l’opération Barkhane en novembre de la même année (International Institute for Strategic Studies, 2022). Le schéma se répéta au Burkina Faso et au Niger, où des juntes post-coup exigèrent de même le départ des forces françaises, aboutissant à l’effondrement quasi total de la présence militaire française à travers son ancienne sphère d’influence sahélienne d’ici 2025 (Georgetown Journal of International Affairs, 2025).

La Russie s’est employée délibérément à combler le vide qui en résulte. Le groupe Wagner, puis sa structure successeure intégrée à l’État, connue sous le nom d’Africa Corps, a déployé des forces mercenaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, offrant aux juntes en difficulté une assistance militaire, des fournitures d’armes et un soutien de propagande, sans les conditions relatives aux droits humains ou à la gouvernance démocratique historiquement attachées à l’assistance occidentale (Counter Extremism Project, 2025). L’analyse de cette transition suggère qu’elle représente moins une réforme substantielle qu’un exercice de changement de marque : les reportages de DefenceWeb sur le passage de Wagner à Africa Corps notent une continuité dans les opérations conjointes avec les forces armées nationales, des schémas similaires de violations des droits humains documentées, et un accès continu, quoique opaque, aux équipements militaires maliens capturés, même si Moscou, par l’entremise de son ministère de la Défense, exerce désormais un contrôle institutionnel direct accru (DefenceWeb, 2026). L’intérêt stratégique de la Russie dépasse la simple fourniture de sécurité et englobe l’accès à l’or, à l’uranium et à d’autres ressources naturelles précieuses que les juntes sahéliennes ont offertes en échange d’un soutien militaire (Universidad de Navarra, 2025).

Le bilan empirique de ce partenariat sécuritaire russe offre peu de preuves d’une amélioration des résultats. Les travaux consacrés aux opérations sahéliennes de Wagner concluent que la présence du groupe a fait relativement peu pour améliorer la sécurité régionale, malgré son utilité politique pour des régimes assiégés, reflétant un schéma déjà observé lors des engagements antérieurs de Wagner en République centrafricaine, où le groupe obtint un levier politique sur le gouvernement hôte mais livra des dividendes sécuritaires ambigus (Georgetown Journal of International Affairs, 2025). Au-delà de la France et de la Russie, la Turquie, les États du Golfe, la Chine, les États-Unis, l’Algérie et le Maroc ont chacun renforcé leur engagement diplomatique, économique ou sécuritaire dans différentes parties de la région, reflétant une compétition d’influence de plus en plus multipolaire qui, tout bien considéré, a renforcé plutôt que réduit la polarisation politique et la prolifération de sphères d’influence concurrentes sur le territoire sahélien (Universidad de Navarra, 2025).

Le changement climatique comme multiplicateur de conflits

La dégradation environnementale intensifie considérablement les tensions déjà engendrées par la faiblesse de la gouvernance et la compétition armée à travers le Sahel. Les températures dans la région augmentent à un rythme environ 1,5 fois supérieur à la moyenne mondiale, avec des projections indiquant des hausses de deux à plus de quatre degrés Celsius d’ici 2080, tandis que le Niger perd à lui seul environ 100 000 à 120 000 hectares de terres arables chaque année en raison de l’érosion des sols et de la désertification (International Rescue Committee, 2023). Ces pressions climatiques se traduisent directement par une compétition pour les ressources : à mesure que les sécheresses s’intensifient et que les pâturages se rétrécissent, les communautés agricoles sédentaires perçoivent de plus en plus le déplacement saisonnier des éleveurs sur leurs terres comme une menace existentielle pour la sécurité de leurs récoltes, tandis que les pasteurs, confrontés à la perte de leurs routes de transhumance traditionnelles, sont contraints d’empiéter davantage sur les terres agricoles à la recherche de subsistance pour leurs troupeaux (Africa at LSE, 2022).

Cette dynamique a engendré une violence croissante entre communautés agricoles et pastorales à travers le Mali, le Niger et le nord du Nigeria, des affrontements documentés entre communautés pastorales peules et communautés agricoles dogon ou bambara au Mali ayant coûté bien plus d’une centaine de vies en une seule année, avant même de tenir compte des schémas régionaux plus larges de violence communautaire (Global Community Engagement and Resilience Fund, 2022). Il convient toutefois d’éviter les cadrages déterministes traitant le changement climatique comme une cause directe du conflit ; la littérature empirique caractérise systématiquement le stress environnemental comme un multiplicateur de menace plutôt que comme un facteur premier, qui interagit avec les vulnérabilités structurelles préexistantes — faiblesse des capacités étatiques, tensions ethniques et marginalisation économique — et les intensifie, plutôt qu’il n’engendre la violence indépendamment de ces conditions politiques (Kwaghe International Journal of Arts, Humanities and Religious Studies, 2025). Certains travaux vont plus loin, mettant en garde contre le fait que le cadre dominant du « conflit climatique », consolidé par le discours du Programme des Nations unies pour l’environnement et du Conseil de sécurité durant les années 2010, risque d’occulter l’économie politique sous-jacente de la violence sahélienne — y compris les questions de classe et de contrôle des ressources parmi les élites pastorales — en attribuant principalement à des causes climatiques ce qui relève en réalité de luttes pour le pouvoir social et économique (Tricontinental, 2026).

Les organisations djihadistes se sont révélées habiles à exploiter ces lignes de fracture d’origine environnementale à des fins de recrutement, se positionnant comme arbitres ou protecteurs dans des différends portant sur l’accès à la terre et à l’eau que les institutions étatiques se sont révélées incapables ou peu désireuses de résoudre équitablement. La croissance démographique aggrave davantage ces pressions : le Sahel possède l’une des populations les plus jeunes et à la croissance la plus rapide au monde, une réalité démographique qui, en l’absence d’une génération substantielle d’emplois, continue de fournir aux organisations djihadistes, criminelles et séparatistes un vivier de recrues jeunes et économiquement marginalisées (International Rescue Committee, 2023).

La géographie changeante de l’insécurité

La violence autrefois concentrée essentiellement dans le nord du Mali s’est progressivement diffusée vers le sud et vers l’est, à travers l’ensemble de la région. L’Indice mondial du terrorisme 2025 confirme que le Sahel représente désormais plus de la moitié de l’ensemble des décès liés au terrorisme dans le monde, le Burkina Faso, le Mali et le Niger dominant la liste des dix pays les plus touchés par le terrorisme, alors même que les décès liés au terrorisme en Afrique subsaharienne hors Sahel sont tombés à leur niveau le plus bas depuis 2016 (Institute for Economics and Peace, 2026). Le Burkina Faso concentrait à lui seul environ un cinquième de l’ensemble des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024, malgré une baisse annuelle des attaques et des pertes humaines, tandis que le Niger enregistra la plus forte hausse mondiale de décès liés au terrorisme cette année-là, une augmentation de 94 % pour atteindre 930 décès, la violence s’intensifiant le long de ses frontières partagées avec le Mali et le Burkina Faso (The Africa Report, 2025).

Cette diffusion géographique ne relève pas du hasard, mais reflète des choix stratégiques délibérés des principales organisations djihadistes de la région. L’extension des opérations du JNIM vers la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo depuis 2019 représente une expansion calculée, quoique prudente, vers le littoral du golfe de Guinée, alors même que la direction du JNIM freinerait, selon plusieurs sources, le rythme de cette expansion par crainte qu’une acquisition territoriale trop rapide ne fragmente la cohésion interne du mouvement (International Crisis Group, 2026). L’échec de justesse d’une tentative de coup d’État au Bénin en 2025 — pays longtemps considéré comme une exception démocratique relativement stable dans la région — illustre à quel point l’instabilité associée à la ceinture de coups d’État sahélienne a commencé à menacer des États côtiers auparavant préservés (Dialogue Initiatives, 2025).

La crise sahélienne a par conséquent évolué : d’une insurrection régionale initialement confinée aux frontières d’un seul État fragile, elle est devenue un défi sécuritaire continental impliquant la stabilité politique du littoral atlantique de l’Afrique de l’Ouest, du bassin du lac Tchad et, indirectement, les dynamiques migratoires et sécuritaires s’étendant vers l’Europe et le bassin méditerranéen plus large. Cette trajectoire souligne que des réponses politiques confinées à un seul théâtre national ont peu de chances de répondre à une crise dont la logique est désormais explicitement transnationale.

Repenser la sécurité : vers la légitimité institutionnelle

L’ensemble des données examinées dans cet essai indique clairement que les réponses purement militaires ont, à maintes reprises, démontré leurs limites au Sahel. Les succès tactiques de l’opération Barkhane dans l’élimination de commandants djihadistes et la perturbation de réseaux spécifiques ne se sont pas traduits par une stabilisation durable, tout comme le partenariat sécuritaire russe qui lui a succédé n’est pas parvenu, selon la plupart des données disponibles, à améliorer ce bilan, malgré des conditions de gouvernance nettement moins nombreuses attachées à son assistance (Georgetown Journal of International Affairs, 2025). Ce constat suggère que le déficit fondamental de la sécurité sahélienne n’est pas d’abord une question de capacité militaire, mais de légitimité politique.

Une stabilisation à long terme exigera la reconstruction de la légitimité étatique à travers des structures de gouvernance véritablement inclusives, une participation locale significative aux processus décisionnels, une réforme judiciaire capable de s’attaquer à la corruption et à l’impunité, ainsi qu’un investissement soutenu dans l’éducation, les infrastructures et les opportunités économiques pour des populations périphériques historiquement marginalisées, y compris les communautés touarègues, peules et autres dont les griefs ont été exploités à plusieurs reprises tant par la mobilisation séparatiste que djihadiste. Les mécanismes traditionnels de résolution des conflits, les autorités coutumières locales et les processus de dialogue communautaire — ces institutions mêmes que les organisations djihadistes ont souvent supplantées précisément parce que les États les avaient négligées — devraient être intégrés en complément, plutôt qu’en remplacement, des stratégies de sécurité nationale.

La coopération régionale entre les États sahéliens, même au cœur de la présente période d’éloignement entre l’Alliance des États du Sahel et la CEDEAO, demeure indispensable, notamment en matière de gestion des frontières, de partage du renseignement et d’initiatives de développement coordonnées, qu’aucun État seul ne saurait entreprendre unilatéralement compte tenu de la nature intrinsèquement transfrontalière des routes de trafic et de la mobilité djihadiste. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO et leur virage vers un partenariat sécuritaire russe n’ont pas, selon les données examinées ici, produit les dividendes sécuritaires promis par leurs juntes ; les décès liés au terrorisme et la contestation territoriale ont au contraire continué de s’aggraver sur l’ensemble du territoire de l’alliance (International Crisis Group, 2025 ; Horn Institute, 2025). Cela suggère que, quelle que soit la configuration politique qui gouvernera in fine la région, les gains sécuritaires dépendront bien davantage du contenu substantiel de la réforme de la gouvernance que de l’identité du partenaire extérieur choisi pour fournir une assistance militaire.

Conclusion

Le Sahel n’affronte pas simplement une vague de terrorisme ; il traverse une crise profonde et multidimensionnelle de l’ordre politique. Les aspirations touarègues à l’autonomie et à la reconnaissance, les insurrections djihadistes poursuivant une gouvernance de l’ombre, les économies criminelles couvrant drogues, or et trafic d’êtres humains, le stress environnemental agissant comme multiplicateur de menace, et des institutions fragiles et sujettes aux coups d’État interagissent au sein d’un écosystème d’insécurité complexe qui échappe à toute solution militaire simple. Chaque élément examiné dans cet essai — depuis les griefs non résolus sous-tendant la rébellion touarègue de 2012, en passant par les stratégies de gouvernance concurrentes mais adaptatives du JNIM et de l’ISSP, les économies criminelles qui financent des acteurs armés de toutes obédiences idéologiques, les coups d’État qui ont refaçonné la politique régionale sans améliorer la sécurité, jusqu’à la compétition géopolitique entre la France, la Russie et d’autres puissances étrangères — renforce une conclusion unique et sous-jacente : la crise est fondamentalement politique plutôt qu’étroitement militaire.

L’avenir de la région dépendra bien moins des victoires sur le champ de bataille, qu’elles soient remportées par des forces françaises, sahéliennes ou soutenues par la Russie, que de la capacité des gouvernements — quelle que soit la configuration politique qui les incarne in fine — à reconstruire des institutions légitimes capables d’offrir justice, sécurité et opportunités économiques à des populations marginalisées depuis des générations. À défaut d’une telle transformation, le Sahel demeurera une poudrière géopolitique dont l’instabilité se répercutera bien au-delà de la région elle-même, façonnant les flux migratoires vers l’Europe, alimentant la criminalité organisée transnationale, et continuant d’attirer l’attention concurrentielle des grandes et moyennes puissances. Les enjeux de la résolution, ou de l’échec de la résolution, de cette crise dépassent largement les frontières de tout État sahélien pris isolément.

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