À l’attention de Monsieur Le Directeur Jérôme Fenoglio et Madame Aurélie Collas de «Le Monde»
Objet : droit de réponse à l’article «Au Maroc, cent ans après la guerre du Rif, la mémoire impossible d’une rébellion qui a inspiré les mouvements d’indépendance»
Madame, Monsieur,
Nous avons pris connaissance de l’article paru le 14 juillet 2026 et signé par Madame Aurélie Collas. En notre qualité de président de l’Assemblée Mondiale Amazighe (AMA), ONG internationale qui œuvre depuis des années pour la reconnaissance des crimes commis durant la Guerre du Rif, nous avons reçu madame Aurélie Collas avec laquelle nous avons longuement discuté et à laquelle nous avons remis un fond documentaire très important. Néanmoins, l’article de madame Collas, non seulement ne mentionne pas notre interview et ignore les documents que nous lui avons remis mais en plus est tendancieux.
Aussi, nous tenons à exercer notre droit de réponse.
Nous ne contestons pas l’essentiel du récit historique que votre article rappelle avec justesse : l’importance du soulèvement d’Abdelkrim, le caractère novateur de la République des tribus confédérées du Rif, l’asymétrie du conflit, ou encore l’usage massif d’armes chimiques…
En revanche, nous sommes contraints de relever des omissions et des orientations qui faussent la perception du contentieux mémoriel tel qu’il se pose aujourd’hui. Lors de notre entretien, nous vous avons pourtant remis tout un dossier, comprenant l’ouvrage du professeur Mimoun Charqi sur les armes chimiques, ainsi que le détail des démarches que nous menons, au sein de l’Assemblée Mondiale Amazighe et du Groupe de recherche sur les armes chimiques contre le Rif.
1. Le véritable contentieux mémoriel est avec la France et l’Espagne, pas avec le Makhzen marocain
Votre article met l’accent sur un prétendu contentieux entre le Rif et le Makhzen, présentant la mémoire de la guerre comme « impossible » et « indicible » en raison d’une prétendue hostilité du pouvoir royal. Or, cette lecture est réductrice et contribue à déplacer le débat sur un terrain qui n’est pas celui des responsabilités historiques premières. Il faut rendre à César ce qui est à César. C’est grâce à Mohamed VI que le Groupe de recherche Mohamed Abdelkrim El Khattabi a pu tenir un colloque international à Al Hoceima sur l’Emir du Rif et son rôle sur la libération des pays nord-africains.
Le contentieux de la Guerre du Rif, aujourd’hui, est d’abord et avant tout un contentieux avec les États européens qui ont utilisé des armes chimiques contre les populations civiles, concrètement la France et l’Espagne [1]. C’est le cœur même du combat que mènent les associations rifaines et amazighes (berbères) depuis des décennies. C’est ce que nous avons eu l’occasion de vous exposer longuement, en vous remettant des documents attestant que des centaines de tonnes de gaz ypérite, phosgène et chloropicrine ont été larguées entre 1924 et 1926 ainsi que les effets mutagènes et cancérigènes des armes chimiques de destruction massive utilisées.
2. Le rôle du sultan Moulay Youssef : une lecture erronée et une omission juridique grave
Vous présentez le Sultan Moulay Youssef comme un soutien actif de la répression, en citant sa lettre du 4 juillet 1925 dénonçant « les hordes de l’agitateur rifain ». Mais vous omettez un élément historique capital; le Sultan de l’époque a condamné, par écrit, l’utilisation de ces armes chimiques. Voir ci-joint la copie de la note s’y jointe.
Il convient ici de rappeler une réalité juridique et politique fondamentale, ignorée dans votre récit : le Maroc était alors sous protectorat colonisation. Dans ce cadre, la personnalité juridique de l’État chérifien (l’empire chérifien marocain) était mise entre parenthèses, et le Sultan ne disposait d’aucun pouvoir autonome. Dépouillé de sa souveraineté effective, il était relégué à un rôle d’auxiliaire de l’administration coloniale, contraint de signer des dahirs (décrets) que le Résident général de la République française lui imposait. Sa présence aux côtés du maréchal Pétain sous l’Arc de triomphe en 1926 n’était pas celle d’un allié, mais celle d’un Sultan sous tutelle, instrumentalisé pour légitimer aux yeux des marocains une conquête qu’il ne maîtrisait pas.
Ce sont les gouvernements espagnols et français [2], et eux seuls, qui ont ordonné et exécuté les bombardements chimiques en particulier contre des populations civiles. En réduisant le conflit à une opposition binaire entre le Rif et le Makhzen, vous prêtez à un sultanat, sous tutelle, des capacités qu’il n’avait pas, et vous occultez la responsabilité première des puissances coloniales. C’est une erreur d’écriture qui dessert la quête de vérité historique.
3. L’avis du Pr. Dr. Mimoun Charqi : des crimes aux conséquences durables
Permettez-nous de citer ici les travaux du professeur Dr. Mimoun Charqi, auteur de l’ouvrage de référence « Armes chimiques de destruction massive sur le Rif ». Ses recherches, qui s’appuient sur des études américaines, européennes et japonaises, démontrent sans équivoque que les armes chimiques utilisées pendant la Guerre du Rif sont la cause des taux anormalement élevés de cancer dans la région.
Concernant la responsabilité du Sultan de l’époque et du Makhzen, Mimoun Charqi est clair : il ne les tient pas pour responsables des bombardements chimiques. Sa démonstration s’articule autour de trois arguments :
- D’un point de vue juridique, la France, en tant que puissance protectrice en vertu du traité de Fès de 1912, avait l’obligation légale de protéger les populations marocaines. C’est cette obligation que l’Espagne et la France ont violée en utilisant des armes chimiques de destruction massive, prohibées par le droit international, contre les civils.
- D’un point de vue factuel, la décision d’utiliser ces armes chimiques a été prise par les autorités militaires françaises (maréchal Lyautey, maréchal Pétain) et espagnoles (le roi Alfonso XIII et le général Miguel Primo de Rivera), avec l’accord de leurs gouvernements respectifs.
- D’un point de vue politique, le Sultan était sous la tutelle du Résident général français, sans pouvoir autonome. Sa marge de manœuvre était nulle, et toute opposition de sa part aux choix militaires français ou espagnols lui était impossible.
Dr. Mimoun Charqi a également mis au jour, dans son livre précité, un courrier dans lequel le monarque espagnol de l’époque, Alfonso XIII, écrit qu’« avec l’aide du plus nocif des gaz, nous sauverons de nombreuses vies humaines. L’important est de les exterminer comme des ennemis, comme l’on fait avec des bêtes sauvages ». Ce document établit la préméditation et la volonté délibérée d’exterminer les populations rifaines de la part des autorités espagnoles.
Les conséquences sont toujours visibles aujourd’hui : plus de 70 % des adultes et 50 % des enfants souffrant d’un cancer et suivis à l’hôpital d’oncologie de Rabat proviennent du Rif, notamment des provinces de Nador, de Driouch et d’Al Hoceima.
4. L’omission de nos actions et démarches
Vous avez choisi d’ignorer les actions et démarches que nous menons depuis des années pour obtenir reconnaissance et réparations de la part de la France et de l’Espagne. Ces actions sont pourtant publiques et documentées et nous vous en avons remis un dossier de presse :
- Dès 2004, après le colloque international sur la guerre chimique contre le Rif tenu à Nador avec le journal « Le Monde Amazigh » et le soutien du député Tarik Yahya et des députés Catalans Maria Bonas et Juan Tarda nous avons soutenu un projet de loi déposé au Congrès espagnol, bien qu’il ait été rejeté, par la suite.
- En 2006, nous avons approché des partis politiques catalans et basques pour sensibiliser à la question.
- En 2008, nous avons organisé un deuxième colloque international sur la guerre chimique contre le Rif tenu à la ville de Nador avec le journal « Le Monde Amazigh ».
- En 2015, nous avons organisé un sit-in à Nador et adressé des lettres au roi d’Espagne Felipe VI et au président français François Hollande, réclamant la reconnaissance de ces « crimes contre l’humanité » et la construction d’un hôpital d’oncologie. Des correspondances qui furent pris au sérieux par les deux chefs d’Etat et qui ont eu l’amabilité de nous répondre.
- En juillet 2021, à l’occasion du centenaire d’Anoual, nous avons interpellé le président Emmanuel Macron. La Présidence de la République nous a répondu le 10 septembre 2021, reconnaissant le « caractère sensible du sujet ».
- En novembre 2021, nous avons renouvelé notre demande auprès du ministre espagnol des Affaires étrangères.
- En février 2026, nous avons de nouveau interpellé votre ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot [3].
- En mars 2026, l’Assemblée Mondiale Amazighe a adressé une nouvelle lettre au roi d’Espagne, lui demandant de reconnaître officiellement les crimes précités [4].
Aucune de ces démarches n’est mentionnée dans votre article. Pourtant, elles constituent l’actualité la plus immédiate du combat mémoriel et démontrent que les associations rifaines et amazighes ne dirigent pas leur combat contre le Maroc, mais contre les États coloniaux qui n’ont toujours pas reconnu leur responsabilité.
5. Un parti pris qui dessert la cause de la vérité historique
En orientant votre article vers le seul contentieux entre le Rif et le Makhzen, vous contribuez à une lecture qui fragilise notre cause. Le combat des associations rifaines et des ONG amazighes n’est pas un combat contre le Maroc, mais un combat pour la vérité historique et la réparation des crimes coloniaux.
Nous vous rappelons que la France, puissance mandataire au Maroc, avait une obligation de protection des populations civiles en vertu du droit international. Elle a pourtant utilisé, à l’instar de l’Espagne des avions, pilotés par des mercenaires, pour larguer des bombes chimiques contre les populations civiles du Grand Rif. Ni la France ni l’Espagne n’ont, à ce jour, officiellement reconnu leur responsabilité. C’est là l’injustice la plus criante.
6. Une demande : rétablir les priorités du combat mémoriel
Nous vous demandons, Monsieur Le Directeur et Madame la journaliste, de bien vouloir rétablir les priorités du combat mémoriel tel qu’il est mené par les associations amazighes et rifaines. Notre demande est claire : la reconnaissance par la France et par l’Espagne de l’usage d’armes chimiques contre les populations civiles du Rif, et des réparations concrètes sous forme d’infrastructures sanitaires oncologiques.
Le contentieux avec le Makhzen, s’il existe, n’est pas le cœur du problème. Il est la conséquence d’une mémoire longtemps confisquée, mais aussi d’un État marocain qui, comme vous le rappelez, a progressivement réintégré Abdelkrim dans l’histoire et le « panthéon » national marocain depuis l’avènement du roi Mohamed VI. Ce qui manque aujourd’hui, ce n’est pas une reconnaissance marocaine (imparfaite, certes), mais une reconnaissance française et espagnole des crimes de guerres et crimes contre l’humanité commis.
En espérant que ce droit de réponse permettra de rétablir une lecture plus juste des enjeux mémoriels de la Guerre du Rif, et en vous remerciant de l’accorder à l’Assemblée Mondiale Amazighe.
Nous vous prions d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de nos salutations distinguées.
Rachid Raha, Président de l’Assemblée Mondiale Amazighe (AMA)
Notes :
[1]- https://www.youtube.com/watch?




