Mali: laborieuse refondation de l’Etat au Sahel

Abdoulah ATTAYOUB
Abdoulahi ATTAYOUB

Depuis le coup d’Etat du mois d’août dernier, le Mali traverse une nouvelle phase de son inexorable cheminement vers la décomposition de l’Etat post colonial. Les errements de l’ancien Président de la République, Ibrahim Boubacar Keita, ont fini par rendre inéluctable la reprise des affaires par une Armée aux prises avec une situation sécuritaire qui ne pouvait laisser perdurer la gabegie installée à tous les niveaux du système.

La mal gouvernance et la pression de plus en plus intenable des jihadistes ont mis le pays dans une situation qui pose indéniablement la question de sa capacité à y survire. Situation qui tient à la difficulté de la classe politique, des élites et même de la Communauté internationale à prendre en compte les vrais problèmes auxquels il faudrait apporter des solutions afin d’espérer stabiliser le pays et le mettre en capacité de faire face à l’adversité. Parmi ces problèmes, l’Azawad est sans conteste la question centrale qui interroge sur la gouvernance et la forme de l’Etat qui permettraient un vivre ensemble dans lequel tous les Maliens se reconnaitraient et se sentiraient respectés dans leur diversité.

La question des rapports entre le Nord et le Sud du Mali se pose depuis la création du pays et les différentes rebellions de l’Azawad ont régulièrement mis sur la table un débat que les élites ont toujours  travesti voire ignoré .Le Mali dans sa dimension actuelle s’est construit avec les moyens institutionnels légués par l’administration coloniale française. Il s’est structuré au Sud autour d’une seule de ses composantes ethnoculturelles, les autres étant aux mieux satellisées ou tout simplement ignorées. Cette réalité constitue la grille d’analyse dont découlent les autres difficultés qui hypothèquent aujourd’hui la survie du pays.

Une régionalisation intégrale ou l’instauration d’un système fédéral constitue l’issue incontournable pour tenter de sauver le pays et promouvoir un vivre ensemble apaisé et propice à l’épanouissement de tous les citoyens.

Pour participer à la refondation de l’État malien, l’Azawad devrait œuvrer davantage à son unité et consolider son maillage administratif et sécuritaire. A travers cette dynamique et la clarté de leur agenda politique, les Mouvements du Nord apporteraient ainsi une réelle contribution à la construction de nouvelles instituons républicaines.

La participation aux instances de la transition actuelle constitue de ce fait un véritable levier afin d’instaurer un climat de confiance et travailler à désamorcer les appréhensions de certains concernant les accords d’Alger. Encore faut-il que ces accords soient pleinement assumés et défendus par les représentants des Mouvements au sein de ces instances. En effet, l’expérience de ces derniers mois a troublé plus d’un observateur sur la disparition de « l’Azawad » dans le discours de certains comme si cela devenait le prix à payer pour être accepté dans les cercles du Pouvoir. Cette attitude a considérablement brouillé le message politique et affaibli la cohérence de l’agenda politique des Mouvements.

Les assurances qu’aurait données le nouveau président de la transition quant aux respect des engagements du Mali devraient convaincre les représentants des Mouvements au sein de la transition qu’ils ne pourront être réellement utiles que s’ils continuent à expliquer et défendre l’engagement politique qui les a amenés à ces responsabilités.

Parmi les sujets délaissés, la situation des réfugiés qui semblent oubliés et abandonnés à eux-mêmes depuis plus de 10 ans. Ni l’Etat malien ni les Mouvements ne montrent un quelconque empressement à les voir revenir dans leurs territoires d’origine.

Les idées généralement prêtées à Chogbuel Maiga, pressenti pour être le prochain premier ministre de la transition, n’augurent pas de lendemains paisibles s’il s’avisait de les mettre en pratique. Le Mali risque de connaître l’effet inverse de celui qu’il pourrait espérer. C’est en effet toujours « le terrain qui commande ». Choguel Maiga, personnage souvent considéré comme sulfureux, devrait rassurer sur sa capacité à endosser les habits d’un faiseur de paix soucieux de l’unité et de la cohésion du pays.

Par ailleurs, il serait illusoire de croire que le départ de la France aboutirait à une situation plus favorable au maintien du statu quo postcolonial. Certains extrémistes, militants d’un panafricanisme étriqué, continuent à répandre un discours de haine qui entretient un climat de tension dont le pays, et le Sahel en général, n’ont pas besoin. Le « Mali un et indivisible » ne pourra se bâtir de manière pertinente et durable qu’avec l’adhésion librement consentie de toutes les communautés à un récit national partagé. Le temps où des politiques décident de la vie ou de la mort de populations dont ils ignorent tout est désormais révolu. Ce déséquilibre institutionnalisé entre les communautés ethnoculturelles constitue la principale porte d’entrée de tous les malheurs qui frappent le Sahel .

La naïveté de certains Maliens, nourrie par le laxisme voire le cynisme de la communauté internationale continue à enfoncer ce pays dans une impasse dont il ne pourra sortir avec des incantations mythiques sur une Histoire fantasmée. Histoire que l’on cherche à imposer comme légitimation d’une domination que certains voudraient pérenniser et qui n’est en réalité qu’une conséquence du dispositif postcolonial qui a bénéficié, au minimum, de la bienveillance de l’ancienne puissance coloniale.

Ceux qui comptent sur l’étranger pour  « nettoyer » le pays et vivre en paix dans le Mali de leurs rêves devraient se rendre à l’évidence et accepter que la solution soit d’abord à rechercher entre Maliens. Aucune force étrangère ne pourra imposer durablement un ordre injuste. Ce temps est également désormais révolu ! Si la France a un tort au Mali, c’est aussi celui de ne pas avoir voulu accompagner une refondation de l’État susceptible de répondre aux aspirations de toutes les communautés nationales.

La France aurait certainement besoin de mettre à jour ses pratiques de coopération et se rappeler qu’en arrivant au Sahel, elle avait trouvé des peuples organisés, qui aspirent encore aujourd’hui à leur dignité et à la liberté d’être les acteurs de leur avenir. Dans ses  relations avec les peuples africains, la France gagnerait à mieux tirer les leçons du passé afin de regarder l’avenir et refonder sa politique sur des bases pragmatiques réajustées aux réalités actuelles et aux nouveaux enjeux du Monde.

Les difficultés des États sahéliens, malgré le soutien de leurs partenaires internationaux, à protéger les territoires et les populations suffisent à convaincre de la nécessité d’une réorganisation administrative et d’une redistribution  des compétences devant permettre un retour définitif de la paix dans ces zones.

La multiplication de massacres et d’assassinats ciblés traduisent une certaine inadéquation des dispositifs sécuritaires actuels pour endiguer l’insécurité. La crédibilité de l’ensemble des acteurs engagés dans ces dispositifs semble désormais entamée et de nouvelles mesures s’imposent afin d’éviter le chaos total qui mettrait irrémédiablement fin à tout espoir d’une réforme consensuelle des Etats sahéliens à même de leur donner de réelles chances de survivre aux soubresauts actuels.

La confusion qui s’installe aujourd’hui au Sahel nécessite une approche audacieuse dont la finalité devrait être d’abord la sécurité des populations et le respect des aspirations légitimes des communautés. Toute considération tendant à maintenir contre vents et marées des schémas qui ont montré leurs limites sera immanquablement contre productive.

Abdoulahi ATTAYOUB  – Consultant 

Président de l’Organisation de la Diaspora Touarègue en Europe (ODTE)  

Lyon 7 juin 2021

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